CHAPITRE PREMIER
Jacques de La Grange et sa famille
Jacques-François de La Grange naquit à Blois le 11 novembre 1643. Il fut baptisé en la paroisse de Saint-Honoré, eut pour parrain Jacques Yvonnet, avocat, et pour marraine Françoise Pathault (1).
De son père, le « noble homme » Pierre de La Grange, nous ne savons que fort peu de chose. Les registres paroissiaux nous disent qu'il était « Ecuyer et Sieur de la Charrière ». Sa famille n'était pas originaire de Blois et il est fort probable qué ce fut son mariage qui l’attira dans cette ville.
C'est à ce changement de résidence qu'il faut attribuer l'incertitude des renseignements que nous possédons sur l’ascendance de Pierre de La Grange. Sur elle, tous lés généalogistes sont en désaccord, qu'ils soient du XVII ou du XVIIT° siècle. Les uns classent les La Grange qui nous intéressent dans la famille de La Grange, de Champagne, branche de Villedonné; les autres, dans les La Grange de Mœurs, d’autres, enfin, dans les La Grange de Trianon. C'est cette dernière hypothèse que nous serions le plus tenté d'admettre, la similitude des armoiries étant prèsque complète (?).
Sans qu'il soit besoin de préciser davantage, il apparaît que, du côté paternel, Jacques de La Grange est issu d'une famille noble, dont le rôle, au fond de sa province, semble assez effacé. A Paris, pourtant, il possède des cousins plus huppés, qui viendront signer à son contrat de mariage, et dont certains, comme les Feydau, appartiennent à la meilleure noblesse de robe.
(1). — Registres paroissiaux de Saint-Honoré de Blois. Ils se trouvent, aujourd'hui, à la Bibliothèque municipale du Château. (2). — B. N. (Manuscrits) Dossiers bleus: N° 330, f. 28 et 29.
Sa mère, Marie Yvonnet, est d'une origine plus modeste, de la bonne bourgeoisie de Blois. Son père, Pierre Yvonnet, sieur de Banneville, avait épousé, en l'Eglise des Cordeliers, Marie-Anne Hardouin de Saint-Jacques. Fils de Jean Yvonnet et de Marguerite de Saint-Etienne, il était élu en l’Election. Ce sont des professions analogues qu’exercent les deux beaux-frères de Marie: l’un, Jean- François Amyot, sieur d’Inville, est Conseiller en la Cour des Aides; l’autre, Denis Gallard, est Procureur au Siège Présidial (1). Ces deux oncles par alliance n’apparaîtront guère dans la vie de Jacques de La Grange. Tout autres seront ses rapports avec René Yvonnet, le propre frère de.sa mère. Celui-ci, entré de bonne heure dans les ordres, devint Chanoine, puis Grand Doyen de la Cathédrale de Blois. Lorsque son neveu sera parvenu à l'Intendance d'Alsace, il lui fera donner par le Roi le prieuré de Meslenheim, qui dépend de l'Abbaye d’'Heysserthal (2). Et, comme tout bienfait appelle une contre-partie, l’oncle chanoine se départira, de son vivant, en faveur de l’intendant, du magnifique château d’Andeuille, que lui avait légué, quelques années auparavant, un frère predésene Nicolas Yvonnet (5).
Jacques ne fut pas le seul enfant de Pierre de La Grange et de sa femme. Ceux-ci, mariés en 1641, eurent, dans le cours de l’année suivante, un fils aîné auquel on donna le prénom de son père, puis naquirent après Jacques trois autres enfants, deux filles et un fils. Celles-ci, Elisabeth et Marguerite, furent baptisées à Blois, les 31 décembre 1645 et 6 février 1649. Elles eurent, respectivement, pour parrains: Jacques Lenoir, apothicaire, et Jean Maucourt, premier commis au Greffe du Baillage, et pour marraines, leurs deux tantes Elisabeth et Marguerite Yvonnet.
Si, après son élévation, Jacques de La Grange ne semble pas s'être beaucoup occupé de ses sœurs, dont la première mourut, d'ailleurs, assez jeune, à quarante ans et sans laisser de postérité, il paraît, par contre, s'être toujours intéressé au sort de ses frères. L’aîné de ceux-ci, Pierre, a une physionomie fort sympathique. Tenu sur les fonds baptismaux de l'Eglise Saint-Honoré par son grandpère maternel et par une parente, la demoiselle Magdeleine Galard, le 14 octobre 1642, il se fit soldat, dès qu'il fut parvenu à l'âge d'homme. Trente années durant, il resta au service du Roi, partici-
(D. — B. N. (Manuscrits). Dossiers bleus, N° 366. Yvonnet y est orthographié Ivonnet.
Pièces de l’ancienne Etude GUILLARD, à Blois. (2). — Mémoire de LA GRANGE.
(3). — Pièces de l'Etude JUNOT, à Paris, actuellement Etude de M° Moreau, 76,
rue Saint-Lazare.
pant à toutes sortes d'engagements et de batailles, recevant un nombre respectable de blessures. En 1694, il commande le deuxiè. me bataillon du Régiment de Bourbonnais; il est Chevalier des Ordres Royaux, Militaires et Hospitaliers de Notre-Dame du Mont- Carmel et de Saint-Jean de Jérusalem et Gentilhomme de la Grande Fauconnerie du Roi, mais la vie active menée depuis sa jeunesse J'a un peu usé. Son frère l’intendant voudrait lui assurer un poste plus tranquille, convenant mieux à son âge et à son état de santé. Le 15 septembre, il écrit à Barbézieux: « J'ai appris que la lieutenance de Roi de Bouchain est vacante par la mort de M. de Courcelles. Vous avez eu la bonté de me faire espérer l'honneur de votre protection pour mon frère, capitaine au Régiment de Bourbonnais, lorsqu'il y aurait quelque emploi de vacant. Si vous avez la bonté de demander pour lui au Roi la dite lieutenance de Roi, ce sera une grâce dont je vous serais toute ma vie infiniment obligé. Il y a trente ans qu'il sert et il commence à être un peu infirme et hors d’état de pouvoir servir en campagne. » (1) Une maladresse regrettable commise à cette époque par Jacques de La Grange empêcha la recommandation de produire son effet. Mais, Louis XIV ne pouvait oublier les mérites d'un vieux serviteur. Une faute de l’intendant ne devait pas retomber sur son frère, l'officier. Le Roi le comprit et créa Pierre de La Grange Commandeur de son nouvel Ordre de Saint-Louis (2). Quelques années plus tard, celui-ci se retirait dans son château de Fougères-en-Blaisois. Il devait y mourir en juin 1709 et, comme il n’avait pas d’héritiers plus proches. c’est à son frère qu'il légua ce fief.
Le dernier fils de la famille, Louis, se fit religieux et entra chez les Bénédictins. L’'Intendant d'Alsace le fit élire, en 1681, Abbé régulier de l'Abbaye de Saint-Maur, à Munster, dans le diocèse de Strasbourg. De cette abbaye, qui était, alors, appauvrie par suite des vicissitudes diverses, traversées depuis un siècle, causées tantôt par les progrès de la Réforme, tantôt par les guerres et les occupations militaires, et qui était diminuée dans sa population monacale, il réussit à faire une des plus prospères de l'Alsace. Tout en raffermissant la discipline spirituelle, tout en restaurant les grands intérêts moraux dont il avait la charge, il se montra administrateur habile du temporel, ne négligeant aucune amélioration nouvelle susceptible d'accroître le rendement des domaines abbatiaux. Dom Louis de La Grange fut pour son frère un auxiliaire précieux et avisé, que celui-ci consultait d'autant plus volontiers que c'était le seul
ND AGMVoIMNI266:
(2). — Louis XIV créa, en 1693, l'Ordre Militaire de Saint-Louis. Il fallait
avoir servi au moins 20 ans pour pouvoir en être décoré.
membre de sa famille présent dans la province administrée par lui. Cette aide se manifesta davantage encore lorsque l'Abbé de Munster devint Conseiller d'Eglise au Conseil Supérieur de Brisach. Dans cette assemblée judiciaire dont le maniement aurait pu être diffcile, l'intendant possédait en la personne de son frère un allié influent qui lui facilitait sa tâche, capable d'adoucir les heurts toujours possible, entre le représentant du pouvoir civil et une magistrature parfois prompte à sortir de ses attributions normales.
Que ce soit en faveur du Chanoine René Yvonnet, ou de ses propres frères, Jacques de La Grange n’a jamais hésité à se montrer bon parent. On peut, du moins, lui rendre cette justice que les personnes recommandées par lui au Roi ou aux ministres surent, par les services rendus, se montrer dignes de leur protection. Si, arrivé au faîte de sa carrière, il à été à même d'’user de son influence au profit des siens, il n'apparaît pas qu'il se soit trouvé aucun membre de sa famille pour l'épauler lui-même sa vie durant. Il semble bien que son élévation ait été due à son seul mérite et à l'appui fidèle qu'il sut trouver auprès de supérieurs hiérarchiques dont il avait toute la confiance.
Jacques de La Grange n'avait que seize ans lorsque mourut son père, le 16 février 1660. Il vint à Paris quelques années plus tard et dut être présenté, par un cousin de la capitale, au marquis de Louvois. Celui-ci avait besoin d’un commis. Il le prit à son service. C’est ainsi que débuta notre personnage. Il ne fut pas, comme tant d’autres futurs intendants de son époque, Maître des Requêtes au Conseil d'Etat du Roi. Ce Conseil était la pépinière dans laquelle Louis XIV aimait choisir les commissaires qu'il envoyait dans ses provinces. Il considérait qu'avant de se spécialiser dans des fonctions particulières, il fallait que ses agents eussent acquis une pleine expérience des questions générales. Une fois envoyés dans leurs postes lointains, ces hommes ne pouvaient oublier la formation recue et sacrifier l'intérêt du royaume aux divers intérêts locaux. Napoléon devait comprendre la justesse de cette idée et imiter le Grand Roi en choisissant, le plus souvent, ses préfets parmi les éléments jeunes de son Conseil d'Etat.
La Grange ne recut donc pas, à cet égard, l'éducation désirée par le maître qu'il allait servir, mais, l'ayant sous ses ordres directs, Louvois fut à même de le façonner à son goût, de lui inculquer ses principes et, aussi, d'apprécier son intelligence et son zèle. Le séjour passé dans les bureaux ministériels ne fut pas du temps perdu pour le jeune commis. C'est le point de départ d'une confiance qui ne se démentira plus, d’une protection qui ira toujours en s’affrmant, de la part du Secrétaire d'Etat. Et, comme nous sommes aux environs de 1670 et que la fortune des Le Tellier semble, cha-
que jour, plus éblouissante, la faveur de Louvois entraînera d'ellemême pour La Grange la faveur de Louis XIV.
En juillet 1671 (1), le ministre l'envoie à Ath, en qualité de commissaire des Guerres. Cette ville du Hainaut autrichien avait été prise, quatre ans auparavant, par les armées du Roi. Celui-ci, soit qu'il espérât la conserver (2), soit qu'il voulût l'utiliser dans les campagnes prochaines, avait décidé de la fortifier en même temps que beaucoup d’autres places du pays. La Grange y succédait à Charuel, nommé intendant à Metz (*). Cette transmission de pouvoirs fut l’origine d’une chaude amitié qui unit les deux hommes. Quelques années plus tard, Charuel, voulant donner à son remplaçant un souvenir de leur intimité, manifesta, dans son testament, la volonté de lui laisser un diamant, d’une valeur de trois mille livres. Ses héritiers attaquèrent le legs et ce bijou fut la cause d'un long procès entre La Grange et eux.
Le nouveau commissaire des Guerres travailla, principalement sous les ordres de Vauban, aux fortifications d’Ath, mais son rôle ne s’en arrêta pas là. Il est, souvent, attiré hors de cette ville. On le voit suivre l’armée dans les camps devant Utrecht et devant Maestricht. Quand cette place sera prise, il y fera des séjours prolongés.
Ses occupations n'intéressent pas beaucoup La Grange. Il est jeune, il se sent de la valeur, il a de l'ambition. La vie qu'il mène ne lui convient pas, elle ne lui permet pas de donner sa mesure. Ses goûts le porteraient plutôt vers l’armée. C’est là qu'il aimerait servir et se distinguer. Le 20 juillet 1672, il est devant Utrecht et termine ainsi sa lettre à Louvois: « Pour moi, Monseigneur, je meurs d’ennui de faire quelque chose pour mériter la continuation de votre protection et la bienveillance du Roi. Quand vous me jugerez digne de quelque chose, vous le ferez. Je croyais servir de major général dans cette armée, mais cela ne s'est pas fait. Je sers toujours de même et très agréablement, afin, Monseigneur, que vous ne croyiez pas que je m'ennuie. J'ai de l'ambition et de la bonne volonté et autant de respect et de reconnaissance comme personne du monde, estant, comme je dois, Monseigneur, Votre très humble, très obéissant serviteur. » (<).
Sur ces entrefaites, le 12 août suivant, La Grange tombe malade. I] restera un mois au lit et à la chambre. Louvois fait la sourde oreille. Il n’a pas répondu à la sollicitation du commissaire des
(1). — La première lettre envoyée d'Ath par La Grange à Louvois est datée du 2 août 1671.
(2). — La ville d'Ath fut rendue aux Impériaux par le Traité de Ryswick (20 septembre 1697).
(3). — Goparp: Les Pouvoirs des Intendants sous Louis XIV.
(4). — D. G., Vol. 276.
Guerres. Celui-ci, à peine rétabli, le 12 septembre, renouvelle sa prière: « J'avais bien souhaité, Monseigneur, pouvoir aller servir [comme] major de brigade dans l’armée de Monsieur de Turenne et j'aurais fait ce que j'aurais pu pour y servir utilement, puisque je n'ai d'autre ennui au monde que de faire quelque chose qui vous peut plaire » (2). Le ministre ne veut toujours rien entendre. Il ne se montre, pourtant, aucunement importuné par l'insistance de son protégé. Celui-ci en profite, après avoir laissé s’écouler une année, pour appeler de nouveau l'attention sur lui et manifester son désir d'un avancement qui se fait trop lent à son gré. Cette fois, c'est au sujet du commandement de Maëstricht qu'il écrit à Louvois, le 10 septembre 1673: « J'ai appris, hier, par M. le comte d’Estrades, qu'il vous avait écrit en ma faveur pour la lieutenance de Roi d'ici. Il l'a fait à mon insu et par l'amitié qu’il a pour moi depuis longtemps. Je ne désire rien sur cela que votre volonté... » (2). Louvois finit enfin par répondre. Il refuse, mais donne au commissaire des assurances formelles de sa bienveillance. Dans un billet du mois d'octobre, celui-ci dit sa reconnaissance: « Je suis beaucoup plus touché de l'honneur que vous me faites par l'assurance de votre protection que je ne l'aurais été des provisions de la Lieu-, tenance de Roi de Maëstricht. L'ancienne amitié que M. le comte d'Estrades a toujours eue pour moi a agi à mon insu [au sujet de] cet emploi... » (5). Il ajoute que si les Espagnols déclarent la guerre, il espère pouvoir se faire remarquer et mériter l'honneur que veut bien lui faire le Secrétaire d'Etat de l’appuyer auprès de Sa Majesté.
La Grange ne reste pas longtemps en repos. Il désire plus que jamais servir dans l’armée. Il fait une allusion directe aux préparatifs en cours lorsque, le 4 novembre, il écrit: « Au cas où cn me ferait l'honneur de me donner quelque emploi en campagne et si vous me jugiez digne, présentement que Monsieur de Luxembourg va joindre un corps d'armée dans lequel nos vieux bataillons seront, je suis prêt, vous n'avez qu'à ordonner. Quoique je n’aie point d'équipage, j'ai de forts bons chevaux de selle et bien de la bonne volonté pour mériter de mieux en mieux votre protection et je vous jure, Monseigneur, que, par un jour de bataille, je ferais ce que je pourrais pour bien exercer la charge de major général, sous un général qui m'a fait l'honneur de vous faire savoir avoir été un peu content de moi quand il a fallu aller aux ennemis... » (<).
(HD CPI AL 278 (). = D. G. Vol. 336.
(3): — D. G., Vol. 339.
(4), — D. G., Vol. 340.
Louvois a-t-il fait comprendre à La Grange qu'il le destinait à d’autres fonctions? Celui-ci s'est-il rendu compte qu'il trouverait aussi bien à s’employer ailleurs que dans le métier militaire? Toujours est-il que les sollicitations de ce genre cessent complètement à la fin de l’année 1673. Un changement se produit, d’ailleurs, dans la carrière du commissaire des Guerres. Il est déchargé des places de Flandres et du Hainaut pour ne s'occuper désormais que de celles de l'Alsace. C'était la dernière étape imposée avant l’aboutissement à la situation définitive.
En juillet 1674, Poncet de la Rivière quitte la province et M. de La Grange, « Conseiller du Roi en Ses Conseils » (:), est nommé « Intendant de Police, Justice et Finances en Alsace et Brisgau », fonctions qu'il cumulera, de facon presque constante, avec celle d' « Intendant des Armées de Sa Majesté en Allemagne ».
Jacques de La Grange, à cette époque, a trente-et-un ans: c’est l’âge normal pour être chargé d'une généralité, Louis XIV tenant expressément à être servi par des hommes jeunes et actifs. Il restera en place vingt-quatre années durant. S'il avait occupé cette haute situation en des circonstances ordinaires, ce laps de temps exceptionnellement long aurait suffi à lui permettre d'accomplir une œuvre importante. Parmi ses prédécesseurs, c’est tout au plus s'il en est un ou deux qui soient restés une dizaine d’années dans la province. Et leur rôle, pour des raisons certaines, ne pouvait être.effcace. Quant à ceux qui l’ont remplacé, les plus longs ont été Le Pelletier de la Houssaye, Feydeau de Brou et de Lucé. Le premier y est demeuré seize ans, le second quinze, le troisième neuf ans seulement. La Grange a donc été, de tous les intendants d'Alsace, celui qui y resta le plus longtemps. Et si l’on fait état des fréquents bouleversements politiques et changements de régimes subis par notre pays depuis 1789, on peut être amené à penser que, jamais, il ne s’est trouvé d'administrateur français pour faire dans cette province un séjour aussi prolongé.
Outre le temps, qui était, dans la pensée de Louis XIV, le facteur primordial, pour assurer le succès d'une politique de longue haleine, cette intendance s’est encore trouvée grandie par les circonstances particulières, qui rendaient cette politique nécessaire. La Grange eut à faconner l'Alsace et à en faire une province française.
Le dernier acte de sa carrière fut la rédaction, faite par lui ou par ses secrétaires, sur son ordre, de l'un de ces mémoires que le duc de’Beauvillier, gouverneur du duc de Bourgogne, fit demander, en 1697, à tous les intendants du Royaume, pour servir à l’éduca-
(1). — Pour La Grange, le titre de « Conseiller du Roi» n'a jamais été qu'honorifique.
tion de ce prince. Le Mémoire de La Grange n'a jamais été publié intégralement. L'original même a été brûlé, avec tant de papiers précieux, lors de l'incendie de la Bibliothèque de Strasbourg, pendant le siège de 1870; mais il en reste heureusement un certain nombre de bonnes copies. Bien qu'il ait été écrit dans un style médiocre, avec un plan défectueux, ce document a une valeur inestimable pour l’histoire de la province. Il décrit en détail son état physique, judiciaire, ecclésiastique, militaire et économique. Il contient toutes les appréciations que peut dicter une expérience de vingt-quatre années. Sa lecture profiterait encore aux modernes administrateurs de l'Alsace.
Ce qui domine la vie active de La Grange, c'est la protection constante de Louvois. Les rapports des deux hommes se manifestent par le ton de leur correspondance. L'’intendant n'aurait jamais écrit au Contrôleur Général des Finances Phélypeaux de Pontchartrain, ou à tel autre ministre, comme il écrivait au Secrétaire d'Etat, chargé de la Guerre. Tout en étant fort respectueux avec celui-ci, tout en gardant la plus grande déférence envers son supérieur, il s’abandonne beaucoup plus volontiers. Il donne son avis. Il marque en toute indépendance sa manière de voir. Ses lettres sont, d'ailleurs, fort détaillées et précises, sans digressions inutiles. Elles sont nombreuses. La Grange en envoie fréquemment plusieurs le même jour. Dans le même billet, il traite des questions les plus diverses, Après s'être étendu sur la religion, la justice, il parlera de fournitures aux armées, il rendra compte de bruits recueillis sur les projets belliqueux des gouvernements étrangers. En 1668, Louvois envoyait en Franche-Comté le jeune Michel Le Peletier. Il lui donnait ce conseil: « Ecrivez-moi dorénavant par billet. Défaites-vous du titre que vous me donnez et n’appréhendez point, s’il vous plaît, de me fatiguer de longues lettres, sans lesquelles il est impossible de s'instruire à fond des affaires d’une province, dans laquelle on n’a demeuré que quatre ou cinq jours. » (1) Entre le ministre et l’intendant, qui a sa confiance, qui est souvent sa créature, ce ne sont que « billets » nets et circonstanciés, qui disent bien ce qu'ils veulent dire et rien autre chose. Le Secrétaire d'Etat veut tout connaître. En 1676, quelques cantines s’écroulent dans les places d'Alsace. La Grange n'en rend pas compte, jugeant la chose de trop minime importance. Louvois l’apprend par une voie détournée et blâäme sévèrement ce silence: « Je suis surpris que vous ne m'en ayez rien
(Di Lettre de Louvois à Michel Le Peletier, nouvel Intendant de Dôle, publiée par M. ALBERT CROQUEZ dans son « Histoire politique et administrative d'une province française: La Flandre. — La Flandre wallonne et les pays de l'Intendance de Lille sous Louis XIV. »
mandé, puisque vous savez bien que je dois être averti par vous de tout ce qui se passe » (:).
Lorsque les affaires du Roi sont réglées, la correspondance prend souvent un tour plus intime. Le ministre demande à ses intendants de lui rendre certains services. Michel le Peletier, qui a quitté Dôle pour Lille, est prié de faire venir de Hollande des vases de Chine, des ifs et des pisceas pour le jardin de Meudon, des oignons de renoncule, des jonquilles, des ormeaux pour Chaville, un cheval gris d'Angleterre, une meute de sept chiens, des vaches, un taureau, une « servante, qui sache engraisser des poulets et des dindons, semblables à ceux que j’ai mangés la dernière fois que je suis venu à Lille » (2). Quant à La Grange, il va exprès de Ath à Bruxelles pour y voir l’état d'avancement des cinq pièces de tapisserie commandées par Louvois. Elles sont, dit-il, « très belles et bien exécutées » (%). Si quelque évènement survient dans la vie du Secrétaire d'Etat, l’'Intendant d'Alsace ne manque jamais de dire la part qu'il y prend. Le 31 décembre 1674, il le félicite du rétablissement de sa santé, après une maladie (4). Le 2 novembre 1677, il écrit: « Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de trouver bon que je vous témoigne la joie que j'ai eue en apprenant le choix que le Roi avait fait de Monseigneur Le Tellier pour être Chancelier et que je vous assure, comme une personne entièrement à vous, que je prends toute la part que je dois au plaisir que vous en recevez » (5). S'agit-il d’un succès militaire, il ne manquera pas de dire la joie de la province et la sienne propre. Il ajoutera: « Comme vous avez, Monseigneur, la plus grande part à tous ces grands desseins et à leur succès, qui sont si glorieux, et que je vous suis voué entièrement, ma joie a encore surpassé celle de tous les autres et je vous supplie très humblement de trouver bon la liberté que je prends de vous le témoigner » (5). À chaque premier janvier, La Grange envoie ses vœux au ministre: « Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de trouver bon que je vous souhaite une heureuse année » (7). Quand Louvois manifeste par des actes que l'intendant a toujours sa faveur et celle du Roi, les remerciements sont des plus sentis: « J'ai reçu, Monseigneur, la commission
(1). — Lettre de Louvois à La Grange (8 août 1676). D. G., Vol. 515.
(2). — V. ALBERT CROQUEZ, op. cit. — Lettre de Louvois à Michel Le Peletier (1672), publiée dans le même ouvrage.
(3). — Lettre de La Grange à Louvois (12 octobre 1671). D. G., Vol. 262.
(4): — D. G. Vol. 414.
(5). — D. G. Vol. 561.
(6). — Lettre de La Grange à Louvois (16 avril 1677). D. G., Vol. 568.
(7). — Lettre de La Grange à Louvois (1° janvier 1677). D. G., Vol. 568.
d’'Intendant de justice en Alsace, que vous avez eu la bonté de m’accorder, ce sont des marques d’une protection si particulière que je ne puis assez vous en remercier et vous assurer que je suis avec toutes sortes de respect... » (1). De temps en temps, La Grange recommande quelqu'un. C’est ainsi qu'il obtient, en 1677, une « expédition. pour faire jouir le sieur Jacquinet (son secrétaire) du greffe du Conseil Provincial d'Alsace » (2).
Lorsque Louvois meurt subitement, le 16 juillet 1691 (°), son fils, le jeune marquis de Barbézieux lui succède. Les rapports entre La Grange et lui seront les mêmes. Lorsque le nouveau ministre annonce à l’ancien commis de son père que le Roi l’a désigné pour servir d'intendant d'armée en Allemagne, il lui «en donne avis avec plaisir » (+). Mais, c'est une faveur qui coûte assez cher à celui qui en est l’objet. Le bénéficiaire le fait remarquer: « Comme je suis pressé de faire mon équipage, il m'en coûtera beaucoup. Le Roi donne ordinairement une gratification en cette considération. Si je puis l’espérer de vos bontés, je vous en serais infiniment obligé » (5). Entre La Grange et Barbézieux, le ton ne change pas. C'est à peine si l’on constate un peu moins de déférence chez le premier. L’attachement reste le même. Quant au second, bien qu'inexpérimenté, il fait son possible pour remplacer un père qui fut un génie.
Le Roi, pourtant, ne s'est pas fait d'illusion en lui confiant une charge trop lourde pour des épaules de vingt-trois ans. Il a voulu, en fait, que le véritable successeur de Louvois, ce fût lui. Les historiens ont prétendu que, s’il n’était mort en 1691, le grand ministre aurait, peut-être, connu la disgrâce. Louis XIV devenait de plus en plus autoritaire avec l'âge et les difficultés politiques croissantes. Les Le Tellier perdaient peu à peu la faveur royale dont ils avaient joui si longtemps. La fortune de La Grange, leur protégé, devait s'en ressentir.
Depuis quelques années, le nom de l’'Intendant d'Alsace était mêlé à une affaire regrettable. Son intégrité paraissait compromise. Il eût peut-être conservé sa place s'il avait été soutenu par un ministre puissant. Barbézieux n'était pas assez fort pour le couvrir. À ce jeu, il aurait immédiatement risqué sa propre situation. Il jugea
(1). — Lettre de La Grange à Louvois (20 janvier 1679). D. G., Vol. 631. Il s'agit d'un renouvellement de la commission d'intendant primitive. Ces commissions, en effet, n'étaient que temporaires, sous Louis XIV.
(2). — Lettre de La Grange à Louvois (19 octobre 1677). D. G., Vol. 568.
(3). — La dernière lettre écrite par Louvois à La Grange est du 15 juillet 1691. Elle est relative aux entrepreneurs travaillant au Fort-Louis.
(4). — Lettre de Barbézieux à La Grange (avril 1697). D. G., Vol. 1406.
(5). — Lettre de La Grange à Barbézieux (19 avril 1693). D. ee Vol. 1213.
prudent d'abandonner à son sort un homme suspecté. La Grange fut révoqué dans les premières semaines de l’année 1698. La chute des Le Tellier se consommait peu de temps après.
C'est dans le cours de ses fonctions en Alsace que Jacques de La Grange épouse, à Paris, le 20 août 1679, Florimonde Bonnet de Mainville, veuve, riche et belle, de Richard le Boistel, sieur de Courcelles, possesseur des belles terres d'Estoquoy, Vostin et Voberlin. Le contrat de mariage de Florimonde et de l’intendant fut passé devant Maître Routier, notaire. Il est intéressant, car il nous renseigne sur les parents et les amis de l’un et de l’autre: « Entre... Jacques de La Grange, Intendant de Justice, Police et Finances, résidant ordinairement à Brisach, logé à Paris, rue Pastourelle, paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, fils de feu Pierre de La Grange... et de Marie Yvonnet, d’une part, et. Florimonde Bonnet, veuve de Richard le Boistel de Courcelles, fille de Noble Jean Bonnet, Conseiller du Roi, Contrôleur ordinaire d’'Argenterie, Préposé au Trésor des Ordinaires du Roi de la Généralité de Soissons, et de Marie Hébert, d'autre part... En la présence de... Hauts et Puissants Seigneurs Messires Michel Le Tellier, Chancelier de France, et Françcois-Michel Le Tellier, Chevalier des Ordres Royaux, Marquis de Louvois..…. Du consentement de la Marquise de Louvois, de Monsieur l’Archevêque-Duc de Reims, Pair de France... Comme en la présence des parents et amis ci-après nommés: Francçois-Nicolas Yvonnet, Conseiller du Roi, oncle et comme fondé de pouvoir de Marie Yvonnet, veuve de Noble Pierre de La Grange, sieur de la Charrière (pouvoirs passés devant M° Guillard, notaire à Blois); René Yvonnet, prêtre chanoine... oncle; François Faguier de Quincey, Conseiller du Roi; Pierre Barbé d'Aurilly, cousin; Feydeau de la Lande, cousin: Du côté Bonnet: Bonnet d'Epagny, de Villanof, amis; de Teillade, Pierre le Boistel, vicomte d'Ambrif, et dame Florimonde Bonnet, son épouse, oncle et tante; Germain Bonnet, oncle: Charles Hébert, lieutenant-colonel au Régiment de Vermandois; Claude de Banssay, Conseiller du Roï.…, etc... » (1).
La famille Bonnet est loin de valoir, au point de vue ancienneté, celle de La Grange. Le grand-père de Florimonde est « établi dans la Cour de l'Abbaye de Saint-Jean des Vignes, à Soissons ». Il est dit, tantôt savetier, tantôt marchand de blé. Il épouse une demoiselle Cady, fille du tenancier de l'Hôtellerie des Trois-Cuillers (2). Son fils, Jean Bonnet, le père de la mariée, a une existence plus mouvementée. Il entre comme commis au service de l’Intendant de
(1). — Contrat de mariage de Jacques de La Grange et de Florimonde Bonnet, chez M° ROUTIER, aujourd'hui M° Salats, notaire, 3, rue du Louvre. (2). — B. N. (Manuscrits): Cabinet d'Hozier, 53, et Dossiers Bleus.
la Généralité de Soissons, qu'il remplace en qualité de subdélégué, lors de ses absences. Puis, il devient Trésorier extraordinaire des Guerres et acquiert en fort peu de temps une fortune considérable. Ce bien, vite amassé, permit à ses enfants d'élever le niveau social auquel ils appartenaient, mais il dut être très tôt dissipé, car sa femme, Marie Hébert, meurt dans la misère, en 1708, et ses héritiers renoncent à la succession plus onéreuse que profitable pour eux (:). Outre Florimonde, Jean Bonnet eut quatre enfants. L’aîné, Gilbert, écuyer, sieur de Mainville, acheta la charge de Trésorier de France au Bureau des Finances de Soissons, dans le désir évident de parvenir à la noblesse (2). Il avait épousé Catherine de Mangin. Un autre fils, François, sieur d'Epagny, fut Directeur général des Gabelles du Soissonnais. Le dernier fils, s'étant fait prêtre, devint Chanoine, puis Prieur en l'Eglise Abbatiale de cette ville de Soissons, berceau de la famille. Enfin, la sœur de Florimonde, Agnès, fut mariée à un Bertherand de Longprez ().
La femme de La Grange avait épousé en premières noces Richard le Boistel, sieur de Courcelles, fils d’un lieutenant-général au Bailliage de Dourdan. Ce mariage avait, probablemént, été provoqué par celui de sa tante paternelle avec Pierre Le Boistel, sieur d'Ecury, fourrier de Monseigneur Le Tellier. Devenue veuve, Gilberte-Florimonde avait hérité de la terre de Courcelles, qui passera, plus tard, à un enfand du second lit. De son union avec l’Intendant d'Alsace naissent, en effet, deux fils: Michel-Louis et Guy-Roger- Jacques de La Grange.
La jeune femme était belle, ce qui est une grande qualité, mais, fort malheureusement pour la paix de sa famille, elle avait le défaut de cette qualité. Elle était coquette et aimait qu’on s’occupât d'elle. La bonne entente du ménage disparut bientôt. Florimonde tolérait les assiduités du gouverneur de Brisach, le marquis de la Chétardye, officier à qui l’on reprochaït, pourtant, d’être irascible et emporté (*). Il semble même qu'elle « causa du scandale » (5) avec lui. Après cet éclat, les époux se séparèrent à l'amiable. La femme de l'Intendant s’en alla vivre à Paris.
(1). — Acte du 25 février 1708 passé devant M° JUNOT, notaire à Paris.
(2). — La charge de Trésorier de France conférait la noblesse à son titulaire. Si deux Trésoriers de France se succédaient dans la même famille, en ligne directe, la noblesse devenait héréditaire.
G). — Archives de Famille: Acte notarié de partage des héritages divers entre les enfants de La Grange et les enfants Bertherand de Longprez. — Actes notariés divers, se trouvant, actuellement, dans les Etudes de M°° Faroux, 5, rue du Louvre, et Moreau, 76, rue Saint-Lazare.
(4). — Lettre de La Grange à Louvois, du 24 janvier 1690, D. G. Vol. 966. (5). — B. N. (Manuscrits): Dossiers bleus.
Si La Grange eut à se plaindre de son épouse, il ne fut pas un mari modèle. Sa conduite lui attira une histoire assez plaisante. Une dame à laquelle il s ‘intéressait prétendit avoir été séduite. Elle saisit la justice, demanda qu'on contraignît le coupable à l'épouser. Le Conseil Supérieur avait admis un appel suspensif de l’inculpé, mais l'Intendant écrivit au bas de la décision une ordonnance, portant que la sentence serait « immédiatement exécutoire, nonobstant opposition et sans y préjudicier ». Les gens de robe, qui ne l'aimaient pas beaucoup, en firent des gorges chaudes. Ils ne perdirent pas une si bonne occasion de ridiculiser un homme, auquel ils reprochaient d'ignorer les règles de la judicature et de n'être pas même lettré. (1).
Malgré tous les déboires rencontrés dans sa vie domestique, l’accroissement de sa fortune et l’augmentation de ses revenus permettent à La Grange de mener une vie de plus en plus fastueuse. Lors-
. qu'il est à Ath, ses appointements de Commissaire des Guerres sont fort modestes. En décembre 1673, ils sont portés à 600 livres par mois (2). L'année suivante, il succède à Poncet de La Rivière. Il attend près de deux ans, puis, le 4 septembre 1676, il écrit à Louvois: « Comme vous avez toujours été en campagne, depuis que vous m'avez honoré de la qualité d'intendant, j'ai différé jusqu'à présent à vous prier de considérer qu'elle m'engage à une plus grande dépense qu'auparavant et à vous supplier très humblement de vouloir bien augmenter mes appointements..… Je suis si accoutumé à toutes vos bontés, Monseigneur, que j'en espère encore cette grâce, que je tiendrai au-dessus de tout ce que je puis mériter par les services et l'application que je me donnerai. » (®).
Sous l'Ancien Régime, il n'existait pas, comme de nos jours, toute une théorie de la fonction publique. Le Roi se devait seulement d'assurer à ses serviteurs une existence décente. Bien qu'il y eût, dans certains cas, des usages toujours respectés, le traitement n'avait pas le caractère de fixité et de régularité acquis depuis. Il dépendait plus ou moins de la faveur du monarque. Ce principe pouvait avoir, vis à vis des fonctionnaires, de gros inconvénients. Il avait, du moins, l'avantage que ceux-ci ne pouvaient se déclarer propriétaires de leur fonction, au détriment du bien public, comme c'était, alors, le cas des titulaires d'offices et comme cela tend à le
(1). — Cité par le compilateur des Notes d'Arrêt du Conseil Souverain, publiées à Colmar en 1742, et rapporté par REUSs dans: « L'Alsace au XvII° siècle. »
(2). — Lettre de La Grange à Louvois (D. G., Vol. 351).
(3). — D. G. Vol. 509.
devenir, aujourd'hui, avec les prétentions actuelles des employés de
l'Etat.
C'est à cette profonde différence des conceptions ancienne et moderne qu'il faut attribuer certaines démarches qui, aujourd'hui, sembleraient étranges, celle, par exemple, que fit La Grange, le 29 juin 1677: « Je prendrai la liberté de vous dire, Monseigneur, écrivait-il à Louvois, que ne croyant pas d’héritiers à Monsieur de la Brosse, qui a été tué, et lequel ne savait pas lui-même d’où il était, le reste de l'argent dont vous lui aviez fait faire don par Sa Majesté et qui se peut monter à 17 ou 18.000 livres, ses dettes payées, me feraient beaucoup plus de bien qu’à aucun autre à qui le Roi en pourrait faire présent, et c’est ce qui m'oblige à vous dire. Monseigneur, qu'ayant l'honneur d’être sous votre protection et dans une très grande obligation de toutes vos grâces, j'espère que vous aurez encore la bonté de demander pour moi à Sa Majesté cette aubaine, qui me mettra en état de lui continuer mes services avec toute l'exactitude et la fidélité possibles > (1). Le ministre accède au désir de l’intendant et intervient, avec succès, auprès du Roi, ainsi que l'atteste une lettre du 9 juillet. « Je vous remercie, Monseigneur, du présent que vous avez eu la bonté de me faire. C’est encore un effet de votre protection que j'essaierai de mériter toute ma vie ». ().
La satisfaction royale devait se manifester de facon plus tangible pour La Grange. En 1682, Louis XIV lui fit don des fiefs de Florimont, Hastatt, Holtzwihr, Wickerswihr, Bilsheim (5%) et Oberhergheim. Les lettres de confirmation relatives au premier d’entre eux portent que la terre de Florimont, « située dans la Haute-Alsace, ses appartenances et dépendances » fut donnée à l'intendant « en considération des bons et fidèles services qu'il nous a rendus depuis de longues années en plusieurs occasions et emplois que nous lui avons confiés, sur nos troupes et autres et particulièrement dans la dite intendance, depuis les dernières guerres, et qu'il continue de nous rendre journellement, avec beaucoup d’assiduité et d'affection, pour en disposer et ses hoirs par vente ou autrement à perpétuité » (<).
Outre ces seigneuries, La Grange possédait encore celle de Cour-
(D=="D1G;Vol:558.
2) RD *G Vol 559!
(3). — Voir: Jo. DANIEL SCHŒPFLIN, op. cit., pages 51, pour Florimont, 71 pour Hastatt, Holtzwihr et Wickerswihr, et 257 pour Bilsheim.
(4). — A. N. — Q (1) 979. — Le don de Florimont a été fait par Lettres Paten-
tes de mai 1682. Les Lettres de Confirmation et Ampliation sont de janvier 1684.
celles, qui lui venait de sa femme. De l'oncle Yvonnet, il avait hérité de celle d'Andeuille, et de son frère, l'officier, il devait avoir Fougères-en-Blaisois. De ces trois fiefs, Andeuille est le plus important. Situé dans la Beauce, non loin d'Etampes, il avait appartenu, jadis, à un sieur Riquier, ainsi que la terre de Rossignol, qui en dépendait. L'intendant s'y trouve être le vassal des Lamoignon. Quelques semaines après sa mort, le 16 octobre 1710, son fils Louis en fit hommage et aveu, à genoux, à la porte du château des suzerains, en présence de notaires et de nombreux témoins. (1).
La demeure de La Grange, à Andeuille, était très richement meublée. Il y avait, notamment, des « tapisseries dans toutes les pièces, quatre-vingt plats d’étain pour la table et une chaise à brancards, doublée de drap bleu, pour la promenade ». De toutes les habitations de l'intendant, celle sur laquelle nous sommes le mieux renseignés est son hôtel de la rue des Francs-Bourgeois, à Paris. Cette maison était louée à un certain Louis de Clinchamps, membre d'une vieille famille normande. Quelques jours après la mort de Jacques de La Grange, un inventaire de son mobilier a été dressé en présence de Marie Péter et Marie-Angélique Le Chaleux, femmes de chambre, et de plusieurs valets, dont un nommé Jacques Pélissier. L'hôtel se composait de vingt chambres, de salons, d’écuries, de remises. Dans la salle du commun, on trouve: deux muids et demi de vin de Bourgogne, un double tourne-broche, üne fontaine en cuivre jaune, une autre en cuivre rouge, cinquante plats et un flacon d'étain et maints autres objets. Dans les écuries, il y a quatre chevaux, dont deux noirs de sept et huit ans, pour le carrosse. Il y a deux petites voitures de cette sorte, dans les remises, dont une, à tambour, doublée de soie rouge à ramages, et une autre doublée de velours de la même couleur, avec housses en drap appareillées. Pour le voyage, il y a une berline à l'intérieur de drap gris. Dans les appartements d'habitation, il y a, entre autres meubles, treize fauteuils de noyer, dont quatre à tapisseries turques, un bureau en marqueterie, une pendule en bois d'écaille et cuivre, une couche « à la Duchesse », un tour de lit en point d'Angleterre, un miroir de vingt-quatre pouces sur vingt-deux, une bassinoire, un coffre pour la vaisselle d'argent, un tapis de Turquie, un grand nombre de sièges et quatre-vingt paires de drap. Dans toutes les chambres et même dans le salon, il y a des fauteuils de commodité. Deux d’entre eux ont des coussins à plumes et sont garnis de point à la Turque. Quant aux tapisseries, elles sont innombrables : neuf représentent des fleurs et des feuillages. Une série de sept pièces des Gobelins figure les « Requêtes ». Presque tous les meubles en sont recouverts. Dans
(1). — Pièces de l'ancienne Etude JUNOT.
le propre cabinet du défunt, se trouve un coffre en chêne, à deux cadenas, plein de parchemins et de papiers de famille. Parmi les bijoux, il y a un collier de perles et deux boucles. Outre trois cents jetons d'argent, beaucoup d'objets sont de ce métal: plats, assiettes, aiguillères, réchauds, chocolatière, sucriers, salières, moutardier, un plat à poisson, quatorze couteaux, quatre chandeliers, des bassines et une mouchette (1).
C'est dans cet hôtel, assez somptueusement aménagé, on le voit, que vécût La Grange après sa révocation. Sans doute allait-il, de temps à autre, séjourner sur ses domaines, où il possédait plusieurs châteaux. Contrairement à la croyance répandue chez divers auteurs, il ne fut jamais nommé à l’Intendance de Bordeaux (2). Bien que jeune encore en 1698, il avait cinquante-quatre ans, il ne reçut pas d’autre emploi et passa dans la retraite les douze années qui lui restaient à vivre.
En 1710, à la fin de l'été, il tomba malade à Andeuille. Dès que sa femme, qui était à Paris, fût prévenue de la gravité de son état, elle prit « la poste pour aller audit lieu, sur la nouvelle de la maladie du Sieur, son mari » (%). Elle arriva trop tard. Jacques de La Grange était mort le 14 Septembre. ;
La veuve de l’ancien intendant devait réparer ses écarts passés par la dignité de sa conduite pendant les vingt-sept années qu’elle avait à vivre encore. Après avoir réglé minutieusement les affaires compliquées de son mari, elle se retire au Couvent dés Bénédictines de Saint-Thomas à Laval-lès-Lagny. Elle suit en cela une habitude courante chez les grandes dames de son époque. Les religieuses lui abandonnent un grand appartement qu’elle garnit de ses meubles. Pour n'être pas seule, elle attache à sa personne une dame de compagnie, la demoiselle Jeanneton de la Maisonnière. Celle-ci, du reste, profite de l'influence qu'elle a su acquérir sur sa maîtresse pour se faire promettre à chaque nouveau codicille des legs de plus en plus avantageux. Florimonde meurt, dans son couvent, le 25 Janvier 1737. Son mobilier est emporté chez son second fils et vendu en partie ainsi que l’argenterie. Le tout atteint la somme de 19.815 livres tournois (“).
La haute situation occupée par Jacques de La Grange aurait pu permettre à ses deux enfants, Michel-Louis et Guy-Roger, de se
(1). — Inventaire du mobilier de La Grange à Paris, fait le 22 septembre 1710, par le notaire JUNOT.
(2). — IcHTERSHEIM: « Topographia », Il, page 56; — RoporpHe Reuss, « L'Alsace au Xvi° siècle », Tome [°’, page 274; —— CHarLes Go- DARD, « Les Pouvoirs des Indendants sous Louis XIV ».
(3). — Papiers de l'ancienne Etude JUNOT.
(4). — Inventaire dressé par M° JUNOT, le 9 février 1737.
créer une existence heureuse. Les évènements s'y opposèrent. L'aîné, Sieur de Hauteville en Gastinois et de Fougères en Blaisois, épouse Marie de Paris de Branscourt. Il lui donne une fille, Florimonde-Nicole, puis, très rapidement, devient fou et doit être interné. Son unique héritère, du moins, fait un fort beau mariage en s'unissant à André-Claude-Aimable Vidart, Marquis de Saint-Clair. Quelques années plus tard, dans une chasse de la Cour, ce valeureux gentilhomme verra un cerf blessé charger Louis XV. N'écoutant que son devoir, il se précipitera entre la bête furieuse et le Roi, fera devant celui-ci un rempart de son corps et trouvera une mort héroïque en sauvant la vie de son maître.
Le second fils de l’intendant, Guy-Roger, Ecuyer, Sieur de Courcelles, épouse, le 20 Janvier 1717, Marie-Anne de Saint-Yon, fille d'Antoine, Sieur de l'Isle, Avocat au Parlement de Paris, et d'Anne Pirouelle (1). Cette famille de Saint-Yon est une des plus anciennes du vieux Paris. Guy-Roger de La Grange devint Conseiller en ce même Parlement, mais sa vie fut obscurcie par les difficultés financières au milieu desquelles il eut à se débattre. Mauvais administrateur de sa fortune, il « mangea tout son bien » (2). Il dut vendre Courcelles. La plupart des fiefs que l’intendant avait possédés en Alsace furent également aliénés. Ceux-ci, sauf Florimont, furent rachetés par un de ses anciens collaborateurs, le sieur Klinglin, devenu Préteur royal de Strasbourg. La seigneurie d'Hastatt devait, au cours du XVII[° siècle, être érigée en baronnie au profit du fils de ce Klinglin, qui était officier (*). En fait de domaine Guy-Roger ne put conserver que quelques pièces de terre et des vignes à Ivry-sur-Seine. A la fin de sa vie il dut emprunter de l'argent à M. de Larchery. Une rente payée par M. de Ligny et récupérée dans la succession de l'oncle Bonnet lui permettait d’acquitter les arrérages de sa dette. Ses demeures sont de plus en plus modestes. De la rue Neuve Saint-Etienne, sur la paroisse Saint-Etienne du Mont, il se retire rue du Cimetière, sur celle de Saint-André des Arts. À sa mort, le 3 Mai 1740, son mobilier se réduit à « une tapisserie à oiseaux de Bergame, une série de six pièces de tapisserie verdure d'Auvergne, une commode en palissandre, une commode Régence, une tapisserie brocatelle, son épée à poignée et garde . d'argent, quelques faïences de Hollande, des cuillers et des four-
(1). — Contrat de mariage de Guy-Roger de La Grange et de Marie-Anne de Saint-Yon, passé à Paris devant M°° DuPorr (actuellement Etude Demanche, boulevard du Montparnasse) et SAVIGNY (actuellement Etude Lesguillier, 9, rue de Villersexel).
(2). — B. N. Dossiers bleus.
(3). — A. N. — Qt, 979.
chettes, de la literie très simple, un portrait de famille sur bois » (1).
Du mariage de Guy-Roger de La Grange et de Marie-Anne de Saint-Yon étaient nés neuf enfants: cinq fils et quatre filles. Parmi les fils, il y eut un prêtre séculier, un religieux bénédictin, un curé de Sainte-Geneviève à Paris, et un officier, chevalier de Saint- Louis. Parmi les filles, à côté de deux religieuses carmélite et bénédictine, une resta célibataire et une autre se maria à Jacques Blondel. A la veille de la Révolution, le 11 juin 1782, la fille mineure de ce dernier, arrière-petite-fille de l'intendant, épouse François Abraham, sieur du Bois-Gobbé, conseiller du Roi, lieutenant criminel au Bailliage et Vicomté d'Avranches. Tous les descendants vivants de Jacques de La Grange assistent à la cérémonie ou donnent leur procuration et, parmi eux: Charles-François de La Grange, écuyer, chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, capitaine-premier au Corps royal d'artillerie, Régiment de Grenoble, demeurant ordinairement à son corps en Dauphiné, présentement en garnison en cette ville de Calais, et Haut et Puissant seigneur Antoine-Nicolas Vidart, marquis de Saint-Clair, baron d'Unchaire, viconte de Machault, chevalier seigneur de Muire, Branscourt, Busseroux, Fougère, Tugnon, Luguin et autres lieux, lieutenant de Roi des provinces de Champagne et de Brie, mestre de camp de cavalerie, chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, demeurant à Muire, près Reims. (2).
N (1). — Inventaire des biens de Guy-Roger de La Grange, après son décès, dressé par M° BELLANGER (actuellement Etude de M° Faroux, 5, rue du Lou-
vre,, Paris).
(2). — Contrat de mariage de Auguste-Guillaume-François Abraham du Bois- Gobbé et de Angélique-Charlotte Blondel (Archives de la Famille Rousselle, du Bois-Chicot). Cet Auguste Abräham du Bois-Gobbé fut appelé par les fonctions qu'il occupait à Avranches durant la Révolution à juger le fameux chevalier Jacques Destouches (Voir: « Le véritable Chevalier Destouches. Chasseurs et Chasseresses du Roi », par E. Dupont).