‹ Le préjugé des racesChapitre 99 sur 122 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

QUELQUES AUTRES EXEMPLES DE L'IMPOSSIBILITÉ D'ANA- LYSER LA COMPOSITION ETHNIQUE DES PEUPLES ET RACES

Tout ce que nous avons dit précédemment de la France s'applique également à l'Allemagne. Nous avons vu plus haut que celle-ci serait plutôt d'origine gauloise, tandis que la France, abstraction faite de tant d'autres éléments ethniques qui ont contribué à sa formation, mériterait plutôt d'être baptisée du nom de pays germain. Dès le moment où l'on procède à une analyse concrète des différents pays allemands, on constate, en outre, le rôle imposant que l'élément slave y a toujours joué. Les Slaves et les Germains, qui paraissent être si profondément désunis et ne cessent de remplir le monde du bruit de leurs querelles et de leur haine implacable, se trouvent pourtant à un degré de parenté bien rapprochée. Presque toutes les branches slaves comme les Obotrites, les Polonais, les Serbes, les Wends, etc. ont fait souche en Allemagne, tandis

que de nombreux rejetons allemands contribuent à leur tour à la formation des peuples slaves. Ici également un va-et-vient des peuples se manifeste dès l'époque la plus reculée. L'Allemagne aurait d'autant plus tort de revendiquer la pureté de son sang que, pour son bonheur et son honneur, elle a de tout temps bénéficié de l'apport étranger aussi considérable au point de vue biologique qu'intellectuel. « La race allemande ne saurait par ses propres forces, selon Waitz*, sans une impulsion extérieure et une rupture avec ses propres traditions, arriver à un développement supérieur ». ce Tous les véritables Germains, s'écrie Nietzsche, allèrent à l'étranger; l'Allemagne actuelle est une station avancée du monde slave et prépare la voie de l'Europe panslaviste ^ »

On s'imagine ordinairement connaître mieux les origines de l'Italie moderne. Consultez ses historiens et surtout les représentants glorieux de ses lettres, et ils vous répondront avec sérénité qu'ils descendent en ligne directe des grands et illustres Piomains. Ne voyons-nous pas une école impérialiste ou plutôt nationaliste s'efforçant de rattacher les origines ethniques de l'Italie moderne aux patriciens quirites? Et pourtant les Longobards, Byzantins, Égyptiens, Gaulois, Grecs, Espa-

i. Deutsche Verfassungsgeschichte, III.

2. Les Allemands et /a civi/isafion, fragments du volume posthume.

gno]s, Slaves, Normands, Angevins, Juifs, Bretors Sarrasins, Germains, etc., ont joint égaiemer leur sang à celui des autres habitants de '; péninsule.

Mais ces derniers furent-ils au moins des Romains, dans le sens que nous attribuons à ce mot? Nullement. Les quelques rayons de lumière que la science anthropo-historique a projetés sur les ténèbres du passé n'ont fait que détruire toutes les légendes accréditées sur ce sujet.

Sans parler des peuplades préhistoriques, et par cela môme problématiques, nous voyons, en Italie, à l'aurore de l'époque accessible à la science, deux grandes branches de peuples africains : les Liburnes et les Sicanes. Ils furent arrêtés dans leur envahissement continu des pays Méditerranéens par les Pélasges et Liguro-Sicules.

Parmi les Pélasges figurent, entre autres : les Apuliens, les Japyges, les Messapiens, les Peucetiens, les Opisques, les Oïnotres, les Argées (ou les Argiens, qui, d'après Virgile, occupaient le Palatin, une des sept collines). Qu'était-ce que toutes ces peuplades?

11 faudrait être très présompteux pour vouloir résoudre les mystères innombrables qui les entourent. Contentons-nous seulement de dire que ceuxci ne le cèdent en rien aux nuages épais qui enveloppent les origines des Liguro-Sicules. Notons parmi leurs peuplades les Taurini, les Sicules, les Italos {itali)^ etc.

EXEMPLES DE L'IMPOSSIBILITE D'ANALYSE i3o

Ailleurs, aux abords de l'Adriatique, nous voyons les Vénètes, peuplade également mystérieuse, de même que les Ombriens qui dominent pendant plusieurs siècles dans Tltalie centrale.

Pour les uns, ces Ombriens furent des Celtes, pour les autres, ils appartenaient à la branche ausonienne. Ces Ombriens ne furent pas, en tous cas, des Latins, car d'après les données de la grammaire comparée, leur langue se distinguait de la langue latine par la formation des mots, par la construction et la syntaxe, par le son de môme que par la flexion et la terminaison.

Avec l'arrivée des Etrusques, la composition du sang italien se complique encore d'une façon singulière. Ils s'appelaient en Italie Rhoséna et Tite-Live enseigne qu'ils se fixèrent en Rhétie, lors de l'invasion gauloise. A la vérité, ils finirent par se répandre dans presque toute la péninsule. On les voit également à Ravenne, à Modène, à Bologne, comme sur la côte de l'ancienne Ombrie, dans les vallées de l'Arno de même que dans les environs du Tibre.

Qu'était-ce que ces Etrusques, autrement appelés Trusques ou Tyrrhènes, ou Turs tout court ? On leur a attribué toutes sortes d'origines. Tantôt Slaves, Libyens, Celtes, Lidyens, ils étaient aussi considérés comme des Hittites et Sémites. D. Brinton apporte maintes preuves à l'appui de cette thèse que les Étrusques étaient des Africains, tandis que d'Arbois de Jubainville parle éloquemment en faveur de leur origine asiatique. Pour beaucoup

d'anthropologisles (opinion soutenue entre autres par A. Lefèvre), ils accusaient des traits négroïdes. Ce fut en tout cas une race terriblement mêlée (déjà I) avec presque toutes les races de la terre.

Les philologues (M. Bréal) refusent aux Étrusques, en se basant sur leur langue, toute affinité avec les peuples indo-européens. Celle-ci a, il est vrai, emprunté certaines formes à l'ombrien, à l'osque, au latin, mais on ne retrouve dans ses désinences aucune trace de déclinaison ou de conjugaison, rien qu'on puisse supposer se rapporter à l'organisme flexionnel.

Lorsqu'il s'agit de définir leur indice céphalique, nous nous heurtons aux définitions les plus opposées. Ils étaient dolichocéphales (63 p. 100) et brachycéphales (37 p. 100) affirme avec assurance Nicolucci; non, prétend Cari Vogt, ils n'étaient que de simples sous-brachycéphales. Baer nous dira, par contre, que c'étaient de purs dolichocéphales, tandis que pour Retzius, ils étaient juste le contraire : des brachycéphales vulgaires.

A ce problème insoluble se joignent plusieurs autres. A peine les Étrusques avaient-ils pris possession de l'Italie que toutes sortes de peuplades dites gauloises, y compris les Boïens, les Senones, les Langres et tant d'autres y font une série d'irruptions. Celles-ci traînent derrière elles une quantité d'autres nations que nous avons vues s'abattre également sur la France et sur l'Allemagne !

Si nous ne pouvons affirmer rien de positif, en ce

qui concerne les origines ténébreuses de tant de peuples et races qui contribuèrent à la formation des Italiens modernes, nous pouvons cependant en tirer une conclusion négative, à savoir que les Latifts proprement dits n'y ont joué qu'un rôle tout à fait effacé. Rappelons à ce sujet que même les fameuses sept collines dont les dimensions territoriales, de même que la population, étaient insignifiantes, comparées à la population terriblement mêlée de l'Italie entière de l'époque, n'étaient pas du tout exclusivement latines. A côté des Argiens pélasgiques, il y avait des Lucères étrusques, des Sabins, etc. Que reste-t-il pour les Latins?

Ceux des Italiens qui concevraient à ce sujet quelque chagrin, n'auront qu'à contempler le sort réservé à tant d'autres races I Car toutes celles qui ont participé à un titre quelconque au progrès de la civilisation et ont mérité par cela même l'attention des historiens se trouvent dans la même situation. Aussitôt qu'on découvre leur passé, on se sent impressionné par le spectacle imposant des mélanges ethniques de toutes sortes, qui ont contribué et ne cessent de coopérer à leur formation comme race ou peuple.

La panmixie générale, le mélange de tous avec tous, semble être la loi dominante de leur évolution historique. Les premiers ou les derniers sur l'échelle de la civilisation, peuples grands ou petits, entrent au même titre dans les cadres de cette loi si essentiellement humaine. Et de même que le progrès con-

sistedans le passage du simple au composé (de l'homogène à l'hétérogène de Herbert Spencer) , de même on ne conçoit pasle développementd'un peuple en dehors des mélanges incessants de ses éléments ethniques.

Tournons-nous maintenant vers Tethnologie préhistorique et historique des peuples de la Grande-Bretagne. Sasituation isolée devait lapréserver théoriquement de l'invasion multiple et répétée d'éléments étrangers î Or son passé fournit également matière aux doutes insolubles. Il suffit d'entendre les ethnographes les plus autorisés raisonner sur les peuplades autochtones qui s'y seraient établies avant les Celtes, pour comprendre l'impossibilité d'arriver à une conclusion nette et claire. La race que Daniel Wilson baptise du nom de Kymbekephalic et que Beddoe identifie avec celle de VHomme mort, n'a laissé que peu de traces. On nous dit qu'elle se signalait par un crâne allongé avec un indice de largeur d'environ 71. Elle n'aurait fait qu'y précéder la race du bronze ou de round barrows^ ressemblant aux hommes du Borreby du Danemark ^ Qu'était-ce que tous ces peuples, dont les restes retrouvés dans les dolmens ne nous permettent point de deviner les origines ou l'état de culture ? Nous savons par contre que le sang des habitants de

i . Beddoe. Sur l'histoire de Vindice céphalique en Angleterre, voir aussi ses /laces of Great Britain.

EXEMPLES D3 L'LMPOSSIBILITE D'ANALYSE 439

la Grande-Bretagne, depuis l'époque historique, présente un mélange presque aussi riche d'éléments divers que celui de la Germanie et de la Gaule. Il faudrait répéter l'histoire mouvementée de ses premiers siècles après J.-C., si on voulait relever la variété d'éléments ethniques qui y ont fait souche. Il nous suffira de constater avec Beddoe que là aussi les types mongoloïdes et africains font leur apparition, et avec von Holder, qu'on y rencontre de nombreux types ibériens et Sarmato-Germains I Prenons un autre exemple non moins significatif.

Quoi de plus radicalement opposé, en apparence, que les Polonais et les Lithuaniens? Et pourtant il a suffi que le voisinage et l'évolution historique s'en mêlassent, pour que ces éléments ethniques les plus divergents aient fini par s'almagamer. Pour Sigismond Gloger % les anciennes peuplades de la Pologne : les Polanes, les Mazovsiens, les Lechites, les Zmoudzines, les Dregovisiens, les Krivisiens. les Drevlanes, etc., jadis dissemblables au point de vue anthropologique, présentent aujourd'hui, à la suite de leurs entre-croisements incessants, un type unique polonais-lithuanien I « Comment voulez-vous trouver, s'écrie le célèbre ethnologiste polonais, un type pur, alors qu'il n'y a aujourd'hui pas un seul homme en Pologne dans les veines duquel ne coulerait le sang composite de tant de peuplades divergentes qui y habitent? d

i. Album etnografiezne Glogera, voir aussi sa Encyklopedya Staropolska.

Nous sommes, en apparence, plus fixés sur l'histoire de l'anthropologie juive, et pourtant les conquêtes des hébraïsants nous ont prouvé que, même dans ce domaine, notre science n'est que de l'ignorance suprême I

Qu'est-ce que cette race juive dont nous entendons parler depuis tant de siècles et qui, de temps immémorial, a eu le don d'exciter la curiosité des politiciens, des philosophes et des historiens? Ce que nous en savons aujourd'hui se réduit à la presque certitude qu'il ne s'agit point là d'une race, mais d une religion. Les Juifs, qui sont loin de former une race de nos jours, n'ont même pas eu le droit de revendiquer ce privilège dans le passé. Arrivés en petit nombre en Palestine, une dizaine de siècles avant Jésus-Christ, ils y trouvèrent toutes sortes de peuples etdes races : les Hittites, les Arabes, les Philistins, etc., et finirent par se fondre avec ceux-ci. Dispersés après Alexandre, ils ne cessèrent de faire des prosélytes. Rappelons dans cet ordre didées la conversion en bloc de toute une peuplade turque (les Chazars) . Répandus à travers le monde entier, ils se mêlent à la vie des peuples et subissent non seulement l'influence des milieux, mais aussi celle des croisements. Jls ont fini par donner leur sang à tous les peuples et recevoir le leur en échange I

Aujourd'hui, les anthropologisles les plus rigoureux se rendent à Févidence qu'il n'y a pas de type juif, mais des types juifs, propres à TAllemagne, à la Pologne, à la Russie, à l'Espagne, à la France, etc. Dans tous les pays, il est hors de doute, l'intensité des traits qui les distinguent de leur entourage, se réduit à leur situation politique et sociale. Lorsque les barrières qui les séparent des autres cohabitants disparaissent, les Juifs finissent par ressembler de plus en plus intellectuellement et biologiquement à leur entourage immédiat.

Prenons, au hasard, un autre exemple. Les Japonais ont été considérés comme les frères des Chinois. En cette qualité, ils ont même fourni à l'Europe un épouvantait pour son avenir immédiat, sous forme de ce péril jaune ». Leur origine n'a jamais fait l'objet de doutes dans le passé. Mais voici que rentrés dans le giron de la civilisation blanche, ils excitent davantage la curiosité des savants. On s'efforce de dérober quelques mystères à leur passé impénétrable. Et, du coup, leur origine jaune commence à être contestée. Certains ethnologistes distingués les rattachent même à la branche turco-tartare*. Mais, à vrai dire, nous n'en savons rien, de même que nous ignorons les origines de la race chinoise elle-même.

4. Voir à ce sujet le curieux travail du D' E. Neumann : Voin rjoldenen Horn zum Ëuphrat. L'auteur, professeur à Munich, a été pendant longtemps directeur de l'Institut géologique au Japon. Il signale de nombreux liens de parenté entre les langues et la mentalité des deux peuples.

Et plus on étudie les débuts des races sur terre, plus nous nous apercevons de l'impossibilité absolue d'éclaircir leurs origines. Selon la boutade si justifiée de Renan, nous avons tort de vouloir appliquer nos méthodes habituelles aux époques « où les rivières avaient des fils et où les montagnes engendraient ».

La vérité est que nous ne connaissons rien de leur phase préhistorique et très peu de celle qui a précédé la fusion des peuples et racesr Ce que nous savons, par contre, d'une façon à peu près sûre, c'est que les groupes aryen primitif, touranien primitif et sémitique primitif n'avaient aucune unité physiologique. Le lien des races, rompu dès cette époque reculée, ne se renouera plus jamais.

Au moment où nous saisissons la formation des peuples modernes, nous nous apercevons encore davantage que les considérations ethnographiques et anthropologiques n'y étaient pour rien. Les États, tels qu'ils fonctionnent de nos jours, se sont formés malgré et même parfois contre les origines ethniques de leurs habitants.

L'anthropologie historique ayant déjà fourni ses lumières négatives, on reste stupéfait devant la dose d'enfantillage et d'ignorance qu'il a fallu aux prétendus savants pour prêcher la haine des races amalgamées depuis des siècles et en proie aux mélanges

discontinus et aux pauvres peuples, afin de s'accommoder de ces mensonges si préjudiciables à leur évolution pacifique.

Nous n'avons point la prétention de vouloir relever les inexactitudes commises à l'égard de tous les peuples et de toutes les races. Il nous a suffi de -ignaler quelques erreurs évidentes, afin de démontrer le manque de prudence qui caractérise les généralisations habituelles aux sociologues et aux psychologues des collectivités ethniques.

Coïncidence singulière : plus un peuple ou une race paraissent être connus, moins nous avons de notions précises sur son passé ethnique. Notre ignorance s'accroît en raison directe des efforts consacrés à élucider son histoire. C'est le cas de dire que la vraie science frise ici l'ignorance totale. Consolons-nous pourtant en pensant à cette maxime de Pascal : « Il est vrai que c'est être misérable que de se connaître misérable ; mais c'est aussi être grand que de connaître qu'on est misérable. Ce sont misères de grand seigneur!... »

La science peut proclamer avec fierté son ignorance raisonnée de la composition des peuples et des races, de même que l'impossibilité absolue où elle se trouve de les parquer en des séparations irréductibles. Ses efforts laborieux n'ont pourtant pas été vains ! Ayant établi le mélange des races comme règle et leur fusion séculaire et continue comme loi générale, elle peut se consoler facilement de son impuissance à doser leurs éléments consécutifs.

Elle a fait quelque chose de plus : elle rend impossible, et risible au point de vue anthropologique, la notion des races pures, de même que celle du sang supérieur et du sang inférieur.

Mais, éphémère au point de vue biologique et physiologique, cette classification des humains a-t-elle quelque chance de réussite au point de vue psychologique et intellectuel ?

Page 1