‹ Le premier de la classe, romanChapitre 2 sur 9 · PREMIÈRE PARTIE L'ATTENTE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE L'ATTENTE

Bien des fois, j'ai pleuré de rage parce que mon père était pauvre et que ma mère n'était pas belle.

A quoi bon être le premier de ma classe, si c'est pour me sentir à cause d'eux humilié et ravalé sans cesse, dès que j'ai mis le pied hors du collège? J'aurais tant voulu des parents qui me fissent honneur!

La mère de Castagne sent bon. Les doigts de la mienne, aux heures des repas, sentent l'oignon et le bout de son index est noir de piqûres d'aiguilles.

Au passage du père de Castagne, de celui de Balmigère ou de Maynadier, chacun se découvre en le saluant par leur nom; mais mon père salue le premier les gens de connaissance qu'il rencontre et beaucoup ne lui rendent qu'à moitié et comme à regret sa politesse. Si je lui en fais la remarque, il me répond sans colère que « c'est ainsi qu'on est dans le commerce ».

Je le méprise alors et je pense aux Phéniciens et aux Carthaginois qui étaient des peuples de marchands, mais dont la grandeur et l'orgueil balancèrent ceux d'Athènes et de Rome.

J'ai honte pour mes parents d'être obligé d:user les vieilles culottes et les livres de mon frère aîné et de n'avoir jamais dix sous en poche.

Pourquoi me disaient-ils que Dieu est juste et qu'il est bon. lui qui me laisse grandir sans espérance au fond d'une boutique, dans ce coin perdu du Bas-Languedoc? Dieu n'est ni juste ni bon. Je ne l'aime pas. Je crois que je n'aime pas mon père. Ma mère non plus. A treize ans, je suis peutêtre un monstre...

Quand j'étais plus petit et que je m'éveillais à l'aube, ou avant d'être tout à fait endormi, le soir, je rêvais que j'étais le fils d'un roi et d'une reine. Il y avait des jours où je voulais bien être le fils d'un prince et de maman. Mais souvent aussi elle n'était que ma mère nourricière. Et mon père n'était jamais qu'un serviteur fidèle auquel on m'avait confié...

Aujourd'hui que je raisonne, je me demande encore comment je puis être et si je suis bien leur enfant.

Ah! inventer et choisir soi-même un père à sa fantaisie! Tantôt il serait général de brigade : les fils de généraux sont nés en Algérie ou dans quelque ville forte de l'Est, et dès six ans ils se promènent à cheval, suivis de loin par une ordonnance. Tantôt ce serait un négociant, rasé à l'an-

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