CARNET DE RAYMOND DAUZARGUES
Saint François d'Assise, ni Mistral, jamais n'ont souhaité les brumes. Mais Goethe et tous les Barbares du Nord aspirent au soleil, descendent vers l'Italie s'y régaler des fruits épanouis au jardin des Hespérides. « wo die Citronen blûh'n ».
Je pense au mot de Lessing : « Es wandelt niemand unbestraft unter den Palmen ».
D'où viennent cet attrait, cet empire, cette victoire du Midi sur le Nord, de la lumière sur l'ombre?
Je le découvre aujourd'hui au fond de ce village languedocien où l'automne, rafraîchi d'un parfum de menthe, de rose et de laurier, bout encore de l'ardeur de l'été.
Nos numerus samus et ftuges consumer e nati.
Méridionaux, nous sommes nés pour consommer les moissons et les grappes que les ciels heureux de nos pays nous prodiguent gratuitement.
La grande civilisation méditerranéenne est née du double règne du loisir et de la pauvreté facile. Seul le Midi après l'Orient était capable d'extraire du christianisme une pure doctrine de pauvreté et de la pratiquer.
Dégagé de la contrainte du travail forcé — la fécondité du sol. la douceur du climat y suppléent — lesté de philosophie franciscaine, le Midi élimine toutes les causes de conflits sociaux.
Il emplit les heures du jour à l'aide de ses cinq sens (dont il sait se servir) et des beaux-arts.
Cette haute forme de culture humaine ne revêt un aspect démocratique que dans le Midi. La tentative albigeoise prétendait à réaliser cette unanimité du bonheur humain dans la paresse active.
Le développement des grandes civilisations industrielles du Nord est imposé par les difficultés de l'existence dans ces terres froides, par l'obligation de beaucoup manger, de se bien chauffer, de se bien loger.
Les maisons du Midi sont sombres et sales? Le soleil se charge de tout dorer et de n'y pas laisser vivre leurs occupants. Celles du Nord sont claires, tapissées de couleurs vives, emplies d'objets de cuivre? C'est qu'elles essaient de suppléer du mieux possible au manque de lumière.
Tant que le Nord n'eut pas envié, persécuté, vaincu, réduit en esclavage, puis attaché à sa fortune, le Midi de la France, le Paradis terrestre existait encore en Occitanie.
Il y a, me semble-t-il. une loi biologique à réviser : ce n'est pas la satisfaction aisée des besoins qui les multiplie, c'est la difficulté d'en satisfaire aucun. L'oiseau dans sa cage garnie d'un peu de millet, d'une feuille de laitue, d'une burette d'eau et d'un peu de seiche pour s'aiguiser le bec, ne souhaite rien d'autre et vit joyeux, chantant et paré de son plus beau plumage, aux saisons de la ponte. Mais si sa cage était vide et qu'il n'y trouvât rien pour satisfaire sa faim, il se briserait
la tête contre les barreaux ou parviendrait à s'enfuir. Et, devenu libre, il devra bâtir son nid, chasser de quoi se nourrir, se garder des oiseaux de proie, du plomb et de la glu : sa vie sera assiégée de besoins.
Il pourra, les ayant satisfaits au prix de luttes et de peines incessantes, railler le gueux clos dans sa cage, en apparence moins noble et moins libre que lui; en réalité plus que lui indépendant des caprices de la nature et mieux soumis à ses lois.
Dimanche. Retour à Auzargues. Quand minuit a sonné à la tour Wisigothe, dans l'étroite tranchée des rues à parois de vieilles maisons grises où je marchais seul, j'ai vu surgir l'image de mon enfance. Une femme (vieille? jeune?) a passé alors, et mon cœur a battu comme à quinze ans.
Si le vent souffle du Nord, le sifflet des locomotives emplit la ville. Mais hier le vent du Sud rendait l'air nocturne sirupeux, insinuant et frais et par instant le parfum saumâtre des étangs montait du canal par flottantes bouffées.
Au matin, le train courait à travers les glèbes rouges et or, piquées des sarments noirs des ceps. Les maisons s'abritaient derrière les haies de cyprès, tendant leurs tuiles rouges au soleil. Les
herbes des prairies luisaient sous la brise qui les courbait. Les treilles et les norias attendaient l'été avide de leur ombre et de leur fraîcheur. De place en place, un pin parasol rassemblait autour de lui tout le paysage. Habitées de ruches, les garrigues abruptes, où le roc à vif montre son éclat saignant ou doré, se jouaient dans une grisaille bleuissante et veloutée.
Dans les gares les hommes et les femmes avaient des visages sculptés dans du beau bois. Et leur rauque accent, où l'Espagne paraît!
J'ai embrassé en pleurant la mère de mon ami mort, dans la chambre où mon adolescence s'éveillait au rythme des beaux vers.
J'ai écouté parler des voix : celles que l'âge et les dents qui manquent tronquent ou empâtent, et celles des morts dont la sonorité est aujourd'hui plus éclatante et aussi plus douce.
Les arbres blancs et verts de ce printemps entrent par la fenêtre ouverte et dessinent sur les dalles de ma chambre des entrelacs de lumière dominicale. C'est l'heure où les belles jeunes filles, minces, au teint, bistré, reines par la dédémarche et par l'éclat de leurs yeux noirs s'apprêtent pour la grand'messe. Le vent qui bruit tisse et retisse les dessins que les arbres font sur les dalles. Et le sifflet des locomotives entre aussi par les fenêtres, car le vent, ce matin, souffle du Nord.
Mon nom d'Auzargues m'accable et m'exalte. Puisqu'il était tombé en déshérence, pourquoi mon trisaïeul a-t-il voulu le réintégrer dans la famille avec le titre de comte? Louis XYI a signé les parchemins et approuvé l'arbre généalogique qui avait été dressé par mon trisaïeul. Mon grandpère et mon père, sages fils de la Révolution, ne se sont jamais souciés ni du nom ni du titre. Ils avaient sans doute raison. Le cours de l'histoire ne se remonte pas comme celui d'une rivière.
Mais le signe dont je suis marqué m'émeut plus que je ne saurais dire, certaines nuits d'insomnie. Cette bosse qui voûte mon dos, comme elle voûta celui du plus illustre de mes ancêtres. il y a sept siècles, me prédestine et me trouble
Quel rapport pourrait-il y avoir entre le petit licencié es lettres que je suis, aux bronches délabrées, vivant de rentes honnêtement gagnées par son négociant de père, et le héros de Muret et des luttes guelfes?
Simples rapports de héros à historien, avais-je d'abord pensé. Mais à mesure que je poursuivais les documents pour une monographie de Raymond le Bossu, comte d'Auzargues, à mesure que je parcourais les marches catalanes et gasconnes où il acquit sa gloire, les terres italiennes où il fut exilé, je sentais croître en moi la foi dans la perpétuité de son idéal albigeois.
Je ne crois plus au félibrige. j'ai eu tort de croire à la possibilité de transformer les revendications viticoles de 1907 en souhait d'autonomie. Il faudrait rendre aux Languedociens l'admiration, la religion de leur pays.
De toutes les régions de France, le Bas-Languedoc est celle que les voyageurs, les géographes, les archéologues et les artistes ont le plus négligé. Tantôt les descriptions du Midi français prennent Marseille pour centre et ne rayonnent pas au delà de Nîmes et de l'Estérel, tantôt elles prennent pour centre Toulouse, mais attirées par les Pyrénées, ne vont pas en deçà de Carcassonne.
Narbonne, Auzargues, Béziers, Montpellier. Agde. Cette, le pays-bas des vignobles et des étangs, le confluent de toutes les grandes civilisations méditerranéennes et orientales, sont abandonnés à leur sommeil.
C'est pourtant cette rive qui a reçu les premiers établissements des Phéniciens et des Grecs, qui accueillit l'apport carthaginois avant de devenir en Gaule le centre de la romanité. C'est là qu'au moyen âge les Arabes et les Juifs vinrent enrichir de leur sagesse la sagesse occidentale, là que fleurit, avant Assise, la doctrine de
pauvreté et de tolérance affectueuse. La mère de saint François fut-elle vraiment provençale ou venait-elle de Languedoc?
Les canaux du Nord ont leurs poètes et leurs peintres. Ceux du Midi ne les ont point eus encore. Au coucher du soleil, à Béziers, le canal de Paul Riquet, bordé de hauts cyprès touffus, est comme une lame d'acier bleui qui plonge dans le sang du soleil.
Le canal de la Robine à Narbonne glisse vers Mandirac, Tournebelle et Sainte-Lucie, tantôt doré, tantôt vert, tantôt gris, entre deux rangées de peupliers qui sont des cyprès joyeux, des touffes de lauriers roses et les palissades de roseaux qui protègent des maraudeurs les vergers et les treilles des « grangeots ». Les sarcelles et les macreuses le hantent, là où il côtoie les étangs, et parfois en septembre, un héron jaune et rose, posé sur une patte, s'envole majestueusement à l'approche d'une charrette de raisins.
A Toulouse, aux Pont-Jumeaux, on danse les soirs d'été et les « fenestrats » y succèdent aux parties de football.
Dans ces pays où les ruisseaux sont souvent à sec, c'est le canal qui joue en permanence le rôle de l'eau.
La plaine, la garrigue, la mer. les étangs, les canaux, les cyprès, l'aveuglante poussière blanche, l'odeur des figuiers et du vin. les tièdes bouffées du vent grec qui amènent la pluie, font danser les moustiques, mettent aux lèvres et aux narines la fadeur douce des marais, tout ce pays de fièvre et de soleil qui aboutit à la mer grande ouverte sur les départs méditerranéens, où que je sois, je ne puis m'en déprendre.
C'est lui que je cherchais dans Florence, dans Athènes et dans Barcelone et qui jusqu'à ma mort m'asservira à sa rédemption...
Il n'y a nulle folie à imaginer une Occitanie indépendante.
Tout ce qui est est. mais pourrait être autrement.
La stabilité des régimes politiques et sociaux n'est qu'apparence. La facilité avec laquelle un Cromwell prend le pouvoir, avec laquelle un Louis-Philippe devient roi. puis perd sa couronne ■pour ne rien dire de l'antiquité) me hante et me pousse à espérer et à agir. Il n'existe ni déterminisme, ni matérialisme historique, mais sim-
plement des contingences et des hommes pour s'en servir.
Pour cela nul besoin d'hommes de génie. De 1789 à 1795, il n'y a pas eu en France un seul dirigeant de génie. La Révolution n'en a pas moins changé le monde. Les disciples du Christ étaient eux aussi sans génie.
Louis XI, Richelieu et Napoléon Ier, les trois grands centralisateurs, je les hais. Sans eux, une autonomie politique et linguistique du pays d*Oc eût été peut-être possible. Mais aujourd'hui seule une indépendance complète pourra régénérer notre peuple. C'est à elle qu'il faut tendre; tout autre effort serait vain.
Aux soirs de doute, se raccrocher à la devise du Taciturne : « Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », et aux deux vers de Mistral dans la Reino Jano :
...Perdre o gagna H joxo Qu'enchaù aco? Lou beù es de courre!
Les dernières semaines du troisième trimestre passèrent pour moi dans la tristesse et l'exaltation. Je me nourrissais de la pensée et de la doctrine de mon maître, et chaque jour, dès quatre heures, mon réveille-matin me tirait du lit. Dans la maison encore endormie, à la clarté fraîche de l'aube précoce, c'était le moment où je songeais à la mission que Raymond d'Auzargues m'avait léguée et où je méditais sur elle. Je ne négligeais pas mes études : je puisais dans le sentiment de ma nouvelle responsabilité une alacrité surnaturelle pour mes travaux scolaires.
L'histoire m'était comme une suite de chansons dont on retient pour toujours les mélodies, rien que pour les avoir entendues une fois. Penché sur mon atlas, j'étais le roi d'Occitanie, qui rend visite aux peuples amis du monde entier, mais je m'attardais aux rivages qui forment un anneau dont la Méditerranée est le chaton de saphir. Et jamais je n'avais si bien compris l'Afrique, qui est, sur la carte, une poire jaune, rose et verte avec les petites taches violettes qui appartiennent aux Portugais.
Je n'avais plus cessé de m'adonner particulière-
ment aux mathématiques depuis ma déconvenue du second trimestre.
J'aurais voulu que le programme de la classe fût plus chargé encore. A quoi bon échelonner sur tant d'années ce que mon avidité eût voulu absorber en quelques mois : pourquoi attendre deux ans encore avant que le monde de la physique et de la chimie s'ouvrît à moi, pourquoi ne m'enseignait-on pas déjà la philosophie?
C'est durant ce trimestre que j'ai pour la première fois éprouvé ce que je ressens plus vivement encore aujourd'hui et qui, je crois bien, différencie l'homme de l'enfant. Enfant, je savais toujours ce que je voulais, mais à présent, je ne sais plus toujours ce que je veux, et quand j'ai ce que je croyais souhaiter, je reste insatisfait. Je ne voulais naguère qu'une chose à la fois, il m'arrive d'en vouloir à la fois plusieurs et qui sont inconciliables.
Etre sans conteste le premier de la classe, ce qui jusque-là avait été mon désir le plus vif et ma raison de vivre, non seulement ne suffisait plus à mon bonheur, mais encore me paraissait une puérilité dégradante. Je ne me sentais plus comblé quand j'étais auprès de Mme Caraguel, je songeais à Denise, et je me fâchais si elle me demandait pourquoi j'avais l'air si triste; je souhaitais par moment lui faire du mal. la voir pleurer à cause de moi; j'aurais voulu lui parler de Denise dont elle ignorait l'existence, mais j'aurais en même temps voulu que tout fût entre
nous comme quelques mois auparavant. Je lui préférais Denise, auprès de laquelle je ne désirais rien d'autre, mais à mesure que j'avais moins besoin d'elle, je craignais davantage de perdre Mme Caraguel et j'exigeais qu'elle m'aimât plus que jamais.
Rien de ce qui était ne me satisfaisait plus. Mon seul refuge était ce qui serait. Ce qui, grâce à moi, serait. Les pleurs me venaient aux yeux, clîaque fois que, dans ma solitude de l'aube, j'évoquais l'image de mon maître. Grâce à lui, j'avais de quoi peupler mon avenir et je savais quelle route suivre.
Je me comparais à Marcel Vie qui me narguait un jour parce que je n'avais pas encore arrêté un programme de vie! J'en avais un désormais, et autrement vaste et beau que le sien, tout d'égoïsme et de vanité.
Avec celles du premier matin, mes plus belles heures étaient celles du crépuscule, que je passais auprès de Denise dans le jardin de la villa d'Auzargues. Je ne manquais pas un seul jour de lui rendre visite.
Denise paraissait avoir oublié les mots que je lui avais dits à la mort de son frère, mais quand nous passions à l'endroit de la grande allée, où je les avais prononcés en l'embrassant, nous nous taisions toujours l'un et l'autre.
Elle aimait à parler des pays où elle avait vécu entre son frère et Miquèle, choyée, indépendante, jouant et courant seule sous les mimosas en
fleurs, hauts comme des maisons, ou cueillant en septembre les figues de Barbarie, hérissées de piquants, sur les pentes abruptes dont la mer baignait le pied. Elle préférait à tous autres le séjour des îles pareilles à de grands navires de rocs et de sable, immobiles au milieu de la mouvante immensité des eaux. Elle n'avait jamais le mal de mer sur les paquebots peints en noir, dont les cheminées sont baguées de rouge ou de blanc, et. elle courait de la plage avant, où sont la cambuse, les cabines des matelots et les passagers d'entrepont jusqu'à la passerelle de commandement où l'officier de quart lui faisait les gros yeux en lui montrant l'écriteau : « Réservé au service ».
Le plus souvent, je l'écoutais, désolé d'avoir un passé aussi uniforme et monotone. Denise avait vécu tout ce que je n'avais qu'imaginé. Quand elle m'interrogeait, je ne lui parlais que de l'avenir de l'Occitanie, où elle serait princesse. Mais elle secouait la tête sans répondre. Un soir pourtant, un soir que je n'oublierai pas, tout parfumé de fenouils et de seringas, elle ne se contint plus :
— Raymond parlait comme vous. Il est mort à présent. A quoi bon désirer des choses impossibles?
— Ah! Denise, répliquai- je, vous ignorez quelle force bouillonne en moi. de quoi je suis capable et quelle est ma ténacité... Je vous jure que l'Occitanie vivra ou que je périrai.
— Vous périrez donc, fit-elle à voix basse en prenant ma main.
— Non. non. Denise, je sens que je vaincrai. Avant de rencontrer votre frère, déjà je me promettais une destinée redoutable et ardue. J'ai ma bande qui me suivra jusqu'à la mort. Je sens que nous réussirons...
— A quoi?
— A quoi?... Mais à refaire des Occitans un peuple heureux. Vous ne savez pas ce que tout le monde ici souffre et peine. Un matin que j'étais au lit malade. j*ai entendu mon père et ma mère se désoler de leurs embarras d'argent. Il y a pourtant dans ce pays de quoi permettre à chacun une vie simple et sans soucis. Votre frère le répétait bien souvent. C'est du Nord que l'argent est venu jeter le trouble en Occitanie. Je veux libérer notre pays de la tyrannie du Nord et de l'argent.
— Je vous souhaite bonne chance...
— Pourquoi me décourager ainsi. Denise?
Voilà comment vous vous conformez aux souhaits de votre frère mourant? Et une vie plate, sans héroïsme vous semble donc si désirable?
J'avais parlé avec rudesse. Denise serra ma main qu'elle n'avait pas lâchée?
— Vous avez raison, Jean. Je suis trop tendre et pas assez courageuse. Je suis indigne de ma race et du frère qui m'a élevée. Il faut me pardonner. Je ne suis qu'une petite fille un peu paresseuse et j'ai tant de plaisir à m'abandonner,
à respirer les parfums de la terre et de la mer, sans penser à rien d'autre, sans désirer rien d'autre, que je ne réagis pas toujours. En ce moment, par exemple, pour un peu j'oublierais mon chagrin et je ne demanderais rien de plus que de rester éternellement dans ce jardin auprès d'un ami tel que vous.
Nos regards se rencontrèrent, elle rougit, mais sans détourner les yeux. Comme Miquèle l'appelait pour le repas du soir, je pressai davantage sa main dans la mienne et la quittai sans lui répondre.
Je me rappelle tout ce que j'ai pensé ce soirlà en regagnant la rue des Marchands. Je me répétais que, plus favorisé que les héros de Corneille ou de Racine, je n'aurais pas à sacrifier ma passion à mon devoir, ni mon devoir à ma passion. Je me rappelle aussi que tout me paraissait simple et léger. J'étais soulevé d'une telle joie que marcher au pas ne me suffisait plus et que je me mis à courir de toutes mes forces. Je gravis quatre à quatre les deux étages qui conduisaient à ma chambre et, me jetant sur mon lit où j'avais si souvent rêvé à Mme Caraguel, je mordis l'oreiller pour qu'on ne m'entendît pas crier le nom de Denise.
La distribution des prix approchait. Les compositions finales étaient depuis longtemps terminées et. comme d'habitude, j'attendais tous les premiers prix. sauf, naturellement, celui de mathématiques. Je tenais même d'un maître répétiteur qu'il avait été question à la dernière assemblée des professeurs de me décerner le prix d'honneur offert par le sous-préfet qui devait présider la cérémonie.
Mes parents avaient décidé que je passerais mes vacances chez mon oncle le chanoine Nougaret. Les affaires de la chapellerie n'étaient pas assez florissantes pour que nous puissions aller tous en famille à la mer. Mon frère était attendu dans l'Ariège par ses parents nourriciers et ma sœur était invitée à Ouveillan par une amie de pension.
Deux grands mois m'appartiendraient donc pour mûrir mes projets et décider d'une ligne de conduite, deux grands mois de solitude et de travail. Que m'importaient tous mes lauriers de collège, qu'étaient-ils auprès de ceux dont mon maître m'avait appris à rêver?
Je n'étais pas retourné à Murcy-le-Viel depuis plusieurs années mais je me rappelais bien la grande armoire bourrée de livres de mon oncle.
Un lundi de Pâques, quand nous étions tout petits, nous étions venus fêter la Saint-Loup à Murcy, et mon frère, en tombant, s'était ouvert le front sur un des angles moulurés de la bibliothèque. Je mïmaginais d'avance puisant à ma guise dans ce trésor, encouragé et conseillé par mon grand-oncle, attendri et fier de mon ardeur d'apôtre. Je n'étais pour lui jusqu'ici qu'un gamin sans conséquence, mais quels grands yeux il écarquillerait lui, le plus savant des historiens albigeois, quand il découvrirait en son petit-neveu le futur rédempteur de l'Occitanie...
L'estrade tricolore dressée au fond de la cour d'honneur, contre les fenêtres du réfectoire, l'emplacement de l'orchestre à gauche, la grande tente rayée de rose qui abrite du soleil les parents d'élèves, le défilé officiel au son de la Marseillaise, je n'évoquais pas tout ce protocole, chaque année, le même, sans sourire avec un peu de mépris. Tous ces hochets, tous ces procédés d'émulation me paraissaient d'une puérilité intolérable. Pourtant le grand jour venu, lorsque je redescendis de l'estrade, chargé de livres, les oreilles sciées par la couronne de papier doré dont le sous-préfet m'avait coiffé, dans le crépitement des bravos, et que ma mère, les larmes aux yeux, m'embrassa la première, je me sentis baigner dans la même béatitude et la même émotion que les années passées et à la plaisanterie traditionnelle du cousin Marius, venu en redingote et en chapeau haut de forme :
— Tu sais, Jean, j'ai commandé une brouette... je me mis à rire aux éclats, sans arrière-pensée. Jusqu'à la fin de la cérémonie, je m'enfermai dans ma vanité de petit collégien, et, pour la dernière fois, je crois bien, de ma vie, je ne fus plus qu'un enfant heureux.
Je ne partis pour Murcy-le-Viel qu'une semaine après la distribution des prix. Aujourd'hui que j'ai triomphé de tous les obstacles et que je suis prêt à l'action, je ne puis encore sans frémir songer à cette grande semaine de honte où j'ai touché le fond de la tristesse et du dégoût humains.
A déjeuner, pour fêter mon prix d'honneur et mon prix d'excellence, on retient le cousin Marius et sa sœur Henriette. Mon père avait monté de la cave une vieille bouteille de Quatourze qu'on but avec la pintade rôtie et ma mère avait roulé des oreillettes qu'on arrosa de blanquette de Limoux. Le cousin Marius chanta les couplets de l'opérette :
Tambours, clairons, musique en tête, Voilà qu'arrive le régiment...
qu'on accompagne au refrain en tapant du couteau sur les flûtes à Champagne.
La chaleur était accablante, lorsqu'alourdi par le repas de fête, je traversai la rue pour monter chez Mme Caraguel. Je savais la trouver seule. La veille au soir, M. Caraguel, en imperméable
et en leggins, m'avait crié au passage : « Veuxtu m'accompagner, clampin. je pars en tournée pour trois jours. » Elle était seule, en effet, vêtue d'un simple peignoir lâche, qu'elle laissait largement décolleté tant la chaleur l'incommodait. Les canaris, en boule dans un coin de leur cage, s'étaient assoupis.
— Eh bien! me demanda-t-elle en m'ouvrant la porte, vous êtes content? combien de prix?
Je lui racontai tout : le discours d'usage de mon professeur, le remplaçant de Raymond d'Auzargues, ia réponse du sous-préfet, mon prix d'honneur et la chute de Maynadier qui avait dégringolé les marches de l'estrade sans lâcher sa pile de livres (tous des seconds prix). Le vieux Quatourze et la blanquette de Limoux produisaient leur effet : je parlais avec une volubilité qui faisait rire Mme Garaguel, et je me grisais toujours plus de mes paroles et de ce rire. J'arpentais la salle à manger en imitant la démarche du sous-préfet, et pour mimer la façon dont il saluait de son bicorne à plumes, je m'étais coiffé d'un chapeau de Mme Caraguel, mais je butai contre un fauteuil, et en étendant les bras pour retrouver mon équilibre, je donnai un grand coup sur la cage des canaris qui, affolés, se mirent à battre des ailes et à m'asperger de l'eau de leur petit abreuvoir.
J'imitai ensuite le principal plaçant les parents et parcourant les rangées de chaises en retroussant sa toge à parements jaunes lisérés d'her-
mine. J'avais jugé indispensable, pour compléter la ressemblance, d'endosser un manteau de Mme Garaguel, qui traînait derrière moi ; les manches étaient si amples qu'en me retournant avec toute la dignité d'un chef d'établissement, je jetai à terre une tasse à café qui était encore sur la table. Je restai tout confus, mais Mme Garaguel riait si fort qu'elle ne pouvait se baisser pour ramasser avec moi les débris de porcelaine :
— Ecoutez, Jean, si vous êtes venu ici pour faire mourir de peur mes canaris et pour briser la vaisselle, il faut le dire tout de suite.
« Asseyez-vous près de moi. sur ce canapé, et défense absolue de bouger les pieds et les mains. »
Elle me saisit par les deux poignets et me fit asseoir sur le canapé :
— Regardez-moi ces oreilles couleur d'écrevisse cuite et ce front en nage.
Elle ne riait plus et tirant de son sein un petit mouchoir parfumé :
— Donnez un peu ce front qu'on vous l'essuie...
Je tendis mon visage et humai le parfum. Mme Caraguel s'était penchée sur moi et, de son peignoir entrouvert, le même parfum montait, mais plus acre, plus violent. J'éprouvais une sensation de malaise. Cette odeur trop forte me troublait. Après le mien, Mme Caraguel essuya son visage, les tempes d'abord, puis le tour de ses lèvres où perlaient, sous un duvet léger, des gouttelettes de sueur.
Le vin que j'avais bu à déjeuner empourprait mes joues fiévreuses. A travers les persiennes coulaient des bouffées d'un air embrasé.
Aucun détail ne m'est sorti de l'esprit.
— Quand aurez-vous vos quatorze ans? me demanda Mme Caraguel.
— Le 12 novembre. Je suis né le jour de la Saint-Martin.
— Quel grand garçon vous êtes... Déjà un homme qui me trouvera bientôt trop âgée pour lui plaire et ne pensera plus à sa vieille amie.
Elle poussa un soupir et reprit ma main. Les pensées, les images les plus curieuses voltigeaient devant mes yeux mi-clos : je voyais défiler les internes de ma classe qui, le soir, entre sept et huit, sortent de la salle d'études et s'isolent pour fumer, pour regarder les journaux illustrés et échanger en ricanant tous les gros mots qu'ils connaissent et. parmi eux. François Bissières. dont je me rappelais les yeux cernés, les joues cireuses et qui était mort en février de s'être épuisé.
Pourquoi tous ces souvenirs venaient-ils me visiter à ce moment, eux que j'avais toujours laissés à la porte du collège? Comment toutes les saletés des fins de récréations et des petits livres à couvertures jaunes qu'on paie quatre sous dans les kiosques à journaux, pouvaient-elles hanter ma mémoire dans cette salle à manger où nous avions fait ensemble, ma grande amie et moi, de si beaux rêves héroïques?
Je lève les yeux : était-ce bien Mme Caraguel que j'avais auprès de moi? Cette odeur qui émanait d'elle et qui me faisait peur, je me souvenais tout à coup où je l'avais respirée déjà. C'était la nuit où je m'étais échappé, lorsque Angèle m'avait saisi à bras-le-corps pour me jeter à la porte de sa vilaine maison. Mais comment cela se pouvait-il? Mme Caraguel respirait fort, sa poitrine se soulevait et elle serrait ma main à me faire crier.
— Qu'avez-vous?... Pourquoi me serrez-vous si fort?
Ses yeux sont étrangement dilatés et je sens mon pouls heurter avec violence contre mes tempes !
— Vous pleurez à présent?
J'appuie ma tête contre son épaule, je voudrais savoir comment la consoler. L'affreuse odeur qui. cette fois, me rappelle les sacs de linge sale qu'on vide à la maison les jours de lessive, me donne la nausée et me rejette en arrière. Mon amie parle. Mais elle ne semble plus s'adresser à moi. elle se parle à elle-même. Je n'oublierai jamais cette voix sifflante et rauque qui répétait des mots sans suite :
— Pourquoi pas?... Tout est bien... Tout est bien... Pourquoi pas?
Ses yeux soudain se penchent sur les miens, enfoncent leur regard devenu blanc dans mes prunelles : sa bouche et ses mains fondent sur
moi; son peignoir s'écarte, ses cheveux se dénouent...
Je ia repousse avec tant de force que je la jette à terre. Cette femme demi-nue, pareille à ces pauvresses qui. l'été, sur la plage, se déshabillent en plein vent, qu'a-t-elle encore de commun avec rna grande amie? Et moi, tout débraillé devant elle, comment pleurerais-je assez ma honte? des cris m'échappent :
— Je vous déteste, je vous hais, je ne veux plus vous voir, je vous hais, oui, je vous hais.
Elle reste étendue à terre, sans bouger, plaintive, le visage dans les mains :
— Jean, j'ai été folle... Il ne faut pas me détester, ïl faut me pardonner... Donnez-moi la main que je me lève.
J'ai tellement honte que je n'ose pas remettre mes vêtements en ordre devant elle. Elle se suspend à ma veste, et de nouveau son acre odeur me repousse loin d'elle. Je happe mon canotier, j'ouvre la porte de la salle à manger; dans la pénombre de l'antichambre je me reboutonne en hâte, les doigts tremblants et je me précipite dehors.
Je longeai la berge du canal et courus, malgré la chaleur, jusqu'à ce que je fusse arrivé hors ville. Mon cerveau était en feu, et quand je me demandais ce que je ressentais, tantôt c'était de la tristesse, tantôt de la colère et tantôt de la honte. Ce dont j'étais certain, c'était que je ne reverrais de ma vie Mme Caraguel.
Elle, que je considérais comme un ange de pureté, ne valait pas mieux que toutes ces brutes de pensionnaires avec leurs sales histoires et elle avait essayé de me rabaisser au niveau du pire de tous. Jamais je ne lui pardonnerais.
Où en serait-elle arrivée si je l'avais laissé faire? Elle qui prétendait m'aimeri... Je me rappelais ce livre qui avait longtemps traîné dans le pupitre de Bissières : L'Art de faire ! amour. Quel rapport, mon Dieu, quel rapport y avait-il entre toutes ces lectures défendues, toutes ces histoires bonnes pour des servantes ou des cancres et le rayonnement de l'amour dont je rêvais!
J'essayai de raisonner froidement et mes réflexions me désespérèrent davantage. Je n'avais jamais songé à l'importance que pouvait avoir dans la vie le contenu de ces livres que notre surveillant général appelle « des ouvrages malsains ». Je n'avais jamais pensé surtout qu'il pût jouer un rôle quelconque dans l'existence de gens connus de moi. D'un coup je me rendais compte de mille choses desquelles je m'étais jusque-là désintéressé. Comment avais-je pu. attentif comme je l'étais, ne pas m'apercevoir plus tôt de la saleté de la vie? Gomment, la nuit où j'avais rencontré Angèle, n'avais- je pas fait tous les rapprochements qui s'imposaient à présent à moi? Les gestes de Mme Garaguel c'étaient les mêmes qui devaient accompagner les cris rauques de M. Julien, dans la maison d'Angèle, les mêmes que ceux de Jacques Blum et de la bonne des Rouzaud.
Et mon père, ma mère?
Ma mère aussi.
Je me jetai dans un fossé et la tête enfouie dans mes bras contre l'herbe et la terre grasse du talus je sanglotai jusqu'à la nuit.
Je ne rentrai à la maison que pour me mettre à table. J'évitais les regards de ma mère, étonnée et inquiète, que je sentais peser sur moi. Je prétextai les émotions de la matinée pour refuser de sortir sur le pas de la porte prendre le frais avec les voisins. Mme Caraguel y descendait quelquefois. Je montai me coucher.
Gomme souvent, dans le fort de l'été pour être moins incommodé par la chaleur, je me glissai tout nu entre les draps: mais mon corps sans vêtement, toute cette chair étalée et moite, me firent horreur. J'imaginai, dans cette même attitude, tous les habitants de la rue des Marchands, le principal, le sous-préfet, mes professeurs et je hoquetai de dégoût. Le vieil exemple de la grammaire latine : « Les yeux sont le miroir de l'âme », me traversa l'esprit, je revis les yeux de Mme Caraguel. quand elle s'était jetée sur moi. qui étaient le miroir de sa chair.
Je souriais (mais avec quelle atroce ironie) de ma naïveté de la veille. Je savais pourtant la veille exactement les mêmes choses mais je ne les reliais pas les unes aux autres. Tous les détails m'étaient connus, mais je les laissais épais comme les cubes d'un jeu de patience, sans songer à les assembler. Et voici que, comme par magie, ils s'étaient assemblés tout seuls pour m'offrir une image plus horrible que toutes celles que j'aurais pu concevoir.
Je m'endormis tard cette nuit-là, et, en me réveillant, je retrouvai mon tourment à mon chevet. Mais c'était moi-même qui me faisais horreur, plus encore que Mme Caraguel. Toutes les phrases du catéchisme de persévérance et de l'Evangile me revenaient à la mémoire, et je les appliquais à mon corps. Pour la première fois, j'éprouvais vraiment combien il était méprisable et vil, qu'il n'était que boue, en attendant de se résoudre en poussière (ciner et pulvis es...).
La journée durant je restai accablé par tous les besoins bas de la nature humaine : comment ne m'étais-je jamais encore aperçu de ce que comportaient de dégradant la digestion, la sueur? J'imaginais avec désolation l'intérieur de mon ventre : cet amas d'entrailles, de boyaux et de viscères pareil à un étal de triperie. Je ne pus avaler une seule bouchée de viande. Le seul mot de chair me révoltait et me levait le cœur. Je ne croyais pas qu'il fût possible de tant souffrir.
La nuit venue, je me jetai sur mon lit, enfermé
dans la plus longue de mes chemises et, par bonheur, le sommeil — un lourd et noir sommeil d'ivrogne — m'écrasa aussitôt...
Un jet de soleil fusa, me frappant en pleine figure. Il faisait grand jour, et, entre mes paupières papillotantes, je reconnus ma mère en train de fermer la fenêtre, après avoir ouvert tout grands les volets. Elle s'approcha de mon lit, se pencha sur moi, m'embrassa avec sa tendresse un peu craintive et son regard toujours en soupçon d'une maladie en train de couver. Mon frère ronflait encore dans son lit, protégé par la pénombre.
Je le contemplai, me demandant s'il savait, lui, mon aîné, tout ce que je savais. Je l'enviais : au moins, il ne souffrait pas. Mais d'autre part, eussé-je consenti à être pareil à ce gros dadais endormi ?
Ne valait-il pas mieux être instruit de tout? Il m'eût bien fallu, d'ailleurs, un jour ou l'autre faire l'expérience de l'avant-veille. J'étais assez solide pour supporter le coup, tout inattendu et rude qu'il fût.
Je glissais ainsi de raisonnement en raisonnement. Je me sentais la tête légère, l'esprit clair et j'avais l'impression de voir courir ma pensée à travers les sinuosités de mon cerveau. J'oubliais presque ma peine : le soleil jouait sur ma couverture et dans son faisceau lumineux dansaient d'impalpables poussières de clarté que je rendais folles en y plongeant ma tête. Comme c'était
bien un soleil de second jour de vacances et comme ma mère avait bien fait d'ouvrir les volets ! Pauvre maman, comme elle m'aimait, comme elle m'avait tendrement embrassé...
Brusquement, je retombai au fond du gouffre noir, d'où je venais de nr évader. Ce baiser de ma mère, c'était encore un baiser. Le baiser d'une bouche de chair, comme étaient de chair ma bouche et celle de Mme Caraguel.
Je me levai d'un bond, m'habillai comme un fou et sortis. Longtemps j'errai le long du canal, rivé à ma souffrance. En vain je me répétais qu'un jour ou l'autre tout m'eût été révélé.
J'aurais voulu ne plus avoir aucun contact avec les hommes, vivre seul. Si j'avais pu, je serais parti le jour même pour Murcy-le-Viel. Là, du moins, je serais loin de tous les visages connus. Et, du seuil de la porte, en levant les yeux, je n'apercevrais pas les fenêtres de Mme Caraguel. celle de sa salle à manger où était né mon malheur. Dans le vieux presbytère, à l'abri de l'église, peut-être pourrais-je oublier tout ce qui était chair et retrouver la paix de l'âme. Heureux les prêtres qui sont chastes et vivent dans le mépris des sens. Je n'avais jamais songé à entrer au séminaire, mais je les enviais de fonder leur existence sur le seul culte de Dieu et de leur âme immortelle.
Sur ce dernier point, tout au moins, je me promettais d'imiter leur exemple. Si tous les hommes, si toutes les femmes vivaient asservis à leur
corps, je serais l'exception, je ne vivrais que de mon âme et pour mon âme.
Cette résolution prise, je me sentis un peu apaisé, et il me sembla que mon maître, s'il me voyait d'outre-tombe, devait être content de son disciple.
Depuis la veille de la distribution des prix, je n'étais pas retourné cbez Denise. C'était la première fois depuis la mort de son frère que je passais plus de quarante-huit heures sans aller à la villa. Je décidai de ne pas tarder davantage et à l'heure accoutumée, je tirai la chaîne de la cloche qui me répondit du fond du jardin de sa voix rouillée. De petits pas coururent sur le gravier qui crissait et Denise elle-même m'ouvrit :
— Méchant, me dit-elle, pourquoi m'avez-vous abandonnée si longtemps?
Que répondre? Je voulus prendre sa main, mais elle me repoussa et couvrant d'un bras son visage, comme un enfant qui craint d'être battu, elle éclata en sanglots. Je marchais près d'elle, sans trouver un mot d'excuse ou d'explication. Elle se dirigea vers la tonnelle, s'assit sur le banc et continua de pleurer, avec des hoquets et des soubresauts d'épaules qui me bouleversaient.
— Vous ne méritez pas que j'aie à cause de vous toute la peine que j'ai... Vous êtes trop mauvais et vous ne m'aimez pas.
Le joui1 de la distribution des prix, elle m'avait attendu tout l'après-midi, espérant des détails sur la cérémonie, sur mon triomphe, et je n'étais pas
venu. Le lendemain elle m'avait encore attendu en vain. Je n'avais agi de la sorte que parce que je ne me souciais pas d'elle.
Je saisis de force sa main qu'elle continuait à me refuser et dont elle cachait ses yeux, et je découvris son visage. Ses longs cils mouillés m'apparurent. ses paupières rougies et ses lèvres serrées. Et je ne trouvais toujours pas un mot à dire. Elle était une toute petite fille dont le gros chagrin a besoin d'être consolé. Je la pris doucement par l'épaule et l'attirant contre moi, je commençai à la bercer en répétant :
— Ne pleurez plus, Denise, ne pleurez plus, je ne veux pas que vous pleuriez.
Elle ne résistait plus: longuement je la berçai ainsi. De temps à autre, ses cheveux mousseux effleuraient mon menton, et comme elle avait soulevé sa tête, ses joues humides furent à hauteur de ma bouche et, par deux fois, je les baisai...
Ce fut comme si une explosion m'avait crevé le tympan, tant fut puissant le cri de la voix intérieure qui clama le mot de dégoût. Et, dans ma tête, ce fut comme si d'innombrables bourdons martelaient ce mot : « la chair, la chair, la chair ».
J'avais brusquement cessé de bercer Denise, et ses grands yeux braqués sur moi m'interrogeaient. Je n'osais pas nrécarter d'elle Mon cœur était noyé de honte. Mais comment expliquer à cette enfant ce qui m'était arrivé et le serment
que j'avais fait. Mon devoir était de me dominer. J'y parvins et je feignis de plaisanter!
— Il m'avait semblé entendre un pas... J'ai cru que Miquèle allait nous surprendre.
Je me levai, mais Denise resta assise et ses yeux m'interrogeaient toujours. Avec une violence enfantine, elle s'écria soudain :
— Elle peut nous surprendre... Je suis libre et elle n'est qu'une servante. Revenez vous asseoir près de moi.
Je repris ma place sur le banc et un long moment nous demeurâmes tous deux sans parler. Ce fut Denise qui rompit le silence.
— Ecoutez-moi, Jean. Vous allez partir chez votre oncle... Et moi j'ai reçu une lettre de mon tuteur qui m'envoie aux bains de mer pour les vacances. Après les vendanges, on décidera de mon sort et sans doute m'enfermera-t-on dans un couvent. Quand nous reverrons-nous? Plus jamais ce ne sera pour nous comme c'était jusqu'aujourd'hui.
J'avais accepté sans trop de tristesse l'idée de m'éloigner de Denise, parce que je la laissais dans la villa et le jardin où nous nous retrouvions chaque jour. Mais la pensée qu'elle allait partir de son côté, qu'elle habiterait un endroit inconnu de moi me remplit d'un nouveau désespoir.
Cette souffrance de plus ajoutée à toute la détresse qui m'accablait depuis trois jours me fut si insupportable que je ne cherchai plus à me
contraindre, et je me mis à pleurer à mon tour. Je sentis les bras de Denise se refermer autour de mon cou. sa joue tiède et ronde s'appuyer contre la mienne et. comme un murmure, coulèrent dans mes oreilles tous les mots que je souhaitais entendre :
— Jean, pensez au jour où nous aurons vingt ans. Jean, pensez que je n;ai que vous sur terre... Pensez que vous devez nraimer. me conquérir et me protéger. Pensez à ce que vous avez promis à Raymond... Pensez à toute la peine que j'ai. Si vous ne m'épargnez pas la vôtre, comment ferai-je pour vivre?
Je ne sais pas comment on souffre, passé vingt ans. mais je ne pense pas qu'on puisse souffrir plus que nous souffrions, nous qui n'en avions que treize.
Je me raidissais: je me répétais : « Montre-toi viril, sache supporter dignement tes souffrances. » Et comme je me contraignais pour y parvenir, à les regarder bien en face, je m'aperçus que toutes celles de ces derniers jours s'étaient presque dissipées, ne me blessaient plus et que la seule perspective de ne plus voir Denise me torturait. « Il faut réagir », me disais- je. et je prononçai tout haut : « Denise, ce soir mieux vaut nous séparer. Je reviendrai demain et je suis sûr que nous serons plus courageux l'un et l'autre. »
— Oui. Jean, me répondit-elle, cela vaut mieux. Mais (sa voix se fit plus basse) embrassez-moi bien fort avant de me quitter.
Elle m'offrit son visage, et je mis sur chacune de ses joues, les yeux fermés, les tempes battantes et la gorge sèche, un baiser où se mêlait douloureusement à 1 effroi de l'impureté charnelle la douceur sublime de notre amour.
Il me fallut trois jours encore pour retrouver loute ma confiance et ma sérénité, trois jours où la lutte fut rude, mais s'acheva par ma victoire.
Quand je pris le train pour Murcy-le-Viel et que, seul dans un compartiment de troisième, j 'eus salué successivement au passage le pont du canal, la tour Wisigothe, le square Saint-Paul, les Casernes, et, reconnaissante au loin à ses ardoises au-dessus des vignes bien sulfatées, le toit de la villa de Denise, il me parut que je venais de quitter un monde où je ne rentrerais plus.
« Adolescence... » Le wagon ne cessait de répéter ce mot. J'aliais d'une portière à l'autre; en cliquetant contre leurs glissières les vitres disaient : « Adolescence »; les roues disaient en frottant contre les rails : « Adolescence »...
Je me sentais prêt à combattre autant qu'il le faudrait. Le mal me guettait, mais le connaissant, je le vaincrais; je savais si bien où était
le devoir. Je souriais de ma sottise des jours passés; j'avais peine à excuser le trouble où m'avait jeté ma dernière rencontre avec Mme Caraguel. Cela me semblait dater de si loin, que, par instant, je me demandais si je n'avais pas rêvé. Comment surtout avais- je pu comparer un baiser de ma mère ou de Denise à cette chair qui avait menacé ma bouche et ma nudité? C'est mon âme seule qui embrasse Denise ou ma mère.
J'étais joyeux comme un convalescent, pour lequel la vie prend un sens nouveau. Il me semblait que je relevais d'une maladie dont je sortais plus fort. Je m'amusais à m'appliquer toutes les phrases dont on use à propos des garçons de quatorze ans : « âge ingrat », « crise de croissance ». « période critique » et toutes les autres.
L'essentiel d'ailleurs, c'était d'obéir au souhait de mon maître, d'obtenir de mon oncle tous les éclaircissements, tous les conseils, tous les livres nécessaires. Ah! tout apprendre, tout savoir, pour agir sans délai. Mettre le plus tôt possible tout en œuvre pour le triomphe de la cause occitane. . .
Passé la halte de Saint-Johannès, le train grimpe la rampe en soufflant, fonce dans un tunnel pour traverser la colline et c'est sur l'autre versant à mi-côte, dominant la vallée de l'Aygoual. qu'est bâti Murcy-le-Viel, au milieu des vignes et des oliviers.
Mon grand-oncle m'attendait sur le quai de la station, coiffé de sa barette à pompon, lisérée de
violet. Il ne met son grand chapeau rond, son « plat à barbe » comme il l'appelle, que pour descendre en ville, à Auzargues, ou pour recevoir Monseigneur à la gare, le jour de la confirmation. Il avait le nez plongé dans son missel et ne leva la tête que quand le train fut arrêté. Il ramena sur le front ses grosses lunettes rondes, hésitant entre les quatre portières qui s'étaient ouvertes. De l'une jaillit un sac postal; de l'autre une grosse dame; son regard s'arrêta sur la troisième d'où je sautai à terre d'un bond avec ma valise.
Nous nous embrassâmes et je le considérai comme si je ne l'avais jamais vu. Ce n'était plus l'oncle-gâteau, un vieux prêtre débonnaire au nez plein de tabac, que j'avais devant les yeux, c'était celui qui allait m'ouvrir les portes du mystère. Je lui découvrais une majesté inconnue, j'étais envahi par le respect et la timidité. Comment lui exprimer tout à trac ce qui tourbillonnait dans ma tête, lui dire : /< Mon oncle, je sais à présent qui vous êtes. Autrefois je me moquais un peu de vous parce que vous habitiez un village et portiez des soutanes râpées. Je me croyais plus fin que vous. Vous étiez un peu pour moi comme le grand vieux fauteuil qui est dans notre salle à manger : un meuble de famille qu'on aime bien mais qu'on traite sans déférence. Aujourd'hui, je ne suis plus devant vous qui savez tout ce que j'aspire à apprendre qu'un simple petit ignorant. Mais vous ne soupçonnez pas ce changement, je
suis encore pour vous l'enfant turbulent qui sautait sur vos genoux pour jouer « au cheval de -( mon papa, quand il va. il va. il va... » ou qui décapitait vos rosiers à coups de baguette. Mais ce n'est plus votre gros nez d'où sortent des poils saupoudrés de tabac qui m'hypnotise, ce sont vos yeux. »
Le regard de mon oncle se posa sur moi. tout bleu et tout neuf dans son visage tanné, creusé de ravines, et quand il croisait le mien, je m'appliquais à penser intensément tout ce que j'aurais voulu qu'il y lût. Mais il n'avait pas l'air de s'apercevoir que mon regard avait vieilli et n'était plus celui d'un bébé. Il me parut tout à coup impossible de lui confier mon secret et de lui réclamer son aide.
Il me questionna et je souffris comme d'une injustice que ses demandes fussent les mêmes demandes puériles d'autrefois :
— Tu n'es pas trop fatigué?
(Fatigué pour trois quarts d'heure de voyage .)
— Tu n'as rien oublié au moins, dans ton compartiment? Le frérot et la sœurette vont bien? Papa et maman aussi? Et ces prix?
Puis il se tut, sembla ne plus faire attention à moi. Je levai les yeux et en retrouvant, courbé dans sa soutane puce, avec son cou tout plissé. son gros nez en pomme de terre émergeant des rides et des ravines de la face, le même long vieillard maigre que j'avais toujours connu et dont
j'embrassais sans plaisir les joues piquantes et molles, je me sentais à mille et mille lieues du but que je me proposais d'atteindre. Mais quand il soulevait ses paupières et qu'à nouveau ses yeux se découvraient à moi, tout entiers et nus, je reprenais courage et soudain toute différence d'âge me semblait abolie entre nous.
Des gens nous croisaient sur la route et saluaient : « Bonjour, monsieur le Curé. » Ceux qui me connaissaient m'adressaient une parole d'amitié : « Comme te voilà grandi. Ça fait bon d'être en vacances... » Ils s'expliquaient entre eux à voix haute qui j'étais : « C'est le second des petits Rigaud chapelier. » Ou bien ils interrogeaient mon oncle et puis s'exclamaient : « Ah! Mlle Marie a déjà un grand fils comme ça. » Un vigneron, qui portait à la main deux grappes mûres, voulut à toute force m'en donner une : « Ce sont les premiers raisins de l'année », me dit-il en français, puis il échangea quelques mots en languedocien avec mon oncle.
J'écoutais avec avidité, honteux de mal parler le dialecte d'Oc. A Auzargues, dans la rue des Marchands, tout le monde comprend le patois, mais nul ne s'abaisserait à le parler. Ici, riches et pauvres parlent languedocien et n'usent du français qu'avec les étrangers. Je suis donc un étranger?
Mon oncle répondait en patois et je l'écoutais avec enchantement. J'aurais voulu qu'il ne me parlât que languedocien.
La vieille Baptistine nous guettait du seuil de la cure.
Elle essuya sa main à son tablier bleu avant de serrer celle que je lui tendais. A table, lorsqu'elle eut apporté le bouillon de poule (une poule tuée et farcie en mon honneur), le Benedicite expédié, mon oncle me dit brusquement :
— J'ai un peu peur que tu t'ennuies ici. Qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire de toute ta sainte journée?
Je n'avais pas songé à la facilité avec laquelle je pourrais me confier à lui, et, un instant auparavant, dans ma chambre, en déballant ma valise, j'avais échafaudé les projets les plus extravagants. Je m'étais presque arrêté à celui-ci : demander à mon oncle de me confesser et, dans l'ombre du confessionnal, lui tout avouer. Je fus si déconcerté par sa question que je ne trouvai pas d'abord de réponse. Mon oncle me dévisageait avec un peu d'inquiétude, il ajouta :
— C'est que je ne pourrai pas te tenir beaucoup compagnie. Ce ne serait d'ailleurs pas une compagnie bien gaie... Mais tu pourras te joindre aux quelques compagnons de ton âge qui sont ici.
J'aurais voulu faire entrer dans une seule phrase tout ce que je brûlais de lui dire, y trouver place pour mon maître, pour l'Occitanie. pour chacun de mes désirs, que sais-je? mais ce fut, hélas! cette phrase d'écolier sage et bien stylé qu'il me fallut prononcer :
— Vous savez bien, mon oncle, que les livres sont entre tous les meilleurs campagnons...
Et je me tus. J'aurais voulu me battre, m'enfoncer sous terre. Il me semblait que je venais de perdre par cette réponse de nigaud mon unique chance de me dévoiler.
Si ma réponse lui parut pédante et enfantine, mon oncle n'en laissa rien paraître et il reprit de sa voix égale :
— C'est que je ne crois pas avoir beaucoup de livres qui puissent t'intéresser...
Un homme en train de se noyer quand la main de son sauveteur, le saisissant brutalement à l'épaule, soulève sa tête hors de l'eau, doit éprouver une sensation du genre de celle qui me secoua.
Docile, l'occasion que j'avais laissé échapper revenait s'offrir à moi. Je répondis précipitamment :
— Vous vous trompez, mon oncle, je suis sûr au contraire que vos livres m'intéresseront tout à fait.
Quelle impossibilité de se comprendre y a-t-il donc entre une grande personne et un enfant? (J 'attendais de mon oncle une question qui eût débondé mon cœur prêt à s'épancher. Mais il sourit et dit simplement :
— J'en serai étonné...
Puis il s'inclina sur une poire et s'appliqua à la peler en spirale d'un seul tenant sans lever son couteau. Le soupirail lumineux se referma.
Je me retrouvais environné de nuit, envahi par le désespoir, seul.
En me voyant baisser la tête, mon oncle reprit :
— Tu devrais aller te reposer. Une bonne nuit te fera du bien... Baptistine. apportez un bougeoir.
Je gagnai docilement ma chambre. Les draps de lit étaient râpeux. Les murs passés au lait de chaux, le bénitier avec sa branche de laurier, les portraits en couleur de Pie IX, de Léon XIII et de Mgr Dupanloup accrochés au mur me dominaient de leur indifférence glaciale. Rien ne m'était affectueux. Mon grand-oncle lui-même me semblait aussi définitivement éloigné de moi que mon pauvre maître disparu. Tout ce que j'avais imaginé et calculé s'était écroulé et je me sentis soudain la tête vide, pareille à un grelot sans pois.
La lune qui perçait les rideaux de mousseline faisait bouger sur la chaise où j'avais entassé mes vêtements un peu de clarté pauvre. Je repensais à l'espoir que j'avais contenu en moi, quelques heures plus tôt, pendant le trajet d'Auzargues à Murcy, scandé par la locomotive, rapide et robuste comme elle, soufflant fort sa joie conquérante et qui s'était si vite enfui par une invisible fissure. Plus rien ne m'en restait. Perdu dans ce vaste lit. cercueil trop grand pour ma taille, qu'étais-je? qu'un pauvre petit corps d'enfant au milieu de l'immensité des âges et des
espaces. Mourir... ah! la chute au néant, l'affaissement du pendu, brusque, au bout de la corde, la respiration coupée, l'effondrement dont le cœur brutalement défaille, en même temps que le vertige retourne le cerveau sens dessus dessous entre les oreilles qui cessent de bourdonner... et la résurrection en sursaut, les ongles griffant les draps, les phalanges recroquevillées et la bouche ouverte pour un cri qui ne peut sortir... Chaque fois que je commençais à m'assoupir, le cauchemar me précipitait au fond de cet abîme et revenu à moi j'entendais, insaisissable et présent comme mon espérance perdue, le rappel d'un crapaud qui montait des roseaux en bordure de l'Aygoual, pareil à l'adieu d'un ami qui s'éloigne pour toujours dans la nuit.
En m'éveillant, je sus tout de suite où j'étais. Je pensai à ceux qui racontent qu'à leur réveil dans une chambre inaccoutumée ils ont besoin d'un long moment avant de reprendre conscience. En ouvrant les yeux, je retrouvais à mon chevet ma déconvenue et mon découragement de la veille. Je me rendais compte qu'à moins d'un miracle.
je ne réussirais pas à faire de mon oncle le conseiller et le complice que j'avais imaginé. Dès lors, comment, seul et privé de tous moyens, m'acheminer promptement vers le but que j'avais juré à Raymond d'Auzargues et que je m'étais juré à moi-même d'atteindre. Je me reprochais amèrement ma maladresse et ma timidité, mais je sentais bien qu'elles étaient irrémédiables.
On frappe à la porte et sans attendre ma réponse, Baptistine entre dans la chambre. Baptistine, pour moi, c'est un cep de vigne. La première fois que je l'ai vue, j'ai pensé à un pied de vigne, et, à mesure que je grandissais, j'ai trouvé qu'elle y ressemblait davantage. Elle est noueuse et couleur de sarment, dure et basse. Elle était déjà vieille quand ma mère était petite fille : elle a l'air de tout savoir, mais devant les maîtres, elle n'ouvre presque jamais la bouche. Elle écoute en silence ce qu'on dit et elle tricote des bas de laine tout en écoutant. Luisantes et bleues, les longues aiguilles d'acier dépassent de sa coiffe noire et plate, où elles ont leur nid; et Baptistine, quand la tête lui démange, se gratte avec l'une d'elles, d'un aller et retour rapide, d'arrière en avant, d'avant en arrière. Quand elle parle, elle confond les v et les b.
— Bonjour. Baptistine.
— Bonjour, Moussu Jean. Sous Voulez du chocolat ou du café au lait pour votre petit déjeuner?
— Je veux du chocolat... Quelle neure est-il, Baptistine?
— Six heures passées... Moussu le Curé dit sa messe à sept.
Elle sort en emportant mes chaussures poussiéreuses, et je reste étonné d'être de si bonne heure si bien éveillé déjà. Il fait grand jour, et quand je m'approche de la fenêtre, tout brille déjà, sauf l'Aygoual que les crapauds n'ont laissé s'endormir que très tard et qui repose enfoncé dans sa couverture ouatée de brumes.
Le premier coup de la messe sonne. Je me débarbouille et m'habille en hâte pour faire à mon oncle la surprise d'être présent au Saint-Sacrifice. Je me sens pris d'une ardeur et d'un espoir nouveaux.
J'avale mon chocolat sans attendre que les rôties piquées au bout d'un couteau devant le grand feu de sarments soient grillées. Je traverse le jardin du presbytère et pénètre dans la petite église bleue et nue. Baptistine a déjà allumé les quatre cierges de l'autel. Deux vieilles et trois enfants — de ceux qui préparent leur première communion — sont assis sur les premiers bancs. Je prends place sous la chaire. Mon oncle fait son entrée, suivi de son desservant et commence sa messe basse. Je voudrais prier, je ne puis, je ne suis occupé que de le regarder. Il va, il vient, fait des signes de croix et les génuflexions rituels. Je ne pense qu'à ce qu'il sait et qu'il ne me dira pas.
Ile missa est. Le temps a passé comme un éclair. Aucune inspiration divine ne m'a visité. Je
me précipite dans la sacristie. Peut-être mes paroles de la veille au soir ont-elles germé dans l'esprit de mon oncle et sollicitera-t-il de moi des explications? Il m'embrasse et s'étonne que je me sois levé pour assister à la messe.
— Le bon Dieu pour ce matin ne t'en aurait pas voulu, me dit-il. si tu étais resté à faire la grasse matinée... Rentrons, j'ai une faim d'ogre et je n'aime pas faire attendre mon café au lait. T'es-tu fait servir à déjeuner?
— Oui, mon oncle, j'ai pris un chocolat qui était excellent.
— Eh bien, va donc faire un tour au bord de l'Aygoual ou jusqu'aux fours à chaux.
— Si vous le permettez, je préférerais remonter dans ma chambre écrire un mot à maman pour lui dire que je suis bien arrivé.
— A ton gré... Mais tu peux écrire dans mon bureau; tu y seras mieux et tu n'empêcheras pas Baptistine de faire ton lit.
Il m'installe lui-même à sa table de travail, devant la fenêtre, dont il ouvre à demi les volets fermés. Sur le sous-main, il dispose du papier blanc quadrillé, des enveloppes.
— Aimes-tu les plumes Sergent-Major ou préfères-tu les Gallia? me demande-t-il. Choisis dans cette boîte celle qui te plaira. Je vais jusque chez M. le Maire.
Derrière moi, il y a la bibliothèque mystérieuse, contre laquelle mon frère s'est fendu le crâne en tombant, toute remplie des secrets de mon
oncle. En entrant, j'ai vu briller dans la serrure la clé qui m'ouvrirait, si j'osais, la porte de science.
Mon oncle est sorti. Mon cœur bat, ma gorge se serre. Au-dessus de ma tête, dans ma chambre, Baptistine marche pesamment; le lit roule. Me voici en tête à tête avec moi-même, avec mon désir d'action glorieuse qui n'a pas été deviné. J'ai envie de faire le signe de la croix pour conjurer le mauvais sort, de me jeter à genoux sur le carreau pour prier Dieu, mieux que je n'ai fait à la messe, de m'exaucer et de m'accorder son appui.
J'écris : « Chers parents, après un excellent voyage... »
Je n'ose pas me retourner. Je sens, je sais qu'il y a quelqu'un derrière mon dos — quelqu'un qui m'épie. Les gonds de la porte ont grincé. Ce presbytère est-il une maison hantée ou bien suis- je en train de devenir fou? Il faut pourtant, malgré ma terreur, que j'aie le courage de me retourner.
Je me lève si brusquement que ma chaise tombe et, par la porte entrebâillée, je vois l'ombre du couloir avaler le chat cendré qui, d'ordinaire, monte la garde à la cuisine, pelotonné en rond sous le manteau de la cheminée.
J'écrirai tout à l'heure, j'ai le temps. Ce qui importe, c'est le secret que mon oncle ne me livrera pas lui-même. Une force irrésistible me
pousse en avant. La clé sans difficulté tourne. Il y a six rangées de livres, et, au bas du meuble, quatre tiroirs. Du latin, du latin encore, rien que du latin. Du français à présent : Histoire du Languedoc de Dom Vayssette. Que choisir? où découvrir ce qui me servirait? Ah! quelle accablante amertume de se retrouver à tout moment, à ceux même où l'on aspire le plus haut, un simple enfant de treize ans dans toute son impuissance.
Mais non, je ne veux pas, je ne veux pas être cela, je me veux héros, je veux entreprendre et mener à bien cette chose grande et dangereuse, au risque de périr.
Dissimulé sous les vieilles reliures fauves, dont le cuir s'écaille, il y a — j'en suis sûr — je veux qu'il y ait ce que je cherche. Ma tête brûle. Baptistine a ouvert là-haut la porte de la chambre et son gros pas écrase l'escalier. Si elle entrait ici... Je reprends ma lettre : Je suis arrivé à Murcy-le-Viel où j'ai trouvé l'oncle, ainsi que Baptistine, en parfaite santé.
J'entends crier dans le jardin : « Piti, piti. piti... » Baptistine donne à manger aux volailles. Que peut-il y avoir dans les tiroirs? J'en ouvre un au hasard; il est rempli de liasses de papiers jaunis. Sur les carrés de carton glissés sous la ficelle de chaque liasse, je déchiffre : Héritage grandpère, Héritage papa, Succession Louise et Pierre.
Pierre, Louise, ce sont les parents de ma mère.
Sur une grande enveloppe gonflée, cette suscription :
Documents Séminaire et Ordination. Sur une autre : Achat vignes et maison. Un calepin couvert d'additions et de numéros. Tout le passé de mon grand-oncle et de la famille de ma mère est enfermé dans ce tiroir, mais ce n'est pas cela que je cherche.
J'ouvre le deuxième tiroir : il contient des boîtes de papier à lettres bourrées à craquer. Sur chaque boîte, une date ou un nom au crayon bleu. Dans le troisième tiroir, je découvre de gros cahiers cartonnés. Ce sont les cours de mon oncle au Grand Séminaire de Carcassonne. Cahier d'exégèse. Cahier de morale. Cahier de religion. Dans de grandes chemises de carton gris, soigneusement étiquetées, des modèles de sermons.
La porte de la rue claque; vite à ma lettre :
Je suis certain que je vais passer ici d'excellentes vacances et que je ne m'ennuierai pas une minute. Baptistine, qui vous envoie bien le bonl'iur, est aux petits soins pour moi. Elle m'a fait manger hier de la poule farcie et boire ce matin un chocolat délicieux.
Je vous écrirai plus longuement d'ici quelques jours pour vous narrer mes impressions.
L'heure du courrier approche. Je ferme cette lettre non sans vous embrasser bien fort comme je vous aime...
La porte s'ouvre en miaulant: mon oncle paraît sur le seuil :
— Comment? Tu n'as pas encore achevé ta lettre?
— J'ai un peu lambiné, mon oncle, mais je n'ai plus que l'adresse à écrire.
Pourvu qu'il ne remarque pas que la bibliothèque est entrebâillée. Avant de me rasseoir, j'ai simplement poussé les deux battants. Si je n'étais pas un lâche, j'essaierais de lui parler. Oui, pour la dernière fois, je vais essayer.
— Je me suis permis d'ouvrir la bibliothèque et...
— Et tu as été épouvanté de son contenu...
— C'est-à-dire, mon oncle...
Il rit d'un large rire qui plisse ses tempes, creuse ses pattes d'oie, cache ses yeux, épanouit toute sa face, mais sans faire aucun bruit.
— Ne te défends pas, c'est trop naturel. D'ailleurs, je t'avais prévenu.
Il ne saura rien aujourd'hui. Aujourd'hui, ni jamais. Je sors pour jeter ma lettre à la boîte et rentre aussitôt. Sous l'allée couverte du petit jardin aux arceaux tapissés de vigne vierge, mon grand-oncle va et vient, lisant son bréviaire.
Avec la hâte et la précision d'un cambrioleur, je me suis précipité sur la pointe des pieds dans le bureau: je suis allé tout droit au dernier tiroir de la bibliothèque que je n'avais pas encore fouillé. Mes doigts tremblent en fourrageant dans le tas de brochures et de manuscrits qui le remplissent. Serais-je au but? Voici une notice sur la Basilique de Saint-Paul d'Auzargues, par l'abbé
Nougaret; voici d'autres ouvrages de mon oncle, mais aucun des titres ne se rapporte au sujet qui m'intéresse». Les manuscrits sont des mémoires lus aux Jeux Floraux, à la Commission archéologique d'Auzargues ou à celle de Carcassonne.
Mon oncle, son bréviaire ouvert, continue ses allées et venues. Je fouille toujours et soudain je frémis. Sur un manuscrit, j'ai lu ces mots éblouissants : « Notes sur les Albigeois après le xnr2 siècle. »
Je ne tarderai pas une minute à dépouiller ces notes. J'ai refermé le tiroir, donné un tour de clé à la bibliothèque, et déjà je suis dans ma chambre, j'en ai poussé la targette et je commence à lire.
— Moussu Jean, Moussu Jean.
C'est la voix de Baptistine. Je crie:
— Voilà. Je descends'
Mais où cacher les brochures que j'ai dérobées? Sous le matelas? Dans le tiroir de la table de nuit? Dans le placard? Oui, le placard; je pourrai en emporter la clé. Merveille! le placard est plein de papiers. Sur un énorme tas. ceinturé d'une sangle, je lis : « Légendes sur les d'Auzargues. » Sur un autre : « Brouillons et projets. »
Ainsi, j'avais dormi sans le soupçonner auprès du trésor que je cherchais. Projets, quels peuvent être ces projets? Mais Baptistine appelait encore. Ah! être seul, être libre.
— Moussu le curé, bous attend au jardin...
Je saute les marches trois par trois. Sous l'allée
couverte. M. Longuère et ses deux fils causaient avec mon oncle. Je les avais déjà entrevus une ou deux fois au magasin, à Auzargues. Les deux fils faisaient leurs études au Caousou à Toulouse. Leur rase-pet bleu à boutons d'or leur donnait un air grotesque.
Ce que je souffris ce jour-là est indicible. Après les Longuère, ce fut M. Lachenaud. Après le déjeuner, une tournée de visites avec mon oncle jusqu'à la fin de l'après-midi; et autant de tasses de café que de visites. A la veillée, quelques intimes de la cure avaient été conviés et Ton but du grenache à ma santé, en admirant ma bonne mine. Je ne répondais aux questions que par monosyllabes. Il me semblait que mon oncle se moquait de moi. Il devait me juger stupide. Le vieux notaire qui avait été le condisciple de mon oncle au Petit Séminaire d'Auzargues me rebattait les oreilles avec les études de leur temps : « Les vers latins, ah! les vers latins! on ne fait plus aujourd'hui de vers latins... Et les pastiches, ah! les pastiches, ton grand-oncle était de première force làdessus... »
A dix heures seulement je reçus l'autorisation de me retirer. Je touchais au but. Plus rien ne s'interposait entre mon désir et moi. Mais j'ouvris si brusquement la porte de ma chambre que ma bougie s'éteignit et que je dus redescendre la rallumer.
Je me contraignis à modérer mes gestes ; je m'obligeai à compter jusqu'à soixante avant d'où-
vrir le placard. Enfin, les paquets poussiéreux extraits du placard, les sangles desserrées, les premiers feuillets empoignés d'une main qui tremblait, je ne fus plus que celui que je désirais être.
Le miracle ne se produisit que la quatrième nuit, mais si parfait, si total que j'en reste encore éperdu de gratitude. J'en savais plus que je n'avais rêvé en apprendre. Il ne restait plus qu'à agir. Par moment, l'orgueil me soulève; je souris et à ma reconnaissance envers mon oncle chez qui j'ai reçu cette grâce, se mêle un peu de moquerie sans irrévérence. Il ne se doute pas que je connais tout le grand drame, la grande passion de sa vie, et quand son regard bleu s'égare, je sais, moi, l'enfant de treize ans, vers quel rêve et quels souvenirs s'envole la pensée de ce vieillard.
Parfois je me demande s'il n'a pas souffert tout ce qu'il a souffert, s'il n'a pas gravi son terrible calvaire pour que je puisse, moi qui suis de sa race, accomplir la mission qu'il avait lui-même entrevue.
Et vous, Dom Irénée de l'abbaye de Froidefont. hérésiarque et martyr, qui êtes mort en exil au fond d'un monastère de Hongrie, que votre sou-
venir soit béni ï Mais il y a six mois, aurais-je pu imaginer que mon destin se préciserait si tôt et que tous les moyens de lui obéir me seraient offerts à la fois.
Tout est clair à présent. Je frémis en songeant que jai failli laisser de côté ce cahier sur la couverture grise duquel mon oncle avait écrit : « Copie des lettres de Dora Irénée (1874). » Je ne me lasse pas de relire ces lettres vieilles de quarante ans. animées de la même passion qui m'anime.
« Abbaye de Froidefont, 10 avril. — Ne pensezvous pas. mon cher frère, qu'il est temps encore de régénérer le catholicisme, en le christianisant à nouveau comme firent nos aïeux au xne siècle? Souvent je rêve à cet humble paysan du Périgord, armé de sa seule foi, qui implanta dans Orléans la doctrine albigeoise. Quelle admirable croisade pour nos trente ans!
« Reclus dans Froidefont. astreint à des rites dont l'âme semble évaporée, tant les serviteurs de Dieu les accomplissent sans ferveur véritable, je passe de longues heures dans la méditation, de longues heures aussi à fouiller les archives du couvent.
« Vous seul, je le sens, êtes à l'unisson de mon désir et de ma foi. A vous seul j'ai osé confier mes rêveries. Parfois dans ma cellule, lorsque l'heure des matines venue, je quitte ma couche pour descendre à la chapelle, l'effroi me saisit et
le long des corridors voûtés qu'éclaire de loin en loin une veilleuse, j'entends — je crois entendre
— des voix accusatrices qui me sifflent aux oreilles le mot d'épouvante : « Hérésiarque. » Et la flamme des veilleuses dans l'ombre s'élargit et rougeoie comme la flamme des bûchers où brûlaient nos pères albigeois. Hérésiarque... Mon ami, mon frère en Jésus, mon aîné en espérance et en savoir, confirmez-moi dans le chemin où je me suis engagé, soutenez ma faiblesse et ma crainte.
« Je me rappelle avec joie notre dernière entrevue, cette promenade autour du vieux cimetière, parmi les dalles effacées. J'admirais votre calme, votre certitude et votre maîtrise. J'entends encore votre voix et vos préceptes. Oui, seul un Dieu mauvais a précipité notre âme dans cette vallée de larmes et l'a emprisonnée dans un corps pétri de fange. Car comment imaginer que le Dieu bon et Jésus, son émanation, aient pu vouloir le mal et toutes les hontes corporelles, et comment n'être pas assuré qu'un jour toutes les âmes célestes seront à nouveau assemblées autour du Père? Et même s'il n'y avait là que symbole, comme des impies pourraient le soutenir, que nous importerait? Ne sentons-nous pas au fond de nous-mêmes cette double nature, cette essence double qui tour à tour nous prostré dans l'animalité et fait de nous de purs esprits? Il n'est pas jusqu'à la croyance cathare en la transmigration des âmes
— qu'on retrouve dans les cosmologies hindoues
aussi bien que dans la cosmologie grecque — qui ne me paraisse avoir grand sens et ne me procure réconfort et consolation. Ce mélange de chair et d'âme que nous sommes pourrait-il d'un coup s'évader de sa gangue de chair et atteindre le pur domaine de l'esprit? Ah! que je comprends mieux la longue patience et l'inlassable espérance de nos pères. Nul d'entre les hommes, proclamaient-ils, ne sera damné, mais chacun selon ses mérites, gravira avec plus ou moins de lenteur l'échelle qui mène au septième ciel...
« C'est là. n'en doutons pas, la vraie doctrine. Je la retrouvais hier dans Yltinerarturn mentis ad Deum de saint Bonaventure, car c'est celle de tous les Franciscains fidèles aux commandements du fondateur de l'ordre. Je retrouvais chez le docteur séraphique l'image de l'échelle, de la lente ascension de l'amour sensuel à l'amour spirituel, puis à l'amour divin, au delà du ciel cristallin, dans des sphères ineffables de musiques et de parfums. Par leur amour des êtres, ces Franciscains se rapprochent souvent de nos Cathares, mais la rigueur logique et la solidité métaphysique leur fait par trop défaut... »
Une autre lettre de Dom Irénée annonçait une grande découverte :
« Vous vous rappelez, mon frère bien-aimé, le souhait que formule dans son Histoire de la Doctrine et de la Secte des Cathares le calviniste
Schmidt : « Ce qu'il y aurait de plus désirable, « dit-il, ce serait de retrouver quelque écrit de la « secte elle-même; peut-être que dans le Languece doc ou en Lombardie on en découvrirait encore. »
Ce miracle vient de se produire en ma faveur. J'ai trouvé parmi de vieux rouleaux de parchemins qui, en 1793, lors de la dispersion des Bénédictins de Froidefont, avaient été enterrés dans des caisses en cyprès et n'avaient pas été déballés et vérifiés depuis 1805, date de la réoccupation du monastère, un traité de la Vie parfaite, écrit en onciales du xme siècle.
« Ce traité a été rédigé par un Parfait, réfugié dans une caverne du Cabardès, non loin de la Galaube, entre 1211 et 1218, car il y est parlé de l'échec de Raymond de Toulouse devant Castelnaudary et de la bataille de Muret comme d'événements passés et, d'autre part, il y est question de persécutions qu'exerce encore sur le Carcassais Simon de Montfort, qui fut tué le 25 juin 1218. Le manuscrit que j'ai sous les yeux et dont je vous transcrirai la teneur dès que j'en aurai le loisir, est une copie qui a dû être faite vers le milieu du siècle par un père de Froidefont, secrètement dévoué à l'hérésie cathare.
« Minutieusement, le Parfait écrit comment hommes et femmes doivent aspirer à l'état de Parfaits et de Parfaites et par quelles vertueuses pratiques, quelles observances et quelle applica-
tion morale ils y pourront parvenir. Il s'adresse à tous les Albigeois cachés dans les grottes et les forêts environnantes pour se soustraire à la vengeance de Rome, et il les interpelle toujours sous le nom de Bons-Hommes : « 0 congrégation de « Bons-Hommes, s'écrie-t-il. vous. Domergue. Rai- « naut et Bernard, tout en tissant et vous, fem- « mes, tout en filant dans la grotte ou dans le « bois, écoutez la véritable parole de Christ et « comment on retourne au ciel. »
« Il y a tout un sermon consacré à Y endura et qui m'a bouleversé : « A présent que nous voici « parfaits, hommes prêchant par les grand'routes « et les bourgs et vous, devenues parfaites, fem- « mes closes dans vos hospices miséricordieux, <( qu'attendez-vous encore? Lentrée du Paradis « doit être achetée par l'homme au prix de sa « chair et de son sang. N'avez-vous donc point de « hâte à retrouver le Dieu de la bonté, le Dieu « parfait, le Dieu rédempteur ? Attendrez-vous « votre mort naturelle ou choisirez-vous de subir « Y endura? Et comment la subirez-vous ? Refuse- « rez-vous, endurants, de manger? Boirez-vous le « poison? Vous frapperez-vous d'un poignard? A « quoi bon désormais, ayant accompli sur la terre (( toutes les purifications qui étaient en votre pou- « voir, rester attachés à l'enveloppe maléfique qui « entoure et salit votre âme céleste? Envolez-vous « vers le Seigneur. Et votre exemple sera entre « tous un exemple de confiance envers le Dieu de « bonté et il témoignera dans les siècles des siè-
« cles. Rappelez-vous vos cent quarante frères du « château de Minerve qui, pris par Simon, ont « préféré Y endura au parjure, et beaucoup cepen- « dant n'étaient point encore reconnus parfaits. » « Il y a aussi une grande controverse avec un rabbin de l'Université de Narbonne, où le juif s'avoue vaincu et se convertit. »
En lisant ces lignes, j'ai pensé à Jacques Bruno. Je saurai le convertir à mes projets. Il est de toute la bande le plus ardent et le plus fidèle. Mais la lettre entre toutes que j'ai apprise par cœur et à laquelle tout mon espoir est suspendu, la voici :
« Frère bien-aimé en Jésus-Christ, une joie ineffable m'inonde et je pense que toutes vos craintes et tous vos scrupules vont être dissipés. Partons, partons ensemble, chargés de la gourde et des pétoncles de l'apôtre errant. Je vous apporte de l'or, l'or peut être nécessaire en ce siècle vil. à toute entreprise humaine et qui m'est envoyé par Dieu. Un parchemin de la caisse en cyprès, par un nouveau miracle, m'a révélé l'existence d'un trésor de la secte et l'emplacement où il est enfoui.
« C'est vous qui. un jour, m'avez donné copie du folio 241 des Archives de l'Inquisition de Carcassonne, relatif à la prise du château de Montségur en 1244. « Voyez, me disiez-vous. comme ce « dernier grand épisode de la persécution contre « les Albigeois témoigne de la même ferveur chez
« nos frères qu'au début du siècle. » Vous vous le rappelez, il y est dit comment quatre Parfaits sortirent du château assiégé pour sauver le trésor de la secte. Àmiel Aycart, Poitevin, Hugues et un quatrième Parfait dont le nom était inconnu se laissèrent glisser à l'aide de cordes, le long des rochers; après être restés cachés quelque temps dans un ravin profond, ils atteignirent le château de So. Tous les autres Bons-Hommes, parmi lesquels le châtelain Raymond de Perelli. Aymerillot de Montréal, fils de l'Aymeric qui fut pendu à Lavaur en 1211, Guy de Fontiers, Roger de Cuxac, ainsi que les Parfaites qui avaient soutenu le siège avec eux, la belle Philippa, Denise de Cuc, Esclarmonde d'Avellanet s'offrirent en holocauste et périrent sur le bûcher, en confirmant leur foi. « Ma découverte, c'est un récit complet de l'évasion des quatre Parfaits, le nom du quatrième et l'indication du lieu où fut déposé le trésor et où il se trouve peut-être encore. Le quatrième Parfait n'était autre que Raymond d'Auzargues, le vieux Raymond le Bossu, rentré de Florence où il avait longtemps vécu en exil, et ce fut lui seul qui. du château de So, emporta le trésor pour le mettre en sûreté. Il se rendit au monastère de Froidefont. dont l'abbé appartenait secrètement au parti des Bons-Hommes et d'accord ils enfouirent le trésor au fond du souterrain qui conduit du monastère au trou de Malicorne, refuge et cimetière des premiers Chrétiens, dans un autel édifié par eux à mi-chemin de Froidefont et de Mali-
corne, délibérant de réserver cet or pour la résurrection prochaine de la secte.
« Une annotation marginale de la fin du xive siècle indique que le trésor est toujours à sa place, mais que, sous peine d'excommunication, il est interdit de toucher à cet or hérétique et de prononcer le nom de l'abbé qui se fit complice de l'hérésie.
« Ne souriez pas, vous le moins crédule des croyants, ne me taxez pas de folie romanesque. Pourquoi Je trésor ne serait-il pas toujours à sa place? »
Puis ce bref billet où le drame éclate :
u Frère bien-aimé. en hâte et en cachette ce simple petit mot. Je suis mis en accusation comme hérétique et passe en jugement demain. Ce qui m'afflige au delà de toute expression, c'est que vous risquez d'être compromis, à cause de notre correspondance fréquente. Brûlez mes lettres et défendez-vous. Moi, je voudrais subir le martyre, monter au bûcher. »
Et enfin cette dernière lettre datée du monastère de Frùdelap, en Hongrie :
« Frère adoré, entre tous élu, priez pour moi qui vais mourir iï endura, comme nos Parfaits de jadis. J'ai trouvé le moyen, grâce à la complicité d'un novice qui m'aime, de vous expédier cette dernière lettre. N'y répondez pas. Je serai déjà
transmigré, ou, Dieu le veuille, au Paradis céleste, quand mon au-revoir arrivera.
« Vous m'aviez répondu : « Peut-être », et ce mot suffisait à m'exalter. A la chapelle, au réfectoire, plusieurs fois je fus distrait, et un matin l'Abbé me demanda l'explication de la joie qui transparaissait sans cesse sur mon visage. Il me regardait d'un air sourcilleux et méfiant qui me glaça. J'avais depuis un mois demandé l'autorisation de copier et de publier le Traité du Parfait du Cabardès.
« Dom Cyrille m'annonça en me fixant avec sévérité que cette autorisation me serait accordée, mais à une condition : c'est que je ferais suivre le texte d'une réfutation orthodoxe des hérésies qu'il contenait. Et sans attendre ma réponse, sans même me donner sa bénédiction, il me tourna les épaules et sortit de la bibliothèque, où cet entretien avait eu lieu.
<( J'étais consterné, les larmes me montaient aux yeux et je devais les contenir. Je sentais peser impitoyablement sur moi le regard creux et brûlant de Dom Pedro, notre bibliothécaire espagnol, en qui l'âme des inquisiteurs dominicains, ses compatriotes, l'âme inexorable des Arnauld et des Jean Ferrier semble transmigrée.
(( A quoi me résoudre? Toute ma foi se révoltait contre le parjure qu'on réclamait de moi. à l'instigation de Dom Pedro, je le sentais bien, car lui seul avait pu se rendre compte des lectures auxquelles je me livrais, de l'émotion qu'elles
suscitaient en moi. et dont, sans défiance, je n'avais pas su voiler le rayonnement heureux sur mon visage.
A dater de ce jour, je fus traqué, épié. Chacun de mes regards, chacun de mes gestes et, pendant les offices, chacune de mes attitudes étaient enregistrés, rapportés, commentés, du Prieur au dernier des frères lais. Toute la haine contre l'hérésiarque s'était réveillée, aussi aveugle, aussi féroce, aussi perfide qu'aux temps d'Innocent III. Dans tout le monastère, on ne s'occupait plus d'autre chose; après les devoirs rituels, chacun ne songeait plus qu'à l'œuvre pie de me découvrir et de me confondre, de me forcer à l'aveu et d'obtenir ma rétractation solennelle ou contre moi un châtiment exemplaire.
« Je renonçai à mes lectures, à mes recherches d'archives. N'en savais-je déjà pas assez? Dom Cyrille me manda dans sa cellule, et. d'un ton patelin, se plaignit que je ne lui eusse pas encore soumis ma réfutation du Parfait du Cabardès. D'abord décontenancé, je répondis d'une voix entrecoupée que je me sentais un peu souffrant depuis quelques semaines et que je n'étais capable pour l'heure d'aucun travail suivi. À quoi il me répondit qu'en effet je semblais avaler avec peine ma salive, et sur cette phrase énigmatique dont je démêlais l'atroce ironie, il me congédia.
« Les mailles du filet se resserraient. Mais le coup décisif me fut porté par Dom Pedro, au petit cornent qui eut lieu le surlendemain de cette en-
trevue avec l'Abbé. L'Espagnol se tournant vers moi. au milieu du silence, s'exprima ainsi : « Dom « Irénée. qui est si profondément versé dans la « connaissance des hérésies manichéennes, et en « particulier de l'hérésie cathare, que d'autres « appellent encore albigeoise ou patarine. pource rait-il nous dire s'il est exact que les Doctri- « naires de cette secte professaient que tout « homme et toute femme, une fois élevés au rang « de Parfait ou de Parfaite, acquéraient le droit, « n'étant plus considérés comme esclave de leur « corps, de commettre les pires folies orgiasti- « ques et jusqu'à l'onanisme et à la sodomie? »
« En énonçant cette demande calomnieuse, reprise des vieux interrogatoires de l'Inquisition dominicaine, la bouche de Dom Pedro grimaçait un horrible sourire. Comme lorsque le prédicateur, ayant annoncé un développement nouveau, suspend une minute son sermon, il y eut dans l'assemblée des toux, des soupirs, des sandales de bois frottées sur les dalles. Dom Cyrille se moucha. J'eusse voulu que ce remue-ménage s'éternisât. Mais déjà un silence complet régnait à nouveau. Mes yeux ne pouvaient se détacher de la main gantée de violet de Dom Cyrille, baguée dune améthyste géante et qui tenait droite la crosse dorée.
« Mon sang bourdonnait à mes oreilles et je comptais à ma carotide les pulsations brutales de mon cœur. Votre figure, votre sourire si sage, si résigné, soudain m'apparurent et, comme en un
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rêve, je me remémorai votre recommandation essentielle : « Ce qui avant tout importe aujour- « d'hui, c'est de ne pas briser l'unité de l'Eglise. « quels que puissent être ses torts et ses erreurs. »
« Je me levai et prononçai d'une voix défaillante : « Il ne semble pas que cette thèse ait été « vraiment soutenue par les Cathares. On n'en <( trouve mention que dans les ouvrages écrits « contre leur secte et dans les interrogatoires du « tribunal de l'Inquisition, Quant à moi. je n'en « ai pas décelé la moindre trace dans le Traité « du Parfait du Cabardès, que j'ai récemment « étudié et qui est jusqu'ici le seul ouvrage au- « thentique dû à un Albigeois. Au surplus... Je « vous affirme, mon frère, que j'avais l'intention « bien ferme de respecter votre conseil, et que la « phrase qui devait suivre était celle-ci : « Au « surplus, si pareille doctrine a été professée par « quelques Cathares, elle est condamnable sans « appel. »
« Mais le spectacle de tous ces yeux braqués sur moi. de tous ces cous hostilement tendus dans ma direction, fit chavirer mon propos de prudence et je m'écriai : « Au surplus, cette accusation est « contraire à tout ce qu'on sait de l'austérité et de « la pureté de cœur des Cathares et en particulier « des Parfaits. »
« Les cous se redressèrent comme si une ficelle les eût tirés en arrière, et tous les yeux se détournèrent de moi, se fixèrent sur Dom Cyrille. Mais l'Abbé ne sourcilla point ; soulevant légèrement sa
crosse, il fit signe à Dora Pedro de poursuivre l'interrogatoire. Je me sentis perdu. « Expliquez- « vous, dit l'Espagnol, sur ces derniers mots : « l'austérité et la pureté de cœur des Cathares. » Il fit rouler ces dernières syllabes, comme un éclat de rire sardonique.
« De nouveau, chacun dardait son regard sur moi. et j'étais pareil au sanglier blessé, mais redoutable encore, lorsque la meute l'entoure, à la minute où tous les chiens vont bondir sur lui et où le plus hardi ne l'ose pas encore.
« J'étais assis: je me relevai, mais gardai le silence. Combien s'écoula-t-il de minutes ou seulement de secondes après ce muet aveu? Je l'ignorerai toujours. Dom Cyrille se dressa soudain et récita le Confit eor, puis les actions de grâce qui terminent les couvents. Je quittai ma place comme un automate, en même temps que les autres pères pour regagner ma cellule. A peine y étais-je arrivé que le vieux Dom Guillaume et Dom Prudentien y pénétrèrent à leur tour, sans prononcer une seule parole. A partir de ce moment, aucun des deux ne me quitta plus de la journée; et la nuit Dom Guillaume partageait ma cellule. Le sommeil m'était presque impossible, mais la vieillesse valait aussi à mon gardien de perpétuelles insomnies. C'est à grand'peine que je pus vous écrire et expédier le petit billet que vous reçûtes alors; du moins, je l'espère.
« Cette surveillance continuelle m'inspirait les rages les plus folles, les projets les plus insen-
ses... M'évader, cela devint mon idée fixe. Il était inutile d'espérer franchir la porte du couvent par surprise (tout le monde était sur ses gardes) ou d'obtenir la complicité du frère portier. Sauter le mur du parc, il n'y fallait pas songer davantage. tant à cause de leur hauteur que de la vigilance du chien du frère jardinier. Il n'y avait qu'une issue possible, le souterrain inexplorable qui relie Froidefont à Malicorne.
« J'avais choisi l'heure qui précède les matines comme étant la plus propice : les pères qui ont veillé tard en oraison sont déjà couchés et sommeillent, et ceux que l'habitude éveille un peu avant la sonnerie des cloches sont encore endormis.
« Je profitai d'un moment où Dom Guillaume s'était assoupi et je me glissai dans le couloir, nupieds, mes sandales à la main, guidé par la faible clarté des veilleuses. La porte de la cellule de Dom Pedro était entr'ouverte ; mais il me parut entendre un léger ronflement qui me rassura. Je passai par la chapelle où je fis provision de cierges destinés à éclairer ma route souterraine et où j'adressai une prière au Dieu de Bonté pour attirer sa bénédiction sur mon entreprise et à travers le cloître j'atteignis la petite porte qui conduit aux caves, où se trouve le débouché du souterrain.
« Mon cierge allumé et parvenu au fond de la cave, j'hésitai un instant à pénétrer dans l'étroite
ouverture qui allait peut-être me conduire à la liberté. Soudain, en me retournant, j'aperçus une lumière qui bougeait au fond de l'escalier. Une terreur, contre laquelle restait impuissante ma raison, faisait claquer mes dents et se dérober mes genoux. Je me crus d'abord le jouet d'une hallucination. Mais non, Dom Pedro, l'instrument de ma perte, était devant moi.
« A sa vue, je ne sais quelle fureur m'envahit et sans dire un mot je me jetai sur lui et cherchai à le terrasser. Sa lumière et mon cierge s'éteignirent à la fois. Il se débattait avec une déconcertante agilité; mais j'étais plus jeune et mieux musclé que lui, je le sentis soudain s'abandonner. Qu'allais-je faire? Ma main s'abattit sur son cou, et peut-être dans les ténèbres où nous luttions à tâtons, l'eussé-je étranglé. Mais, à ce moment, la sonnerie des matines se fit entendre. D'un brusque sursaut. l'Espagnol se libéra de ma prise, s'écarta de moi d'un bond et commença à hurler à l'aide. Mais le bruit de cloches couvrait sa voix. Je cherchais à le rejoindre, l'obscurité l'interdisait. Les cloches se turent et le frère sonneur, en traversant le cloître, dut entendre les cris, car il se mit à crier à son tour pour donner l'alarme.
« J'étais perdu. Je renonçai à poursuivre mon ennemi et demeurai immobile dans l'accablement et la stupeur. Bientôt le haut de l'escalier s'éclaira de flambeaux et de lampes. Dom Pedro, sans se hâter, remonta les degrés et dit d'une voix calme :
« Dom Irénée est ià. Il cherchait à s'enfuir. Il a « voulu m'assassiner. » A mon tour, j'apparus; l'air de la nuit me glaça; je me dirigeai vers la chapelle, au milieu de l'horreur et de la réprobation, mais sur le seuil, Dom Cyrille m'en barra l'entrée de sa crosse. Je reculai, et, prenant ma course, je regagnai ma cellule et m'abattis sur ma couchette en sanglotant.
« Dans l'après-midi du jour qui suivit, je fus prévenu par Dom Guillaume d'avoir à faire mon bagage. Une voiture fermée me conduisit à Gruissan, où l'on m'embarqua de nuit sur un petit voilier. Ni le capitaine, ni le reste de l'équipage ne m'adressèrent la parole et ne répondirent à mes questions. Peut-être ignoraient-ils le français. Ils usaient entre eux d'une langue inconnue. J'ai su depuis qu'ils étaient Cypriotes et parlaient romaïque. Après dix jours de navigation, le brigantin jeta l'ancre sur une anse rocheuse et ensoleillée, où j'attendis vingt-quatre heures, sans pouvoir descendre à terre. D'ailleurs, qu'y eussè-je fait, sans argent, sans moyens pour m'exprimer. Je m'abandonnai à ma destinée. Dieu s'était refusé à faire de moi l'instrument de la rédemption de la foi chrétienne. Je n'avais qu'à me soumettre à sa volonté. Et. de nouveau, je pensai à ce que vous m'aviez dit : « Ce qui avant tout importe <( aujourd'hui, c'est de ne pas briser l'unité de « l'Eglise. »
« Deux Bénédictins hongrois, dont l'un parlait fort bien le français, vinrent me chercher et me
firent voir Tordre qui m'assignait le monastère de Frudelap comme résidence provisoire.
« Voilà désormais quinze jours que je macère dans la solitude spirituelle la plus complète, visité chaque nuit de célestes visions. L'heure est venue. Je ne provoquerai, je n'essaierai de provoquer aucun scandale. Mais délié de toute attache terrestre ou corporelle, je veux, fidèle à la vérité de ma foi. rendre mon âme à Dieu, pour ne plus risquer de perdre en cette vie le Saint-Esprit qui présentement m'habite et pour donner à Dieu la faculté de m'utiliser de nouveau à ses fins.
« Mon frère, sans doute, le moment n'est-il pas encore venu où notre cause doit vaincre l'erreur. C'est à Dieu qu'il appartient de le choisir. D'autres connaîtront la joie suprême de l'action et du triomphe. Moi. je vais subir Y endura à l'exemple de nos pères, pour témoigner de la vraie foi. Vous, mon ami. mon frère hien-aimé. votre devoir est tout tracé : préparer la route à ceux qui doivent venir... A d'autres de restaurer l'évangile des Parfaits.
« Au revoir, vous que j'ai tant chéri, qui, seul entre tous, n'avez pas raillé la flamme mystique qui me brûlait, vous qui seul m'avez compris et aimé, au revoir dans la patrie céleste. J'ai vaincu le regret qui longtemps m'a rattaché à la douceur terrestre et qui était celui de ne pas reposer en terre occitane. Je l'ai vaincu; je vais mourir heureux. Priez pour moi. »
Je n'ai jamais pu relire sans larmes cette dernière lettre. Quarante ans ont passé depuis que Dom Irénée l'écrivit. Dom Cyrille. Dom Pedro sont morts comme lui sans doute. Froidefont est désert; les Pères sont passés en Espagne. Mon oncle et moi sommes les seuls maîtres du secret. Mais lui s'est contraint à l'oublier, et j'ai bien compris qu'il était inutile d'essayer de le faire revenir sur sa décision. A-t-il souffert? Ses yeux parfois sont trop tristes pour qu'il n'ait pas souffert. Si je réussissais pourtant dans mon entreprise ? Si Dieu m'avait prédestiné? Mais réussirai-je? Mais suis-je vraiment prédestiné?