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CHAPITRE VII

La Révocation de La Grange

La période de vingt-cinq ans que La Grange passa en Alsace fut, nous l'avons vu, loin d'être pacifique. Il y eut, pendant son séjour dans la province, deux guerres dont la durée fut longue. Les temps que nous venons, nous-mêmes, de vivre nous ont permis d'admirer les sacrifices héroïques qui se consomment lorsque des peuples combattent. Mais ils ont pu nous rappéler, aussi, qu'en de semblables occasions, à côté d'actes si beaux, il s'en accomplit d’autres que dicte un intérêt très bas. L'entretien d’armées qui luttent induisent les pouvoirs publics en de très fortes dépenses. La nécessité de poursuivre la guerre empêche d'utiliser les moyens habituels de contrôle, lents mais seuls efficaces. Les fournisseurs des armées ont toujours eu tendance à abuser de leur situation privilégiée en face d’un Etat que les évènements réduisent à leur merci. De graves abus de ce genre $e commirent en Alsace durant l’intéendance de Jacques de La Grange. Si les munitionnaires en furent les auteurs et les premiers à en profiter, les soupçons allèrent plus haut et se portèrent sür l’'intendant, qu’on accusa de complaisance à leur égard, sinon de complicité. La malencontreuse politique monétaire du Roi devait, d'autre part, permettre à certains personnages cupides des fraudes suspéectes et des spéculations fructueuses. Là encore, on prétendit que La Grange s'était laissé compromettre dans des affaires louches.

Tous ces bruits fâcheux parviennent à Versailles dès l’année 1692. Louis XIV n'était pas homme à tolérer de telles turpitudes. Voulant être édifié sur l'authenticité des faits réprochés à La Grange, il charge, aussitôt, l'intendant de Franche-Comté, La Fond, de conduire une enquête minutieuse. L'idée était excellente, mais le choix détestable. La Fond était un ennemi personnel de La Grange.

Il avait servi sous les ordres directs de celui-ci comme intendant d'armée, en 1689. Les deux hommes n'avaient pu s'entendre. A diverses reprises, La Grange avait dû se plaindre à Louvois des velléités d'indépendance de son subordonné et prier le ministre d'intervenir pour le rappeler à l’ordre. Dans le même temps, La Fond écrivait, de son côté, à Versailles, pour dire la négligence de l'intendant d'Alsace. Il signalait, notamment, le mauvais état des soldats hospitalisés à Strasbourg, couchés, en exécution d'ordres écrits de La Grange, trois dans un même lit, sans matelas, avec seulement des paillasses. Ces précédents n'étaient pas garants d'une enquête impartiale. D'autant plus que La Fond, en entraînant la disgrâce de son collègue, pouvait espérer améliorer sa propre situation. C'est, en fait, ce qui se produisit: après le départ de La Grange, La Fond troqua l'intendance de Franche-Comté contre celle d'Alsace beaucoup plus importante.

Aussi comprend-on la rigueur des rapports qu'il adresse les 21 mars et 8 juillet 1692 au Contrôleur général des Finances (:) au sujet de l’accaparement des blés et de l'exportation des espèces d'or et d'argent, dont se seraient rendus coupables La Grange et M. de la Chétardie, gouverneur de Brisach: « Il est de la connaissance de tous ceux qui ont quelque commerce en Alsace que, pendant les deux dernières campagnes, M. de La Grange, dès le commencement de juillet, faisait ordonner aux habitants du Bas-Rhin (ce sont ceux principalement du Brisgau) d'apporter tout leur blé en Alsace, parce que l’armée de Sa Majesté allait entrer dans le pays. Il a fait acheter lesdits blés à bas prix et, comme, l'hiver, ces malheureux peuples n'avaient pas de quoi subsister, on leur a revendu les mêmes blés bien cher. Il ne faut pas douter qu’on ne se fasse riche avec un tel commerce...

« Depuis deux années, il est bien certain qu'on a trafiqué à Brisach les vieux louis d’or et les vieux écus. Les Suisses et les Juifs ont donné 10 et 12 sols au delà de la valeur des louis d’or et 2 et 3 sols par écu... On a fait mille plaintes de ce négoce à M. de La Grange, qui, jamais, n’a répondu...

« Il n’y a pas une ville d'Alsace qui n'ait des revenus très considérables. Les fermiers ou les receveurs, pour la plus grande partie, sont des gens qui ont été ou sont actuellement domestiques du sieur de La Grange, ce qui fait juger que ces revenus ne sont pas dans leur juste valeur...

« Le plus grand abus qui se commet dans ladite province d'Alsace n’est point marqué dans le Mémoire présenté au Roi: il provient

(1). — BoisLisLE, op. cit., Tome I°", n° 1.063.

des baillis et des magasiniers... On dit, dans la province, que lesdits baillis donnent des rétributions au dit sieur de La Grange...

« Pour les magasiniers des fourrages, c'est une hydre de friponneries.…

« De tout ce que j'ai l'honneur de vous marquer, il résulte que cette province est très mal administrée, que le Roi n’en tire rien, que les peuples ne laissent pas que d'y être bien foulés.. Ledit sieur de La Grange est haï universellement, soit de la noblesse, soit des bourgeois, soit des peuples, ce qui fait que, suivant mon sentiment, il est difficile qu'il puisse servir utilement. »

Les faits allégués dans ce rapport ne sont peut-être pas inexacts, mais ils sont relatés avec une passion qui laisse sceptique sur la bonne foi de son auteur. Pontchartrain, à qui ces lignes sont adressées, n'a jamais beaucoup aimé La Grange, ce protégé de Louvois, trop indépendant à son égard, toujours peu disposé à accroître les charges pesant sur l'Alsace et qui n'hésite pas à répondre, par des fins de non-recevoir, aux exigences fiscales du Contrôleur général. Celui-ci, cependant, est trop honnête homme pour sévir, sans que la culpabilité soit démontrée. Mais, si l'argumentation forcée de La Fond ne le convainct pas tout de suite, du moins l’impressionne-t- elle défavorablement, à l'égard de l’intendant d'Alsace. L'année suivante, à propos d'une ordonnance que doivent prendre MM. de La Grange, de La Fond et de La Goupillère, sur les achats de fourrages à exécuter en Alsace, en Franche-Comté et en Lorraine, Pontchartrain écrira à Barbézieux: « ... Vous savez que les choses ne s’y passent pas avec toute la pureté qu'il serait à désirer, ainsi on ne saurait trop leur faire sentir [à ces Messieurs] que l’on y donne une attention particulière » (1).

Puis, le Contrôleur général des Finances sera mieux disposé qu'auparavant à accueillir les doléances et, même, les libelles que font courir les ennemis de l’intendant d'Alsace. La poigne un peu rude de La Grange n'avait pas été sans lui créer de farouches adversaires. Îl est impossible d’administrer une province sans y faire des mécontents et des opposants. On retrouve, aujourd'hui, dans la correspondance de Pontchartrain (?), une lettre assez curieuse émanant d’un grand-bailli du comte de Linange, le sieur Jules de Pflugk, emprisonné sur l’ordre de l'intendant, pour n'avoir pas encore versé les sommes qu'il devait toucher au profit du Roi. « M. de La Grange, écrit cet homme, qui, depuis vingt-quatre années qu'il est dans cette province, n'ayant fait du bien à personne, ni employé qui

(1). — D. G., Vol. 1.237: Lettre de Pontchartrain à Barbézieux du 2 juillet 1693. (2). — A. N., GT, Carton 80: Lettre du sieur Jules de Pflugk au Contrôleur général des Finances du 23 février 1698.

qué ce soit, s'il n’avait obtenu préalablement des faveurs illicites de leurs femmes, filles ou parentes, ainsi que les exemples en sont très notoires en Alsace, n'a point aussi manqué de poursuivré les maris de celles desquelles il avait espéré telles faveurs et que leur vertu lui ont fait réfusér. Je suis, Monseigneur, dans ce cas et à l'épreuve de la véngeance de M. de La Grange, ma naissance ne m'ayant jamais voulu permettre d'embrasser aucun avantage à un prix aussi sordide... » Après l'intendant, le grand-bailli s'en prend à Obrecht: « Le sieur Obrecht cherche à me perdre et à me ruiner dans le présent revers de fortune où je me trouve, parce que j'ai découvert, il y a trois années ou environ, que ledit sieur Obrecht, prêteur en cette villé, avait un commis nommé Schmidt, qui correspondait avec les ennemis de la France... »

Laissons à d’autres le soin de défendre, s’il en est besoin, le prêéteur royal. En ce qui concerne La Grange, il est très possible que ses mœurs n'aient pas été irréprochables. Trompé par sa femme, la belle Florimonde, il a bien pu se dédommager ailleurs. Mais que les choses aient été aussi loin que le sieur de Pflugk veut bien le dire, on nous permettra d'en douter. Son témoignage ne nous paraît pas encore d'une impartialité suffisante et il n’est confirmé ni par les écrits des contemporains, ni par les ouvrages postérieurs des historiens.

La plainte du grand-bailli fut classée et n’eut pas de suite, mais à côté de cette affaire de nulle importance, il en est une autre qui aura les plus fâcheuses répercussions sur la carrière de l’intendant d’Alsace. Vers 1695, un brave homme, mais à qui la pondération fait totalement défaut, entre en lutte contre les magasiniers de Strasbourg et de Brisach. C’est René La Limouse, Procureur du Roi à Brisach. Il recueille, sans en être chargé, les doléances des paysans, maltraités, et présente leurs requêtes à La Grange. Ce dernier €ommuüunique aux gardes-magasins les plaintés dont ils sont l’objet. Pour se venger de La Limouse, ceux-ci le font passer pour un extravagant et un homme dangereux, qui aurait créé des attroupéments de paysans. L'intendant, ainsi abusé, fait mettre le procureur en prison. Il ne faut pas oublier qu'on est en guerre et qu'il faut, à tout prix, mainténir l'ordre. Lorsque les soldats viénnent l'arrêter, La Limouse se répand en invectivés ét en ménaces. Pendant le trajet de Strasbourg à Brisach, il est quelque peu malmené et brimé, ce qui lui fait perdre toute retenue. Dans sa prison, son intempérance de langage redouble; il accuse les magasiniers de vol et La Grange d'être leur complice. Cette attitude maladroite exaspère ses ennemis. Son incorrigible étourderie et les discours inconsidérés qu'il tient vont lui causer toutes sortes de malheurs. Après quelques se-

maines de détention, il est relâché, mais défense lui est faite de revenir en Alsace. Ne faisant aucun cas de cette interdiction, il retourne dans la province. On l'y arrête et, de nouveau, on l’'emprisonne (:).

La Limouse se persuade qu'il est un martyr. Il en appelle au Conseil Souverain, il écrit au Contrôleur général des Finances et à bien d'autres personnages. Sa femme implore l'épouse du Gouverneur de Strasbourg. La Cour est inondée de mémoires. Le Roi, lui-même, est saisi. Pour être indemnisé de tous excès commis contre sa personne, La Limouse réclame 27.000 livres de dommages-intérêts. L'affaire a un très gros retentissement. Comme on avait déjà, à Versailles, de forts soupcons sur les agissements des gardes-magasins, Louis XIV décide qu'une nouvelle enquête sur place aura lieu.

Un membre du Parlement de Dijon, M. de la Boutière, est envoyé en Alsace. En janvier, février et mars 1696, ce magistrat se livre à une étude scrupuleuse des faits (2). L'instruction aboutit, aussitôt, à la découverte d'irrégularités graves et de malversations. Un garde-magasin de Strasbourg, du nom de Garnier, est arrêté. Ses aveux sont édifiants. Il n’a pas rendu de comptes depuis 1689. Lorsque les paysans veulent se libérer des réquisitions de fourrages par le paiement d’une somme d'argent, il leur compte la quantité de foin due au taux le plus élevé et il en livre du vieux aux troupes. D'autre part, « dans les livraisons en nature, Garnier déclare que l’intendant lui a permis de prendre 13 quintaux pour 10, attendu le déchet. Sur ce dernier pied, la livraison à une compagnie produirait un bénéfice de 1.000 livres par an, mais sur le pied des preuves, cela passerait 2.000 livres, non compris les appointements », car il est des gardes-magasins qui « ont pris jusqu'à 13, 14, 16 et 17 quintaux pour 6, 7, 8 ou 9 quintaux au plus... » (%). Ces gens s’enrichissent de facon scandaleuse. Bien que les appointements du sieur Garnier n'aient été que de 1.200 livres par an, plus 360 pour un commis, il a amassé 70.000 livres d'argent comptant, après avoir acheté une charge de secrétaire du Roi pour lui, une de commissaire des Guerres pour son fils et une maison à Strasbourg.

L'enquête de M. de La Boutière est conduite, comme elle devait l'être, avec une rigueur extrême. Les protections puissantes qui s'é-

(1). — A. N., G7, Carton 79: Lettres du Procureur La L'mouse au Contrôleur général des Finances, 1695 et 1696. — Carton 80: Lettre de d'Aguesseau au Contrôleur général du 21 avril 1697.

(2). — BoisLisLe, op. cit. Tome [°, n° 1.501: Lettres de M. de La Boutière et de La Grange au Pr alt général des Finances des 16, 18, 21, 23, DANI7 028050 et: 34. janvier, /}, 3,16, 19; 17,19, 23,:25 et 29 février, 3, 6, 11, 14 et 17 mars 1696.

(3). —"BoisLisue, id.: lettre de M. de La Boutière au Contrôleur général du 21 janvier 1696.

tendent sur les gardes-magasins, les complicités qu'ils comptent dans les bureaux de l'intendant ou des ministres, rien n'attiédit le zèle du parlementaire dijonnais. Il contrôle aussi toutes les opérations des administrateurs locaux. Sur son ordre, Melchior Bittet, bourgmestre de Sélestat, est jeté en prison. Son collègue de Brisach, le sieur Scheppelin, connaît la même disgrâce, pour n'avoir rendu aucun compte depuis 1690, et cela malgré l'intervention du Magistrat de la ville, qui se porte garant de la probité du bourgmestre, comme aussi de son dévouement à la chose publique et de la haute honorabilité de sa famille (1). Toutes ces mesures remuent profondément l'Alsace. La Grange se plaint que les habitants de certaines localités en prennent prétexte pour ne plus payer les impositions dues au Roi (2). La guerre continuant, cette situation pouvait devenir grave. Il apparut au Gouvernement qu'il y aurait intérêt à calmer les esprits. Il fut admis qu’on apporterait à l'affaire des magasiniers une solution plus rapide que celle prévue tout d'abord.

L'instruction menée par M. de la Boutière avait fait ressortir des culpabilités nombreuses, mais, au bout de plusieurs mois, il en restait encore bien d’autres à découvrir. La preuve était souvent difficile sur des faits remontant à plusieurs années. Puis, il importait de ne pas désorganiser tout le service des fournitures de l’armée. Si le procès suivait son cours par la procédure engagée, il semblait qu'on dût attendre fort longtemps avant d'en voir arriver la fin. C'est ce que La Grange et le Maréchal marquis d'Huxelles font valoir à partir d'avril 1697 (%). Ils proposent de liquider l'affaire par un règlement amiable. Obrecht est chargé, en juillet, de provoquer les propositions des gardes-magasins. Le Roi, en son Conseil, accepte le principe de l'accord. Il est décidé que tous ceux qui voudront payer la somme à laquelle ils seront taxés bénéficieront d’un arrêt de décharge. Ceux qui s’y refuseront seront poursuivis devant les tribunaux. Tout fut conclu par l'intermédiaire du comte de Gramont. Les gardes-magasins, qui avaient été en fonctions entre 1689 et 1695, achetèrent l'absolution générale, moyennant le versement de cent écus, en monnaie de France, par compagnie.

(1). — A. N,, G7, Carton 79, et G. DANzaAS, op. cit.: Lettre des Mag strats de Brisach au Contrôleur général du 28 février 1696.

(= Lettre de 1896, citée par BoisLisLe. — A. N., G7, Carton 80: Lettre du marquis d'Huxelles au Contrôleur général du 12 juin 1697.

(3). — BoisLisLr, op. cit, Tome I‘, n° 1.501, et A. N., G7, Carton 80: Lettres de La Grange au Contrôleur général des 8 et 27 avril, 9 juin. 14 juillet

et 26 septembre 1697. — Lettre du marquis d'Huxelles à Pontchartrain du 12 juin 1697. — Lettre d'Obrecht à La Grange du 11 septembre 1697. — Lettre du comte de Gramont au marquis d'Huxelles du 29

juin 1697.

Malgré la grosse somme qu'ils avaient à payer, l'aventure se terminait heureusement pour les coupables. Il n’en fut pas de même pour La Grange. Cette affaire révélait une fréquente négligence apportée par lui dans l’exercice de son droit de contrôle en matière de finances. M. de la Boutière‘indique, dans une lettre du 3 février 1696, la responsabilité qu'il a encourue et les excuses qu'il invoque pour expliquer sa conduite vis-à-vis des magasiniers et, aussi, de tous les administrateurs locaux: « M. l'Intendant excuse sa facilité envers ces gens-là par les grandes recommandations de la Cour, qui l'ont empêché d'écouter les plaintes que l’on a faites contre eux. Il m'a même fait voir une lettre de Son Altesse Royale Monsieur. … Je dois aussi vous observer que les baillis, chefs de la police et de la justice se sont rendus maîtres des biens des communautés, sans avoir rendu aucun compte depuis vingt-cinq ans. Ils font les répartitions et les recouvrements comme bon leur semble. ...M. l'Intendant se défend de sa négligence en cette affaire, parce qu'il sert six mois à l’armée et parce qu'il n'aurait pu faire rendre les comptes aux baillis et prévôts sans entendre une infinité de plaintes contre ‘eux, ce qui aurait affaibli leur autorité parmi le peuple, qui est cependant nécessaire pour faire obéir promptement pour les corvées qui se font tous les ans, à cause des armées d'Allemagne » (1).

Les occupations multiples de La Grange, la nécessité dans laquelle on le mettait d'abandonner pendant de longues semaines l'administration de sa province, l'état de guerre à peu près permanent dans lequel avait vécu l'Alsace, tout cela aurait pu faire oublier ses tolérances à l'égard des prévôts et des baillis. Mais il était impossible de lui pardonner sa passivité en face des agissements scandaleux des gardes-magasins. En omettant de sévir, il avait manqué à son devoir. Il avait pris figure de complice et justifié les plus graves accusations portées contre lui. Avant de compromettre l'intendant devant l'Histoire, cette attitude l'avait irrémédiablement perdu dans l'esprit de ses contemporains. Obrecht en est frappé, lors d’un voyage qu'il fait à Versailles: « M. de La Grange, écrit-il, fait certaine figure en ce pays-ci qui le fait passer pour criminel, auprès des personnes mêmes qui ne le connaissent pas. Je le vis dimanche passé, lorsqu'il sortait de l'audience de M. de Barbézieux. Il se présenta avec une profonde révérence, mais le seigneur ne lui dit mot et passa sans le regarder. M. de Chamlay me dit qu'auprès de tous les ministres et gens de robe il passait pour être riche de plusieurs millions et le plus grand voleur du royaume » (?).

(1). — BoiSLisLe, op. cit, Tome I°", n° 1.501: Lettre de M. de La Boutière au Contrôleur général des Finances du 3 février 1696.

(2). — Lettre d'Obrecht à Klinglin du 28 mars 1698. Extrait de la correspondance publiée par Ron. Reuss.

Cette opinion que rapporte Obrecht est-elle justifiée par la réalité des faits? L'intendant est-il le malhonnête homme qu'on veut bien dire? C'est là une chose qu'il semble à peu près impossible d'élucider aujourd'hui. M. de La Boutière, dont la juste sévérité n'est tempérée d'aucune bienveillance particulière à La Grange, ne lui reproche que sa « négligence » et sa « facilité » envers les gardes-magasins. La disgrâce que devait connaître l'intendant semble prouver : qu'il n’a jamais pu se laver complètement de toutes les accusations. Il était en pleine force physique et susceptible de servir encore. Il aurait pu retourner à Strasbourg ou terminer sa carrière au Conseil d'Etat, comme le fera plus tard son successeur, Claude de La Fond. Si sa culpabilité, pourtant, avait été pleinement démontrée, on a peine à croire que Louis XIV, qui avait fait condamner avec la rigueur que l’on sait un Surintendant des Finances, ait laissé s'en aller tranquillement chez lui un fonctionnaire prévaricateur.

Révoqué à la fin de janvier 1698, La Grange devait écouler une vie paisible dans l’un de ses nombreux domaines. Son départ n'allait pas sans arracher quelques regrets à de vieux Alsaciens. Klinglin écrit de Strasbourg: « Nous avons eu depuis deux jours ici la nouvelle de la révocation de M. de La Grange. Le Magistrat de cette ville, avec qui il a toujours vécu en très bonne intelligence et dont il s'est fait aimer, non seulement, mais toute cette province, qu'il a ménagée autant qu'il a pu, en avançant pourtant d'un autre côté les intérêts du Roi, à proportion des forces de l'Alsace, paraît en être affligée et croit en avoir quelque raison par rapport à la bonne justice qu'il a toujours rendue et des manières douces et convenables à l'humeur et à l'esprit de la nation dont il l’a traitée... » (:).

(D). — D. G. Vol. 1.435: Lettre de Klinglin à Barbézieux du 2 février 1698.

- Conclusion

Telle fut, d’après les documents parvenus jusqu'à nous, l’œuvre de Jacques de La Grange en Alsace. Cette période de 1673 à 1698 présente un intérêt capital pour qui veut étudier l’histoire de la province depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution. Avant 1673, il n'y a pas eu de politique française en Alsace. Après 1698, on s'est contenté d'appliquer les principes qui avaient été posés pendant l'intendance de La Grange.

Ces principes, il est assez facile de les dégager. On est frappé, tout d’abord, de la lenteur voulue avec laquelle Louis XIV a agi. Chez lui, aucune hâte, aucune impatience, aucun désir d'en arriver rapidement au résultat final: la francisation de la province. Le Roi retient le plus souvent Louvois et La Grange. Il calme leur ardeur. Pour résoudre les délicats problèmes qui se posent, il ne veut pas de solution brusquée. Louis XIV comptait sur la stabilité monarchique. La continuité et la duréé sont les auxiliaires indispensables d'une bonne politique. En maintenant pendant un quart de siècle le même intendant dans la province, le Roi mettait dans son jeu cet atout formidable qu'est le temps.

Cette politique de très longue haleine permettait de « ne pas toucher aux usages de l'Alsace ». La structure de la France d'alors facilitait singulièrement l'application de ce grand principe. La décentralisation existante permettait aux diverses provinces de conserver leurs coutumes propres. C'étaient autant d'états qui subsistaient côte à côte et auxquels la Couronne avait laissé de larges libertés. Réunies au Royaume, les seigneuries alsaciennes, les villes, la République de Strasbourg, elle-même, conservent leurs antiques constitutions. Tout est respecté. Tout reste en place. On ne veut pas « causer du chagrin » (:) aux populations. C'est le régime français, souple et libéral, qui s'adapte, sans idées préconçues, aux habitudes locales. Pour se mouvoir sur un terrain neuf, Versailles crée de toutes pièces une politique nouvelle. Les fonctionnaires anciens sont

(1). — D. G. Vol! 966:. Lettre de La Grange à Louvois du mois de janvier 1690. ai

conservés. De nombreux Alsaciens accèdent aux postes que la nécessité oblige à créer. Enfin, dans l'administration, au tribunal et à l'école, la langue allemande reste couramment employée. Son maintien intégral ne présentait, au temps de Louis XIV, aucun inconvénient. L'Empire n'était pas assez fortement organisé pour pouvoir utiliser à son profit cet excellent instrument de propagande.

Le respect scrupuleux des traditions locales, pratiqué en Alsace comme il l'avait été précédemment dans les autres provinces réunies au Royaume, ne condamne pas la politique royale à une routine mortelle. Il s’allie avec l'esprit de progrès et ne bannit pas les innovations indispensables. Louis XIV et La Grange introduisent en Alsace des réformes hardies, mais ils le font progressivement, par paliers. Pour construire le nouvel édifice, ils utilisent tout ce qui, dans l’ancien, a fait preuve de force et de solidité.

C'est merveille qu’en sauvegardant les apparences et en ménageant les susceptibilités, le Gouvernement de Versailles ait pu accomplir tant de choses utiles. Car, il a créé l'Alsace. Il l’a unifiée. Il en a rassemblé les bribes éparses, seigneuries, villes, en coupant les derniers liens qui les rattachaient à l'Empire. Il a fait de Strasbourg la capitale de la province. Il a doté celle-ci d'une administration moderne, dont les organes essentiels ont été l’Intendant et le Conseil Supérieur de Brisach. A l'anarchie succède l’ordre créateur de richesse et de progrès. C’est par des mesures appropriées et intelligentes et, surtout, par une bonne justice que Louis XIV conquiert à la France les sympathies indigènes. Les Alsaciens de la fin du XVI[° siècle pouvaient faire un parallèle entre l’état antérieur de leur pays et ce qu'il était devenu depuis sa réunion au Royaume. La comparaison était à l'avantage de la situation nouvelle. ;

La politique de Versailles eut, pourtant, ses erreurs. Aucune œuvre humaine n’est parfaite. Il n’est pas douteux que des fautes lourdes furent commises en Alsace. Bien que cela ne soit pas prouvé et qu'aujourd'hui on le lave généralement de cette accusation, il est possible que Louis XIV ait eu sa part de responsabilité dans la multiplication des guerres qui ont appauvri la province à cette époque. Sa politique religieuse, en tout cas, fut néfaste. Plus mauvaise encore fut sa politique financière. Tout à fait dangereuses furent les mesures prises en matière monétaire. Ces fautes auraient pu créer une atmosphère de mécontentement général et compromettre l’œuvre entreprise. Il n’en fut rien. Cela était peu en regard du bien fait à l'Alsace. Le Gouvernement manifestait, d’ailleurs, la meilleure bonne volonté. Quand il s'apercevait à temps de ses erreurs, il s'efforçait d'en atténuer les effets: Louvois mort, toute persécution injuste cesse à l’égard des protestants. Une tolérance de fait s'éta-

blit. Pour rendre supportable la fiscalité, lorsqu'elle devient trop lourde, La Grange s'évertue à améliorer la répartition des impôts entre les différentes classes de la société, afin que la justice soit respectée.

Le résultat de tant d'efforts, il fallut attendre plus d’un siècle pour en voir la consécration magnifique. Il fallut attendre le jour où les députés envoyés par l'Alsace aux Etats Généraux et devenus constituants reconnurent, sans hésiter, que leur pays faisait partie intégrante de la France une et indivisible. La Révolution cueillait le fruit que la Monarchie avait longuement mûri.

Jacques de La Grange a été un des premiers artisans et non des moindres de cette œuvre grandiose, qui dota la France d’une de ses plus belles provinces. Laissons au grand historien moderne de l'Alsace et à l’Alsacien éminent que fut M. Rodolphe Reuss le soin d'apporter un jugement sur le rôle personnel de l’Intendant: « C’est au milieu de la-crise aiguë amenée par la résistance des villes de la Décapole aux volontés de Louis XIV et par l'entrée des troupes impériales, que fut installé Jacques de La Grange, « Conseiller du Roi en Ses Conseils, intendant de justice, police et finances en Alsace et en Brisgau et des armées de Sa Majesté en Allemagne ». La Grange est le véritable conquérant civil de l'Alsace, si je puis m’exprimer ainsi. Tout d’abord, il a eu pour lui le seul auxiliaire efficace en pareille matière: le temps. Pendant près d'un quart de siècle (1674-1698), il a pu diriger la transformation politique, judiciaire, économique et même religieuse du pays, suivant non sans habileté, en même temps qu'avec une obéissance à toute épreuve, la ligne de conduite qu'on lui traçait de Saint-Germain ou de Versailles, flattant et caressant les ralliés par d’aimables paroles, leur transmettant les preuves substantielles de la faveur royale, gourmandant les tièdes et sachant faire plier les moins bien disposés par quelques paroles hautaines et sévères ou, s'il le jugeait nécessaire, par des violences matérielles (1). Sa réputation d'administrateur honnête était fortement compromise longtemps avant qu'il quittât la province (2). Mais c'était un homme d'une intelligence déliée, bon observateur des hommes et des choses; un administrateur éclairé, humain, dans la mesure du possible, à l'égard des populations mi-

(1). — Ron. REuss, op. cit, Tome [°", pages 272, 273 et 274.

L'auteur met en note: «On n'a qu'à parcourir les procès-verbaux des Conseils de la Ville libre royale de Strasbourg, à partir de 1681, pour constater combien vite on apprit à se courber devant les désirs et les ordres de M. l'Intendant et à quelles sollicitations humiliantes on se résignait pour obtenir de lui la conservation de quelque droit, comme une faveur hautement appréciée. »

(2). — Voir le chapitre précédent.

sérables, comme le prouve le grand Mémoire sur l'Alsace, rédigé ou du moins compilé et signé par lui en 1697, vers la fin de son séjour dans la province.

« Nous retrouvons la trace de son activité féconde dans les domaines de l’industrie, du commerce et de l'agriculture; nous rencontrerons aussi plus d'une fois des faits attestant chez lui une absence fâcheuse de sens moral, une indifférence assez complète pour les moyens employés, pourvu que le but fût atteint. Quoi qu'il en soit de ses qualités et de ses défauts, de ses vices même, on ne saurait nier que ce fut La Grange qui façonna l'Alsace à la française, pour autant que le Gouvernement d'alors jugea nécessaire de métamorphoser ses formes administratives et ses allures sociales. Ses successeurs, les de La Fond, les Pelletier de La’ Houssaye, les d'Angevilliers, etc.…., n’eurent plus qu'à continuer, sans difficultés sérieuses, le travail d’assimilation lente, inauguré par lui. »

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