‹ Le premier cardinal canadien [microforme]Chapitre 62 sur 75 · ADRESSE DES COLONS DE LA RIVIÈRE-A PIERRE · texte numérisé non relu

ADRESSE DES COLONS DE LA RIVIÈRE-A PIERRE

A Son Eminence le Cardinal Taschereau, Archevèque de Québec.

Éminence.

S'il est, dans la vie du pauvre colon, des jours bien sombres et bien tristes, il en est de bien beaux et bien ravissanis, sur lesquels le Seigneur, dans son extrême bonté, semble avoir jeté comme un reflet des joies célestes qui nous attendent làhaut après les faligues du combat.

Le jour de votre visite, Éminence, est un de ces jours fortunés : il semble être tombé du ciel comme une rosée bienfaisante pour rafraîchir et fortifier nos âmes. En effet, Éminence, votre première visite dans ces lieux, encore si sauvages et si inhospilaliers, nous est à tous un sujet de joie et de consolation plus facile à comprendre qu'à exprimer. Nous n'osions pas espérer une telle faveur ; aussi notre reconnaissance est-elle sans borne.

Déjà, Éminence, nous nous sommes réjouis, avec le reste du pays, de linsigne honneur que le Chef suprême de l'Église vient de décerner si justement à votre personne, et par elle, à tout le peuple Canadien, en vous élevant à la sublime dignité de Cardinal ; mais combien nous nous réjouissons davantage de pouvoir dire à Votre Éminence toute la joie et le légitime orgueil que ce grand évènement nous inspire.

Votre visite, Eminence, nous fournit aussi l’occasion de vous remercier des délicates allentions que vous avez toujours eues pour les pauvres colons de la Rivière-à-Pierre. C'est grâce à votre grande charité el à votre zèle pour le salut de nos âmes si, malgré notre petit nombre et notre pauvreté,

nous avons au milieu de nous un missionnaire zélé, pour prendre soin des intérêts de nos âmes, Vous dire, Éminence, tout le bien que ce digne missionnaire a opéré parmi nous, le zèle infatigable, le dévouement avec lequel il se dépense continuellement dans l'exercice du plus pénible des ministères, est chose impossible. Dieu seul sait toute l'étendue de la dette de reconnaissance que nous contractons vis-à-vis de ce digne religieux, comme Lui seul aussi est capable de la solder.

Merci done à Votre Éminence d'avoir donné à nos âmes ce support, cette consolation, dont nous avons tant de besoin au milieu de nos pénibles travaux. Vous continuerez, n'est-ce pas, Éminence, à nous laisser notre missionnaire jusqu’au jour tant désiré où nous serons assez nombreux pour avoir un curé résident au milieu de nous ; car nous sentons le besoin d’avoir près de nous un ami, comme je prêtre seul en est un, qui sache comprendre nos peines et y compatir, nous consoler et nous bénir. Nous appelons de tous nos vœux, Éminence, le jour à jamais béni où notre missionnaire pourra offrir le Saint- Sacrifice dans un temple moins semblable à l’étable de Bethléem, et plus digne du grand Dieu qui daigne venir habiter parmi nous. Espérons que ce jour mille fois heureux ne se fera pas attendre et que bientôt le clocher de notre chapelle, portant dans les airs le signe auguste de notre rédemption; nous apparaîtra comme un phare lumineux pour nous rallier dans les luttes si pénibles de la vie.

Nous ne doutons pas, Éminence, que votre visite au milieu de nous va hâter ce moment tant désiré, en donnant un nouvel élan à la colonisation dans cette lointaine contrée. Une autre ambition, Éminence, anime encore nos cœurs : c'est celle de pouvoir ouvrir bientôt une école pour nos chers enfants.

Nous comprenons que l’école est le complément indispensable de l’église ; nous comprenons que, sans école, nos enfants vont croupir dans l'ignorance de leurs devoirs les plus essentiels, et ne deviendront jamais des citoyens véritablement utiles à leurs familles et à la société.

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Voilà, Éminence, quelles sont les aspirations de nos cœurs : posséder au milieu de nous un prêtre, une église et une école, Nous osons nous flatter que ces légitimes aspirations se réaliseront toutes bientôt, surtout si Votre Éminence daigne nous continuer son appui et sa paternelle sollicitude, et nous bénir.

Les CoLons DE LA RIVIÈRE-A-PIERRE,

Pendant la lecture, admirablement faite et sentie, de cette adresse si éloquente dans sa noble simplicité, un des colons, vénérable vieillard, tenait ses regards sur Son Éminence, comme pour lire d'avance dans sa figure la réponse aux touchantes demandes formulées, au nom de tous, par M. Saint- Onge, et à mesure que ces demandes s’exprimaient, des larmes coulaient constamment de ses yeux, sans qu’il cherchât à les retenir, L'émotion de ce bon vieillard était du reste partagée par l’assistance, et empruntait au dénuement environnant un cachet indescriptible, Aussi, quand Son Éminence voulut répondre, elle en fut d’abord empêchée par ses propres sanglots et dut prendre un certain temps pour se remettre. Nous reproduisons cette belle réponse de notre mieux, d'après les souvenirs des heureux témoins de cette scène si touchante au milieu de la forèt,

Réponse DE SON ÉMINENCE AUX COLONS DE LA RiViÈRE-A-PIERRE,

Mes chers amis,

Vous parlez de votre bonheur en ce jour ; le mien, veuillez m'en croire, est encore plus grand. C’est pour moi un devoir de visiter lous mes diocésains sans distinction. Il me semble cependant que ce devoir m’est plus rigoureusement imposé à votre égard. Aussi, est-ce avec le plus grand plaisir que j'ai accepté l'invitation de votre zélé missionnaire. Vous commencez une nouvélle paroisse, le plus grand nombre d’entre vous dans le dénnement et au prix des travaux les plus pénibles,

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Pour arriver ici, vous avez dû vous séparer de vos parents et de vos amis, que vous avez laissés dans les grandes et riches paroisses : vous avez donc tout particulièrement besoin d'encouragement et de consolation. Mais vous n'avez pas été abandonnés : déjà avant moi, quelqu'un est venu vous visiter ; malgré votre petit nombre, malgré votre dénuement, ce quelqu'un a bien voulu descendre au milieu de vous dans ce modeste Lemple qui rappelle si bien la pauvreté de Bethléem, mais dont il fait toute la vraie richesse, Vous comprenez que je veux parler de Notre Divin Sauveur Jésus-Christ, qui n'a pas dédaigné de venir sur ce pauvre autel, d'où il vous a encouragés et fortifiés. Combien ne devez-vous pas l'aimer ce Dieu si bon, qui ne fait pas attention à l'opulence, mais qui se laisse toujours attirer par la bonne volonté, quelque dénuée qu'elle soit des biens de ce monde !

Malgré les apparences, mes bons amis, vous avez une grande mission à remplir; lâchez d'en bien comprendre toute la portée : la mission que Dieu vous confie, est de créer l'esprit de votre future paroisse, et de fonder dans vos familles des traditions chrétiennes, de manière à assurer à vos descendants une éducation vraiment catholique.

Les travaux auxquels vous êtes obligés de vous livrer sont bien pénibles : faites en sorte de ne pas en perdre le mérite, Travaillez toujours avec la douce pensée que vous accomplissez ainsi la sainte volonté de Dieu, et votre travail deviendra votre consolation; vous y trouverez en même temps la sauvegarde de votre vertu et la garantie de la plus belle récompense après celle vie.

Je suis heureux, sans en être surpris, de tous les éloges que vous m'aves faits de votre digne missionnaire. Je le connaissais avant vous, el je savais qu'il méritait, par son zèle el sa charité, les sentiments d'estime el de respectueuse affection que vous avez conçus à son égard. Continuez à lui reudre le plus agréable possible le ministère qu'il a à remplir au milieu de vous et qui est si pénible à raison des circonstances

Quant à vos aspirations, mes bons amis, elles sont trop légitimes et trop conformes aux sentiments de mon cœur, pour ne pas espérer que, d'ici à ma prochaine visite, vous aurez, conformément à votre demande, une école et une chapelle,

Les vêpres, qui eurent lieu à une heure et demie, furent aussi solennelles que la messe. Le corps de musique de Lorette joua entre les psaumes, et sut se faire apprécier.

Après cet office, Son Éminence, comme premier encouragement à ces braves gens, alla solennellement bénir, sur les bords du lac Voyer, à un mille plus bas que le site de la chapelle temporaire, une croix érigée à l'endroit où se construira la première église de cette région. La route qui y conduisait, ouverte dans la forêt, était non seulement essouchée, mais parfaitement travaillée, et pavoisée d'un bout à l'autre, Comme si les arbres de la forêt n'eussent pas indiqué suffisamment l'effort volontaire, la route toute entière avait été balisée des deux côtés avec de petits sapins.

A l'aller et au retour, comme du reste dans toutes les autres marches, Son Éminence était toujours précédée et suivie des deux corps de musique, qui allernaient sans interruption. Cette bénédiction fut donc des plus imposantes,

Le reste de l'après-midi, Son Éminence alla visiter les plus beaux points de vue et les sites les plus enchanteurs des environs de la Rivière-à-Pierre. Pendant ce temps, les musiciens s’en donnèrent à cœur joie, et les échos d'alentour doivent s’en souvenir encore.

Le soir il y eut illumination et feu d'artifice ! Qu'on nous comprenne bien : il ne s’agit pas ici seulement de cette bonne volonté qui se manifeste per quelques bouts de chandelle, seule largesse possible au pauvre, mais d’une illumination en règle, avec grand déploiement de lanternes chinoises distribuées en abondance aux maisons et aux arbres de la forêt, Les

pauvres colons en étaient tout émerveillés, et une brave femme témoignait son admiration en disant à ses voisines : J'ai longtemps habité dans les vieilles paroisses ; mais je n'ai jamais rien vu de pareil !—Nous devons en dire autant du feu d'artifice, qui a excité le plus vif enthousiasme, el avec raison.

Il n’est que juste de mentionner iciÿque l'âme de toutes ces belles démonstrations, comme de toute la fête, a été ce bon et modeste religieux, si justement loué par les colons de la Rivière-à-Pierre, le Révérend Père Mayeur. Tant il est vrai qu'avec de la bonne volonté el Ju cœur on peut surmonter les plus grandes difficultés et faire, pour ainsi dire, des choses impossibles.

Son Éminence passa une seconde nuit dans le char-dortoir, et le lendemain, lundi matin, les excursionnistes se remettaient en route, aux bruyants accords de la musique, et entraient en gare, à Québec, à neuf heures et demie,

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