Am. Thierry : Histoire des Gaulois
les Gaulois et de les réduire en esclavage . Ceux de ritalie ont à lutter contre les Romains; ceux des Balkans contre les Grecs; ceux de la péninsule ibérique avaient affaire aux Carthaginois ; ceux enfin de la vieille France devaient se défendre en même temps contre les Germains, les Romains, et ensuite contre les Normands. Les peuplades germaines et normandes, profitant de la désunion des peuples gaulois, lièrent souvent partie avec certaines peuplades gauloises pour en exterminer d'autres. Les Cimbres et les Teutons, peuples germains, firent une alliance avec deux peuples gaulois, les Helvetii et les Tigutini, habitant le pays de Bade, le Wurtemberg et la Bavière modernes, et forts de cet appui, se ruèrent sur la Gaule. Après avoir infligé plusieurs désastres aux Romains, ils envahissent plus tard l'Italie elle-même. Et si la période celtique de la: Gaule a cédé la place à la conquête romaine, réalisée pendant les premiers siècles avant et après Jésus-Christ, celle-ci va à son tour s'effacer devant l'invasion germanique doublée de la grande migration des peuples (du ii® au vi® siècle de notre ère). Du reste, les siècles suivants n'apportent point le repos tant désiré à l'Europe sanglante et déchirée en lambeaux. Mais, avant d'examiner les éléments ethniques que tous ces bouleversements ont apportés à la France, arrêtons-nous un instant aux guerres romaines qui ont dévasté la Gaule et influé d'une façon décisive sur ses destinées.
Notons avant tout que les Gaulois, couche superposée, de même que les Ligures et les Aquitains,
furent pour la plupart détruits lors de ces guerres meurtrières. « Durant huit années de guerre, dit Plutarque, César avait forcé plus de 800 villes, subjugué 300 nations, vaincu 3 millions de combattants, dont 1 million avaient péri sur le champ de bataille et 1 million avaient été réduits en esclavage. »
Le silence de l'atonie et de la mort, selon H. Martin, régnait alors en Gaule. Le nombre des soldats se trouve sans doute exagéré, mais, étant donné que l'état guerrier était tellement en honneur en Gaule et les circonstances des plus critiques, on peut admettre en principe que le tiers de la population apte à porter les armes avait disparu, qu'un autre tiers fut transporté ailleurs.
Le processus d'extermination gauloise, commencé sous César, prend des proportions effrayantes durant les dix premiers siècles après Jésus-Christ.
Pendant l'époque interminable où les invasions des Barbares se succédaient avec une férocité sans pareille, le sol de la Gaule fut jonché de nombreux cadavres des nouveaux venus, mais aussi surtout de ceux des infortunés habitants du pays. La France est devenue en même temps un cimetière et une sorte de route macabre, choisie par toutes sortes de peuples à la recherche de la terre et des richesses.
Nous y trouvons, à tour de rôle, jusqu'aux Russes mongoliques et aux Arabes sémitiques, de même que les Germains et les Normands. Les Wisigothg s'établissent dans l'Aquitaine, les Burgondes entre
le Rhône et la Loire, les Francs s'installent partout, tandis que les Normands s'emparent du nord de la France.
Qu'on aille nous parler encore du sang gaulois dominant en France, lorsqu'on pense que, vers le \^ siècle, les Germains non seulement dévastaienf le paysan point de vue de ses richesses, mais k transformaient en un désert, emmenant en captivité tous ses habitants valides.
Et Henri Martin prétend même qu'en 406 ils enlevèrent tant de Gaulois que les cités belges, selon l'expression d'un contemporain, /wren/ transférées en Germanie. On ne voyait plus dans les campagnes ni troupeaux, ni arbres, ni moissons,
La première invasion des Germains eut lieu environ un siècle avant Jésus-Christ. Cette inondation cimbrique dura quatorze ans et coûta aux Romains la perte de cinq années consulaires. Les immigrations se suivent ensuite jusqu'au moment où Marins inflige aux Germains une défaite sanglante aux abords d'Aix(eni02).
A côté des Cimbres et des Teutons, une autre peuplade germaine, les Suèves, font aussi leur irruption en Gaule.
Conslalons, du reste, que nous ne savons presque rien de [.ositif sur les origines ethniques des Ger-
mains. Tous nos renseignements sont basés sur des auteurs anciens et ceux-ci ne nous en donnent que des plus contradictoires. Car si, pour Tacite, les Germains formaient un peuple à part, quoique pas très ancien, pour beaucoup d'autres auteurs contemporains, antérieurs ou postérieurs à Tacite, les Germains n'étaient que des Celtes.
Lorsqu'il s'agit d'indiquer le caractère ethnique des habitants des deux côtés du Rhin, nous trouvons que les historiens se contredisent singulièrement. C'est ainsi que, d'après les quatre auteurs les plus dignes de foi, il y avait des deux côtés du Rhin :
Rive gauche. Rive droite.
César Gaulois Celtes Germains
Denys d'Halicarnasse Galates Germains
Diodore de Sicile Celtes Galates
Dion Cassius Galates Celtes.
Rappelons aussi que les arguments donnés par Tacite en faveur d'une race indépendante de Germains, tirés de leur aspect physiologique, empruntés en outre à leurs mœurs, s'appliquent également aux Gaulois. Ainsi le teint blanc, la chevelure blonde, le courage imposant, et autres traits dont Tacite se sert pour reconstruire un type germain, Tite-Live ou Polybe s'en serviront pour nous offrir un type... gaulois. En commençant par les poètes comme Virgile et en finissant par Claudien, bien nombreux furent les écrivains qui vantèrent « la blonde Germanie »,de même que les Gaulois « blonds et élancés » ; ce qui démontre du reste combien il était déjà difficile,
même du temps de César, de retrouver des types nettement tranchés ou de faire une psychologie collective des peuples !
Chose plus sûre : les habitants de la Germanie envahirent la Gaule par terre, par voie de fleuves et même par mer. Les plus ardents, de même que ceux qui laissèrent les traces les plus durables en Gaule, furent sans doute les Burgondes et les Francs. Les premiers faisaient partie des Vindiles ou Vandales^ qui occupaient le nord-est de la Germanie. Repoussés par Probus, dans la seconde moitié du m® siècle, ils s'unirent aux Romains, en 370, sous Valentinien. Les Romains réussirent à les attirer d'une façon pacifique dans la Gaule, en vue de gagner ainsi des défenseurs intéressés contre les Barbares. On leur donna des terrains, on leur concéda certains endroits, et peu à peu ils firent souche dans les provinces situées entre la Moselle, les Vosges et le Rhin. Par la force des choses et à la suite des batailles perdues contre les Huns, vers la moitié du v^ siècle, les Burgondes furent obligés de s'en aller plus loin, dans FAin et dans la Savoie. Au vi® siècle, ils perdent complètement leur indépendance et se trouvent incorporés dans le royaume des Francs.
Quant aux Francs, ils n'apparaissent que deux siècles après les Burgondes. D'une origine encore plus mystérieuse que les autres Germains, nous ne retrouvons leurs premières traces qu'en 240, dans Touvrage de Flavius Vopiscus consacré au tribun Aurélien. Tantôt battus et repoussés par les Romains,
tantôt victorieux dans ces incursions sans nombre, on dirait que les Francs avaient pour devise : toujours en avant. Ils ne cessent de poser des jalons dans la Gaule jusqu'au moment décisif, où, en 438, sous leur chef Clodion, ils réussirent à s'emparer d'une grande partie du pays. Clovis, qui succède à Clodion, bat en brèche successivement les Romains, les Alamans, les Burgondes et les Wisigoths. Aidé par ses successeurs, il parvient à transformer la Gaule en un royaume des Francs.
A côté de ces deux peuples dits germains, une douzaine d'autres envahissent sans relâche la Gaule. Naturellement leur passage est suivi de tous les faits qui caractérisaient les guerres barbares d'autrefois : viol et enlèvement des femmes, assassinat et vente des adultes et des enfants, etc. Tout cela a dû fortement modifier la composition ethnique de la population. Parla voie du Rhin arrivaient avant tout les Alamans. Ces derniers s'établirent même sur la rive gauche, en Alsace et en Lorraine. Les Saxons venaient, en qualité de pirates, faire des ravages sur les côtes de la Gaule. Les Vandales, peuplade germaine d'après les uns (Pline, Tacite), sarmate ou slave d'après les autres (Lagneau, Anthropologie de la France)^ font plusieurs invasions des plus cruelles en Gaule, pendant la première moitié du VI* siècle. Les Barbares, en se retirant, laissèrent toujours une partie de leur armée dans le pays envahi. Tantôt alléchés par la fertilité du sol, tantôt désireux de jouir des fortunes acquises par le
pillage ou tout simplement fatigués par le dur métier de soldats, ils se fixaient dans les pays nouveaux et rompaient tout lien avec leur ancienne vie. C'est ainsi qu'il y avait en France, vers la fin du v® siècle, de nombreuses colonies fondées par les Alains, les alliés des Vandales, aux abords de la Loire et dans une partie de l'Armorique. Ces Alains ne seraient, d'après Pline, que des Scythes ! Pendant le v® siècle, la Gaule est également victime des Huns et des Wisigoths. Les premiers n'ont sans doute pas laissé trop de traces dans la composition du sang gaulois, mais il en fut autrement des Wisigoths, à qui Honorius céda, en 418, l'Aquitaine et Toulouse. A la place des Gaulois, morts dans des batailles sans nombre ou transplantés en Allemagne, s'établirent les Germains. Presque toutes ces peuplades principales y firent souche. Du reste, le pays était tellement dévasté, la population tellement rare, que le sang des Germains devait bientôt remplacer abondamment celui des Gaulois.
Les Normands continuèrent l'œuvre de destruction entamée par tant de prédécesseurs. Leur besogne fut d'autant plus facile qu'ils ne rencontraient presque plus de barrières. Le nord et le midi de la France étaient également dévastés et également sans défense.
« On vit, une fois, 200 Normands s'aventurer sans obstacles jusqu'à Paris. Personne ne se présenta pour leur disputer le passage » (Sismondi).
L'auteur de VHistoire générale du Languedoc (Paris, 1730, t. I), nous dira à son tour que la plus grande désolation régnait dans le midi de la France. Les habitants étaient dispersés et les villes ruinées. Les terres ne rapportaient plus rien et la vigne et les vergers étaient abandonnés. La misère était si grande, d'après Depping^ qu'on « était réduit dans les campagnes à manger des chiens, de même que la chair humaine, tandis que la mortalité était devenue tout simplement effrayante »...
Les Normands vinrent donc, à leur tour, prendre la place restée vide. Voici une nouvelle couche de population superposée à tant d'autres de toutes provenances, qui s'établit sur le sol de la France. Quelle était l'origine de ces nouveaux venus? On a voulu les faire passer pour des Scythes, Vandales, Huns, Maures, Sarrasins, Germains, et même Russes. Dans la vaste littérature consacrée à ce sujet, toutes les opinions trouvent des défenseurs ardents et subtils. Les Normands ont subi le sort commun à tant d'autres races et peuples. Ils font éclater toutes les classifications étroites et s'échappent des limites où on avait voulu les enfermer. Signalons pourtant l'opinion de Robert Wace [Roman du Rou) , qui voit en eux des hommes de sang différent. Pour lui, les