‹ Le préjugé des racesChapitre 94 sur 122 · Voir le Dictionnaire étymologique de Skeat · texte numérisé non relu

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toire. C'est ainsi que la conscience nationale en évoluant a fini par se distinguer du tout au tout de ses formules primitives. Notons, par exemple, que la syntaxe française s'est différenciée radicalement de la syntaxe latine. Différence capitale, car elle influera sur l'évolution de la pensée française, dans le sens de la recherche, de l'individualisme, de la critique. Du reste, tous ceux qui exaltent, au gré de leurs tendances, l'influence du latin, paraissent oublier que la même langue, sous l'action d'autres facteurs, est devenue espagnole, italienne elmême roumaine, et on pourrait ajouter (à raison de sa formation franco-latine) anglaise. On oublie sûrement l'effet produit par le climat et tant d'autres facteurs du milieu sur la langue. Et pourtant cette vérité fut déjà formulée avec une admirable précision par le Président des Brosses. « Chaque peuple, disait-il, a son alphabet qui n'est pas celui d'un autre et dans lequel plusieurs lettres sont impossibles à prononcer pour tout autre. Le climat, l'air, les cieux, les eaux, le genre de vie et de nourriture sont la cause de cette variété. »

On sait les discussions violentes engagées dans ces derniers temps au sujet des tendances dominantes et de la mission de la France. Pour des penseurs et écrivains comme Paul Bourget, F. Brunelière ou M. Barres, le français ne serait que latin, et rien que latin. M. Ferdinand Brunetière résume tout son passé « dans ses efforts à maintenir, à revendiquer, à défendre sa latinité contre les envahisseurs du

dehors et les ennemis du dedans ». Et poursuivant jusqu'au bout son paradoxe latin, Téminent critique enseignait que la grande préoccupation du génie latin étant la tendance à l'universalité, à la catholicité, « la France c'est le catholicisme, et le catholicismo c'est la France^ ». Or, nulle au point de vue ethnique, l'influence latine est loin d'être exclusive en ce qui concerne la formation de la pensée française. Même dans le domaine religieux, où latinité devrait être synonyme de catholicité, l'histoire brise irrévérencieusement les cadres que lui assignent le& « nationalistes ». Elle nous montre que la catholicité telle que la conçoivent MM. Brunetière, Bourget et leurs nombreux adeptes a été précisément en contradiction avec la tradition et le génie français. Le gallicanisme est vieux en France de beaucoup de siècles. Les ennemis de cette (v catholicité » se recrutaient surtout parmi les plus vieilles familles, comme le prouvent les cris d'indignation de leur porteparole, Agrippa d'Aubigné, qui oppose son sang français à la « vermine espagnole » et aux empoisonneurs italiens» porteurs d'une « catholicité étrangère » aux traditions de sa France bien-aimée.

L'air encore une fois, contre eux, se troublera. Justice au juge Saint contre eux demandera, Disant : Pourquoi, tyrans et furieuses bestes, M'empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes?

Pourquoi

Ghangeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux?

{Les Tragiques.) 1 . Discours de combat.

L'architecture, la peinture, la sculpture de même que la philosophie et la jurisprudence françaises se débarrassent, avec la marche des siècles, de l'influence latine. Le même mouvement de libération se poursuit dans d'autres domaines de la vie littéraire, politique et morale. Mêlé à tant d'autres facteurs, l'élément latin perd sa prépondérance et son caractère décisif.

Il suffit d'étudier la littérature française et d'examiner l'origine de ses principaux courants, pour voir combien elle doit surtout aux sources étrangères. On pourrait remplir plusieurs volumes, si on voulait discuter à fond les influences que les pays étrangers ont exercées sur un genre quelconque de notre activité littéraire. C'est ainsi que le roman et la philosophie française de ces derniers siècles grandirent et se développèrent sous l'influence anglaise. Voltaire, Diderot, Rousseau se laissent pénétrer par les idées anglaises et subissent de gré ou de force leur action. Les Lettres Anglaises Aq Voltaire, un des ouvrages les plus sensationnels dans l'histoire littéraire, ne furent écrites qu'à la suite de son voyage en Angleterre. « Diderot est tout Anglais » (F. Brunetière). Quant à Rousseau, « son roman bourgeois, son éloquence du cœur, le ton du sentiment, tout cela lui est venu de Richardson. » (Fréron).

Le cas de Richardson et des Anglais est d'autant plus significatif que Rousseau et les autres romar.liques leur doivent non seulement la trame du roman bourgeois, mais aussi la compréhension du senti-

422 ORIGINES MYSTÉRIUSES OU INGEERTAINES

ment humain. C'est à eux qu'on doit le 1789 des lettres, permettant d'y introduire les humbles et les humiliés, d'y étaler leurs souffrances et leurs misères éclairées par les rayons de poésie et adoucies par des larmes de compassion et de fraternité humaine.

Quoi de plus original, de plus essentiellement français, malgré leur formation, que le génie de Voltaire, de Diderot ou celui de Rousseau? Toute la carcasse de la Divine Comédie se retrouve dans les visions rimées du Fx^ère Albéric du Mont-Cassin, de même que Les Ménechmes de Plante contiennent le sujet de la Comédie des Erreurs de Shakespeare ! Et cependant, qui oserait mettre en doute l'originalité de ces deux génies?

Et Gœthe? Ne retrouve-t-on pas son influence jusque chez Taine, Renan ou Paul Bourget? Le Capitaine Fracasse de Th. Gautier, si essentiellement français, doit cependant bien plus à Wilhelm Meister qu'à Scarron !

Ces exemples caractéristiques expliquent comment la France a pu de tout temps puiser aux sources étrangères, sans rien perdre de son génie national. Or plus elle s'adonne à ce commerce d'idées, plus elle prospère au point de vue intellectuel. Une sorte de compréhension idéale accompagne toujours ses opérations d'emprunt. En introduisant chez elle les richesses du dehors, elle les transforme, les met en valeur et les livre ensuite à la disposition de l'humanité.

Ainsi tous les peuples s'amalgament en elle, non seulement au point de vue ethnique, mais aussi et surtout intellectuellement.

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