CHAPITRE I
Du mouvement en général, de ses espèces et de ses principales causes.
Il y a dans le inonde trois espèces de substances : la substance sensible périssable, la substance sensible éternelle, et la substance immobile (i).
Le caractère essentiel de la substance sensible, c'est qu'elle est sujette au changement. Or tout changement a lieu ^t des opposés ou des intermédiaires, non pas entre toute esp d'opposés, car le son et le blanc sont aussi des opposés, maif entre des contraires. Il est donc nécessaire qu'il y ait un principe permanent qui, dans l'objet qui change, subisse le changement du contraire en son contraire, car ce ne sont pas les contraires qiii changent (2). Ainsi, dans tout changement, il y a d'abord un premier principe, un contraire, une forme, l'essence que revêt la substance qui change. En second lieu,
(i) Métaph., XII, r. — (2) Métaph., XD, a; Phys., O, i.
il y a la matière qui prend la forme nouvelle en perdant une forme ancienne. La troisième cause est le principe moteur qui fait passer la matière d'un contraire à l'autre. La quatrième cause répond à la précédente : c'est la cause finale, le bien ; car la fin, le but de tout changement, c'est le bien (i).
Dans la production, on le voit, ce qui devient, ce n'est pas la matière; elle préexiste (2). Si vous supposez que cet élément n'existe pas, il y aura génération d'une manière absolue, et quelque chose naîtra de ce qui n'est absolument pas; or c'est là une absurdité (3). La forme, d'autre part, ne devient pas plus que la matière (4). Elle aussi, elle préexiste au changement. En effet, lorsque la sphère d'airain est produite, si l'on admet qu'il y a production de la sphère et non de la sphère d'airain, la qualité existera isolément, et cela ne se peut (5). Ce qui naît, ce n'est pas la qualité, c'est le bois, l'homme, l'animal, ayant telle qualité : en un mot, c'est une substance (6), et la substance, c'est la réunion de la matière et de la forme (7).
La réunion de la matière et de la forme s'opère par le mouvement (8).
Qu'est-ce que le mouvement? Ce n'est pas une, abstraction existant en dehors des choses (9), c'est toujours un change-' ment qui s'opère dans l'être, et par conséquent dans l'une des catégories de l'être. S'il y a mouvement, c'est qu'un être se t; et si l'être se meut, c'est ou bien dans la catégorie de essence, par exemple, quand la matière quitte une forme et
În revêt une autre qui est la privation de la première; ou bien lans la catégorie de la qualité, par exemple, quand l'être, de blanc qu'il était, devient noir ; ou bien dans la catégorie de la quantité, par exemple, quand l'être d'incomplet qu'il était devient complet; ou bien, enfin, dans la catégorie du lieu, par
{ij Mélaph., 1,3. — (a) Ibid., XII, 3. — (3) Génér. et corrupt. , I, 3. — (4) Mélaph., Vn , 9 ; XII , 3. — (5) Ibid., VII, 8. — (6) Ibid., ibid., 9. — (7) Ibid., ibid., 6. — (8)Ibid„ 1,3; XI, II.
(9) Phys., III, I. : OOx s^ti Se xivTiaiç Tcopà Ta icpà^itaxa. — Métaph., XI, 11.
texetiiple, quand l'être léger va de bas en haut (i). Dans chacun de ces exemples, Tun des deux termes est le contraire de l'autre. Tout mouvement, en efFet, est le passage d'un contraire à un contraire (2). Le sujet dans lequel s'accomplit le changement, persiste ; c'est lui qui, d'un contraire, devient l'au** tre (3). Mais s'il devient l'un des deux contraires en acte, c'est qu'il était déjà ce contraire en puissance. £t ainsi, tout mouvement a lieu de la puissance à l'acte (4).
Mais le mouvement ne doit être confondu ni avec la puis* sance ni avec l'acte. Parmi les êtres, les uns sont purement en acte, les autres purement en puissance, d'autres à la fois en puissance et en acte. Ces derniers sont les êtres en mouve*» ment (5). L'être en mouvement n'est déjà plus une pure possibilité, mais il n'est pas encore une réalité achevée. La construction est un mouvement qui fait passer la maison de la puissance à l'acte. Tant que dure la construction, une partie de la maison est déjà réalisée et par conséquent en acte ;' l'autre partie n'est pas encore réalisée et en acte; mais elle le sera, elle peut l'être, elle est donc encore seulement possible. Ainsi la maison en construction est à la fois actuelle et possible; son actualité est donc l'actualité d'une chose possible. Mais elle n'est pas encore en acte, puisqu'elle n'est pas achevée et qu'il reste encore en elle de la possibilité (6). Donc le mou* vement n'est ni la puissance ni l'acte du mobile ; il tend de la puissance à l'acte. Ainsi le mouvement est la chose possible en train, en chemin de devenir réelle ou actuelle. C'est l'acheminement du possible vers la réalité (7). On peut donc définir le mouvement : l'actualité du possible^ en tant qu'il est encore possible (8 j. C'est un acte incomplet. Quand il cessera d'être incomplet, il sera l'acte lui-même, mais il ne sera plus le mouvement. L'acte est la fin, l'achèvement, le repos (9).
Tel est le mouvement en général. Or, y a-t-il plusieurs es-
(x) Mélaph., XI, 9; Phys., III, 1. — (a) Métaph., XJ, 10, 6 ; XII, a. — (3) Ibid., IV,8;XU, à.— (4)Ibid., XII, a. — (5) Ibid., XI, 9. — W Ibid., XI,9;Phys.,in,u — (7) Métaph., IX, 6. - - (8) Ibid., XI, 9. — (9) Ibid,, IX, 6.
pèces de mouvement^ et s'il y en a plusieurs, comment diffèrent-elles? Sont-ce les oppositions de l'être et du non-étre qui déterminent les diverses espèces de mouvement? A ce point de vue, le mouvement ne pourrait être envisagé que des quatre façons suivantes : ou bien le mouvement a lieu de l'être à l'être; ou bien du non-être au non-être; ou bien du non-être à l'être ; ou bien de l'être au non-être. Le mouvement du nonêtre au non-être n'en est pas un, car les deux termes ici ne sont pas le contraire l'un de l'autre, et ne sont rien. Le mouvement du non-être à l'être n'est pas non plus un mouvement : ce qui n'est pas ne passera jamais d'un état à un autre, et c'est pourquoi il n'y a pas de génération absolue. Le mouvement de l'être au non-être ne se comprend pas davantage : le non-être, qui n'est rien, qui n'occupe aucun lieu, ne saurait être le terme du mouvement, qui doit toujours s'opérer d'un point à un autre de l'espace ; aussi n'y a-t-il pas de destruction absolue. On le voit, il n'y a qu'un seul mouvement qui se puisse effectuer et comprendre : c'est le mouvement de l'être à l'être, de ce qui est sujet à ce qui est sujet (i).
Mais le mouvement va nécessairement du contraire au contraire (2), et l'être n'est pas le contraire de l'être, la substance n'est pas le contraire de la substance. Ce n'est donc pas absolument de la substance à la substance que se fera le mouvement (3), mais bien de tel mode de l'être ou de la substance au mode contraire, par exemple de l'être en puissance à l'être en acte, de la forme à la privation de la forme, en un mot, d'un contraire à l'autre, dans l'une des catégories de l'être (4).
A ce nouveau point de vue, il semble que le nombre des espèces du mouvement doive égaler le nombre des catégories. Cependant il n'en est pas ainsi : le mouvement ne se produit que dans les quatre catégories de la substance, de la qualité, de la quantité et du lieu (5). Le changement dans la catégorie de
(i) Mélaph., XI, II ; Phys., V, i. — (a) Mélaph., XI, 6, lo; XII, a. — (3) Métaph., XI, la; Phys., V, a. — (4) Mélaph., XI, 9; XII, a. — (5) Ibki., XH, a; XI, la.
la substance, c'est la géuération et la destruction, non pas au sens absolu, mais en ce sens uniquement que la substance naît quand elle passe de la puissance à Tacte. Le changement dans la catégorie de la quantité, c'est l'accroissement et le décroissement. Le changement dans la catégorie de la qualité, c'est Taltëration. Enfin, le changement dans 'la catégorie du lieu, c'est la translation (t). Le changement est impossible dans les autres catégories, parce qu'il ne s'y rencontre pas de contraires (2).
Voyons en quoi diffèrent essentiellement les quatre espèces de mouvement que nous venons d'énumérer.
Et, d'abord, revenons sur les caractères de la génération et de la destruction. La génération n'a pas pour point de départie non-être, parce que le non-être est une pure négation, et que, si quelque chose en vient, il naîtra du néant. Or, rien ne vient du néant. Tout ce qui naît, provient d'un être antérieurement existant et en acte (3). Et ce qui devient est toujours une substance, c'est-à-dire, la réunion d'une matière et d'une forme. Mais la substance, la réunion de la matière et de la forme, c'est ce qui constitue l'être, car c'est par là que l'être se définit (4). Ainsi, ce qui caractérise la génération, c'est que, dans ce changement, la substance, l'être qui préexistait, ne demeure pas, mais est remplacé par une autre substance, par un autre être. Il y a génération, par exemple, quand toute la semence se change en sang, ou toute l'eau en air, ou tout l'air en eau, parce que, dans chacun de ces changements, il y a vraiment production de l'un des deux termes et destruction de l'autre (5). La matière qui a servi de sujet au changement demeure, il est vrai (6); mais la forme a changé, la substance est nouvelle, l'être est autre et nouveau; voilà la génération. Pour que le mouvement de génération se produise, un moteur est nécessaire; ce moteur est un être en acte, du même genre que l'être produit et semblable à cet être (7).
(i) Met., Xn, a ; Xi, la ; Phys., V, a. — (a) Met., XI, x a. -^ (3) Gén. et corr., I, 3, 4. — (4) Met., Vn, 5. — (5) Gén. elcorr., 1, 4. — (6) Ibid — (7) Mél.^ VH, 7; Pbys., II.
Dans te mouvemeot de la secoodR espèce,qui se nomme altération, la substance persiste la même; la matière et la forme restent ce qu'elles étaient; i) n'y a de changement que dans la qualité, dans le mode, qui s'affirment de la substance, mais qui en sont tout à fait distincts. Le musicien cesse d'être, et le non-musicien commence d'exister ; mais l'homme demeure : dans un tel changement, la substance a persisté la même; la qualité seule n'est plus ce qu'elle était; c'est là une altération et non une génération (i). L'altération est un mode de la qualité considérée comme sujet même du changement (a), t^r c'est la qualité qui change dans l'altération en passant d'un contraire à l'autre, de la chaleur en puissance à la chaleur en acte (3). Nous disons qu'un être est altéré quand il devient chaud, doux, épais, sec ou blanc. L'être animé et l'être inanimé sont également susceptibles d'être altérés, et dans l'être animé, ce qui subit l'altération , ce sont non-seulement les organes des sens, mais encore les parties insensibles. Toutes les causes qui altèrent les êtres inanimés, altèrent aussi les êtres animés ; mais celles qui altèrent les êtres animés, n'altèrent pas toujours les êtres inanimés. Dans l'être inanimé, ce n'est pas un sens qui est altéré, et l'être n'a pas conscience de l'altération, tandis que l'animal en a conscience. Mais il arrive que l'animal n'a pas conscience de raltération qu'il subit, quand ce n'est pas un de ses sens qui est altéré (4). Toutefois, que l'être ait ou non le sentiment de l'altération qui se produit en lui, il ne peut être altéré que par un objet sensible, et au contact. £n effet, les choses qui ne se louchent point ne sauraient être réciproquement actives et passives. S'il y a un intervalle entre l'être qui altère et l'être altéré, l'altération n'a pas lieu. Il n'y a donc entre l'un et l'tiitre aucun intermédiaire. L'induction le prouve ; l'air touche le corps altéré, et celui-ci touche l'air; la couleur touche la lumière, et ta lumière touche l'œil. Il en sera de même pourtoiu les autres sens (5).
(I) Gw«. rt rorrupL, I, i. - {') Phj».. Vil, ., - (J) Ibid.. TIU VH. ». — (5) Ibid.
A l'altération doivent être rapportées l'action et la passion, qui n'expriment que la situation réciproque de l'objet altérant et de l'objet altéré. Il semble, au premier aspect, que l'action se confonde en général avec le mouvement, car ce qui meut, agit, et ce qui agit, meut. Mais il y a une différence essentielle entre un agent et un moteur. Tout ce qui meut n'est pas pour cela capable d'agir. Ce qui est actif s'oppose à ce qui est passif. Or, un être ne devient passif que s'il est affecté par le mouve» ment qu'il subit, et il n'est ainsi affecté que lorsqu'il y a altération, par exemple, quand l'être devient blanc pu chaud. On reconnaît par là qu'être actif, c'est altérer, et qu'être passif, c'est être altéré. Ainsi, l'action et la passion sont des modes du mouvement de la seconde espèce qu'on nomme altération (i).
Aussi voit-on qu'entre un être actif et un être passif tout se passe comme entre un être altérant et un être altéré. Dans l'altération, l'être sentant devient semblable à l'objet senti (21). De même tout principe actif rend semblable à lui-même l'être passif sur lequel il agit; le feu réchauffe, le froid refroidit (3)- L'altération se produit au contact, ou du moins, si elle s'exerce à distance et au moyen de certains intermédiaires, ces intermédiaires forment une série continue (4). De même, il n'y a pas d'intervalle entre le premier agent et le dernier patient. Enfin, de même que dans la sensation, forme principale de l'altération, le dernier objet altérant et l'être altéré s'altèrent mutuellement en devenant semblables dans une sorte d'état moyen qui est la sensation elle-même (5) , de même le dernier être actif dans la série des agents est passif par rapport au dernier patient. Ainsi, le médecin qui ordonne le remède ne pâtit pas; mais le remède qui agit sur le corps, pâtit à son tour et devient froid ou chaud au contact du corps (6). Donc il n'y a nulle différence entre être passif et être altéré.
(i) Génér. et corrupt., I, 6. — (a) DeTâme, II, 5, § 7. — (3) Génér. et corrupt. I, 7. — (4) De l'âme, II, 1 1, § 7 ; Phys., VII, a. — (5) De l'âme, II, la, § 3, 4. — (6) Génér. et rornipt., If 7.
Comme la passion, la mixtion est un mouvement de la seconde espèce. C'est encore un mode de Faltération. Il est facile de le montrer. Et d'abord il ne faut pas confondre la mixtion avec la génération : vous mettez ensemble du combustible et du feu, le bois périt et le feu naît ; ce n'est pas là un mélange, c'est une génération. Il n'y a pas non plus mélange lorsque les deux éléments ne pouvaient exister séparément, et lorsque leur réunion ne produit en eux aucun changement. La cire ne se mêle pas à la forme qu'elle prend. En général, on ne dit pas que les choses se mêlent à leurs modes. Que faut-il donc pour que deux éléments puissent composer une mixtion? Il faut que ces éléments existent séparément avant le mélange, et qu'une fois mêlés, il soit possible de les séparer de nouveau sans que rien ait péri, ni de leurs puissances, ni de leur forme. Ainsi tes deux éléments, avant la mixtion, seront la mixtion en puissance; une fois mêlés, ils seront la mixtion en acte, et la mixtion en acte devra être les deux éléments en puissance. De plus, dans la mixtion, toutes les parties doivent être homogènes, semblables entre elles et semblables au tout; car s'il en était autrement, et si le mélange laissait apercevoir les éléments séparés, il y aurait juxtaposition, non mixtion. Mais comment ces conditions sont-elles remplies? Le voici.
Il est des corps tels que, mis ensemble, l'un devient à la fois actif et passif par rapport à l'autre. Le premier agit sur le second, qui de son côté agit sur le premier; le premier pâtit de la part du second, qui à son toup pâtit de la part du premier. Quand ou réunit deux corps de ce genre, si l'un des deux est très -supérieur à l'autre en quantité, il est évident qu'il n'y aura pas mélange, mais absorption de l'un et accroissement de l'autre. Mais supposons que les deux éléments soient à peu près égaux en quantité et en puissance; chacun des deux sera en partie dominé et vaincu par l'autre et perdra en partie sa nature pour revêtir celle de l'élément dont il sera dominé : toutefois il ne deviendra pas cet autre élément, mais il formera avec lui quelque chose qui sera comme une substance inter'*
tnédiaire (i). Le résultat du mélange sera parfaitement. un, et chaque élément aura été changé, modifié par l'autre. On peut donc définir la mixtion : l'union intime de deux éléments altérés l'un par l'autre. Donc le mouvement par lequel la mixtion s'opère est une altération (2).
Le mouvement de la troisième espèce, l'accroissement, qui se produit dans la catégorie de la quantité, se distingue profondément des trois autres. Bien que le mouvement dans l'espace soit la condition de tous les autres, le sujet qui subit l'altération ou la génération peut ne paraître pas changer de lieu. Au contraire, ce qui <;roît ou décroît se meut sensiblement dans l'espace. Noii cependant que ce mouvement se confonde avec la translation : dans la translation, la masse tout entière passe d'un lieu dans un autre, tandis que l'être qui croît ou décroît reste immobile et ne déplace que ses limites par le mouvement de quelques-unes seulement de ses parties. Dans la translation, les limites du corps restent les mêmes, et le corps tout entier change de lieu ; dans l'accroissement ou le décroissement, les limites changent et la masse principale demeure en repos.
Or, comment s'opère l'accroissement? Dans tout mouvement de ce genre, il y a trois choses à considérer : un sujet permanent, la partie de ce sujet qui s'accroît, et l'élément extérieur qui s'ajoute à cette partie pour l'accroître.
Examinons en premier lieu comment existe le sujet qui s'accroît. Est-il purement en puissance? Est-ce une matière sans grandeur réelle? Mais, en dehors des modes, la matière n'est rien. De plus, si une telle matière, une matière sans grandeur, acquérait de l'étenclue, ce changement serait non une augmentation, mais une véritable génération. L'accroissement est évidemment l'augmentation en étendue d'un sujet réellement étendu et en acte; le décroissement en est évidemment la diminution. Donc le sujet de l'accroissement est nécessairement une grandeur réelle et en acte.
(i) Génér. et corrupt., I , zo. GO Y^veiai 6è OàTepov, àXXà (teia^O xal xotvov. — (2) Ibid.
lO
En second Heu, rélément extérieur qui s'ajoute à l'être et produit raccroissement, peut-il exiger en puissance? Pas plus que le sujet lui-même. Ce qui est absolument en puissance n'existe absolument pas, n'a point de modes, n'occupe aucun lieu, et par conséquent ne saurait s'ajouter à aucune étendue pour l'augmenter. Donc l'élément qui s'ajoute à un sujet étendu et produit en lui l'accroissement^ doit, lui aussi, être une étendue réelle et en acte.
En troisième lieu, ce qui s'accroît dans l'être^ c'est une partie de l'être, et ce qui décroit en lui, c'est encore une de ses parties. Or, quand il y a accroissement, cpelque chose s'ajoute nécessairement à la masse, et quelque chose s'en sépare quand il y a décroissement. Ce qui s'ajoute est ou corporel, ou incorporel. Si l'élément qui s'ajoute est incorporel, c'est une matière sans étendue : or il n'en existe pas; s'il est corporel, il y aura, chose impossible, deux corps, le corps augmentant et le corps augmenté, dans un seul et même lieu. Et cependant, l'accroissement consiste essentiellement dans l'adjonction d'un corps à un autre corps. Comment résoudre cette contradiction?
Le mouvement, dans la catégorie de la quantité, a deux formes : la nutrition et l'accroissement proprement dit. L'un et l'autre a l'aliment pour principe; mais l'aliment, cause de la nutrition, diffère de l'aliment cause de l'accroissement. Les parties de l'être qui s'accroît, qu'elles soient homogènes comme la chair, l'os, le nerf, ou hétérogènes comme la main, la jambe, consistent dans la réunion d'une forme et d'une matière. L'aliment destiné à devenir en acte la matière et la forme de ces parties, doit être, en puissance, cette matière et cette forme. Par exemple, l'aliment qui se changiera en bras et en jambe, est en puissance la jambe et le bras. De même, l'aliment qui se changera en une certaine quantité de chair, doit être en puissance la quantité de chair qu'il ajoutera à la masse. Or, en tant que l'aliment est, en puissance, la forme et seulement la forme des parties du corps, il ne fait que conserver la forme et ne produit aucune augmentation dans l'étendue. Si l'aliment
est, en puissance^ seulement la forn^e de la jambe, la jambe de ranimai sera conservée, mais ne grandira pas. La forme sera donc maintenue ; mais, quant à la matière, les choses se passeront comme si vous mesuriez de l'eau avec le même vase; Teau se renouvellerait sans cesse et la mesure resterait 1^ même. Ainsi, dans la nutrition, l'aliment chasse devant lui une partie de matière égale à celle qu'il apporte. Par ce mouvement, l'animal vit et demeure sain ; mais il ne croît pas ; il décroît même. Au contraire, quand l'aliment est en puissance, non-seulement de la chair, mais une certaine étendue, un certain surcroît de chair; quand il est en puissance^ non-seulement la forme de la jambe, mais une certaine matière étendue, une quantité ; alors, non -seulement la forme persiste, mais les jambes grandissent, et il y a accroissement. L'aliment, dans ce cas, a augmenté l'être : la quantité de matière a augmenté, puisque l'aliment coexiste avec le sujet et dans le sujet ; mais les Umites ont été reculées, l'espace s'est élargi comme le corps. Il n'y a donc dans l'accroissement ni impossibilité ni contradiction. Dans la nutrition, il n'y en a pas davantage : ici, en effet, on l'a vu, la quantité ne s'est point accrue; la quantité ancienne s'est retirée devant la quantité nouvelle, et il n'y a qu'un seul corps dans le même lieu (i).
La quatrième et dernière espèce de mouvement est le mou* vement dans le lieu. Les mouvements dans le lieu n'ont pas reçu de nom unique; cependant le mot de translation leur convient généralement (2).
. La translation est, de tous les mouvements, le seul qui n'apporte aucun changement dans la nature du sujet. Par là elle diffère de la génération et de l'altération. Elle se distingue de l'accroissement, en ce qu'elle laisse au corps ses limites et le déplace tout entier. Quand une sphère roule, elle ne grandit ni ne diminue, et toutes les parties en sont déplacées à la fois (3). De plus, les trois autres mouvements présupposent le
(i) Génér. et corrupt., I, 5. — (a)" Pliys., V, i, — (3) Génér. et corrupt., 1,5.
mouvemeoi dans Tespoce oomme comUtkHi néctasaàre. La nu* trilioD est toujoari précédée de Talténtion. En effet, raliment, qui eU un contraire par rapport à l'être nourri, lui devient semblable par la digestion. Mais ces deux contraires, Faliment et le corps, ne peuvent devenir semblables que par une altération réciproque, et cette altération exige que les deux contraires se rapprochent et se touchent^ c'est-à-dire se meuvent dans le lieu. Tous les modes de Falteration se ramènent à la condensation et à la raré&ction, qui se ramènent, à leur tour, au rapprochement ou à Téloignement des parties, c'est-a-diie k la translation. La génération elle-même, qui semble être le premier de tous les mouvements, parce qu'avant d'être mû il faut d'abord être, la génération elle-même a pour condition le mouvement dans l'espace d'un certain principe par qui tout commence d'exister, mais qui n'a pas commencé lui-même (i). D'ailleurs, l'acte de la reproduction chez les animaux n'est qu'un rapprochement, et par conséquent un changement de lieu (2). Ainsi, le mouvement dans l'espace est antérieur à tous les autres (3). En l'absence des autres, il pourrait continuer de se produire; les autres ne peuvent se produire sans lui (4). Enfin, il est de tous le plus parfait. U ne se rencontre que dans les animaux les plus complets, et seulement lorsque les organes sont arrivés déjà à un certain degré de perfection. Une fois né, l'animal ne fait d'abord que soufirir et croître. Sa vie est alors purement passive. U devient ensuite actif et se meut, mais plus tard (5).
Telles sont les quatre espèces de mouvement dont le monde est le théâtre. Il n'y en a pas d'autre.
Or, tout mouvement suppose un moteur et un mobile. Le moteur meut sans être mû, et le mobile est mû sans mouvoir^ Entre le moteur et le mobile se place un troisième terme qui meut comme le premier moteur, est mû comme le mobile, et transmet le mouvement de l'un à l'autre (6). ]1 est nécessaire
(i) Phyi., VIII, 7.— (a) Polilique, I, i. — (3) Met., XII, 7. —(4) Phy»., VOI, 7. (6) Ibid. -^ (A) De Téiue, lU, 10, $ 6» 7 ; Phys., VIII, 5 ; Métaph., XII, 4, pass.
que ce qui est mû reçoive le mouvement. Quant au moteur, il peut être mû lui-même, et le moteur intermédiaire Test tou* jours (i). Mais il n'est pas possible que tous les moteurs soient mus; ce qui réchauffe n'est pas nécessairement réchauffé; ce qui guérit n'est pas nécessairement guéri ; ce qui pousse n'est pas nécessairement poussé, et ainsi à l'infini. Il faut sarréter. Il doit y avoir un premier terme à la série des moteurs. Ce terme sera le premier moteur, qui meut sans être mû. Il doit y avoir aussi un dernier terme, ^ ce sera le mobile qui reçoit l'impulsion sans pousser lui-même. Entre le premier et le dernier terme, il faut au moins un intermédiaire qui touche et meuve le mobile, et par lequel le moteur meuve, mais sans le toucher; car toucher, c'est être touché et mû, et le premier moteur est immobile à tous les points de vue (a). Il peut se rencontrer plusieurs intermédiaires entre le moteur et le mobile ; mais le nombre n'en est jamais infini (3).
Le premier moteur, le moteur immobile, c'est le bien, c'est Dieu vers lequel tendent tous les êtres (4). Certains êtres se meuvent d'eux-mêmes en vue de ce bien qui est leur fin (5). Ceux qui ne sont que des mobiles, ou qui ne donnent lé mouvement qu'après l'avoir reçu, sont portés, eux aussi, vers le moteur immobile; mais l'impulsion leur vient de moteurs qui ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement (6). Ceux-ci sont les êtres natures. Us se meuvent et impriment le mouvement parce que telle est leur nature (7). De leur côté, les mobiles ne subissent lé mouvement que parce que leur nature les prédispose à le recevoir (8). La nature est donc un principe de mouvement, et dans les moteurs mobiles en tant qu'ils meuvent et se meuvent, et dans les mobiles en tant qu'ils sont
(i) De rame, m, I a, $ 9.
(a) Phys.» VlIIy 5. Le premier moteur ne doit jamais être mû, ni du mouvement qull produit, ni d*un mouvement d*une autre espèce. Ce qui porte ne doit pas s*aocroitre ; ce qui accroît, à titre de premier moteur, ne peut être altéré.
(3) Phys., Vm, 5. — (4) De l*àme, UI, 10, J 7. — (5) Phys., VIII, 4. —(6) Ibid., VIII, 4 ; II, I. —(7) Ibid. — (8) Ibid.; Métaph., Vil, 9.
mus (i). Le hasard^ c'est la nature qui se trompe (2); c'est doDC encore la nature. Ainsi, en négligeant les oeuvres de l'art et de la pensée, créations d'êtres d'ailleurs créés eux-mêmes par la nature, il n'y a dans le monde que deux grands moteurs, deux principes de vie : la nature et Dieu (3).
Qu'est-ce donc que la nature, quelle est sa part dans le mou<* vement du monde, et en quoi est-elle inférieure à Dieu ?
Qu'est-ce que Dieu? quelle est sa part dans le gouvernement du monde, et en quoi est-il supérieur à la nature ?