‹ Le premier de la classe, romanChapitre 8 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Me revoici depuis trois jours à Auzargues. Et je compte sur mes doigts comme un petit écolier de dixième : jeudi 15 septembre, vendredi 16, samedi 17, dimanche 18... dans quatre jours, je reverrai Denise et je lui raconterai tout : mes découvertes, le grand secret, le trésor. J'ai la fièvre rien qu'en y songeant. Ma responsabilité m'écrase et me donne des ailes tout à la fois.

Je voudrais qu'à chacun de mes pas surgit un obstacle, un danger pour le surmonter, pour le vaincre. Que tout à coup s'élevât une grande lamentation : « Gare. gare, un chien enragé! » Déjà je me vois, mon veston prestement enlevé et roulé autour de mon bras gauche, affrontant la bête démente, enfonçant dans sa gueule baveuse le bourrelet de drap épais, et de ma main droite plantant mon canif ouvert avec les dents, en plein cervelet du monstre, un peu en arrière de la naissance des oreilles. Une femme s'est évanouie, mais j'essuie mon couteau avec calme et je dis de ma

voix de tous les jours : « Ne craignez rien, je n'ai pas la moindre égratignure. »

Ou bien c'est un incendie : je remonte deux étages pour aller sauver le bébé qu'on a oublié dans l'affolement, et je redescends en même temps (la foule contenue par les agents de ville rit) la poupée qui était sur le berceau. Je passe ma main sur mes cheveux un peu roussis, et je m'éclipse sans consentir à dire mon nom. Ou bien...

Je ne puis rester en place. Lire m'est insupportable. Je sors; j'erre à travers les rues. seul. Les grandes charrettes attelées de trois chevaux en flèche, chargées de comportes empilées sur deux rangs me plaquent contre les murs pour les laisser passer. Déjà sur les places ou sous les hangars, les pressoirs heurtent en cadence et le vin doux gicle en fin ruisselet, violâtre et mousseux, dans le cuveau. Je m'arrête, j'écoute le rythme mat des pressoirs, le crissement du taillor dans le tas de marc séché. L'acre sueur des hommes aux bras barbouillés de lie mêle son souffle fauve à l'exhalaison bouillante du moût.

Parfois des cris éclatent au loin, vers les avenues qui conduisent aux vignes. Les ménagères et la marmaille accourent et bientôt l'on voit paraître, chantant et trépignant au son des accordéons, couronnés de feuillages et de fleurs, les vendangeurs qui ont fini la cueille de l'année. Les uns sont juchés sur les baquets vides, traînés par les chevaux encoeardés, la crinière tressée et la

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queue nouée d'un ruban, et les autres suivent en farandolant.

Mais rien ne me distrait de moi-même ni de ma tâche.

J'ai quitté mon oncle et le presbytère de Murcyle-Viel. où j'ai fait ma veillée d'armes, le cœur gros. A la gare, j'ai pleuré, pleuré de tendresse, de gratitude et aussi de l'impossibilité où j'étais de remercier mon grand-oncle, de lui crier que son rêve était le mien. Il était si calme, il semblait si éloigné de tout ce que j'aurais voulu exprimer, que je n'ai même pas essayé de lui parler. C'est par mes actes seuls qu'il apprendra que je suis digne de lui. Mes actes...

J'ai mon plan. Avant tout, retrouver le trésor. Puis agir sur le peuple d'Auzargues. D'abord par des affiches que je rédigerai, que je ferai imprimer en secret à Paris et que la bande placardera chaque nuit sur les murs d'Auzargues. Tous les matins, une nouvelle affiche. Jusqu'au jour où l'on ne parlera plus d'autre chose et où tout le monde sera au courant. J'irai alors trouver les hommes les plus influents de la ville et leur dirai : « C'est moi, l'auteur de ces affiches. » « Vous, me répondront-ils. stupéfaits, vous si jeune. » Je leur parlerai, je les convaincrai si le vieux sang albigeois n'est pas mort. Ils se grouperont derrière moi, et à partir de ce moment. d'Auzargues à Narbonne, de Perpignan à Montpellier, les cœurs se troubleront à l'évocation des beautés et du bonheur passés. Chaque courrier m'apportera des lettres

d'adhésion, des promesses, des conseils, des offres d'argent. Paris, inquiet, sïndignera d'abord; les journaux enverront des reporters vers moi. Et de chacun je ferai un adepte. La fraternité albigeoise, la vie solitaire et facile, franchissant les bornes de l'Occitanie. deviendront le nouvel Evangile de la France. Et ceux qui parlent de révolution diront : « C'était cela le plus beau socialisme. »

J'aurai quinze ans, seize ans, ce jour-là. L'idée ressuscitée vivra. Et moi, je pourrai mourir ayant rempli ma tâche.

Mais si tous les vieillards, tous les adultes méprisaient cette doctrine formulée par un enfant de quatorze ans, rien ne serait compromis. Au collège, au petit séminaire, dans toutes les écoles primaires, laïques ou congréganistes, ma propagande s'exercerait. J'apprêterais la lutte de la jeunesse contre les vieillards. Et comment douter du triomphe de la jeunesse?

Ou encore si toute l'Occitanie se soulevait et que le pays d'Oïl résistât, je me mettrais à la tête des armées albigeoises, et, cette fois, nous aurions la victoire, comme les sans-culottes de Valmy.

Donc, ce qui importe d'abord, c'est de trouver le trésor, d'obtenir l'adhésion de la bande et l'assentiment de Denise.

Je n'ai reçu d'elle pendant mon séjour à Murcyle-Viel qu'une seule lettre datée des bains de mer de La Franqui.

« l'endura ) 20ïJ

Mon grand ami Jean, m'écrivait-elle, je suis très

triste parce que mon tuteur m'enfermera au couvent d'Ouïhas dès le mois d'octobre. C'est tout à fait décidé maintenant. Mais je ne veux pas trop y penser et je profite tant que je peux du soleil, de la mer et du sable. Pourquoi nêtes-vous pas aussi à La Franqui? Mais vous n'en êtes pas tout à fait absent : je ne vous oublie pas et je parle souvent de vous avec Marcel Vie qui est ici avec sa mère et sa sœur. Nous rentrerons à Auzargues le 19 septembre. Votre petite Denise.

J'avais toujours évité de parler de Denise à Marcel Vie. Il me déplaît que le hasard les ait mis en présence et rapprochés. Mais je m'interdis de céder à un mouvement de mauvaise humeur à cause de cette rencontre. L'heure n'est pas aux enfantillages.

Il n'y a pas un jour à perdre. Il faut qu'avant lundi j'aie rassemblé la bande et l'aie mise au courant. Tous sont déjà rentrés de la mer ou de la campagne; Castagne seul ne loge pas en ville; il est dans la propriété de ses parents à cinq kilomètres d'Auzargues. Je lui ai écrit un mot, lui donnant rendez- vous chez Blum. J'ai prévenu les Buffet, Capde vielle; Fernand Blum a vu Balmigère.

Nous devons nous réunir dans un grenier de la maison Blum que Fernand s'est approprié pour en faire sa salle de travail et de jeux. Il y est chez lui. Nul jamais ne s'avise de venir l'y déran-

ger. Un jour sa sœur Rachel a osé s'introduire dans le grenier où nous causions, Fernand et moi. Il est entré — lui si doux d'habitude — dans une telle colère que Rachel épouvantée a dégringolé l'escalier sans répondre un mot, et Dieu sait pourtant si elle a la langue bien pendue.

J'aime que notre première réunion ait lieu dans cette maison où j'entendis, il y a quelques mois, glorifier la rédemption des Hébreux, leur sortie de l'Egypte où ils vivaient esclaves des Pharaons. J'y vois un présage heureux.

Mais vont-ils me comprendre, me suivre aveuglément comme je l'exigerai? Fernand Blum, du moins, me comprendra. Balmigère aussi. Quand j'ai dit à Fernand que l'objet de notre assemblée était d'une gravité quïl ne soupçonnait pas, il m'a enveloppé d'un de ses longs regards soumis et ardents, comme d'un manteau de confiance et de dévouement,

Et les autres, pourquoi ne s'exalteraient-ils pas aussi? Pourquoi douter déjà? Toutes nos courses, nos expériences, tous nos souhaits ne visaient qu'à faire de nous des hommes hors du commun, des chefs, des sauveurs, des héros peut-être. Lequel hésiterait à se jeter dans la tâche précise que je vais leur proposer?

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De ma fenêtre, où je guettais, je vois soudain flotter à eelîe du grenier des Blum une étoffe blanche. C'est îe signal convenu avec Fernand. Toute la bande est réunie. J'ai voulu éviter les questions de chacun en arrivant le dernier. Je dois leur parler à tous à la fois comme un général exposant à ses lieutenants assemblés un plan de campagne.

Comme je sors de la chapellerie, je croise M. Caraguel.

— Bonjour, clampin. fait-il à son ordinaire, ces vacances se sont bien passée-?

Je lui réponds à peine. Le clampin montrera à cet inspecteur de la voie de quoi il est capable. A lui et à sa femme. Comme le temps où je faisais toutes mes confidences à Mme Caraguel me parait loin! Que de changements en six semaines. L'enfant que j'étais encore aux Pâques dernières ne mérite plus qu'un sourire de commisération.

Je traverse le magasin où M. Blum taille avec ses gros ciseaux. Leur crissement me suit en décroissant dans l'escalier, et il me semble que c:est le bruit de mon enfance qui s'efface derrière moi: déjà je perçois les éclats de voix des compagnons qui m'attendent dans l'impatience : comme une

houle, ma destinée d'homme vient à ma rencontre. J'ai le vertige.

Un hourra salue mon apparition sur le seuil inondé de soleil. Je m'appuie au chambranle de la porte pour ne pas chanceler. Je crois que je souris; je fais un pas; le rideau qui voilait mes yeux tombe. J'ai devant moi six garçons, six garçons de treize à quatorze ans, sans plus, avec leur air de tous les jours, leurs vêtements, leurs regards, leurs rires de tous les jours. Comme si ce jour était pareil aux autres et mes treize ans pareils aux leurs!

Castagne qui a pédalé ferme pour ne pas être en retard éponge sa grosse figure rouge. Capdevielle, de plus en plus albinos, taille paisiblement un morceau de bois avec son canif, qui sait pour quel usage. Les Jalabert se sont arrêtés de se bousculer, à mon entrée. Balmigère a toujours son air triste et accablé. Fernand Blum a sur les lèvres son sourire que je déteste, sourire trop empressé de marchand qui fait les honneurs de son bazar.

Même si ces six-là ajoutent foi à ce que je vais leur dire, sont-ils dignes de participer à mon grand secret, à la grande croisade? Je me sens hésitant, aussi intimidé, aussi impuissant à mexpliquer que devant mon oncle le chanoine. Entre eux et moi, un mur se dresse. Je ne suis pas de la même essence que mes camarades. J'en suis certain avant d'avoir prononcé un seul mot : Us ne comprendront pas. Alors? Alors m'aimeront-ils assez pour me suivre quand même?

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Par la fenêtre ouverte, monte, affaiblie, la rumeur familière de la rue des Marchands, la rue de mon enfance à laquelle je dis aujourd'hui un définitif adieu. Je ne suis plus un enfant, mais j'ai devant moi six enfants. Je ne peux m'adresser à eux comme à des hommes. Il faut que je leur parle comme dans un conte de fées, que je les intéresse à mon projet comme à un jeu nouveau plus attrayant, plus divertissant que tous les autres.

Allons, je puis, à présent, sourire sans contrainte. Je sais de quelle manière je vais m'y prendre. Mes jambes me soutiennent solidement. Je serre d'abord la main de Castagne : « Quelle poigne! » fait-il, en secouant ses doigts endoloris: puis celle des autres. Je ferme la porte, et quand ils sont tous les six groupés autour de moi, je les contemple un long instant en silence, et quand je me décide enfin à parler, c'est pour prononcer entre haut et bas :

— J'ai besoin avanl tout que vous me juriez solennellement de garder le secret sur tout ce que je pourrais vous révéler et sur tout ce que nous déciderons ensemble. Consentez-vous?

— Dis-nous d'abord de quoi il s'agit, on verra après, dit l'aîné des Jalabert.

— Non, j'ai besoin en premier lieu de votre serment solennel Acceptez-vous?

C'est encore Firmin Jalabert qui me répond :

— Tu n'as pas besoin de faire tant d'embarras.

Je l'avais bien prévu : ils ne devinent pas.

— Dans ce cas. restons-en là. Séparons-nous ou parlons d'autre chose.

Mais Balmigère a levé vers moi son regard tendre :

— Je veux bien jurer, dit-il.

Et Fernand Blum. en écho :

— Moi aussi, je veux bien jurer.

Les deux Jalabert haussent les épaules. Je reprends :

— Vous ne soupçonnez pas la gravité de ce que je voudrais entreprendre avec vous, ni la révélation que je puis vous faire. Mais j'ai besoin de votre serment et besoin que vous ne le donniez ni à contre-cœur ni du bout des lèvres.

Et. me tournant vers les frères Jalabert. j'ajoute :

— J'ai beaucoup de peine de voir que vous me témoignez si peu de confiance tous les deux. Beaucoup de peine.

Firmin parle pour son frère et pour lui :

— Nous ne voulions pas te faire la moindre peine. Et tu sais bien que nous avons entière confiance en toi.

Il a un geste qui me touche et qui crée l'ambiance que je souhaitais. Il me tend la main.

— Vous ne regretterez pas d'avoir juré quand vous saurez... Je vais prêter serment le premier.

Et. levant le bras droit, je prononce :

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— Je jure sur le Christ et devant les hommes de ne révéler à quiconque et sous aucun prétexte ce qui sera dit par nous, ici ou ailleurs.

.1 ajoute :

— Quand je vous aurai mis au courant, je demanderai un nouveau serment de fidélité à ceux qui voudront bien me seconder.

Tour à tour. Firmin Jalabert le premier, mes six compagnons répètent la formule. Quand Capdevielle bredouille en la prononçant, aucun des autres ne songe à sourire. J'ai obtenu leffet que je désirais. Fernand Blum a pris dans son placard un livre relié en chagrin noir, Ta posé sur la table et il a juré sur cette Bible d'un accent si profond que nous avons frissonné.

— Asseyez-vous à présent, ai-je dit.

J'ai pris place sur une chaise, Firmin sur une deuxième. Faute de sièges. Victor Jalabert et Castagne se sont assis sur la table. Capdeyielle. Balmigère et Fernand se sont accroupis à terre. Le vent de septembre nous apporte par bouffées l'odeur du vin nouveau; les hirondelles, en traversant la fenêtre, rayaient d'une ombre rapide comme un paraphe le parquet. Je pense à la première prédication du Christ à des enfants galiléens on à de jeunes pêcheurs du lac Tibériade. Il me semble que tout ce qui s'est échafaudé en moi. le simple regard des autres, en se posant dessus, suffira à le faire écrouler. Mais je dois parler.

...Non. non et non. Je ne leur divulguerai pas aujourd'hui tout mon secret, tout mon espoir. Je

ne leur parlerai que du trésor à conquérir. Une autre fois, plus tard, je leur dirai à quoi il devra servir.

Ils savent à présent. Ils savent qu'à mi-chemin de Malieorne et de Froidefont. au fond des vieilles catacombes, un trésor les attend depuis des siècles dans l'humidité noire du souterrain inexploré. J*ai vu un feu étrange dans les yeux verts des deux frères, et Balmigère a eu un tremblement de la mâchoire, comme parfois, si nous sommes seuls et que je le prenne par le bras, en lui parlant avec douceur. Capdevielle rit de son large rire silencieux : -ans doute pense-t-il déjà à notre première descente dans la nuit du souterrain, à tout ce quïl imaginera pour que nous ne nous égarions pas et pour éclairer notre route. Fernand Blum a pris à un moment la main de Castagne et Fa secouée convulsivement. Le crépuscule est déjà venu; je parle encore. Je ne distingue plus qu'à peine le grand col blanc rabattu de Castagne, la lavallière rouge de Balmigère. La pénombre donne à la bande une seule âme. Et quand je demande, en me dressant : « Etes-vous disposés maintenant à me jurer fidélité et obéissance pour parvenir au trésor? » tous se lèvent et tendant la main droite vers moi disent ensemble : « Nous le jurons. »

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C'est Denise elle-même qui m'a ouvert la grille de la villa, une Denise toute hâlée par l'air marin, rieuse et prompte. Quelle transformation en six semaines : ses cheveux libres de fillette sont à présent relevés en catogan comme ceux d'une grande jeune fille, et ses yeux... Qu'y a-t-il de changé dans son regard? Je ne sais que balbutier :

— Denise... Denise... Oh! je suis heureux! Sans répondre, elle me tend la main et secoue

la mienne. Qu'attendais-je d'autre? Elle me précède vers la maison. Pourquoi ne se dirige-t-elle pas vers la tonnelle? De dos, elle a à présent l'allure d'une vraie femme, avec sa longue taille fine et ses hanches élargies. J'allonge le pas pour me mettre à sa hauteur; elle tourne la tête à demi et me regarde en souriant.

Les persiennes du grand cabinet de travail sont fermées. Il fera bon tout de même causer dans la fraîcheur ombreuse :

— Denise, je suis si content de vous retrouver... J'ai tant de choses nouvelles à vous raconter.

Sur le rocking-chair où elle est étendue, jambes croisées. Denise se balance et son visage, à peine

retrouvé, se dérobe à chaque fuite en arrière du fauteuil.

— Denise, je vous vois trop mal dans cette pénombre. Venez vous asseoir tout près de moi.

Elle rit :

— Quelle exigence. Monsieur... Je suis très bien ici et j'ai grande envie d'y resler... Enfin, je veux être gentille.

Elle est assise à mon côté. Je prends sa main qui résiste d'abord, puis cède :

— Denise, dites-moi tout ce que vous avez fait pendant vos vacances à La Franqui?

— Rien que cela!

Mais le sujet lui plaît. Je retrouve toute ma Denise, avec son espièglerie, son grand rire clair et le mouvement du front qui entraîne dans une ronde ses cheveux mousseux et le geste de la main qui remet en place la mèche rebelle tombée sur les yeux. A La Franqui. il y a un grand parc où l'on passe toutes les heures chaudes de la journée, quand le soleil brûle trop fort la plage, un grand parc planté de tamaris et de pins où l'on joue au croquet et au tennis; il y a la plage et les bains de sable doux avant de plonger dans la mer. Il y a la nuit, lorsque la lune s'est levée derrière le cap de Leucate et que le bal est déjà commencé dans le grand salon de l'hôtel :

— A cause de mon deuil, je ne pouvais pas danser et je restais seule dans le parc. Des couples le traversaient en cachette et je riais, invisible dans l'ombre. Parfois des jeunes gens venaient

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me tenir compagnie, des étudiants qui avaient dixhuit et même vingt ans. Votre ami Marcel Vie était aussi tout à fait gentil avec moi et souvent nous prenions notre bain ensemble.

Pourquoi ajoute-t-elle. en me regardant à travers ses paupières demi-closes :

— Vous n'êtes pas jaloux, j'espère?

— Si. Denise, je suis un peu jaloux.

— Et si je vous permettais de nr embrasser tout de suite, est-ce que vous seriez encore jaloux?

— Je ne sais pas. Denise.

— Alors, embrassez-moi vite, et sortons dans le jardin.

Le baiser que je lui ai donné, celui qu'elle m'a rendu en l'accompagnant d'une petite tape sur la joue et d'une chiquenaude à ma cravate où s'était posée une coccinelle, comment se peut-il qu'ils m'aient exorcisé, qu'ils aient ainsi dilaté d'un coup mon cœur contracté par je ne sais quelle intolérable angoisse? Est-il admissible que j'aie pu tant souffrir d'un baiser, le jour où Mme Caraguel...

Le jardin n'a pas changé, la statue de Pomone est toujours là, le même pigeon posé sur sa tête s'envole à notre approche et la tonnelle où nous nous asseyons ploie sous les grappes de muscat romain. En voulant en cueillir une. trop haute, Denise accroche ses cheveux dans les pampres et, pour se dégager, elle me demande de dénouer son catogan. J'enlève le ruban, les épingles d'écaillé. et ses cheveux de lillelle coulent à nouveau sur

ses épaules, comme autrefois. Revoilà Denise, ma Denise que je ne veux plus perdre. Que vont peser Marcel Vie et tous les étudiants qui l'assiégeaient à La Franqui quand elle saura?

— Denise, maintenant que je vous ai tout à fait retrouvée, écoutez... que je vous dise à mon tour ce que j'ai fait pendant mes vacances à Murcyle-Viel et depuis mon retour à Auzargues.

A elle, je puis tout dire : mon grand-oncle, les fouilles dans la bibliothèque et le placard, les lettres de Dom Irénée. le trésor, le serment de fidélité de la bande, tout mon plan de résurrection de FOccitanie.

Elle m'arrête, me posant sa petite main sur ma bouche et avec une moue :

— Vous pensez encore à tous ces enfantillages...

Des enfantillages... Elle a osé appeler de ce nom de mépris la passion de mon maître, dans ce jardin, près de cette maison où est mort Raymond d'Auzargues. La colère me gonfle et l'indignation :

— Vous devriez avoir honte. Denise, de parler comme vous venez de le faire... Depuis tout à l'heure, je ne vous reconnais plus... On vous a changée pendant les vacances... Si vous êtes déjà indigne de toutes vos promesses, je vous l'assure, je ne> vous reverrai de ma vie...

J'ai rejeté violemment la main que je tenais. Denise gémit :

— Oh! Jean, vous m'avez fait mal...

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— Pas tant que vous ne m'en avez fait vousmême... Si vous n'étiez pas la sœur de mon maître, je vous mépriserais et tout serait fini entre nous... Mais mon devoir, entendez-vous, mon devoir est de vous contraindre, malgré vous s'il le faut, à jurer fidélité à la cause occitane. Je veux votre serment, je le veux...

J'attends sa révolte; je la désire, prêt au combat. Mais soudain elle se rapproche de moi, humble, timide: je la sens vaincue. Devant moi j'ai la même Denise qu'aux jours les plus chauds de notre ardeur et de notre enthousiasme, lorsque Raymond d'Auzargues, épuisé par tous les récits qu'il nous avait prodigués, nous envoyait ensemble au jardin :

— Jurez-le. Denise, jurez-le...

Dans un souffle, elle expire :

— Je le jure.

Et je sens sur ma joue le frôlement d'un baiser doux comme l'aile d'un papillon blanc...

J'ai pris les dispositions que voici : Castagne a obtenu de ses parents une invitation à la campaune pour toute la bande. Le monastère de Froidefont est à un quart de lieue à peine de la pro-

priété des Castagne. Il est entendu que nous irons faire un déjeuner froid auprès du couvent. Toute la bande part sans moi. de bon matin. J'arriverai un peu plus tard avec Denise, qui sera la reine de la fête et. sitôt le déjeuner terminé, nous descendrons dans le souterrain à la recherche du trésor.

Nous emportons cinq paquets de bougies, des feux de bengale. des cordes, des lampes électriques de poche, et nous devons trouver au monastère où Castagne les a apportés à l'avance, un pic. une pioche et une pelle, pour le cas où il faudrait creuser le sol ou desceller des dalles dans la nuit.

Au jour convenu, il était à peine six heures quand la bande quitta la plaœ des Quatre-Fontaines où j'avais prescrit le rassemblement. Toutes les boutiques de la rue des Marchands étaient encore fermées et les bandes d'or froid se plaquaient sur le gris du ciel endormi, sans parvenir à l'éveiller encore.

Je n'avais rendez-vous avec Denise qu'à sept heures. L'expédition avait été organisée en toute hâte pour qu'elle pût. selon mon désir, y prendre part. Son tuteur devait arriver le 1er octobre pour la conduire lui-même au pensionnat.

Je suivais les bords du canal. A l'est, derrière les cyprès, la nuit avait déjà pris fin : un jour rouge et rose comme un enfant nouveau-né colorait déjà le ciel, les vignes, le sommet des garrigues.

C'est le vingt et un septembre. J'ai choisi à

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dessein l'équinoxe d'automne. Dans moins de deux semaines le collège va rouvrir. Les années précédentes, à pareille époque, je me hâtais d'achever mes devoirs de vacances (cette année-ci. je m'en suis dispensé) et je prenais mes grandes résolutions de travail et de perfectionnement, Je fouillais au fond de la grande caisse qui est au grenier pour y retrouver des livres de classe où j'allais entrer et qui avaient déjà servi à mon frère. Veille de la rentrée en sixième, où je feuilletais avec délice ma première grammaire latine : rosa, dominus, templum et la troisième déclinaison avec ses ablatifs et ses génitifs capricieux suivis d'un soupir de soulagement quand on aborde à fructus et à res, rivages heureux, déclinaisons sans histoire, la sixième où s'étudient la zoologie et l'histoire ancienne des peuples d'Orient, avec cette grande tour de Ninive. aux innombrables étages dont chacun était d'une matière et d'une couleur différentes. Le 21 septembre qui précède la rentrée en cinquième où nous attendent les grands hommes de Cornélius Nepos. la rentrée en quatrième où nous allons pour la première fois nous mesurer avec César, avec la géométrie et les grands classiques français.

.Te n'ai pas eu, cette année-ci, le loisir, ni même la pensée de chercher dans la grande caisse les livres dont j'aurai besoin d'ici quinze jours. Ce 21 septembre est si différent, si inattendu, si incroyable. Je redis l'un après l'autre les noms de ma destinée : Raymond d'Auzargues, Dom Irénée

et je me sens rempli d'orgueil, d énergie conquérante et de douceur. Je répète aussi le nom de Denise.

Le soleil éclate dans une huée rose et bleue : des nuages en arêtes de poisson, couleur d'orange. llottent au zénith. La journée sera chaude et belle, mais la brise qui souffle du nord ventilera la plaine et les coteaux. Déjà les oiseaux ont commencé leur partie de raquette avec leur ombre qui les attend à terre et les relancera infatigablement vers le ciel jusqu'au soir.

Je n'ai pas refusé mon destin, mon beau destin héroïque et périlleux, je vais guérir la fièvre qui me brûlait et qui. par instant, me rendait méchant, injuste, brutal. Aujourd'hui, j'aime tout et tous : je pars à la conquête du trésor, perdu dans la nuit de Froidefont et de Malicorne. pour le distribuer aux hommes sous forme de bonheur. La justice régnera à nouveau sur la terre. Est-il vraiment possible que tout cela vienne de moi. que je trouve la force de mener à bout ma mission?

Oui... Je réponds : oui. Denise sera à mon côté durant cette première épreuve, et nous triompherons ensemble.

Sur la route de Yinassan. des charrettes passent au grand trot, chargées de comportes vides et me doublent, dans un tourbillon de poussière argentée. L'Occitanie commence sa journée sans soupçonner qu'elle va renaître à l'Histoire.

La grille de la villa est entrebâillée. Elle s'ouvre quand mon pas sonne sur la route : Denise

apparaît, et tout ce qu'il pouvait \ avoir de doute au fond de moi ou de crainte se dissipe. Il n'y a plus un seul nuage dans le ciel libre ni dans mon cœur. Partons. Je pense à Jason, débarqué de la nef Argo, tel qu'on le voit sur les gravures de YEpitome, lorsqu'Ariane lui remit le fil magique qui devait le conduire jusqu'à la Toison d'or. Moi, Ariane elle-même m'accompagne et nous nous aventurerons île conserve vers notre inconnu qui scintille persuasivement de mille feux étranges.

— Miquèle voulait m'empècher de venir, dit Denise, mais je ne l'ai pas écoutée... Elle pleure dan- sa cuisine, mais ça n'a pas d'importance.

Ah! oui. qu'importent les larmes de Miquèle! La cage est brisée. Denise est seule près de moi et le monde est autour de nous qui nous convie, complice de notre espérance.

— Denise, ne vous semble-t-il pas que nous partons pour un grand voyage?

— Pourquoi n'est-ce pas vrai?... Il me tarde tant d'être libre, libre, et j'aimerais tant partir loin vers quelque chose que j'ignore et que je devine et dont le désir ne me quitte pas... Savezvous, Jean, ce qu'est cette chose?

— Moi. Denise, je ne désire plus rien en ce moment; je suis comblé. Je me rappelle un récit que j'ai lu autrefois et dont les héros vivaient dans un monde de pierres précieuses. Il me semble que je suis dans une émeraude géante couleur

vert espérance et vous êtes enfermée dans une perle toute nacrée...

— Jean, arrêtons-nous, voulez-vous? Pourquoi aller rejoindre vos camarades? Restons seuls ensemble toute cette journée... Vous vous taisez? Dites oui. Jean, je serai si heureuse.

— Vous savez bien que nous devons aller là-bas.

— Vous ne m'aimez pas... Si vous m'aimiez, vous ne songeriez pas à autre chose qu'à moi...

Elle s'est assise sur l'herbe au bord du ruisseau que nous longions pour rejoindre le chemin de Froidefont. Je reste debout devant elle, silencieux, et je sens bien que si je m'étends auprès d'elle, je ne trouverai plus le courage de me lever. Quelle tentation et quelle épreuve ! Mon maître, c'est vous seul dont j'invoque l'aide contre votre propre sang qui vous trahit. Inspirez-moi. Apparaissez-moi. Je baisse les yeux vers Denise et sur son visage qui me sourit et m'invite, je démêle soudain tous les traits de son frère, impérieux et tendres. Denise veut que je renonce à ma tâche et. dans son regard, c'est la volonté de Raymond d'Auzargues que je retrouve, me commandant d'y consacrer ma vie.

Mon parti est pris : j'irai sans elle à Froidefont. Mais je feins encore de croire à une plaisanterie :

— Allons, paresseuse, nous nous reposerons au monastère... Allez-vous faire attendre les courtisans qui espèrent leur reine?... Nous trouverons

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en arrivant la nappe mise sur l'herbe et vous présiderez le banquet avant la bataille.

Elle fait encore non de la tête et accentue sa moue. Je la prends doucement sous les aisselles pour la remettre debout. Elle se débat, puis brusquement se met à rire nerveusement :

— Vous me chatouillez...

Elle se lève d'un bond, m'échappe et court dans le sentier :

— Attrapez-moi. méchant.

En dix enjambées, je l'ai rejointe. Elle penche vers moi son visage, et je ferme déjà les yeux dans l'attente d'un baiser, mais elle me repousse :

— Non, je vous déteste... Vous êtes laid. Puis saisissant ma tête à deux mains, elle

m'embrasse, m'embrasse et éclate en sanglots :

— Il faut me pardonner, dit-elle en essuyant eux, par moments je suis un peu folle. Dépêchons-nous d'arriver à Froidefont.

Nous allons à grands pas., en nous tenant par la main, et quand nos regards se croisent, nous nous sourions doucement. Voilà le bonheur revenu.

La plaine s'arrête au pied de la garrigue. Nous quittons la route en lacets et commençons à grimper par le raccourci qui mène au couvent, parmi les rochers veinés de rose et de jaune, les tiges d'absinthe parfumée, les ronces et les olivettes. Nous courons après les papillons et cueillons un bouquet de fleurs aromatiques que Denise pique à son corsage.

Une ligne d'acacias frais, au loin, marque l'endroit où nous devons rejoindre la route carrossable. A partir de là. le paysage change. Partout de l'ombrage, de la verdure, de hauts arbres touffus, comme dans de vraies montagnes. Le chemin remonte le cours d'un torrent jusqu'au vallon sauvage où est bâti le couvent, dans un cirque de rochers à pic. Quand nous parvenons au tournant d'où l'on aperçoit émerger au-dessus des arbres le campanile de la chapelle, un coup de feu éclate, suivi de clameurs. C'est Castagne qui a déchargé son revolver pour nous faire honneur et la bande se précipite à notre rencontre, en poussant les hourrahs rituels. Denise semble enchantée.

Tous la connaissent de vue. Je les nomme à Denise, l'un après l'autre, et elle leur serre la main, en souriant, comme une vraie reine. Firmin Jalabert me dit tout bas :

— Tu sais, j'ai déjà repéré par où il faut passer.

Le couvent a été dressé sur une roche plate en surplomb sur le torrent, d'où Ion domine le parc du monastère, et Capdevielle a ingénieusement mis les bouteilles au frais dans le ruisseau, une ficelle liée au goulot de chacune permet de les hisser jusqu'à nous. Il faut seulement prendre garde qu'elles ne heurtent pas contre le rocher, à la montée.

La proximité de l'action m'a rendu tout mon calme. Balmigère et Fernand Blum -ont fébriles. Denise rit aux éclats en regardant les deux Jala-

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bert briser les bouteilles vides à coups de cailloux. Capdcvielle et Castagne desservent et rangent la vaisselle dans les paniers.

D'un signe, j'ai appelé Firmin Jalabert à Fécart, et nous nous sommes avancés tous deux pour reconnaître l'entrée de la cave. Depuis l'expulsion des Pères, on ne visite plus le monastère qu'en prévenant à l'avance un gardien qui habite une ferme à deux kilomètres de là et qui vient exprès au couvent. Firmin ne m'avait pas trompé. Nous pourrons tous, même ce maladroit de Fernand Blum, même Denise, escalader sans difficulté la brèche qu'il a découverte dans le mur du parc et gagner le cloître où s'ouvre la porte de la cave.

Nous traversons au pas de course le coin du parc qui conduit au cimetière envahi d'herbes folles, d'où l'on débouche dans le cloître. La porte basse de la chapelle, toutes les autres portes sont fermées à clef, mais Firmin se dirige tout droit vers un soupirail dont le volet de fer est entrebâillé : un escalier de pierres non équarries plonge dans la cave. Tout est bien comme le décrivait Dom Irénée. Dieu est avec nous ! Allons chercher dos camarades!

Les rires cessent à mon appel. Tous se groupent autour de moi. Denise elle-même est devenue grave. A la porte de la cave je fais allumer v\leux bougies et l'un après l'autre nous nous glissons dans l'inconnu. Je tiens la main de Denise dans ma main, je la sens trembler un peu. Je lui demande tout bas :

— Vous n'avez pas peur?

Et elle à demi-voix :

— Non. j'aime...

Une dernière marche et nos pieds nagent dans une poussière épaisse et lourde. L'humidité des murs voûtés et gluants s'abat sur nos épaules et par intervalles une goutte d'eau sur la main ou sur la nuque nous fait tressaillir. Victor Jalabert. sa bougie à bout de bras, annonce :

— L'escalier reprend...

Nous continuons à descendre. L'escalier s'achève dans une grande salle qui communique par quatre ouvertures avec d'autres salles. L'entrée du souterrain se trouve peut-être dans lune de ces salles que d'autres encore doivent suivre. 11 faut les explorer avec méthode et sans retard. Dans deux directions, les salles s'arrêtent presque aussitôt, mais dans les deux autres, elles se succèdent indéfiniment : sans doute font-elles le tour du couvent. Je divise mes hommes en deux groupes : les deux Jalabert et Castagne d'une part. Fernand. Balmigère et Capdevielle de l'autre. Ils marcheront en explorant les murs jusqu'à ce qu'ils aient découvert la bouche du souterrain. En

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tous cas les deux groupes ne reviendront qu'après sètre rencontrés ou s'être heurtés à un mur infranchissable.

Moi, je les attendrai avec de la lumière au pied de l'escalier. Il m'en coûte de ne pas les accompagner, mais je me rappelle que l'art des grands chefs est de susciter l'initiative de leurs subordonnés.

Les groupes ont disparu; un tournant a dévoré leurs lumières. Denise se presse contre moi, je sens son cœur battre avec force contre ma poitrine. L'émotion, l'angoisse, l'espérance l'exaltent à présent.

- Jean, dit-elle, il faut trouver le trésor.

— Je vous le promets. Denise.

Je la retrouve aussi frémissante, aussi enthousiaste qu'aux heures où mon maître nous racontait les fastes héroïques de la guerre occitane. Seuls dans cette cave, assis sur ces marches d'escalier, à la clarté tremblotante de cette unique bougie, nous voici pareils. Denise, aux princes albigeois persécutés, épiant dans le silence des grottes et des bois l'approche des chevaux de Simon de Montfort ou du messager qui annonce l'heure de reprendre la lutte.

Mais, à notre droite, une clarté gonfle un halo dans l'ombre. Je pense à l'apparition de Dom Pedro, à l'épouvante de Dom Irénée. Je me dresse : je reconnais la voix perçante de Fernand Blum. Les deux groupes se sont rencontrés, mais aucun n'avait trouvé sur la route la moindre ouverture,

et quand Firmin Jalabert a fini de me rendre compte de leur échec, tous demeurent silencieux, tète basse, attendant ma décision.

— Et si on ne trouvait pas l'entrée du souterrain?

C'est Denise qui a osé formuler tout haut la demande qui nous hante tous les sept.

— On la trouvera...

J'ai répondu brutalement. Je suis sûr qu'on la trouvera. Je veux être sûr...

L'obscurité s'épaissit autour d'un silence de plus en plus insoutenable, mais que nul n'a la hardiesse de troubler. Je reprends la parole :

— Le souterrain existe. Je vous promets que nous allons le découvrir.

Nouveau silence. Je sens la bande déjà prête à se soustraire à mon empire. Par le soupirail, l'après-midi lance une lueur blanche et des chants d'oiseaux nous parviennent décolorés, comme à travers des oreilles bourrées d'ouate.

Un cri de terreur de Denise nous glace. « Au secours! » hurle la voix de Castagne en écho. La chute molle et velue dune chose horriblement vivante a frôlé nos visages. Denise s'est précipitée vers la sortie, et tous mes compagnons s'enfuient à sa suite. Ils remontent, se bousculant pour être plus tôt dans le cloître.

Je suis demeuré seul auprès de la bougie fichée par terre. En orbes réguliers, la bête continue à me baguer de son vol sinistre d'aveugle. Je saisis la lumière et l'élève brusquement au-dessus de

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ma tête : une chauve- souris, ce n'était qu'une chauve-souris.

Elle disparaît en pépiant clans la cage de l'escalier. Une impulsion soudaine me conseille et me guide. Je remonte à mon tour, lentement, la bougie d'une main, lâtant de 1* autre les murs visqueux, rembourrés de salpêtre. Une niche étroite. pareille à une guérite, se creuse sous mes doigts : j y pénètre : un de ses trois côtés est couvert d'un panneau de bois vermoulu qui sonne creux sous mon poing. Le souterrain...

Je cherche à l'ébranler, le bas du panneau s'entrebâille : mais le haut, retenu par un verrou, résiste. Je n'ai qu'un moyen d'ouvrir cette porte : attaquer le bois autour du verrou. Mon couteau essaie d'entamer le vieux chêne, mais en vain. Il y faudrait une scie. Pourtant, en suivant le iil des fibres, je dois à la longue arriver à mes fins.

D'en haut, la voix de Firmin Jalabert me hèle :

— Jean, où es-tu? que fais-tu?

Je leur crie :

- Je vous défends de redescendre avant que je vous rappelle. Attendez mes ordres.

Et je me remets au travail. La sueur coule de mon front sur mes paupières. Mon poignet se lasse. Soudain la bougie s'éteint. J'appelle :

— Firmin et Capdevielle seuls, descendez avec un pic et de la lumière. Les autres restez à la porte.

Mais la niche est si étroite que le pic adroitement manié pourtant par Capdevielle ne vaut pas beaucoup mieux que le couteau. Firmin remplace Capdevielle au bout de cinq minutes, et au bout de cinq autres, c'est moi qui prends î outil. Ce que nous cherchons, c'est à pratiquer une première brèche à hauteur du verrou pour essayer de le faire glisser... La brèche est faite, elle a la dimension d'une pièce de quarante sous. Il s'agit de l'élargir jusqu'à pouvoir y passer deux doigts :

— Aux couteaux.

Nos trois lanies grattent et fouillent à la fois le chêne comme une plaie. Capdevielle annonce :

— Ça doit y être.

Mon index et mon médius se glissent dans l'ouverture: ils touchent le fer rugueux du verrou, mais la prise est insuffisante encore pour le faire glisser. Il faut au moins trois doigts pour y parvenir. Nous recommençons à fouir.

Le verrou a glissé : la porte s'est ouverte, et une brusque bouffée de vent vif nous gfle au visage. soufflant les bougies. Mais Capdevielle darde sur l'obscurité une lampe électrique : un étroit couloir commence là. Dieu ne nous a pas abandonnés.

Je n'ai pas proféré une parole de reproche quand Denise et mes six compagnons ont été à nouveau rassemblés, tout penauds de leur poltronnerie. J'ai simplement dit en désignant l'entrée du couloir :

« l'endura » 235

— En avant...

La bande à ma suite s'engouffre en file indienne. Denise immédiatement après moi. Je ne doute plus de la réussite. Ma pensée est un câble élastique que chaque minute tend davantage vers le but à atteindre : le trésor... Ma tête est une grosse cloche sonnant à toute volée : le trésor, le trésor.

Je sens dans mon dos sept respirations haletantes, les souffles anxieux et rauques de mes compagnons qui me poussent en avant plus vite, toujours plus vite, vers le trésor, le trésor. J'ai la sensation d'être un aimant qu'on approche de la limaille de fer immobile qui soudain s'élance vers lui et y adhère. Il me semble que je suis en train d'aimanter le trésor et que brusquement il va m'apparaître et m'appartenir.

Un vertige sacré s'est emparé de nous. A cette minute, toute la bande, j'en ai la certitude absolue, est digne d'apprendre la vérité, de partager mes enthousiasmes, mon ardeur, mes certitudes.

Le couloir s'élargit tout à coup et voici une première grotte au centre de laquelle jaillit une source. Je me retourne vers Denise :

— Eh bien, regrettez-vous d'être venue?

— Je suis si contente.

Nous ne nous arrêtons pas : au contraire, nous accélérons l'allure. La sueur ruisselle sur nos visages, mais qu'importe, le trésor est proche, nous allons l'atteindre, Un couloir plus large prolonge la grotte. Nous le suivons : la marche est

236 LE PREMIEB IjL LA CLAJ

aisée. Notre exaltation croît à mesure que nous approchons du but.

Serait-ce ici? Nous débouchons dans une nouvelle grotte, plus spacieuse encore que la première. Dans le rocher, des sièges sont taillés, et l'un d'eux, au milieu, figure un trône. Denise boite sans se plaindre :

— Halte...

Denise prend place sur le trône, moi sur le siège le plus voisin: les autres s'installent à leur guise.

La réalité est plus belle, plus féerique encore que le rêve que j'avais fait. J'éprouve le besoin impérieux de remercier Dieu de la grâce qu'il m'a accordée en me choisissant pour son instrument.

Je quitte mon siège et sans la moindre gène, je m'agenouille et commence à prier tout bas. Les mêmes sentiments agitent mes compagnons. Tour à tour, ils s'agenouillent, Denise la première, et ils joignent leurs actions de grâces aux miennes. Je vais tout leur dire.

Ils fixent sur moi les mêmes regards que nous fixions. Denise et moi. sur Raymond d'Auzargues lorsqu'il nous instruisait. Rien ne les surprend plus : ils sont à mon niveau; le vieux sang albigeois s'est réveillé. J'évoque notre esclavage, notre misère, notre honte, la grande croisade qui a ravi l'indépendance à notre peuple et aussi la vie d'autrefois, ce qu'elle fut et qu'elle peut redevenir.

Chacun se sent l'émule du chevalier qui va réveiller la Relie au bois dormant. Les rêves enfermés dans les tranches dorées des livres d'étrennes

« l'endura » 237

où vivent les licornes, les dragons, les magiciens et les bonnes fées ressuscitent dans cette caverne à ma voix qui remplit toute et qui. par instant, gronde sous les voûtes comme un tonnerre.

Les bougies, dont les flammes vacillent, plaquent des lueurs rougeâtres et des ombres mobiles sur les visages de mes compagnons, qu'elles m'offrent et me dérobent tour à tour. Seule Denise sur son trône reste radieusement éclairée par les clartés qui convergent vers elle. Elle nous apparaît comme la suprême promesse, la figuration adorable de la cause à laquelle nous nous offrons.

— Croyez-vous à présent qu'il vaille la peine de mourir, s'il le faut, pour la cause occitane?

Et la bande d'une seule voix que l'écho enfle et répercute indéfiniment sous la voûte de roc a répondu :

— Oui, oui.

Denise me sourit. Je suis heureux. Reprenons notre marche. Les grottes se succèdent de plus en plus vastes, de plus en plus humides. Mais soudain un « halte » étranglé de Balmigère qui précède à présent la troupe nous cloue sur place.

Il se retourne et la bougie qu'il tient à la hauteur de son visage éclaire deux yeux dilatés de peur. Il balbutie :

— Un pas de plus et je tombais dans un gouffre...

Il dit vrai. Un à-pic dont la profondeur se perd dans l'ombre interrompt la route. Il faut à tout prix découvrir le fond.

— Capdevielle, les feux de Bengale.

Une allumette craque et ne s'enflamme pas. Une deuxième. Une troisième encore. La boîte est humide. Au seuil du mystère, serons-nous impuissants à soulever le voile de nuit qui seul nous en sépare? Non. la flamme phosphorée a jailli. s'est bleuie de soufre, et blanche et rose s'épanouit comme un drapeau déplié sur sa hampe. Le feu de Bengale enflammé tombe en zigzaguant, et du fond du trou, son acre fumée monte jusqu'à nous et nous fait tousser. Mes yeux pleurent. Mais le nuage se dissipe, et dans une lumière rouge, le fond nous apparaît : une salle circulaire, et si nos yeux ne nous trompent pas, contre la muraille rocheuse la silhouette d'un autel.

— Vite, jette un autre feu de Bengale. Cette fois, tous les détails surgissent devant nos

yeux accoutumés. L'autel décrit par Dom Irénée. dans lequel est caché le trésor, se dore comme un ciel d'aube à nos regards émerveillés.

Le trésor existe, il est là, tout près de nous. En passant par le trou de Malicorne, nous l'atteindrons aisément. C'eût été trop de joie que de pouvoir entrer dès aujourd'hui en sa possession.

L'autel est retombé dans la nuit qui le protège. Nous sentons tout d'un coup la fatigue endolorir nos reins et creuser son nid entre nos omoplates. Une grande lassitude s'abat sur nous, un désir de nous retrouver hors de ce souterrain noir, chacun dans sa maison, au milieu des objets et des êtres familiers.

a l'endura » 239

Nul ne proteste quand je commande la retraite : — Il est tard... Rentrons... Nous reviendrons demain par Malicorne.

L'idée qui m'est venue après notre échec de Malicorne m'épouvante et m'attire à la fois. Je voudrais la rejeter, et elle m'obsède, elle s'impose à moi. je sens bien que je ne me délivrerai plus de sa hantise et qu'il faudra au bout du compte lui obéir.

Nous sommes descendus au trou de Malicorne et après deux cents mètres une barrière de rochers infranchissables nous a arrêtés. Il était écrit que nous n'atteindrions pas le trésor. Que la volonté divine soit laite!

Je ne sens ni découragement, ni doute, et j'en demeure étonné moi-même. Mais la foi ardente et le dévouement dont font preuve à présent mes compagnons m'apparaissent comme un trésor mille fois plus précieux que Dieu m'a réservé. Si je leur lis des passages du Journal de mon Maître. ils frémissent comme moi-même et j'ai eu l'émotion de voir le grand Jalabert pleurer en écoutant l'histoire de Dom Irénée.

Le seul trésor dont je doive me servir c'est leur

bonne volonté. J'ai décidé de ne pas retourner au souterrain de Froidefont comme Capdevielle et Denise me le conseillaient. Capdevielle assurait qu'avec une corde à nœuds suffisamment longue. l'un de nous aurait pu accéder à l'autel. Et Denise rêve des bijoux qu'il contient sans doute.

J'ai relu ce qu'écrivit mon Maître sur la pauvreté et j'en ai été fortifié dans mon dessein. Le pauvre paysan du Périgord qui vint à Orléans prêcher au xne siècle la doctrine des Bons-Hommes et convertit les meilleures gens de la ville, n'avait d'autre soutien que sa foi. Et les enfants qui partirent en croisade vers le Saint-Sépulcre sans sou ni maille et confiants en Dieu seul furent-ils déçus? Et Jésus lui-même eût-il besoin d'or pour régénérer l'humanité?

Quand j'ai exposé, non sans quelques appréhensions, à la bande pourquoi je renonçais définitivement à poursuivre la conquête du trésor, j'ai eu la joie d'être approuvé par tous les six. Denise seule a fait la moue, quand je l'ai mise au courant, en songeant aux joyaux dont elle ne pourrait se parer. Combien il sera plus beau, plus digne de nous de semer le bon grain et de le faire fructifier par nos seules forces, notre seul sacrifice.

Notre seul sacrifice... L'Idée que j'avais chassée revient une fois encore insinuante, lancinante, implacable. Et * rien ne demeure plu? des enfantillages que j'avais d'abord imaginés : les piles d'or inépuisables, les effets de style sur des affi-

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ches aux couleurs vives et le retour miraculeux des mécréants à la foi ancienne.

J'entre dans chaque magasin de la rue des Marchands et longuement je dévisage chaque boutiquier : ceux qui ont des poches sous leurs petits yeux enfoncés dans la graisse, le menton triple et la lippe pendante, et ceux qui sont secs et droits, la peau plissée aux tempes, les lèvres minces et serrées; les bons vivants et les grippe-sous, les uns incapables de sacrifier quoi que ce soit de leur existence facile et grasse, les autres capables de sacrifices, mais uniquement à leur profit. Où découvrir chez eux le moindre signe d'aspiration vers la justice ou la beauté? Nos parents eux-mêmes : mon père si neutre, si effacé; le père des Jalabert, avec ses grosses moustaches rousses de Gaulois, heureux pourvu qu'il sirote son apéritif deux fois par jour au café de la Bourse et qu'il ait. le dimanche, selon les saisons, sa partie de chasse, de billard ou sa course de taureaux; le père de Castagne qui entretient une écurie de courses et ne parle que de ses chevaux : celui de Balmigère qui semble incapable d'autre chose que de souffrir: le père de Capdevielle qui est un camionneur rond comme les barriques qu'il transporte, lequel nous comprendrait? Seul peut-être le père de Blum. si j'en juge par la soirée de Pâque où je le vis officier.

Comment se peut-il donc que les fils de ces indifférents, de ces boutiquiers sans idéal soient prêts à se dévouer à une cause pure et désin-

téressée. à vouloir le bonheur de l'humanité ? Ah ! s'il est vrai que devenus hommes, nous risquons (mais pour moi, cela me semble bien impassible) de ressembler à nos parents, hâtonsnous de dépenser l'ardeur et l'héroïsme qui est en nous, et de répondre à l'appel de ce passé qui veut revivre et modeler mi avenir plus beau. Et cela jusqu'au martyre, si le martyre est le seul moyen de confesser notre foi.

Quel silence a suivi mes paroles! Mes six compagnons baissaient la tête, fuyaient mon regard, évitaient de s'entre-regarder. Et moi aussi, je tenais ma tête baissée. J'attendis longtemps mais aucun des six ne rompait le silence.

Ils savaient à présent quelle était mon idée. Il fallait mourir. Mourir comme mon Maître. Comme Dom Irénée. Mourir. Comme Jésus crucifié et les saints livrés aux bêtes. Comme mouraient les Parfaits durant la Croisade albigeoise. Mourir pour que notre foi vive et se répande. Accepter de subir l'endura pour que l'Occitanie secoue sa torpeur...

Gens d'Auzargues et d'Occitanie. un jeune garçon de treize ans s'est tué parce que son pays vivait dans l'esclavage, le malheur et la honte. Et dans son testament que tous les journaux reproduisent, il déclare avoir voulu servir d'exemple à son peuple et préféré la mort à l'opprobre et à l'iniquité.

L'émotion que suscite cette mort grandit dans la ville et dans toute la province. Au collège, tous

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les camarades du disparu s'attendrissent et s'exaltent sur sa destinée. La bande les endoctrine. Une association secrète se développe : les fils parlent aux pères qu'ils convainquent. Le mouvement d'émancipation s'étend, triomphe...

Et si Y endura d'un seul ne suffisait pas. un autre, deux autres, toute la bande, s'il était nécessaire, disparaîtraient successivement. Les individus n'importent pas. L'Idée seule importe.

Notre sang coulera, plus précieux que l'or...

Ma main dans ma poche, tâte la petite boîte en fer qui contient les sept carrés de papier où j'ai écrit nos sept noms pour que le sort décide. Je ne puis supporter davantage ce mutisme?

Je demande d'un ton agressif et ironique :

— Eh bien!

Les yeux convergent une seconde vers moi. puis se dérobent comme devant un maître qui cherche un élève à interroger. Je me décide à brusquer les choses :

— Firmin Jalabert, parle, acceptes-tu ma proposition?

Tous les regards soulagés s'offrent à moi dans leur nudité : Firmin braque ses yeux sur les miens et je crois déjà y lire son refus. Ah! qu'il lise du moins par avance dans les miens tout mon mépris pour sa lâcheté.

Il a répondu : « Oui ». Et au lieu de son regard fuyant et trouble, ce sont des yeux éclairés d'héroïsme et de passion — de défi aussi, me sem-

ble-t-il, qui me contemplent. Je m'élance vers lui, l'embrasse et quand je me retourne vers les cinq autres, je n'ai plus qu'à recueillir leur assentiment.

Notre sang d'enfant coulera donc pour le salut de la mère occitane. Nous serons grands. Notre nom traversera les siècles. Amis, sentez-vous toute la surhumaine beauté de notre holocauste? Comment avez-vous pu hésiter une seule minute? Notre sort entre tous est le plus digne d'envie.

Tous sentent la sublimité de cet instant. Et soudain Fernand Blum. répondant à notre vœu secret, a commencé à chanter de sa voix juste et brûlante. Et nous avons tous repris en chœur avec lui :

Mourir pour la Patrie C'est le sort le plus beau...

L'hymne que nous avons — combien de fois — entonné machinalement sans prêter attention à son texte, nous soulève au-dessus de nous-mêmes. Toute notre ardeur s'y concentre, s'y retrouve.

Nos larmes coulent, c'est d'orgueil. Mourir pour la Patrie... Pourquoi n'a-t-il pas fallu mourir à cette minute précise?

De la petite boîte Firmin Jalabert a extrait l'un après l'autre les sept bulletins, lisant le nom inscrit sur chacun, puis me les tendant. Je les pliais en huit et les jetais au fond de ma cas-

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quette. Sur la table, le revolver chargé de Castagne avait été posé.

On a bandé les yeux à Victor Jalabert. le plus jeune. Sa main tâtonnante a fouillé dans la casquette que je lui présentais. Il a relevé à la fois deux bulletins qui s'étaient enchevêtrés. Nous l'avons prévenu. Il a donné un coup sec. L'un des deux bulletins est retombé au fond de la coiffe. Il a levé sa main au-dessus de sa tète. Son frère a fait sauter le bandeau.

Il y a eu un temps d'arrêt. Nous n'osions pas apprendre le nom du condamné à mort. Ce passage du jeu à l'atroce vérité nous épouvantait à présent. Baîmigère a dit :

— Si...

J'ai fait un pas vers Victor Jalabert et Balmigère n'a pas continué. Victor a baissé le bras, m'a tendu le bulletin. La gorge serrée, je l'ai déplié et balbutié :

— Fernand Blum...

Mais ils ont tous entendu. Sur le visage blanc des rescapés le sang rose a recommencé à circuler. Baîmigère a porté la main à son cœur. Fernand Blum n'a pas dit un mot. Il a pris sur la table le revolver, l'a mis dans sa poche, s'est assis dans le fauteuil. Nous nous sommes consultés du regard, et sur la pointe des pieds, l'un après l'autre, nous l'avons laissé seul. Je suis sorti le dernier et quand la porte vitrée s'est refermée sur moi, il ira même pas tourné la tête.

L'inquiétude m'a ramené chez les Blum le soir même. Fernand vit encore. Sa mère m'a dit qu'il s'était senti souffrant sitôt après notre départ et s'était couché avant le dîner.

Hier, il était déjà sorti quand je suis arrivé au magasin où Blum m'a dit : m Je le croyais chez toi ». Je n'ai pas pu le joindre de tout l'aprèsmidi.

Aujourd'hui, rentrée des classes. Fernand est déjà dans la cour quand j'arrive, au milieu d'un groupe de pensionnaires. Je mets dans ma poignée de main toute mon affection pour lui. Son teint olivâtre a tourné au vert et ses yeux noirs enfoncés au creux des orbites sont soulignés d'un cerne profond. Je lui demande : « Viens-tu? » Mais il ne quitte pas le groupe des internes. Il préfère ne pas me parler seul à seul.

Le tambour roule, et c'est le tran-tran de la première classe : les feuilles qui circulent où chacun écrit ses nom et prénoms, sa date de naissance, l'adresse et la profession de ses parents; la curiosité de connaître le nom et l'origine des deux nouveaux. Cette fois, l'un s'appelle Guiraud, c'est le fils du nouveau directeur de la suceur-

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sale de la Banque de France, l'autre est un pensionnaire et dan> la colonne : profession des parents, il inscrit : propriétaire- vigneron à Saint- Jean-de-Barrou.

Fernand s'est installé au premier banc, face à la chaire, de manière à ne pas pouvoir bavarder. Sa main droite ne quitte pas la poche de son veston; elle serre, je devine, la crosse du revolver. Va-t-il se tuer devant nous?

Notre nouveau professeur. Lazerge. un vieux tout chauve qui enseigne depuis quinze ans à Auzargues. nous dicte un texte de version latine, le tableau d'emploi du temps, celui des compositions. L'heure de la sortie arrive comme par enchantement.

A peine dehors, je saisis Fernand Blum par le bras. J'ai besoin de lui dire mon amitié, de l'encourager, de le soutenir. Il a un geste pour se dégager, mais je le tiens solidement. Il dit alors :

— Lâche-moi... Je ne veux pas m'en aller.

Je desserre mon étreinte, et il me regarde, ah! d'un regard si triste et si désespéré que les larmes m'en viennent aux yeux. Mon ami le plus cher va mourir pour moi.

— Ecoute, bégaie-t-il. reprends le revolver... Je... Je n'ai pas... Je n'aurai pas la force de me tuer... Je veux vivre...

Et contre ma cuisse, je sens le contact dur et froid du revolver qu'il a glissé doucement dans la poche de mon pantalon.

C'était donc cela. Il refusait. Il répudiait son

serment d'obéissance et de fidélité. Ah! quel dégoût subit, quelle répugnance j'éprouvais devant cette bassesse. D*une poussée, je l'écartai de moi. Autour de nous, le flot des élèves et des maîtres achevait de s'écouler, avec des rires et des galopades. Je lui crachai à voix basse pour ne pas attirer l'attention :

— Fous le camp, sale juif!

Il s'éloigna humblement de quelques pas, puis fit un mouvement pour se rapprocher et son visage implorant se tendit vers ma pitié. Je répétai :

— Sale juif!

Et je m'arrêtai. Je ne repris ma marche que lorsque sa silhouette frêle et tordue, ses épaules plus voûtées que d'ordinaire eurent disparu à l'angle de la rue des Nobles.

Personne n'ose m'interroger. pas même Firmin Buffet. J'ignore si la bande connaît la décision prise par Fernand Blum. Nous n'aurions jamais dû accueillir parmi nous cet incapable d'héroïsme, qui n'est ni de notre race, ni de notre religion. Je suis bien sûr que si le sort avait désigné Balmigère ou Capdevielle ou n'importe quel autre il eût courageusement accepté l'endura.

Et pourtant, comme Fernand Blum m'aimait. avec quelle ferveur il partageait tous mes rêves d'avenir! J'avais l'impression que de tous mes compagnons, c'était lui qui m'avait le mieux compris, lui le mieux préparé à me seconder. C'était auprès de lui que je me sentais le plus en confiance. Mais sa lâcheté? La colère me soulevait

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rien que d'y repenser. Et puis qu'allais-je décider à présent? Cette première déception était si rude que j'eus peur soudain de me laisser décourager.

Du moins, je n'eus pas à supporter la présence du déserteur. Il ne reparut pas au collège. Et j'apprends ce matin qu'il s'est couché avec la fièvre. Par moments, il délire. Le docteur Justafré lui a fait poser de la glace sur la tête. C'est le remords qui peut-être Fa jeté bas, mais quelle pitié mérite-t-il?

Chaque soir, depuis une quinzaine, j'allais lui faire confidence de tout ce qui m'emplissait l'âme. Tout ce que je disais l'enthousiasmait, provoquait son adhésion immédiate. Et j'avais pris l'habitude aussi de lui parler de Denise, depuis la journée de Froidefont. de lui dire le bonheur que j'attendais d'elle et combien je l'aimais. Ces heures d'amitié pleines et douces sont passées à jamais. Je suis seul à présent.

Denise a quitté Auzargues le dimanche qui a suivi notre tentative infructueuse à Malicorne. Son tuteur l'a emmenée chez lui à Montpellier en attendant de l'enfermer au couvent d'Oulhas. Miquèle est partie avec eux. Je n'ai pu dire au revoir à Denise qu'en présence de son tuteur. Je ne passe plus devant la villa d'Auzargues. J'y laisse dormir en paix les moments les plus heureux de ma vie.

Je n'ai pas le droit d'être triste de la défaillance de Fernand ou du départ de Denise.

Pour me soutenir et m'inspirer une résolution nouvelle, je relis les fastes occitans, je me retrempe dans l'héroïsme des aïeux. Chacun des jours où la bibliothèque municipale est ouverte — mardi, jeudi et samedi — je m'y précipite au sortir du collège et le jeudi, dès l'ouverture. Le vieux palais archiépiscopal l'abrite, et Ton y accède par un escalier tournant aux marches usées et basses. Dans l'antichambre, deux jarres romaines déterrées près de la teinturerie de pourpre accueillent le visiteur, et deux sarcophages égyptiens couverts d'hiéroglyphes font sentinelles de chaque côté de la porte. Je pénètre dans la fraîcheur du sanctuaire où trône, hirsute et bourru. M. Vaissier, le conservateur. Des rhétoriciens et des « secondes » sont déjà en train de copier dans les traductions Panckouke à reliure de chagrin rouge la version latine du jour, riant sous cape aux objurgations de M. Vaissier et à ses grognements faussement furibonds : « Vous me faites faire un joli métier! »

J'ai déjà lu dans Y Histoire du Languedoc tout ce qui a trait aux Cathares et à la Croisade. J'ai presque achevé la monographie du monastère de Froidefont par un avocat archéologue d'Auzargues qui renvoie sans cesse en note aux brochures et aux articles de mon grand-oncle. En appendice, il a dressé la liste de tous les abbés de Froidefont depuis la fin du xe siècle.

J'ai cherché Dom Cyrille. le persécuteur d'Irénée. Il y a un Dom Cyrille abbé de 1583 à 1592

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et un Dom Cyrille abbé de 1704 à 1707. Mais il n'y a pas au xixe siècle un seul abbé de ce nom-là. J'interroge M. Vaissier qui m'assure que je peux faire toute confiance à l'auteur.

L"heure de la fermeture venue, je m'arrête un instant à rêver sur la terrasse et dans le jardin de 1 Archevêché. Tout me parle ici du passé occitan. Dans ce jardin, sur cette terrasse, les prélats et les féaux chevaliers du pape devisèrent d'exterminations et de bûchers. Saint Dominique y promena son rude profil espagnol. L'ombre (\c la cathédrale y verse l'été une fraîcheur perpétuelle et l'hiver, sa masse préserve du « vent fou » le petit jardin silencieux, que fréquentent seuls les fidèles de la bibliothèque ou, au crépuscule, quelques couples d'amoureux furtifs. En levant les yeux on aperçoit la salle du Synode où des Conciles se tinrent et aussi des Conseils de guerre et des séances du Tribunal de l'Inquisition.

Dom Cyrille n'aurait jamais existé? Mais Dom Irénée...

J'ai froid soudain. La précoce nuit d'octobre secoue les platanes dont les feuilles sèches crissent sous mes pas. L'air fraîchissant me glace à travers mes légers vêtements d'été. Les rues autour de la cathédrale sont grises, et les réverbères clignotent dans le vent. Les vieilles dévotes eu mante noire reviennent de la Bénédiction du Carmel. La sirène de la briqueterie corne la sortie des ouvriers. Une locomotive siffle. Un chien aboie. Les beaux jours sont finis.

Dans le grand couvent triste où Ton ta renfermée, à quoi penses-tu, Denise? Penses-tu à ton ami Jean qui est ce soir bien abattu et bien dépourvu? Quand reverrons-nous ensemble le soleil.

La rue Entre-Deux-Villes, la rue des Marchands brillent de toutes leurs devantures illuminées. J'aime défiler entre cette double rangée de feux miroitant sur le vernis des chaussures, la soie des jupons, les cristalleries, les bijoux, les couteaux, les services d'argent et de vermeil. C'est comme un chemin creux, au printemps, aux branches touffues chargées de ramures et de fleurs versicolores. C'est comme un arbre de Noël géant qui, tous les soirs, se rallume. Mais ce soir, aucune vitrine ni celle du bazar, ni celle du libraire ne me retient.

C'est l'heure où je me rendais à la villa d'Auzargues. l'heure où j'allais bavarder avec Fernand Blum. Mon amour est loin, mon amitié est morte. Une fenêtre éclairée s'ouvre, et les persiennes se rabattent, tamisant la lumière de la salle à manger où Mme Caraguel attend son mari en brodant. Irai-je faire une visite dans -a maison de verre à Mlle Marguerite? Elle allume si tard les lampes que je la trouverai certainement dans l'ombre en train de réciter son chapelet, assise au coin de sa fenêtre. Je déteste la lumière et je redoute l'ombre. Je me voudrais seul et j'ai peur de ma solitude.

Le globe vert et le globe rouge de la pharmacie

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Vir brûlent doucement d'une lueur de veilleuse baroque et les passants qui en traversent le reflet blêmissent et s'empourprent tour à tour. Je n'ai pas encore revu Marcel Vie. depuis son retour de la mer. Il adore parler de lui : il me racontera son séjour à La Franqui. sa rentrée au séminaire, ses nouveaux maîtres. Je n'aurai qu'à l'écouter. Je ne lui ai jamais fait confidence de mes projets et ne commencerai pas ce soir. Il est de ceux que j'ai toujours rêvé de mettre en présence du fait accompli, d'obliger à reconnaître d'un coup ma supériorité. Qu'est-ce qu'un journaliste parisien tel que souhaite le devenir Marcel Vie au regard d'un rénovateur de l'Occitanie?

Yn autre sentiment me pousse aussi chez Marcel. Mais je ne veux pas m'y arrêter?

Les vacances ne l'ont pas changé: toujours maigriot, toujours son foulard de soie autour du cou. Le soleil et la mer ont bronzé son visage, mais il fait l'effet d'être pâle par dessous. Il me fait grand accueil, il est enchanté de me retrouver, mais je démêle dans son sourire quelque chose qui m'inquiète et me met mal à l'aise.

Il parle, comme je le prévoyais, sans qu'il soit besoin de le pous.-er. Il a appris à nager. Il a fait de belles parties de pèche. Il a appris aussi à danser, à bostonner même. Il a eu pour danseuses des jeunes filles de seize, de dix-huit ans.

L'envie me mord de l'interrompre, de le battre. A la lin. va-t-il me parler de Denise. Il sait parfaitement que je ne suis venu que pour cela, et

moi. je sais bien qu'il va me faire du mal en m'en parlant : je connais trop bien ce mauvais sourire qui ne quitte pas ses lèvres. Mais j'ai hâte de recevoir le coup qu'il me prépare sournoisement.

Je suis jaloux. Jaloux de lui. Imperturbable, il continue son récit :

— Dans les cabines en planches où l'on se déshabillait, il y avait des petits trous et Ton pouvait assister au déshabillage des voisines à travers les cloisons.

Il prend un temps :

— Ma voisine de gauche pendant un mois et demi, ça été la petite d'Auzargues que tu connais. Je te promets que je me suis rincé l'œil.

Je voudrais tenir sa tête vipérine sous mon talon et entendre craquer les os. Mes oreilles doivent être cramoisies. Marcel ne s'arrête pas :

— J'ai souvent parlé de toi avec Denise. Elle t'aimait bien. mais...

— Mais...

— Mais elle te trouvait un peu godiche... Un jour que je l'ai embrassée, elle m'a dit que toi, tu n'osais pas... Dieu sait pourtant qu'elle aimait être embrassée

Il cligne de l'œil, claque de la langue. Et papelard :

— Dis donc, ça ne t'embête pas que je l'ai embrassée, ton amie Denise?

Mes oreilles se crispent, mes genoux ploient légèrement pour mieux bondir sur Marcel. Mais une

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force invincible me cloue sur place et me contraint à répondre avec un rire qui me racle le fond de la gorge comme un râle :

— Moi, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse?

Marcel ne tarit plus, il me parle de son habileté au croquet, du café-chantant où il est allé, sans que sa mère le sût, avec des étudiants. Ce n'était pas la vraie représentation du soir. C'était l'apéritif-concert, et après leur tour de chant, les femmes venaient se mêler à leur groupe et la gommeuse excentrique lui avait dit : « Et toi, petiot, qu'est-ce que tu offres... J'ai soif. » Et sans attendre, elle avait bu le vermouth-cassis où il avait déjà trempé les lèvres en ajoutant : « A tes amours! »

Je ne m'en vais pas, bien que l'heure du dîner approche. J'attends qu'il me blesse en me reparlant de Denise. Il a abandonné le chapitre de La Franqui pour aborder celui du séminaire. Son nouveau professeur de lettres est l'abbé Danger, qui vient d'achever ses études de théologie et de philosophie au Séminaire français de Rome.

Mais la voix enrouée de Mme Yié l'interrompt :

— Marcel, la soupe est versée sur la table... Et des rires fusent. C'est une plaisanterie que

l'on répète chaque jour dans la famille Vie depuis qu'une bonne, il y a de longues années (Marcel était encore en robe), annonça de cette manière que la soupe était servie. Mme Vie avait cru que le potage était répandu sur la nappe et peut-être sur la belle carpette, et elle s'était pré-

cipitée dans la salle à manger. On avait bien ri de la méprise que tout le quartier connaissait et on en riait encore après douze ans.

— On y va, on y va. répond Marcel.

Il me raccompagne jusqu'à la porte de la pharmacie et je lui tends la main avec la démangeaison de le bourrer de coups de poing. Il la serre et. d'un ton négligent, tout en enlevant le bec-de-cane pour que son père ne soit pas dérangé par la clientèle durant le repas, il laisse tomber :

— Allons, au revoir, l'homme au trésor...

Je me redresse comme si un serpent m'avait piqué :

— Qui t'a parlé de ça?

— Qui veux-tu que ce soit d'autre que Denise, imbécile...

Et me poussant dehors par les épaules, il fait claquer la porte derrière moi.

Dans la rue des Marchands, les plaques d'obscurité et les tache- de lumière alternent. La moitié des magasins sont déjà fermés, d'autres baissent leur étalage éclairé jusqu'à neuf heures.

Denise... M'avoir si bassement trahi. Denise après Fernand Blum. Que je souffre! J'ai mal en pensant à elle, à ce qu'elle a fait, comme si c'était de ma faute. Je devrais la haïr, la mépriser. Tout à l'heure, demain, je la haïrai, je la mépriserai. Maintenant, mon Dieu, que j'ai mal! Tout me manque à la fin.

Mon père est sur le seuil de la chapellerie. Il

« l'endura » 257

me fait signe de loin de me hâter. J'obéis machinalement et je presse le pas. Que vais-je encore apprendre d'atroce! Mon père se frotte les mains et semble tout joyeux :

— Ta mère a fait pour dîner un cassoulet gratiné... Ne le laissons pas refroidir...

Il ajoute :

— J'ai rencontré tout à l'heure M. Lazerge... Il m'a dit qu'il venait de te classer premier en version latine.

Si tous mes rêves, l'un après l'autre, s'écroulent, si tout ce qui me soutenait rompt sous le poids de mon désir, si rien n'est plus vrai de l'amitié de Fernand. de l'amour de Denise, des espoirs de Dom Irénée, du moins une chose subsiste intacte, lumineuse, aussi intacte et lumineuse qu'au jour de la révélation, c'est l'enseignement de mon Maître mort, c'est le serment que je lui répétai tant de fois, et que je ne trahirai pas, de continuer son œuvre.

Tout le reste n< comptait pas, ne compte plus. Là où tous renoncent, je me refuse à renoncer.

Denise, mon séjour à Murcy-le-Viel. l'adhésion de la bande, tout cela me fut envoyé par je ne sais quelle providence pour me faire persévérer dans la voie où Raymond d"Auzargues m'avait engagé. Et à présent, chaque abandon, chaque déception que j'endure est une épreuve qu'il dépend de moi de surmonter, si je ne suis pas aussi faible, aussi lâche, aussi vil que les autres.

Je suis allé visiter la tombe de mon Maître où fleurissent déjà les premiers chrysanthèmes. Je suis revenu du cimetière fortifié, rassuré. Du grand silence de toutes les tombes, à l'infini, à l'entour de la sienne, une voix s'élevait secrètement et chaque parole tombait sur mon cœur comme une goutte de plomb brûlant, pour y sceller le commandement imprescriptible. C'était la plainte de tous les morts depuis le siècle impie de la croisade lamentant leur destinée injuste et réclamant pour les enfants à naître une vie meilleure, dans le soleil et la joie. C'était le regret et le cri de bataille de tout mon peuple sacrifié.

Maudit celui qui. entendant ces voix comme je les entendais, se fût soustrait à son devoir.

J'ai cueilli sur la tombe de mon Maître un chrysanthème et suis rentré rasséréné, sûr de moi désormais.

— Ton ami Fernand ne va pas mieux, m'a dit ma mère. Je viens de voir Mme Blum qui est très inquiète.

Fernand ne mourra pas. mais s'il mourait, quelle ironie! Mourir pour rien, lorsqu'il eût pu

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mourir pour son pays. Car tout est là. vivre pour quelque chose, et mourir, mourir aussi pour quelque chose.

Léguer un exemple. S'offrir au martyre. Tout martyre est fécond. Tout héroïsme contagieux. Si je meurs, on ne se rappellera plus mes colères, mes vices, ma méchanceté d'autrefois (quand je n'avais pas honte de détester mes parents et de faire du mal à Mme Caraguel. à Balmigère. à Madeleine Vie). On ne se souviendra que des raisons de ma mort et de mon courage.

Ce n'est ni Capdevielle. ni Castagne, ni Balmigère, qui peuvent, qui doivent mourir, affronter l' endura à la place de Fernand Blum. Ce n'était pas Fernand qui devait l'affronter. C'était, c'est moi. Que le triomphe de la cause soit assuré par mon sacrifice et tant pis si je ne puis y assister. Desaix, tué trop tôt. n'a pas assisté à la victoire de Marengo. c'est lui pourtant qui avait gagné la bataille.

Faut-il donc tant regretter cette vie trompeuse, vulgaire, poussière et boue? Vivre pour se rouler dans cette fange où voulut m'entraîner un jour Mme Caraguel; pour m'asservir à l'existence veule. mesquine, hypocrite, envieuse, avare, pleutre, tatillonne et misérable que je vois autour de moi et qui me guette, celle de mes parents et de leurs semblables, mille fois non.

Ah ! Denise, s'il a suffi de quelques mots de flatterie, d'un peu de musique langoureuse dans la nuit marine pour oublier tout ce que nous

avions imaginé ensemble, pour vous écarter de moi et me préférer un Marcel Vie, je n'accuse que votre faiblesse de petite fille, et je souffre sans vous condamner. Mais c'est parce que vous avez été faible que j'ai besoin de me montrer plus fort. Sans quoi je vous détesterais peut-être. Oui, si je renonçais à mon tour à ma mission, je crois que je vous haïrais.

J'entends dans l'arrière-boutique la voix larmoyante de Mme Blum alterner avec celle de ma mère. Pauvre Fernand! Je ne lui en veux plus. Il n'a pas la trempe d'un héros, mais il est de ceux qui admirent l'héroïsme et ne rêvent pas de choses basses. Je suis descendu :

— Comment va Fernand? ai-je demandé à fa pauvre femme.

Une indulgence, une générosité que je n'avais jamais portée en moi jusqu'à cette minute gonflent mon cœur. En passant près de ma sœur qui fait de la dentelle au fuseau, au lieu de brouiller ses fuseaux sur le tambour et de me sauver en me moquant de sa colère, je lui adresse des compliments :

— Tu commences à aller bigrement vite... Qu'est-ce que tu fabriques là ? Un entre-deux ?

Elle rougit de plaisir et explique :

— Tu t'y connais, je te promets. C'est un empiècement de chemise.

Je la laisse à la confection de son trousseau. Au magasin trépigne un client pressé qui de-

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mande une casquette cycliste. J'offre de faire la vente à mon père occupé à coiffer un petit garçon, dont la maman ne se décide pas.

Tout m'attendrit. Je caresse en passant la chienne de M. Sénégas qui, étendue sur le trottoir, chauffe au soleil ses mamelles roses truffées de bleu et remue doucement la queue en entrouvrant ses beaux yeux d'agate.

Ma résolution est désormais si ferme que je ne m'attarde plus à l'examiner. Les médiocre» seuls cultivent les regrets inutiles.

La foule du jeudi emplit les rues et les boutiques. De tous ces petits enfants qui passent, suçant un sucre d'orge ou retenant dans leur poing fermé la ficelle d'un ballon rouge, vert ou bleu, lequel recueillera mon héritage, lequel sentira dans quelques années les larmes lui monter aux yeux rien qu'en entendant prononcer mon nom? De toutes ces rues, dont les vieux noms disparaissent l'un après l'autre — la rue des Nobles est devenue rue Emile-Zola, et la rue des Trois-Pigeons, rue François-Ferrer — laquelle sera débaptisée et portera sur ses plaques neuves en lettres blanches se détachant sur fond bleu le nom de Jean Rigaud?

Si je veux avant ce soir rendre visite à tous les lieux et à tous les gens que j'aime, je n'ai guère de temps à perdre. J'aime revoir une dernière fois l'Esplanade dans l'animation d'un jour de marche. Mea Occitans, je les contemple longuement. Hautes figures brunes aux yeux som-

bres et luisants, aux nez forts, aux bouches larges qui rient fort; silhouettes de femmes, souples dans les vêtements clairs. Foule née pour la joie et pour l'amour, contrainte à la peine par le Nord sans soleil, je vais mourir pour te délivrer de tes chaînes...

Au bord du canal les battoirs des laveuses claquent sur le linge mouillé dans un étincellement d'eau bleue. Une péniche tirée par deux chevaux glisse vers la mer, chargée de barriques et, à l'arrière, une jeune femme surveille un enfant qui joue parmi les caisses de géraniums. Les glapissements des petits cireurs trouent la cohue, et les vendeurs de l'Etoile d'Auzargues font la basse. Le vent qui soufflait ce matin en rafale s'est calmé après avoir balayé les nuages. Ce dernier jeudi s'est fait beau, dirait-on, en mon honneur.

Il m'a fallu gravir les quatre étages de la maison de verre pour arriver jusqu'à Mlle Marguerite qui était sur sa terrasse, en train de nourrir ses poules et ses lapins. Juste en face, les garrigues de Malicorne incisaient leur arête coupante sur le ciel courbe et. plus à droite, couronné d'arbres, s'élevait le massif boisé où se dissimule le monastère de Froidefont. En se penchant un peu vers la gauche, entre deux maisons, l'on peut apercevoir une ligne bleu sombre, ce sont les collines qu'il faut franchir pour arriver à Murcvle-Viel...

— Qu'as-tu donc à me regarder comme tu le fais? me demande Mlle Marguerite.

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— M y a longtemps que je n'étais plus venu vous voir.

Je contemple son long visage ratatiné, ses beaux yeux bleus fatigués, qui, chaque fois, me semblent devenus un peu plus pâles. Je la suis pas à pas, comme j'adorais le faire, quand j'étais plus petit. Gomme autrefois je lui tiens l'assiette où elle mélange les côtes et les graines de melon, les feuilles de laitue, et les croûtes de pain. Je l'aide à puiser le son au fond du grand teac et à le mouiller. Quand elle a terminé, je descends avec elle. Elle a, comme toujours, quelque chose à faire dans chacune des chambres et je puis ainsi leur dire adieu à toutes. Je m'arrête un instant dans le petit salon où j'ai lu tant de livres, où je me suis répété tant de fois que je n'étais pas semblable aux autres petits garçons. Les souvenirs d'Indochine pendus aux murs, je ne les reverrai plus.

— Au revoir, au revoir, mademoiselle Marguerite.

— Au revoir, mon petit.

Elle m'embrasse. Son baiser et l'odeur de ses vêtements n'ont pas changé. Ils sentent toujours l'iris, dont elle a de grands flacons dans sa chambre et des sachets pleins ses armoires — l'iris et la salade verte, sans doute à force d'en tripoter et d'en hacher pour ses bêtes.

Déjà les breaks et les charrettes anglaises encombrent la route de Vinassan que je me dirige vers la Villa d'Auzargues. Rien n'est changé. Il

y a seulement contre la grille qu'on n'ouvre plus un grand tas de feuilles mortes que le vent a roulées là. et qui craquent sous mes semelles quand je m'approche. L'anneau de la cloche au bout de son fil de fer tremble au vent. Je le saisis comme autrefois, tire, et comme autrefois la plainte fêlée de la cloche emplit le jardin et ia maison déserte, Denise, Denise...

Je fuis pour ne pas pleurer. Voici le chemin que nous avons suivi ensemble le jour de Froidefont. les quatre peupliers autour de la mare dont je m'étais fait des amis.

La nuit est venue sans que je me sois avisé du crépuscule. Les voitures qui me croisent ont leurs lanternes allumées. L'air fraîchit et mes quatre amis peupliers, tout frissonnants, laissent pleuvoir à mes pieds leurs feuilles désargentées et jaunies.

La rue des Marchands où je rentre m'accueille de tout l'éclat des feux roses et dorés de ses devantures. Le docteur Justafré sort de chez les Blum: la grande Rachel qui l'a accompagné s'attarde sur le seuil.

— Tu sais, me dit-elle quand je passe, Fernand est hors de danger.

— Pourrai s- je le voir?

— Non, le docteur a défendu qu'on le fatigue.

— Je lui dirai simplement bonjour à travers la porte...

Rachel m'a précédé sur le palier, a entr'ouvert la porte et j'ai dit :

— Fernand. c'est Jean Rigaud qui est là. Guéris-toi. Au revoir.

J'ai entendu un cri qui ressemblait à un sanglot et je suis sorti. Mais je ne suis pas encore réconcilié avec tous ceux que j'ai aimés et pu offenser.

...J'ai frappé trois coups à sa porte comme autrefois et quand elle a été devant moi, j'ai dit à Mme Caraguel :

— Vous savez, je vous aime toujours...

Et je me suis enfui.

Trois heures. La classe de français commence. M. Lazerge dicte : « Pour vendredi prochain 17 octobre, commenter cette pensée de La Bruyère... » Quand mes camarades remettront leur devoir à M. Lazerge, je serai mort depuis une semaine. Maynadier, après avoir déposé sur la chaire le cahier de correspondance, circulera entre les bancs pour « ramasser les copies ». Ma place sera vide — y fera-t-on seulement encore attention? — ou bien quelqu'un l'aura déjà occupée. C'est une bonne place pour l'hiver tout près du poêle.

Plus même une heure à vivre. J'ai réglé ma montre sur la grande horloge du collège : plus que cinquante-trois minutes... A quatre heures précises, je me ferai sauter la cervelle avec le revolver de Castagne. Toutes mes dispositions sont prises. Jai passé ma nuit à écrire. A quatre heures moins cinq, je sortirai de ma serviette toutes les lettres que j "ai préparées : celle que j'adresse à mes parents pour qu'ils ne me pleurent pas, mais soient fiers de leur fils Jean; mon testament que j'adresse au maire d'Auzargues en lui demandant de le faire publier par les journaux; un adieu à mes camarades de classe, une exhortation à mes six compagnons avec mon pardon pour Fernand: une lettre à mon grand-oncle Xougaret et une lettre — la seule que je n'ai pas écrite sans pleurer — à Denise.

Tout est simple. Tout est réglé. Je n'ai plus à savoir pourquoi je vais agir comme je vais agir. Il n'y a plus qu'une gâchette à presser. Le reste s'en suivra. Encore cinquante minutes. Je voudrais déjà en avoir fini.

La récitation des leçons ronronne à mon oreille. C'est comme un bruit perçu à travers une cloison. Balmigère. courbé sur ses Morceaux choisis, un index dans chaque oreille, repasse les vingt vers de la leçon. Pourvu que je ne sois pas interrogé, qu'on me laisse traverser en paix ces derniers instants. Je n'ai seulement pas lu le texte de Hugo qu'on récite aujourd'hui. Pourquoi tant m'éncrvcr à cette simple perspective? A quatre

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heures, lorsque la détonation aura fait sursauter M. Lazerge et la classe entière et que leur cri d'horreur, en m'apercevant couché sur la table, une rose rouge au front, ne fera pas taire le tambour du concierge annonçant la sortie, qui songera encore que, pour la première fois de ma vie. je n'avais pas su ma leçon? Mais non. je ne veux pas que le premier de ma classe risque de laisser en mourant cette impression. Je vais apprendre ces vingt misérables alexandrins.

— Rigaud... dit M. Lazerge.

D'un geste rapide, j'ai déchiré la page, l'ai dissimulée dans le creux de ma main, et me levant à demi, les reins appuyés au dossier de mon banc, je déchiffre tout haut :

Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine, Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, I a pâle Mort mêlait les sombres bataillons D'un eôté, c'esl l-'Europe, et, de l'autre, la France...

M. Lazerge m'interrompt.

— Très bien, asseyez-vous...

Il ne s'est aperçu de rien. Mais quelqu'un, dans la classe, a-t-il surpris ma fraude? Je tourne les yeux de tous côtés en quête du sourire ou du clin d'oeil complices, d'un ricanement approbatif dissimulé sous des doigts en. cornet. Personne ne bronche.

Quelle honte pourtant de quitter ce monde sur une tricherie! Il me semble que je vais mourir

en état d'impureté. Enfantillage ou vanité mal placée, je ne sais... Si j'assiste à ces exercices d'école, c'est que je veux me tuer devant mes condisciples et que le don de ma vie frappe, plus encore que les adultes, les hommes de demain. Je compte sur l'impression que mon suicide laissera dans ces âmes — celle-là même que la mort de mon Maître fit sur moi.

Encore le collège... Le principal entre, suivi du surveillant général pour lire les notes de la semaine. Le surveillant général nasille : Composition en version latine — Premier. Rigaud. 18... Deuxième. Maynadier. 16... Troisième...

J'imagine l'affolement du principal dans... dans quarante minutes exactement, lorsqu'un élève (ce sera sans doute Maynadier. qui est le commissionnaire attitré de tous les professeurs; se précipitera dans son cabinet en criant « Rigaud s'est tué... Rigaud s'est tué... » J'imagine ses balbutiements : « Gomment. Rigaud? Mais il n'y a qu'un instant il était premier en version latine. »

C'est à pouffer de rire. Où en étais-je? Ah! J'en étais à me demander si aucun de mes compagnons ne suivrait mon exemple. Pourtant si non seulement aucun d'eux ne m'imitait, mais encore s'ils m'oubliaient, s'ils oublient? Et les cadets, en qui je place mon espoir, si. au lieu d'être bouleversés par mon sacrifice, ils répétaient avec leurs parents : « C'était un garçon bien Intelligent, ce Jean Rigaud, mais il devait être un peu fou. »

Si je mourais en vain? L'horloge sonne la de-

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mie de trois heures. Si personne ne recueillait mon héritage?

Je me hâte peut-être trop de disparaître? Cette nuit déjà, l'idée m'en était venue, et je l'avais rejetée. Décidément, délibérément rejetée. Je suis trop différent des autres pour n'être pas prédestiné. Et d'autres prédestinés viendront à leur tour. me remplacer. Il y a parmi les élus ceux iqui ont pour mission de vivre et ceux qui ont pour devoir de mourir : les héros triomphants et les héros martyrs. De Napoléon ou de Jeanne d'Arc, lequel eut le plus beau destin?

J'ai peur de mourir en vain, mais pourquoi vivrais-je à présent? Rien ne me retient plus et je prévois tout le mal qui m'attend. Le vieux du cirque avait raison de dire que tout était en moi et non ailleurs. Nul ne ressemblait à l'image que je m'en étais faite; ni Mme Caraguel. ni Denise, ni Fernand, ni mon grand-oncle Nougaret. Le vieux du cirque avait raison. Je me souviens et me demande s'il m'a seulement parlé, ou si je n'ai cette nuit-la prêté l'oreille qu'à mon délire et à une voix intérieure? Quand je l'ai quitté, ce a'étail sur la litière qu'un pauvre palefrenier ivre-mort...

.J'ai trop cru aux livres, trop espéré des autres. Lire encore, me leurrer encore, à quoi bon?

— Kigaud. voulez-vous dire à Castagne qui l'ignore la date du Cid?

A la lin. qu'on me laisse tranquille! J'ai bien

le droit de vivre en paix les vingt-cinq dernières minutes de mon existence. Qu'on me laisse fermer les yeux, m'apitoyer sur mon sort incertain et douloureux. Je m'oblige à penser au chagrin de ma mère, à imaginer la rue des Marchands, dans une heure, quand on ramènera mon corps... Et mon enterrement : le drap d'honneur blanc porté par quatre internes en uniforme : les cordons du poêle que tiendront Balmigère, Firmin Jalabert. Capdevielle et Fernand Blum, ou à son défaut Castagne. Je l'ai précisé dans la lettre à mes parents. Et la couronne achetée chez Passerieu avec l'inscription : Les Elèves de troisième à leur camarade. L'enterrement aura lieu dimanche. Le cortège longera l'Esplanade, les hommes lèveront leurs beaux chapeaux et les femmes se signeront.

J'imagine tout d'avance. Mais au moment même je n'en saurai plus rien. Je serai mort. Etendu mort au fond de ma bière, dans le costume que je porte ce soir. Je l'ai indiqué aussi dans ma lettre. Immobile et blanc. Sentirai-je déjà mauvais? Les vers fouilleront-ils déjà ma blessure qui se putréfiera la première? A Murcy-le-Viel, en août dernier, j'ai vu pourrir au soleil contre un talus, la charogne d'un chien crevé qu'une automobile avait écrasé en passant. Chaque jour je retrouvais ses dents mortes sous les babines retroussées, ses jambes raidies et l'horreur puante de son ventre, sous les poils grouillants. Et moi aussi, moi aussi, dans une semaine, le vendredi

(( l'endura » 271

17 octobre, quand les autres remettront leur devoir français à M. Lazerge...

Je regarde mes mains, je mords mes lèvres, je hausse et rabats mes paupières. Je vis. J'ai en moi de quoi vivre des années et des années. Je vais mourir. L'immobilité, la raideur de la mort et puis le pourrissoir. Moi. Toute ma force, toute mon agilité, ma joie, mes pleurs. Plus rien. Le trou noir, le néant. Je ne veux pas.

— Eh bien, Rigaud, quand vous aurez fini de traîner vos pieds sur le plancher?

Toute la classe me regarde et rit. Je les hais. S'ils se doutaient! Mais ils verront tout à l'heure, ils verront. Plus que vingt minutes.

Nul que moi ne connaît encore la décision que j'ai prise. Aucun de mes compagnons n'attend, ni ne prévoit mon geste. La surprise sera complète. En ne me tuant pas, je ne faillirais pas, comme Fernand Blum, à une promesse. J'ai bien le droit de retarder ma mort. Oh! pas longtemps! ni des années, ni même des mois, mais quelques jours, un jour. J'ai le droit de réfléchir, je ne me tuerai que demain. Demain à quatre heures.

Ne plus être, être mort, cela a l'air d'être quelque chose, comme être malade ou être blessé, mais pour soi, ce n'est rien, ce n'est quelque chose que pour les autres qui survivent, qui vivent. Pour soi, on n'est pas mort : on n'est pas. Etre comme si on n'avait jamais été, ne plus savoir, ne pas même savoir qu'on ne sait pas. Mes cinq sens tués, annulés.

Je revois mon Maître sur son lit de mort, cette apparition soudaine et glaçante, et le cri que j'ai poussé alors... Je n'ai qu'à penser à lui pour ie réentendre. Ces narines pincées, ces mains croisées pareilles à du suif sculpté, cette immobilité, ce retranchement définitif, irrémédiable. N'être plus jamais vivant!

Cette nuit, j'ai médité sur l'immortalité de l'âme. Mais j'avais encore en avant de moi des heures de vie qui me paraissaient ne devoir jamais finir. A présent, je ne sais plus différencier mon corps de mon âme. Je ne sais que trembler. Mes dents claquent. Comment me dominer?

Personne, par chance, ne fait attention à moi. M. Lazerge explique Iphigénie.

Mourir. Dormir. « La mort est un sommeil sans rêves. » Douceur de dormir, de reposer doucement, sans craindre aucun réveil brutal. Et Shakespeare a dit : « ...Rêver peut-être. » Rêver de Denise et des après-midi de naguère, de Denise en robe rose et en capeline courant vers la tonnelle fraîche où je la suivais.

Je ne veux plus assez me sacrifier. Je ne suis plus dans l'état de sainteté où j'étais cette nuit. Mieux vaut attendre demain. Il faut qu'aucun regret terrestre ne ternisse la pureté de mon geste, ou il me semble qu'il sera stérile.

Je mens. Si je ne me tue pas aujourd'hui, dans... Mon Dieu, plus que douze minutes, je sais bien que je ne me tuerai pas demain. Non,

je ferai ce que j'ai résolu. Je ne veux plus penser à rien.

Je tâte dans la poche droite de mon veston le revolver de Castagne. Le canon est froid et je caresse ma paume au quadrillage de la crosse. Je touche du doigt les deux places où je puis appuyer l'arme : l'oreille ou bien la tempe à l'endroit précis où bat mon pouls.

Je ne réfléchis plus. Je regarde l'aiguille des secondes, traînant son ombre mince après elle, moudre les minutes qui précèdent ma mort, de la même allure légère et calme qu'elle mesurerait la cuisson d'un œuf à la coque. Je voudrais réussir à compter jusqu'à soixante dans le temps qu'elle fait le tour de son cadran, mais je n'y parviens pas.

Je ne peux pas ne pas penser. Comme les nuits d'énervement où l'on appelle le sommeil qui se refuse, je récite la table de multiplication. Mais avais- je ainsi imaginé mes derniers moments? Cette lutte puérile pour mïnterdire de penser? Quel misérable, quel pauvre être suis- je donc?

Quatre heures moins cinq.

Je ne me tuerai pas.

Je vivrai pour me perfectionner, pour me grandir, aimer, être aimé. Je ne briserai pas la force qui est en moi, que chacun, mes professeurs, mes parents, mes camarades reconnaissent en moi. J'entasserai des millions ou des chefs-d'œuvre. Que ce soleil d'octobre est tiède et caressant; ses rayons glissent sur ma joue et mes

cheveux; le vent roule doucement les feuilles mortes vers le coin de la cour que je vois de ma place par la porte ouverte. Je pense au printemps prochain, à la rentrée de Pâques, lorsque Ton retrouve les arbres qu'on avait laissés noirs et secs le mercredi saint, tout mousseux et duvetés de verdure légère et blonde. Je vivrai et je me dirai que mes quinze ans sont proches.

Où me suis-je laissé entraîner? Et quel est ce piétinement de troupeau en marche? Cheveux flottants, cartable en bandoulière, ce sont les petits de la classe enfantine qui sortent déjà. Je regarde défiler ces visages rieurs et graves dans l'encadrement de la porte que je ne franchirai pas vivant. Aucun en passant n'a tourné les yeux vers moi...

Il faut...

Faut-il?

Quatre heures moins une minute.

Cargèse, juillet 4919.

Gargilesse, août 1920.

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