L ATTENTE \J
glaise et de belle prestance : juillet venu, on partirait faire un grand voyage en automobile; et j'aimerais aussi un père qui fût un grand écrivain dont les éditeurs se disputent les livres, dont les articles paraissent en première page dans les journaux de Paris.
Tous ces pères valent bien des rois.
Un père qui aurait pu se mettre en colère et crier quand il lui aurait plu et contre qui il aurait voulu, et non pas seulement contre ma mère, quand le dîner n'est pas cuit à l'heure, quand le veau s'est attaché au fond de la casserole, ou encore s'il trouve qu'on a trop dépensé dans le mois.
Je ne la plains pas. Elle n'a qu'à lui répondre. Moi qui ne suis qu'un enfant, je n'ai pas peur de lui tenir tête. Je le fixe droit dans les yeux jusqu'à ce qu'il détourne son regard. Je lui ai dit que je savais ce que j'avais à faire. Je ne sors jamais avant d'avoir terminé mon travail et je suis constamment premier; il n'a rien à mïnterdire. ni à m'ordonner.
Le jour où je lui ai déclaré ces choses, il s'est mis dans une grande colère. Mais je suis resté si calme qu'il a soudainement cessé de crier et qu'il évite depuis lors de m'adresser la moindre remontrance.
Quand je n'ai pas agi à sa guise, il demande à ma mère de m'en faire l'observation : « Ton père ne trouve pas bien qu'à ton âge tu t'absentes le soir jusqu'à des dix heures », ou encore : « Je
voudrais bien savoir, et ton père aussi, où tu as bien pu passer tout ton après-midi de dimanche. »
Je crois que je suis bien leur fils tout de même. Je leur ressemble trop. J'ai les yeux et le nez de ma mère. « C'est son père tout craché î » disent les cousins et les clients les plus familiers.
Et parfois je me mets en fureur comme mon père pour dïnsignifiantes contrariétés, parce que le col de ma chemise est mal empesé ou parce qu'on a brisé le verre à boire qui était mon verre. Je relis ensuite dans Hugo le début de Quatrevingt-treize: je me jure de ressembler pour le calme et le sang-froid à l'inexorable marquis de Lantenac. Et. pour me punir, tantôt j'apprends dix vers latins, tantôt je m'oblige à réciter deux théorèmes tirés au sort. Et si j'ai oublié la marche de la démonstration, je la cherche dans ma géométrie de Vacquant et je l'étudié de nouveau.
Pourtant, si tous les contes de fée et si Walter Scott sont remplis de jeunes filles qui sont belles, malgré la hideur et la méchanceté de leurs parents, si Rebecca A'Ivanhoe est à tel point gracieuse et pure, c'est sans doute qu'on peut vraiment dans la vie ne pas ressembler à ses parents.
Physiquement, d'ailleurs, je me moque de leur ressembler. Moralement, cela ne dépendra que de moi. Dans mon dernier bulletin trimestriel, le principal du collège a formulé cette appréciation générale : « Fait tout ce qui dépend de lui pour garder la tête de sa classe et y réussit remarquablement. Sujet d'élite. »
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Ce que je fais en classe, je le ferai pour ne pas ressembler à mes parents. Je ne veux rien avoir, je n'aurai rien de commun avec eux.
S'ils reconnaissent ma supériorité et me témoignent la déférence à laquelle j'ai droit, je leur donnerai plus tard une petite villa dans les faubourgs. C'est leur rêve à tous deux.
Quant à mon frère et à ma sœur, je les déteste. Quoi qu'il arrive, ils ne profiteront pas de ma fortune. Mon frère est un poltron et un nigaud qui se laissait maltraiter sans se défendre par les élèves de sa classe, et il est si inintelligent qu'on l'a retiré du collège après sa troisième pour le placer chez un négociant en vins comme apprenti comptable.
Ma sœur, qui a dix-huit ans, est une poseuse, mais elle a l'air pauvre, même quand elle met ses plus beaux habits. Lorsqu'on lui a fait sa robe en mousseline de soie pour la noce de Guiguite Rouzaud. elle avait l'air pauvre...
Moi, je sens bien que je n'ai pas l'air pauvre, même si je porte un des vêtements retournés ou retaillés de mon frère. Je ne suis pas né pour être pauvre. Et je ne le serai pas.
Je crois ce que je vois. Je vois bien que Dieu n'est ni juste ni bon, mais qu'il est le plus fort. Je veux lui ressembler. Je ne serai jamais juste et jamais bon. Je serai toujours le plus fort. N'être pas bon, c'est être méchant. Je serai méchant.
Mme Caraguel me respecte. Je la préfère à ma cousine Henriette la riche, qui me gâte et remplit mon assiette de poulet, de truffes et de friandises, quand je dîne chez elle, à Madeleine Vie, qui prend toujours mon parti contre son frère, je la préfère à toutes les autres femmes.
Elle me respecte sans me le dire. Elle m'écoute, silencieuse, ses yeux braqués sur les miens, et de temps à autre elle passe ses longs doigts dans mes cheveux. Ou bien elle retire un des peignes d'écaillé de son chignon et s'amuse à me coiffer de cent manières. Elle me dit « vous ».
Je puis monter chez elle quand je veux. Elle habite à deux pas de notre chapellerie. Elle est jeune. Son mari est déjà un peu âgé, et chauve; il est inspecteur de la voie aux Chemins de fer du Midi. Toute la journée, il surveille les cantonniers, circule sur les locomotives, ou bien il est dans un bureau proche de la gare des marchandises, avec des règles et des compas, à faire du dessin graphique et à construire des épures comme les élèves de mathématiques élémentaires,
Mme Caraguel est toujours contente quand elle me voit arriver. Nous lisons ensemble son journal
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de modes et je l'aide à expérimenter les recettes de cuisine. Je pile les amandes pour en farcir les truffes au chocolat et j'épluche sans les briser les gros marrons qui tremperont douze fois dans un bain de caramel bouillant avant de se transformer en marrons glacés. Je sais qu'elle ne racontera à personne que je lui sers de marmiton. J'ai pleine confiance ; elle ne me trahira jamais. M. Caraguel est un être falot. Il ne me témoigne aucune considération, mais cela m'est égal. Quand il me trouve encore là en rentrant, il dit chaque fois : « Ah! te voilà, clampin », et souvent il m'offre un doigt de malaga.
Ce qui m'importe, c'est d'avoir cette grande amie, à laquelle je puis faire toutes mes confidences, débiter toutes les folies qui me traversent l'esprit, sans qu'elle se lasse jamais. Elle rit quand il faut rire; elle déteste Barbe-à-poux, le répétiteur des grands, qui a essayé de m'ennuyer. Elle me répond toujours ce que j'ai souhaité qu'elle me réponde. Je lui confierai tous mes secrets. Tous. Toujours.
Je prends le petit tabouret et je m'assieds à ses pieds.
— Je suis votre page.
— Il n'y a que les reines qui ont des pages..., me répond-elle.
— Vous êtes une reine, et moi, je suis un fils de roi!
Je suis bien sur le petit tabouret. Mme Caraguel attire ma tête contre sa jupe tendue entre
ses genoux. Je m'y creuse une niche parfumée, plus douce qu'un coussin de duvet. Un jour, à ce propos, je lui ai rappelé les vers de Mme Àmable Tastu :
Cher petit oreiller,
Doux et chaud sous ma tète...
Elle adore que je lui récite des vers. Pas de La Fontaine, bien entendu. D'ailleurs, nous en avons fini avec les fables. Elle préfère du moderne. Je prépare avec elle mes compositions de récitation. Cette année, ce que nous avons le mieux aimé, c'est le Petit Roi de Galice :
L'orphelin remonta sur le blanc palefroi,
Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.
Et dans un genre différent, le Crucifix, de Lamartine.
Mais les poèmes qui nous émeuvent le plus se trouvent dans le Supplément du journal de modes. Fleur des Flandres. Col Bleu et Papillonne sont les correspondantes qui communiquent les plus beaux. Nous en avons appris ensemble plusieurs d'Albert Samain. de Rosemonde Gérard et de Jacques Normand.
Mme Caraguel écrit quelquefois dans le Supplément. Longtemps, elle m'a tenu caché son pseudonyme, mais à la fin elle me Ta avoué. Elle signe : Aimant son poète. Je lui ai demandé quel était ce
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poète. Elle m'a regardé sans répondre, en souriant, puis elle a rougi et j'ai deviné.
Sur son piano, il y a des romances belles à pleurer; tout le recueil des poésies d'Armand Sylvestre, mises en musique par Jules Massenet : L'An fuit vers son déclin comme un ruisseau qui passe... et Noël Païen. Elle les chante pour moi seul. Je tourne les pages, quand elle se tait, les canaris dans leur cage se mettent à chanter à leur tour, et Misti, son angora gris que la musique a réveillé, cligne ses yeux verts et fait trois tours dans sa corbeille, avant de se rendormir. Je voudrais ne plus m'en aller.
L'année dernière, j'ai dit un jour en plaisantant à Mme Caraguel, que je voulais devenir son petit mari pour ne jamais la quitter. Elle s'est mordu les lèvres, puis elle m'a serré contre elle et m'a embrassé.
Je ne suis bien qu'auprès d'elle. Je lui ai juré que. plus tard, elle pourrait être fière de moi. Mon père voudrait me voir entrer à Polytechnique. Je ne sais pas si je m'y déciderai. Mais je serai quelqu'un d'exceptionnel. Si ce n'était pas pour devenir quelqu'un d'exceptionnel, ce ne serait pas la peine d'être né.
Si je ressemblais à tous les autres garçons de treize ans, Mme Caraguel m'aimerait-elle comme elle m'aime? Je suis siir qu'avec son mari, c'est moi qu'elle aime le mieux au monde.
Je lui ai demandé si elle garderait toujours pour moi la même affection. Elle m'a répondu que
« oui » et que jamais elle ne m'oublierait, même si son mari avait son changement et qu'elle dût quitter Auzargues.
— Et si je vous réclamais la preuve que vous me dites vrai...
— Je vous la donnerais certainement.
— C'est ce que nous verrons...
De ma vie. je n'oublierai le jour où j'ai obtenu cette preuve...
Je suis entré chez elle sans sonner; je l'ai trouvée dans la salle à manger. Elle avait croisé les persiennes à cause du soleil de mars qui donne mal à la tête. Elle brodait. Son visage était dans l'ombre; ses mains et le mouchoir qu'elle brodait étaient dans un rayon de soleil qui filtrait par les volets mal joints.
Je me suis assis sur le petit tabouret, et je l'ai questionnée à nouveau.
— Alors vous me jurez de toujours m'aimer quoi qu'il arrive?
— Mais oui. Jean, je vous le jure...
— Quoi qu'il arrive et quoi que j'aie pu faire?
— Quoi que vous fassiez...
— Même si j'étais devenu... un assassin?
— Ne dites pas d'enfantillages.
— Je ne dis pas d'enfantillages. Je vous demande : même si j'étais un assassin?
— Pourquoi me posez-vous de pareilles questions?
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— Alors vous ne m'aimeriez plus si j'avais tué... tué quelqu'un que vous connaissez?
— Jean, qu'avez-vous?... qu'avez-vous fait? Je la regardais droit dans les yeux, fixement.
dans ses grands yeux bleus. Elle laissa glisser sa broderie. Je pris sa main qui portait encore le dé et qui tremblait. Elle était devenue toute pâle. Je serrai sa main le plus fort que je pus. Mon cœur battait aussi. N'allais-je pas perdre à jamais son amitié? Je repris lentement :
— J'ai tué...
Je crus qu'elle allait s'évanouir, mais au lieu de s'affaisser, elle se dressa, le visage blanc, les yeux dilatés, je crus voir un fantôme. Et ce fut sa main qui tout à coup pressa la mienne.
Je regrettais mon crime, mais trop tard. Je répétai :
— Oui, j'ai tué...
Sa main serra si fort la mienne que ses ongles m'entrèrent dans la chair et que je faillis crier. Il fallait pourtant poursuivre ma confession jusqu'au bout et j'achevai tout d'une haleine :
— Oui, tout à l'heure je suis monté... je suis entré sans que vous m'entendiez, j'ai emporté Misti, votre chat, et je l'ai tué, pour voir si vous continueriez à m'aimer... M'aimerez-vous encore? Dites-moi non, dites-moi oui. Tout de suite. Non ou oui...
Je vis ses paupières recouvrir ses yeux bleus, me dérober son regard. Elles se relevèrent lentement, lentement, et je ne savais pas s'il n'allait
pas falloir quitter cette ^alle à manger pour toujours, dire adieu à tout ce bonheur. Mais quand de nouveau son regard rencontra le mien, je n'eus pas besoin d'attendre le signe de tête dont elle raccompagna pour savoir que j'étais sauvé. J'étais sauvé. Elle paraissait accablée, brisée :
— Jean, me dit-elle, et sa voix tremblait, jurezmoi que jamais plus vous ne me torturerez comme vous venez de le faire.
Je me blottis contre elle en sanglotant :
— Je vous le jure... Je suis si heureux à présent que je suis certain que vous m'aimez comme je voulais. Si vous m'aviez aimé moins que Misti, je ne sais pas ce que j'aurais fait... Moi. voyezvous, n'importe qui pourrait mourir...
— Vous êtes trop exalté, Jean... Mon pauvre beau Misti. vous aimiez bien pourtant le caresser...
— Je demanderai à M. Rouzaud un petit de sa% chatte siamoise et je vous le donnerai... Je sais qu'elle en attend bientôt. Et celui-là. c'est moi qui vous l'aurai donné.
Mme Caraguel avait repris sa broderie, et nous restâmes longtemps sans parler. Mais pourquoi aurions-nous parlé? Notre amitié n'avait plus besoin de paroles. Nous étions sûrs l'un de l'autre.
Ma mère, qui était sur le seuil de la chapellerie, me vit sortir.
— D'où viens-tu? me demanda-t-elle.
— Tu le vois bien, de chez Mme Caraguel... J'aurais voulu que personne ne me vît sortir ce
jour-là. Il me semblait que mon secret devait se
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lire sur mon visage. J'avais besoin de monter dans ma chambre, de rester seul avec moi-même; mon intention était de m'étendre sur mon lit jusqu'à l'heure du dîner pour rêver à cet après-midi unique.
— Je trouve, et ton père aussi, tes visites chez Mme Caraguel un peu trop fréquentes... Tu es trop grand pour te permettre de pareilles libertés.
Je sais que si je réponds, ma réponse sera impolie et que je ferai de la peine à ma mère. Mais qu'importe? N'ai-je pas tué Misti pour qu'il n'y ait aucun doute, aucune ombre entre Mme Caraguel et moi? Est-ce pour me soumettre aux exigences sans raison de mes parents?
Je hausse les épaules sans ouvrir la bouche, et je rentre dans le magasin.
Quand j'arrive, tous les externes sont groupés devant la porte de la classe de mathématiques, attendant que le tambour roule et échangeant des conjectures sur les sujets possibles de composition.
Castagne me demande à prendre place à ma droite, pour copier sur moi ou bien la question de cours ou bien la solution du problème — his-
toire d'obtenir la moyenne. Il me montre la boîte de compas qu'il a apportée et qu'il me prêtera.
Je n'ai repassé que la première partie des théorèmes à réviser. Hier jeudi, je comptais revoir le reste: mais j'étais trop troublé après le pardon de Mme Caraguel et l'algarade de ma mère pour fixer mon attention sur des théorèmes de géométrie. Je n'ai donc à tabler que sur la chance pour conserver mon premier prix de mathématiques. Le trimestre précédent, je n'ai eu qu'un demipoint d'avance sur Maynadier, arrivé second.
Ce n'est pas comme en français, en version latine et en allemand, où j'obtiens toujours trois ou quatre points de plus que le deuxième. Il n'y a pas en mathématiques trente-six manières de traiter une question de cours, et tous ceux qui, dans le problème, trouvent la bonne marche et ne commettent pas d'erreurs de calcul approchent de la même note. Si seulement il s'agissait d'un lieu géométrique ou si le problème comportait une « solution élégante »...
Même cela ne suffira pas si je ne sais pas ma question de cours, à moins que Maynadier ne soit absent. Mais non. Maynadier est bien là.
Fernand Blum prophétise :
— Oh! ce sera comme l'an passé... Le premier prix pour Rigaud, le deuxième pour Maynadier...
Maynadier rit. Il sera satisfait de son second prix. Mais moi qui suis aimé de Mme Caraguel, je ne puis consentir à l'abaissement qui me menace.
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Ma conduite d'hier fut honteuse et lâche. Ah! si Dieu pouvait ne pas me châtier de cet instant d'égarement.
Voici l'heure. M. Henry s'approche, après avoir serré la main au principal, portant sa serviette gonflée des copies qu'il corrigera pendant que nous composerons. Deux par deux, les pensionnaires, conduits par Barbe-à-poux, arrivent dans leurs grandes blouses noires déboutonnées qui flottent comme des voiles. Au milieu du brouhaha des grands jours, nous pénétrons dans la classe ensoleillée: Castagne croise les persiennes intérieures, la classe prend la couleur de la terre arrosée et nous baignons dans la pénombre et la fraîcheur. Le poêle de faïence rouge à porte de cuivre luit dans son coin.
M. Henry quitte sa chaire. Un grand silence tourbillonne une seconde, puis s'étale, immobile,
— Balmigère,.. ramassez les serviettes et les sous-main.
Sur les tables, il ne reste plus que les copies blanches et les porte-plume.
— Ecrivez...
Tous les porte-plume se dressent à la fois, comme les instruments au signal du chef d'orchestre, le dimanche, sur le kiosque à musique. M. Henry commence par dicter le problème dont il transcrit en même temps le texte au tableau.
« Quel est le lieu géométrique... » Je regarde Maynadier qui lève la tête et me jette une grimace de désappointement. Jusqu'ici tout va bien.
Encore un tout petit peu de chance, et je serai sauvé.
Je cherche le regard de M. Henry, je tends toute ma volonté pour agir sur la sienne. Il s'écarte du tableau et demande : « Tout le monde a bien pris l'énoncé du problème? »
Personne ne bronche. Balmigère se précipite pour effacer, et M. Henry reprend :
— Démontrer le théorème suivant : « Les perce pendiculaires élevées sur les côtés d'un triangle « en leurs milieux se coupent en un même point. »
C'est comme si j'avais reçu entre les deux yeux un coup de massue. Misti est vengé.
Non seulement je n'ai pas revu ce théorème, mais encore je ne l'ai jamais appris. J'étais absent le jour où on l'a récité. Je ne sais rien de la démonstration : inutile d'espérer la compléter par mes propres ressources. Maynadier cligne de l'œil dans ma direction, d'un air qui signifie : « Ça va aller tout seul... »
Je lui réponds par un sourire. Comment ai-je pu sourire? Comment ai-je pu relire tout haut le texte du théorème et du problème, à la demande de M. Henry?
L'horloge sonne le quart de deux heures. Encore une heure trois quarts de martyre à vivre, que suivra l'humiliation de mon échec.
Autour de moi je ne vois plus que des têtes courbées sur les feuillets blancs et les buvards neufs. Castagne me contemple avec inquiétude et chuchote :
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— Le problème est trop dur pour ma force... Tu me passeras simplement le true des perpendiculaires...
Mon dernier espoir qui s'envole! Si seulement Castagne avait su par hasard la question de cours... Mais aurais-je pu consentir à lui demander secours, à me ravaler à son niveau, moi?
Je suis puni, je suis bien puni. L'idée fixe de mon déshonneur tourne dans ma tête comme un tigre dans sa cage.
J'ai tracé mon triangle, les perpendiculaires demandées. Oui, elles se coupent bien en un même point... Mais pourquoi?... Je ne préparerai pas Polytechnique, je « ferai » Normale Lettres.
Quelle sera ma place? Dixième? Douzième? Et il faut que cette épreuve arrive par ma faute le lendemain du jour où j'ai appris que Mme Caraguel m'aimait autant que je 1" aimai s.
Dans la vie des hommes faits, rien ne dépend plus des livres. Mais, pour l'instant, les livres sont mes maîtres et moi leur esclave. Ils se vengent aujourd'hui. Comme s'il n'y avait pas plus de choses dans ma tête et dans mon cœur que dans tous mes livres.
Je cognerais volontiers sur Maynadier el sur le père Henry aussi qui a posé ses lunettes de myope à côté de lui pour corriger un paquet de devoirs et qui, de temps à autre, les remet précipitamment sur son nez pour tâcher de prendre quelqu'un en flagrant délit de fraude.
J'aurais dû préparer de petits papiers pour
copier. Oui. mais j'aurais eu aussitôt fait d'apprendre ce que j'ai négligé.
Il n'y a pas d'issue à ma détresse. Castagne me demande, quand deux heures et demie sonnent :
— Tu me le passeras bientôt, dis. le théorème? Je plonge ma tête dans mes mains, comme si je
réfléchissais et je vois le visage de Mme Caraguel un peu triste, qui me sourit doucement.
Mon parti est pris. Je compte tout bas : an. deux, trois, et je me laisse aller à la renverse sur mon banc. Ma tête pendante brinqueballe et retombe sur la table de derrière. Et je pousse un grand soupir en fermant les yeux à demi pour qu'on ne voie que le blanc.
J'étais sûr que Castagne préviendrait à l'instant M. Henry.
— M'sieu, m'sieu. voilà Rigaud qui se trouve mal...
M. Henry ajuste en hâte ses besicles et se précipite vers moi. Il déboutonne mon col. Je gémis doucement.
— Voyons, mon petit, qu'avez-vous?
Il n'a pas sa voix de professeur, mais une voix différente, un peu mouillée et qui tremble. Je rouvre les yeux et réponds faiblement :
— J'ai eu un vertige... C'est ce premier grand soleil de mars qui m'a fait mal.
— Eh bien, il ne faut pas rester là... Castagne va vous accompagner à l'infirmerie, et de là vous rentrerez chez vous...
Le père Henry a tant de confiance en moi qu'il