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Introduction
La possibilité d'utiliser des papiers de famille et, surtout, l'intérêt tout spécial qui s'attache aux choses d'Alsace nous ont poussé à étudier la vie et l’œuvre de Jacques de La Grange.
Pour les raisons que l’on trouvera exposées dans les pages qui vont suivre, l’œuvre de cet intendant fut considérable. Il nous suffira de rappeler ici qu'en 1673, lors de son arrivée en Alsace, cette province n'était pas encore complètement séparée de l'Empire. Ce n'est que pendant l’'intendance de La Grange qu'’eut lieu la réunion définitive de l'Alsace à la France. Par une administration qui dura vingt-cinq années, cet homme, exécuteur intelligent des ordres de Louis XIV, sut faire des populations alsaciennes les plus fidèles et les plus loyales du Royaume.
Pour mener à bien notre tâche, nous avons consulté un grand nombre d'ouvrages généraux et spéciaux, dont on pourra trouver la liste dans la bibliographie. Parmi ceux-ci, nous devons une mention particulière à l’œuvre remarquable de feu M. Rodolphe Reuss, sur « L'Alsace au XVII: Siècle », à laquelle nous avons fait de fréquents emprunts.
Mais notre documentation provient principalement de sources manuscrites, la plupart inédites, d'origines très diverses. Pour obtenir les renseignements nécessaires sur la vie privée de La Grange, sur sa famille et le train de son existence, nous avons utilisé la généalogie et les archives de famille que notre beau-frère, M. Rémi Rousselle, descendant de l'intendant, a bien voulu mettre à notre disposition. Des recherches complémentaires faites à l'état-civil de Blois, aux Archives Nationales, à la Bibliothèque Nationale, département des Manuscrits, et dans diverses études de notaires parisiens ont achevé de nous éclairer sur ce point.
Pour étudier l’œuvre de La Grange, nous avons consulté, tout d'abord, un document émanant de lui-même. Il s’agit d'un de ces mémoires, rédigés à la demande du duc de Beauvillier, Gouverneur du duc de Bourgogne, par tous les intendants de France. Son titre officiel est: « Description de la province d'Alsace dressée par M. de La Grange, Intendant, par ordre du Roi, pour l'ins-
truction de Monseigneur le Duc de Bourgogne ». Bien qu'écrit sans prétention, ce Mémoire est très précieux par tous les renseignements qu'il nous donne sur l’état de l'Alsace en 1697. Ce fut une sorte de manuel administratif de cette province pour les générations de fonctionnaires français qui s’y succédèrent au XVIII: siècle. L'original, qui se trouvait à Strasbourg, a été brûlé pendant le siège, en 1870, lors de l'incendie de la Bibliothèque. Il en existe, heureusement, de nombreuses copies. L'une d'elles se trouve aux Archives Nationales. Ce Mémoire n'a jamais été intégralement publié. Il ne l'a été qu'en partie par M. Ernest Lehr, dans sa Description du Département du Bas-Rhin (Strasbourg, 1858, Tome I‘, pages 519 à 557) et par M. Julien Hayem, dans la Sixième Série des Mémoires et Documents pour servir à l'Histoire du Commerce et de l'Industrie en France. (Paris, 1921, pages 153 à 202).Ila été résumé par Boulainvilliers, dans son-Etat de la France, mais cet auteur en attribue, à tort, la paternité à l'intendant Le Pelletier de La Houssaye, qui n’est arrivé en Alsace qu'en 1700. Ce qui a causé l'erreur de Boulainvilliers, partagée d’ailleurs par divers historiens (1), c'est que Le Pelletier de La Houssaye a, lui-même, écrit en 1701 un Mémoire sur l'Alsace, publié en entier de nos jours par le D' Henry Weisgerber, dans la Revue d'Alsace (1897- 1898). Au reste, Boulainvilliers se trompe encore sur l’année de la rédaction du Mémoire de La Grange, qui est 1697 et non 1698.
Le manuscrit original du travail de notre intendant n’est pas seul à avoir été détruit par l'incendie de 1870. On ne déplorera jamais assez la perte de ces documents innombrables, qui présentaient un tel intérêt pour l'histoire de l'Alsace. Le premier. bienfait que les Prussiens apportaient à cette province était l’anéantissement de ses archives. Malgré tous les efforts qui ont été faits depuis pour reconstituer les trésors de la Bibliothèque de Strasbourg, on n'est pas arrivé encore à rassembler des pièces de premier ordre concernant l'intendance de La Grange. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’à l'époque
(1). — Jo. DANIEL SCHŒPFLIN, dans son Alsatia Illustrata Germanica Gallica (Tome II, page 733), parle avec éloge du Mémoire de La Grange, mais il le confond, quant à la date et quant au but visé, avec celui de La Houssaye: « Rosselangianis successerunt Commentarii pleniores quos circa Pacis Rüisfivicensis tempora, vigesimo quarto Administrationis suae anno, perfecit Grangius, Alsatiae Intendens, Ulrici Obrechti aliorumque, auxilio suffultus; unde multae observationes politicae lectu dignae, in illis occurrunt. Commentari hi, Gallico sermone, ut Rosselangiani conscripti, in Bibliothecis Alsaticis hine inde occurrunt. Tertium locum temporis ratione tenent Commentarii Houssaeani, quos communi omnium Galliae Intendentium exemplo, Ludovici XIV, jussu, in usum Burgundiae Ducis. An. MDCREVINE concinnavit Housseaus Intendens prolixos -fatis et amplos. »
qui nous intéresse, les archives des intendants étaient leur propriété personnelle, qu'ils faisaient de leurs papiers ce que bon leur semblait et que, n’habitant pas d'hôtels spéciaux, comme nos préfets, ils les détruisaient, souvent, au cours de leurs déménagements. Il se peut donc que la majeure partie de la correspondance reçue par La Grange ait disparu de son vivant ou n'ait pas attendu longtemps avant d'être dispersée.
Si les intendants du XVI[° siècle ne conservaient guère leurs archives, certains ministres ont pris soin de léguer les leurs à la postérité. Tous les documents qui ont trait aux rapports de La Grange et du Contrôleur Général des Finances se trouvent aujourd’hui dans deux cartons aux Archives Nationales. Il y a là de nombreuses lettres de l’intendant et de ses collaborateurs immédiats, Obrecht et Güntzer, et des copies de celles qui lui ont été adressées par les Contrôleurs successifs: Colbert (jusqu'en 1683), Claude Le Peletier (de 1683 à 1689), Louis Phélypeaux de Pontchartrain (à partir de 1689).
Mais l'Alsace, à la veille de l’arrivée de La Grange, venait d’être confiée au Secrétaire d'Etat à la Guerre, c'est-à-dire à Louvois, et, comme celui-ci était fort ordonné, le Dépôt des Archives historiques du Ministère de la Guerre devait être le lieu où nos recherches seraient le plus couronnées de succès. Nous y avons, en effet, trouvé aisément, grâce à la merveilleuse organisation actuelle de ce service, plus de cent cinquante volumes contenant la correspondance échangée entre La Grange et Louvois ou entre La Grange et Barbézieux (depuis 1691). Ces volumes, reliés en beau cuir, timbrés quelquefois aux armoiries de Louvois, possèdent, certains, des centaines de lettres de l’intendant. Celui-ci, en effet, écrivait au ministre presque tous les jours et, souvent, plusieurs fois par jour. S'il n'y avait quelques lacunes, on pourrait, sans difficulté, reconstituer son emploi du temps pendant les vingt et quelques années que dura sa carrière comme Commissaire des Guerres, d’abord, comme Intendant d'Alsace, ensuite. À côté des missives si nombreuses de La Grange, ces volumes contiennent les originaux ou les minutes d'une infinité d’autres lettres fort intéressantes émanant du Roi, des autres ministres, du Gouverneur de l'Alsace, de l'Evêque de Strasbourg, de grands chefs militaires comme Turenne, Condé, les maréchaux d'Humières, de Créqui et de Lorge, le baron de Montclar, d'intendants des provinces voisines et, enfin, de tous les collaborateurs possibles de La Grange. Ce sont tous ces documents qui ont fourni le principal aliment de cet ouvrage.
Après avoir passé en revue les diverses sources auxquelles nous avons puisé, nous serions bien ingrats si nous n’en profitions pour
dire notre infinie gratitude à tous ceux qui nous en ont facilité l'accès. Nous prions Messieurs les bibliothécaires et archivistes paléographes des Archives Nationales, de la Bibliothèque Nationale, du Dépôt des Archives du Ministère de la Guerre, des Archives départementales du Bas-Rhin, des Bibliothèques de Strasbourg et de Blois, de vouloir bien trouver ici l'expression de nos très vifs remerciements pour tous les conseils et les renseignements qu'ils ont eu la grande bonté de nous donner.
Il nous sera plus difficile d'acquitter l'immense de que nous avons contractée envers notre Maître, M. Olivier-Martin, Professeur à la Faculté de Droit de Paris. Le désir d'entreprendre ce travail nous est venu tandis que nous assistions à un de ses cours remarquables sur l'administration provinciale sous l'Ancien Régime. Puisse-t-il ne pas nous trouver trop indigne de l’enseignement qu'il a bien voulu nous dispenser. Qu'il recoive, en tout cas, pour la bonté constante de son accueil et pour l'intérêt qu’il nous a porté l'hommage respectueux de notre infinie reconnaissance.