INTRODUCTION
Le but de Tessai qu'on va lire est de reconstruire d'abord d'après les textes, et d'apprécier ensuite la doctrine d'Anstote sur le premier nioteur et sur la nature.
La première et la plus grande difficulté de cette étude consistait à ne céder que dans une juste mesure à l'admiration qu'excite toujours la lecture du XlV livre de la Métaphysique. Là, en effet, le dieu d'Âristole apparaît comme une cause véritable, comme un moteur immuable qui est à la fois le bien, l'ordre et le but du monde , et auquel, tout émus d'amour pour son absolue beauté, sont suspendus le ciel et toute la nature. N'est-ce pas là parler divinement de Dieu ? N'est-ce point la Providence elle-même et le père de l'univers qu^annoncent de si religieuses expressions et que célèbre un si magnifique langage?
Non, telle n'est pas la pensée d'Aristote, et il n'est nullement téméraire d'affirmer qu'il ne l'eût point avouée. Il a pu se méprendre sur le sens de certains mots et, en dépit de son système tout entier, s'imaginer que son Dieu était réellement une cause, une substance et un être vivant. Mais c'est à son escient qu'il a refusé au moteur immobile la connaissance de tout ce qui n'est pas lui ; c'est dans le dessein étrange, mais déclaré, de le rendre plus grand, qu'il a ôté à Dieu la providence.
Comment mettre en pleine lumière ce point si délicat et si controversé? Comment éviter l'écueil des interprétations précipitées et arbitraires, et réduire à sajuste valeur la Théodicée d'Aristote? Il n'en était qu'un moyen : c'était de chercher à travers tous les détours du système immense dont
la Métaphysique n'est que la conclusion, quelle est la part qui revient à la nature et quelle est celle qui revient au premier moteur dans la production de chacune des formes de l'être et de la vie.
Or, d'après Âriàtote, toutes les formes de la vie et de l'être se ramènent à deux : le mouvement et la pensée. Le mouvement est de quatre espèces. Il y a : i° le mouvement j de génération qui a lieu dans la catégorie de l'essence; 2^ le
mouvement d'altération qui a lieu dans la catégorie de la qualité ; 3^ le mouvement d'accroissement et de décroissement qui a lieu dans la catégorie de la quantité; 4^ le mouvement de translation qui a lieu dans la catégorie de l'espace. De plus, quand il y a mouvement, ce qui se meut c'est ou un élément, ou un corps inanimé, ou une plante, ou un animal, ou un astre, ou le monde tout entier. Ainsi quiconque se propose de déterminer au juste le rôle de la nature dans le système d'Aristote, doit rechercher en quoi la nature est le principe de la génération, de l'altération, de l'accroissement et de la translation dans chacune des espèces d'êtres qu'embrasse l'univers. Delà une analyse laborieuse, très-détaillée , et qui paraîtra un peu longue, mais qui nous était imposée par le plan qu'Aristote a suivi, et sans laquelle^ d'ailleurs, notre critique eût manqué de base.
Outre le mouvement, il y a dans l'univers d'Aristote l'immobile pensée qui est la forme parfaite de l'être. En quoi la nature participe-t-ellé à la production de la pensée? La pensée est-elle l'œuvre de Dieu, est-elle Dieu lui-même? Quand l'homme pense, est-ce l'homme qui pense, ou Dieu qui pense en lui ? Penserait-il sans le secours de la nature, et est-ce Dieu qui l'a organisé physiquement en vue de la pensée? Autre question très-complexe, qu'il entrait dans le dessein de cet ouvrage de résoudre, et à laquelle un chapitre a été consacré.
Le rôle de la nature une fois décrit, et sa part faite tant
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clans la production du mouvement que dans Texercice de la pensée , il restait, avant de passer à la critique, à déterminer avec précision l'action du premier moteur sur lemonde, et les caractères de son essence divine; et, si un chapitre y a suffi, c'est que, comme on va le voir, tandis que l'action de la nature est multiple et variée, celle du premier moteur est simple , uniforme et restreinte à l'excès.
Ce^ui précède justifiera, nous l'espérons, la disproportion qui ^imbie exister, dans le présent essai, entre l'exposition de la doctrine d'Aristote sur la nature et celle de sa Théodicée. Au reste, afin de rétablir en quelque sorte l'équilibre et de mettre en abrégé sous les yeux du lecteur les deux importants objets qui étaient à comparer, toute la théorie de la nature a été résumée dans le premier chapitre de la deuxième partie.
Quand on s'est engagé aussi avant que nous l'avons fait dans l'examen du monde d'Aristote, et qu'on l'a fouillé jusque dans ses plus secrets replis sans y découvrir la moindre trace de la Providence divine, on est bien forcé de dire que cette Providence n'y est pas. Il faut alors s'arrêter, quoi qu'il en coûte, à cette pénible conviction, que la force divine a été divisée et répartie de telle sorte, par Aristote, que, dans sa doctrine, Dieu qui est l'intelligence absolue, mais -^
dont la vie consiste uniquement à se penser lui-même, ne t^^* peut rien, ne meut rien, ne fait rien ; tandis que la nature, tout aveugle qu'elle est et sujette à l'erreur, meut, produit, ]fr * organise et administre tout dans l'univers. ^
On a tenté ici de mettre hors de doute cette erreur c^ pitale d'Aristote, qui a fait déchoir la Théodicée des hauteurs où l'avait portée Platon, et qui Ta inclinée au naturalisme en attendant qu'elle y fût précipitée par les stoïciens. On a cherché dans l'emploi excessif tantôt de la méthode du naturaliste, tantôt de la méthode rationnelle ou métaphysique, la cause de cette erreur. Puis, de peur de paraître avoir trop exigé d'un philosophe païen, on a comparé
le dieu d'Aristote avec celui de Platon, qui lui est de beaucoup supérieur. Enfin, on s'est efforcé de ne méconnaître pas, et de mettre en relief, les grands côtés d'une Théodicée qui, malgré ses imperfections, n'a pourtant de rivale dans l'antiquité que celle de Platon.
Les textes ont été cités, pour la Métaphysique, d'après l'édition spéciale de Brandis, et pour tous les autres ouvrages d'Aristote d'après l'édition générale de Bekker.