‹ Le premier cardinal canadien [microforme]Chapitre 61 sur 75 · ADRESSE D£ LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE D'OTTAWA · texte numérisé non relu

ADRESSE D£ LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE D'OTTAWA

A Son Éminence le Cardinal Taschereau, Aréhevêque de Québec:

EÉminence,

Tous les cœurs canadiens ont tresseilii de joie à la nouvelle de votre élévat.on à la suprème dignité des Princes de l'Église Romaine. Jamais semblable honneur n'avait été fait à l'église canadienne ; jamais aucun de ses fils ne s'en était montré plus digne. Aussi, depuis Québec, berceau et centre aimé de

notre nalionalité, jusqu'aux derniers confins de notre pays, partout où circule la sève catholique et nationale qui a fait la gloire de notre peuple, tous s'empressent de venir déposer aux pieds de Votre Éminence leurs félicitations et leurs souhaits. C’est la première fois que le Saint-Laurent s’est fait le véhicule d'un pareil enthousiasme.

Pour nous, placés comme nous le sommes, aux avantspostes de notre nationalité, nous tenons à prouver à Votre Éminence que, loin d’être indifférents à cette insigne faveur, nous en sommes au contraire heureux et fiers. Heureux, Éminence, parce que, Canadiens, nous regardons toujours avec orgueil le noble rocher d'où notre nationalité s'épand sur cette terre achetée au prix du sang, et que partant nous nous réjouissons de ses gloires. Fiers, parce que c’est notre foi, notre dévouement, notre sang qui sont honorés dans votre personne et que ce triomphe nous encourage à en espérer d'autres,

Au reste, Eminence, quel cœur vraiment catholique pourrait se refuser à la joie? En vous appelant à ce poste d'honneur, Sa Saintelé n'a pas seulement voulu honorer l'églisemère de toules les églises d'Amérique ; Elle n’a pas voulu seulement exalter le digne successeur des Laval, des Plessis ; Elle a vou!u récompenser de nombreuses années de labeur, de zèle et de piété. Quelle gloire a manqué à votre long épiscopat? Sous votre tutelle, les sciences ont brillé plus que jamais sur notre jeune pays, et par vos efforts un phare a été solidement assis, destiné à guider tous les voyageurs au port de la vérité catholique. C'est à vous principalement que sont dus tant d'enseignements lucides, tant de sages décisions, tant de décrets utiles, que l’on admire dans le livre de nos Conciles provinciaux, et dans le recueil des Mandements épiscopaux. Toujours la première à donner l'impulsion générale, Votre Eminence n’oublia jamais dans ces iravaux incessants les intérêts de son vaste diocèse. Pas une confrérie qui ne fût encouragée, pas un intérêt qui ne lui tint à cœur, pas une

paroisse ou mission qu’elle n'entourât de ses soins. Aussi,

Québec, et avec Québec tout le Canada français, a-t-il vu dans l'honneur du Cardinalat la reconnaissance officielle de vos mérites et y applaudit-il de tout cœur.

Votre Eminence nous permettra, en terminant, de la remercier d’une manière toute spéciale de l'intérêt qu'elle a toujours manifesté pour les catholiques d'Ottawa ; pour la part active qu’elle a prise à la promotion &e notre église au litre d'église métropolitaine, et pour l'influence considérable qu’elle a exercée dans la nomination de notre digne et vénéré Archevêque. Désormais nous serons séparés de Québec par les limites d'une province ; jamais nous ne le serons de pensée et d'affection: ni l'esprit, ni le cœur ne s'arrêtent devant ces bornes. Avec nos frère de Québec, nous répèterons ce que nous disons aujourd'hui avec eux à Votre Éminence,

Ad mullos annos /

Le Cardinal Taschercau, comme d'habitude, fut ès heureux dans sa réponse à toutes ces adresses.

A quatre heures de l'après-midi, il y eut réception au palais archiépiscopal. Une foule de citoyens distingués vinrent présenter leurs hommages à Son Éminence.

A sept heures du même jour avait lieu, à la Basilique, la lecture officielle des décrets créant un archevêché à Oltawa. A la suite de cette cérémonie il y eut illumination générale en ville, et à 9 heures du soir, on lança, de la rivière Oltawa, un splendide feu d'artifice.

Le lendemain matin, à 9 heures, Son Éminence chanta pontificalement la messe dans la Basilique, et y fit solennellement la remise du Pallium au premier Archevêque d'Ottawa. Il y avait foule immense; toutes les sociétés catholiques y assistaient em corps. Il y eut deux sermons, l’un en français par M. l'abbé Bruchési, de Montréal, et l’autre en anglais par M. l'abbé Lonergan, aussi de la même ville.

A deux heures, un diner de 150 couverts était servi aux membres du clergé, au couvent des Sœurs grises. Dans le cours de l'après-midi, Son Éminence visita les différentes institutions religieuses d'Oltawa ; partout réceptions dignes de l'éminent Prélat, et aussi belles que pouvaient le permettre des visites nécessairement très rapides.

Toutes les grandes fêtes étaient finies. Le Cardinal Taschereau quil!a Ottawa le 30 juillet au matin pour arriver le même jour à Québec.

La Rivière-à-Pierre ! quel est donc cet endroit fortuné qui, après Montréal et Ollawa, fut le premier à occasiouner un voyage du Cardinal Taschereau ?

Un wagon spécial du Chemin de fer du Lac Saint-Jean est mis à la disposition de Son Éminence ; un certain nombre de citoyens de Québec font partie de l’excursion ; depuis plusieurs jours, les journaux décrivent les préparatifs de ce voyage el l’annoncent comme un grand évènement. Il faut donc que la Rivière-à-Pierre soit un poste bien important pour que le premier Cardinal canadien en fasse le but d’un voyage aussi solennel, et saisisse pour cela le premier temps libre après les fêtes officielles de son installation et la remise du Pallium aux archevêques des deux villes les plus importantes du Canada.

Loin de là : la Rivière-à-Pierre est un pauvre petit poste, sur le Chemin de fer du Lac Saint-Jean, et qui compte à peine vingt familles. Il n’y a qu’une couple d'années, les arbres de la forêt en occupaient le site. Évidemment il est nécessaire de donner ici quelques explications.

Entre le fleuve Saint-Laurent et la vallée du Lac Saint-Jean se trouve une large chaîne de montagnes inhabitées. Ce n’est pas que cette immense étendue de terre soit toute inhabitable ; mais aux obstacles que présente à la culture un pays de mon-

tagnes dans ces régions seplentrionales avec nos longs hivers, viennent se joindre les difficuités des voies de communication. Aussi la colonisation se porte-t-elle plus spécialement vers les contrées plus favorisées soit par la nature du sol, soit par un climat plus avantageux. Telle est, en particulier, la riche vallée du Lac Saint-Jean, qui, pour se trouver au nord de cette chaîne de montagnes, n’en présente pas moins de grands avantages par ses plaines fertiles et même par la douceur relative de son climat. C’est là ce qui explique le courant de colonisation qui, en peu d'années, a couvert de belles paroisses les bords du Lac Saint-Jean.

Toutefois la quasi impossibilité de communiquer pratiquement entre le Lac Saint-Jean et Québec, surtout pendant l'hiver, a produit ce singulier phénomène, d'une nombreuse population exposée à souffrir de la plus profonde misère sur des monceaux du plus beau blé ! L'unique voie de communication pratique élait un chemin de fer, seul capable de faire traverser en quelques heures un désert de cinquante lieues au milieu des montagnes. Ce chemin est à se construire, il porte le nom de Chemin de fer de Québec et du Lac Saint-Jean. L'année 1887 verra probablement son achèvement et son inauguration. En attendant, il avance dans cette solitude, et avec lui la civilisation s'empresse de prendre racine dans ces régions ci-devant sauvages et inhabitées.

La Rivière-à-Pierre est un de ces postes avancés, où les entrepreneurs du chemin durent mettre leurs ateliers de travail, pour avancer plus loin. Avec la population flottante que créa, pour un temps, en cet endroit, la présence temporaire des ateliers, une certaine portion de population stable s’y établit et commença les durs travaux du défrichement.

Ces braves colons profitant du surcroît de population temporaire produite par les travaux du chemin de fer, ainsi que de la présence du zélé missionnaire, le Rév. Père Mayeur, O.M.I., chargé de suivre les travailleurs sur la ligne, se hâlèrent de transformer en chapelle la charpente nue d'un moulin en construction. Des toiles servirent de toit, de fond et de bas-

côtés à cette chapelle improvisée, bien humble sans doute en comparaison des cathédrales de Québec, Montréal et Ottawa, mais où ces pauvres gens avaient la consolation de voir Notre Seigneur Jésus-Christ descendre au milieu d'eux.

Composée de jeunes ménages, la population de la Rivière-à- Pierre avait cing enfants en âge de recevoir le sacrement de confirmation, et c'était pour leur procurer ce bonheur que le Cardinal Taschereau entreprenait ce voyage !

Notre Cardinal, en cette circonstance, ne faisait pas un acte isolé de sa vie épiscopale. Dans ses tournées pastorales annuelles, il est presque indifférent aux démonstrations éclatantes que lui font les grandes paroisses, etil ne s’y prête que pour ne pas froisser un sentiment digne d’éloge et uniquement inspiré par la foi ; mais quand il arrive dans une mission nouvelle, quand il voit la chapelle rustique, qui ne se distingue des cabanes qui l’environnent que par ses dimensions, mais donne un témoignage des efforts et de la foi vive de ces braves colons, alors son cœur se dilate, il se sent tout ému, il est plus touché de la bonne volonté s’exhalant de cette misère que des brillantes solennités des paroisses riches. Il va visiter ces pauvres gens, il les encourage, il compatit à leurs privations, il se sent plus père au milieu d'eux. Son visage, naturellement froid, semble se transformer et ne respirer que la joie et le bonheur quand il arrive dans une de ces missions naissantes, où la forêt ne s’est en quelque sorie reculée que juste pour donner place à une pelite chapelle, Assez souvent il Jui faut, pour cela, franchir des dix, douze et quinze lieues par des chemins exceptionnellement mauvais ; mais il ne voudrait pas, pour tout au monde, omettre la visite d'une seule de ces missions. Du reste, celte visite se fait avec les mêmes solennités que dans les riches églises des anciennes paroisses : l'entrée se fait avec chape, mitre et crosse, suivant toutes les prescriptions du Pontifical; et souvent ii a recommandé au cérémoniaire qui l'accompagne, de faire pour ces pauvres gens comme pour les grandes paroisses. Malgré la faligue de ces

voyages continuels, malgré des nuits souvent passées sans sommeil à cause des moustiques, ce fléau des nouveaux défrichements, Son Éminence donne aux autres prêtres de la visite l'exemple de la ponctualité, en même temps qu’elle les encourage au travail par un visage toujours souriant.

Avec des sentiments comme ceux-là, on comprend que Son Éminence ne confie à d’autres la visite pastorale de son diocèse que lorsqu'elle ne peut faire autrement. Même alors son cœur suit la visite et va de paroisse en paroisse avec son vénérable remplagant. On en jugera par l'extrait suivant d’une lettre écrite de Rome, en 1884, au milieu des préoccupations des affaires les plus importantes, à l’un des prêtres qui faisaient partie de la visite pastorale cette année-là, et qui a bien voulu nous le communiquer. On nous saura gré de la reproduction de ce petit trésor, où le cœur de Son Éminence se montre à découvert :

« Mon cher Monsieur,

» J'ai reçu hier, avec beaucoup de plaisir, votre lettre du 25 juin, écrite de St-Georges de la Beauce, en plein milieu de la visite. Je regarde souvent cet itinéraire, que je parcours en esprit, en regrettant de ne pouvoir le faire aussi de corps. Ce qui me contrarie et me contriste le plus, c'est de ne pouvoir connaître par moi-même les progrès de ces diverses missions naissantes dont il est si intéressant et si encourageant de suivre les accroissements. De plus, cette connaissance personnelle est souvent nécessaire pour résoudre bien des difficultés. Vous avez grandement raison de dire que j'aurais éprouvé un grand bonheur en voyant les progrès de Saint- Zacharie, et je vous remercie de l'intérêt tout particulier que vous avez manifesté pour cette mission naissante, qui paraît en si bonne voie de prospérité. Quarante confirmands ! C’est plus qu'il n’y avait d’âmes quand j’y suis allé en octobre 1881 ! »

« Votre tout dévoué en N. S., » + E.-A. ARCH. DE QUÉBEC. »

Qu'on le remarque bien, cette visite pastorale n'est pas une simple tournée de confirmation, bien que l'administration de ce sacrement en soil l'occasion. Son Eminence, suivant en cela l'exemple de ses zékés devanciers, visite tout : l'église, l’autel, les vases sacrés, le vestiaire, la sacristie, le presbytère et surtout les comptes de la fabrique ; et elle prend des notes sur ce qu'elle voit, Il en résulle quelquefois des reproches ou des avertissements charitables, mais le plus souvent des compliments el des encouragements. Aussi peut-on affirmer que Son Éminence connaît toutes les ressources, tous les besoins, tout ce qu'il y a à améliorer, à perfectionner, à créer dans toutes les paroisses et missions de son vaste diocèse.

Après ces préliminaires, un peu longs peut-être, mais que nous ne croyons pas sans intérèl, nous pouvons accompagner avec fruit Son Éminence à la Rivière-à-Pierre,

Le départ eut lieu samedi, le 7 août, à 54 heures du soir. La compagnie du Chemin du Lac Saint-Jean avait, comme nous l'avons dit, mis un de ses magnifiques chars-palais à la disposition de Son Éminence et de sa suite composée de six prêtres, MM Laflamme, Rhéaume, Paradis et Fillion, du Séminaire de Québec ; Boutin, ex-missionnaire au Labrador ; et Garneau, assistant-secrétaire de Son Éminence. En chemin deux corps de musique, l’un de Lorette, l’autre de Saint-Raymond, se joignirent au eortège et égayèrent la route de leurs joyeuses fanfares. Vers 10 heures le convoi arrivait à la Rivière-à-Pierre.

De gare, point. Mais il faisait beau, et les braves colons étaient là, avec des flambeaux allumés, pour acclamer Son Éminence et l'escorter, musique en tête, jusqu’à la résidence de l’un d'entre eux, M. Saint-Onze, où fut servi un excellent souper. Il paraît que ce n'était pas sans besoin, et que Îles exeursionnistes, le long de la route, s'étaient ressentis de l'absence de gares et surtout de buffets ; mais ils purent se dédommager chez M. Saint-Onge. Pendant tout le repas, les deux corps de musique ne cessèrent de faire entendre de vraiment bonne musique.

Dans un village qui se compose de trois ou quatre maisons, dont plusieurs ne sont que des cabanes faites de pièces taillées en queue d'aronde, les hôtelleries sont encore plus rares qu’à Bethléem. Aucun des colons n'eût été en étai de fournir un logement et des lits convenables à tant de monde ; mais, pendant le souper, le char-palais qui avait amené Son Éminence s'était transformé en char-dortoir des plus élégants, des plus confortables. Il ne pouvait y avoir d'hôtellerie plus convenable ; le Cardinal et ses compagnons prêtres allèrent y prendre un repos bien gagné.

Le lendemain, à 5 heures du matin, le signal fut donné par l'un des corps de musique, qui réveilla bon gré, mal gré, les échos d’alentour ct aussi les dormeurs. Son Éminence se rendit à la chapelle improvisée, qui avait, ce jour-là, revêtu ses plus beaux atours. Elle y célébra la sainte messe, pendant laquelle il y eut chant el musique; puis elle fut suivie des autres prêtres, qui dirent successivement la messe, à l'exception de M. Laflamme, chargé de chanter la grand’messe du jour. Après la messe, Son Éminence et sa suite recoururent de nouveau à l'hospitalité de M. Saint-Onge pour le déjeuner.

À 94 heures le Cardinal retourna à la chapelle, et y admipistra le sacrement de conlirmation aux cinq chers petits enfants, prémices de celte nouvelle colonie. Quel bonheur pour eux, ci combien leurs heureux parents étaient fiers !

À 94 heures eut lieu la grand'messe ; M. Laflamme y fut assisté par MM. les abbés Boutin et Fillion comme diacre et sous-diacre ; Son Éminence assistait, accompagnée par le zélé missionnaire, le Rév. Père Mayeur, et par M. Rhéaume ; M. Garneau faisait maître des cérémonies. Bien qu'on ne pût monter que par une échelle dans le jubé (car il y avait un jubé), on avait réussi à y faire parvenir un harmonium, qui fut touché par M. i'abbé Paradis, accompagné de plusieurs instruments. Enfin, pour que rien n'ÿ manquàt, M. Elienne Legaré, le premier chantre de la Basilique de Québee, fit retentir de sa voix puissante les parois tremblantes du modeste temple,

La messe fut donc vraiment belle, ct le corps de musique de Saint-Raymond y joignit ses attraits. C'était la première fois que la Rivière-à-Pierre voyait semblable solennité.

Après la messe, M. Saint-Onge, au nom des colons, présenta au Cardinal l'adresse suivante, vrai chef-d'œuvre du genre :

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