CHAPITRE PREMlEIi LES NÈGRES
Parmi les arguments les plus décisifs que les partisans de l'inégalité humaine opposent à leurs adversaires, la place d'honneur appartient à ceux tirés de la vie et de révolution des nègres. On dirait que la nature ne les a créés que pour servir de preuve douloureuse des gouffres infranchissables qui sépareraient les différents membres de notre espèce. Avec l'empreinte ineffaçable de la couleur et de tant d'autres tares physiologiques, ils seraient prédestinés, surtout par leurs défauts moraux et intellectuels, à rester dans les derniers rangs de rhumanité. « Race tenant le milieu entre l'homme et le singe » pour les uns, elle sera même déclarée par d'autres comme « étant au-dessous des animaux ». Ceux-ci, moins malfaisants, n'aspirent point à voler au Blanc sa place privilégiée au soleil! Sauvages en Afrique, ils restent sauvages, nous dira-t-on, même aux États-Unis, où ils accusent des penchants de gorilles envers les femmes blanches
et ont les in stincts inconscients des corbeaux-voleurs. La répugnance qu'ils y inspirent aux Blancs est plus grande que celle que provoquent la plupart des animaux. On les approche avec dégoût. Dans les compartiments de chemin de fer, dans les hôtels réservés aux Blancs, on admet des chiens ou des perroquets, mais on en chasse impitoyablement les hommes de couleur. Tout paraît les séparer de leur entourage blanc : leurs traits physiologiques, qu'on nous présentera comme immuables et immobiles depuis des siècles, leur mentalité considérée comme inférieure, leur morale qu'on nous affirme être déplorable, et enfin les penchants de bestialité sauvage, qui, toujours vivants, se réveilleraient au premier appel de leurs instincts de sous-hommes. Semblables aux Gabaonites de l'Ecriture, nous diront les écrivains américains , ils ont été créés pour couper le bois et puiser l'eau pour les hommes blancs. Vouloir prouver leur égalité avec les autres mortels équivaut à un défi à la Volonté Suprême, clameront les évêques blancs du Sud. M. Charles Carroll, l'auteur de l'ouvrage : Le Nègre est une bête ou A ïïmage de Dieu^ y découvre, par les textes de la Bible, que le Nègre est une bête, créée avec un langage articulé et des mains, afin qu'il puisse servir son maître l'homme blanc. Et à l'appui de sa thèse, l'auteur cite, entre autres, cette preuve que l'homme a été créé à l'image de Dieu ; or Dieu n'est pas nègre, tout le monde le sait : donc le nègre n'est pas à Fimage de Dieu; donc il n'est pas
homme. Les pédagogues les plus réputés, ceux-là mêmes qui sont appelés à former et à diriger l'âme américaine, s'efforceront de lui inculquer cette pensée, qu'aucune instruction ni éducation ne pourront enlever à la conscience nègre sa marque ineffaçable d'infériorité. Et le juge Tilman, dans son opuscule sur le Platit-System^ invoquera même, en faveur de ce préjugé général, cet argument de piété que c( Celui qui, à Taurore de la création, mit les sables mouvants comme barrières aux vagues impétueuses et leur dit : voici votre limite I mit aussi et à jamais son sceau sur le nègre, dans sa peau noire, ses cheveux crépus, ses lèvres épaisses, son nez camus, son anatomie différente de celle de l'homme blanc. Son intelligence bornée est annoncée dans cette prophétie faite il y a des milliers d'années, non moins vraie aujourd'hui qu'alors :
Tu seras le serviteur des serviteurs ! »
Nous avons ainsi dans les nègres le véritable type de l'humanité inférieure I Essayons de l'étudier de plus près pour voir ce qu'il y a de vrai dans cette conception de la race la plus dégradée.