‹ Le premier moteur et la nature dans le système d'AristoteChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la nature en tant que cause de mouvement dans les corps simples ou premiers.

La génération et la destruction des êtres naturels a pour condition l'existence de certains corps sensibles élémentaires, qui servent de sujet ou de matière au changement (2). Cette matière n'aurait aucune réalité, si elle était sans modes et séparée des êtres eux-mêmes. Aussi devons-nous admettre dans tout être naturel une matière toujours revêtue d'un des modes de la qualité sensible, tels que le froid et le chaud, et rigou-

(f ) Génér. des anim., IV, 3 ; Méu, XII, 4. — (a) Oénér. et corriipt., II, i.

retuetnent inséparable des êtres dont elle est le sajet. Nous dirons donc ^e tout corps composé a, pour principes et pour éléments, i ^ la matière indéterminée, c'est-à-dire, ce qui n'est tel corps qu'en puissance ; a^ les modes contraires de la qualité sensible, comme le chaud et le froid ; 3® enfin, le feu^ Teau, l'air et la terre, corps simples et premiers, qui n'ont pour principes que la matière et les contraires, et dont sont composés tous les corps (i).

Et, disons d'abord en quoi la nature contribue à la formation et à l'existence des corps simples ou premiers.

Ce qui constitue ces corps, c'est d'une part, on vient de le voir, la matière indéterminée, qui n'est point créée, qui préexiste à tout de par sa nature, et qui est à un certain point de vue la nature elle-même (2). Ce qui constitue d'autre part les corps simples, ce sont les contraires, non pas les contraires quels qu'ils soient, mais ceux qui font qu'une chose est sensible, c'est-à-dire, tangible. Il est certaines qualités corporelles qui ne sauraient former un élément, parce qu'elles n'établissent pas entre les corps de différences fondamentales. Tels sont le blanc et le noir, l'amer et le doux. Bien que l'exercice de la vue précède celui du tact, les qualités visibles ne sont pas des qualités premières, des modes du corps tangible en tant que tangible : elles ne sont tangibles que parce qu'elles résident en une chose qui l'est (3). Or, les contraires tangibles comprennent le chaud et le froid, le sec et l'humide^ le lourd et le léger, le dur et le mou, le visqueux et le desséché, l'épais et le mince (4). Mais on montrerait facilement que toutes ces oppositions se ramènent à deux : celle du chaud et du froid, et celle du sec et de Thumide. Par conséquent, les contraires^ qui, avec la matière indéterminée dont ils sont la forme, constituent les corps simples, sont le chaud et le froid d'une part, le sec et l'humide de l'autre (5). De là, quatre élé-

(i) Géo. et corr.^ U, i. — (a) Voir le chapitre précédent. — (3) Génér. el comipt., II » a. — (4) Génér. et corrupt., II, a ; De ràmc, H , ir, § lo. — (5) Génér. cl corr.» II, a.

meuts en tout. Et l'on n'en peut compter moins : le chaud, en efFet,*n^est ni l'humide ni le sec; Phumide n'est évidemment m le chaud ni le froid; enfin, le froid et le sec ne sont nulle* ment desi espèces réductibles à des genres supérieurs, tels, par exemple, que le chaud et rhumide(i).

Ces quatre éléments, en s'unissant deux à deux, produisent six combinaisons. Mais, de ces combinaisons, deux sont impossibles, savoir : celle du froid avec le chaud et celle du sec avec Thumide^ parce que, de deux contraires qui se rapprochent^ l'un détruit l'autre. Restent donc les quatre combinaisons du chaud et du sec, du chaud et de l'humide, du froid et de l'humide, et enfin du froid et du sec, qui^ dans la réalité, donnent naissance à quatre corps simples et à quatre seulement : le feu, l'air, l'eau et la terre. En effet, le feu est chaud et sec ; l'air est chaud et humide, c'est une sorte de vapeur; l'eau est froide et humide, et la terre est froide et sèche (2).

Ainsi il y a quatre corps simples ou premiers : le feu, l'air^ l'eau et la terre. Nous venons de voir quels en sont les principes. Ajoutons que dans la terre il y a plus de sec que de froid, dans^ l'eau plus de froid que d'humide, , dans l'air plus d'humide que de chaud, et dans le feu plus de chaud que de sec ( ^ )• • •

Quel est le principe des éléments ? Quelle cause en a formé les corps simples ?

Les éléments n'ont pas leur principe dans un élément antérieur; on ne peut aller à l'infini dans la poursuite des causes, et d'ailleurs les quatre contraires suffisent à expliquer tous les modes s^isibles des corps (4). La cause de la constitution, intérieure et de l'existence des corps simples, c'est la nature. Le feu, l'air, l'eau et la terre, sont des êtres naturels qui ont en eux-mêmes le principe de leur existence (5).

Mais les corps simples se meuvent-ils, et la cause de leurs mouvements est-elle aussi leur nature?

(i) Géo. et corr.ylly a. — (a) Génér. et corrupt., II , 3 ; Météorologiques, IV, i. — (3)Géo. et corrupt., II, 3. — (4)De Gœlo, in, 4 ; Métapb., II, a.<- (5) Physique, II, 1.

Ce qui précède montre que les corps simples ne sont pas créés. Ils ne naissent pas : ils sont. Toutefois ils sont soumis à une sorte de génération qui leur est propre et qui consiste en ce qu'ils naissent tous les uns des autres, par une transformation continuelle et réciproque (i).

Pour comprendre ce mouvement, il ùluI remarquer que les quatre éléments des corps simples sont les uns actifs, les autres passi&. Le chaud et le froid sont essentiellement actifs : en effet, si nous observons ces deux éléments soit en eux-mêmes, soit dans les corps simples, nous les voyons donner la forme, réunir, séparer, humecter, dessécher, durcir, ramollir. Au contraire, le sec et l'humide reçoivent d'un pouvoir extérieur toutes ces modifications; ils subissent la forme et ne la donnent pas; ils sont déterminés et ne déterminent pas (a). Or, comme chaque corps simple a deux éléments, l'un actif, l'autre passif, il agit par son élément actif, il pâtit par son élément passif, et delà il s'ensuit que les quatre corps simples sont tous réciproquement actifs et passifs.

Cette action réciproque et continuelle produit en eux de continuelles transformations, dont il est aisé de se rendre compte dans chaque cas particulier (3). Comme la génération, la transformation est un passage d'un contraire à l'autre, et elle n'offre, pas toujours les mêmes caractères. Elle est tantôt prompte et facile, tantôt difficile et lente. Entre deux corps simples qui ont un élément semblable, elle s'opère promptement, et lentement entre ceux dont les deux éléments sont contraires, parce qu'un seul élément change plus facilement que deux. Par exemple, la transformation du feu en air est facile : dans ce cas, en effet, le feu et l'air ayant un élément semblable, le chaud, il suffît, pour que l'air naisse, qu'un seul élément du feu, le sec, soit vaincu par l'élément humide de l'air. De même, dans la transformation de l'air en eau, un seul élément est changé;

(i) Génér.et corrupt., II, 4. ^ (a) Géiiér. et corrupt., II, a, 8 ; Météorol., rv, i, 9, 3, 4 ; Mélaph., XII, 4* — (3) Génér. et corriipt., II, 4 ; Métaph., II, a.

le froid de l'eau triomphe de la chaleur de l'air. Le changement n'est pas moins simple quand la terre naît de l'eau et quand le feu naît de la terre. En effet, la terre et l'eau ont un élément seniblable, qui est le froid, et d'un autre côté, le sec se rencontre également dans le feu et dans la terre. Que l'humidité de l'eau soit vaincue, l'eau devient terre. Que le froid de la terre soit détruit^ la terre devient feu. Mais si l'on prend les éléments dans un autre ordre, ta transformation n*est plus aussi prompte. Sans doute le feu se transforme en eau , l'âir en terre, l'eau en feu, et la terre en air, mais plus difficilement, parce que ici deux éléments au lieu d'un doivent su** bir le changement. Il arrive même que deux corps simples réunis se transforment en deux autres corps simples; que, par exemple, le terre et l'eau deviennent air et feu. Alors il est évident que la transformation est encore ou lente ou prompte, et d'autant plus lente ou prompte qu'elle porte sur un plus ou moins grand nombre d'éléments (i).

Ainsi, s'opère la transformation des corps simples. Or, ce mouvement ne se confond ni avec l'accroissement ni avec l'aU tération. En premier lieu, ta transformation n'est pas l'accroissement. On se le rappelte, dans tout accroissement, il y a trois choses à considérer : la partie qui s'accroît, l'aliment qui s'y ajoute, et une substance sujet de l'accroissement. La substance perttste la même après te changement, et l'aliment dont elle s'est accrue n'est point détruit, il est seulement assimilé à la substance et coexiste avec elle sous cette nouvelle forme. Mais dans la transformation de l'eau en air, par exemple, il n'y a pas de sujet qui persiste, puisque l'air remplace l'eau, et l'aliment ne coexiste pas avec la substance, puisque l'eau est détruire (2). En second lieu, la transformation n'est pas une altération. Il y a altération lorsqu'un sujet sensible persistant le même est affecté seulement dans ses modes ou qualités. Mais quand la transformation de l'eau en air ou de

(1) Gén. et corrupt., II, 4. — (2) Ibid., T, 5,

lair en eau est achevée, plus rien ne reste de Télenient transformé (i).

Donc la transformation n'est ni l'accroissement ni l'altération. Cest une génération, et une génération véritable, puisqu'elle Élit passer tel élément, soit le feu, de la puissance à l'acte, et puisque le feu, existant en puissance dans un autre élément, est mis en mouvement vers l'acte par un moteur de même espèce, à savoir le feu qui existait déjà en acte. Mais ce qui caractérise cette génération et la distingue de toute autre, c'est qu'elle se produit en cercle et revient sans cesse sur ses pas; c'est que l'air naît de l'eau et que l'eau naît ensuite de l'air, tandis que, dans les êtres vivants, rien de tel ne se passe (t^), et d'homme on ne devient pas enfant (3).

Quant à la cause première de la transformation ou génération réciproque des corps simples, comme ni ces corps ni leurs principes ne proviennent d'éléments antérieurs (4)^ il est évident que la puissance active et passive qui réside en eux et les transforme n'est autre que leur nature même (5). CW donc à la nature que doit être rapporté, comme à sa cause, le premier mouvement des corps simples.

Mais ce mouvement n'est pas le seul auquel ils soient soumis. Bien que la transformation ne soit ni l'accroissement ni l'altération, les corps premiers sont cependant, à certains égards, susceptibles d'accroissement et d'altération. Il est vrai que lorsque l'air se forme de l'eau^ par exemple, il n'y a pas d'accroissement de l'un des deux corps simples, puisque l'eau est entièrement détruite (6). Mais le feu, du moins, qui est aux trois autres corps ce que la forme est à la matière (7), le feu semble pouvoir s'accroître. Que l'on jette du bois dans le feu déjà allumé, l'air et la terre donneront une fumée qui, devenue ar<p

(i) Génér. et corrupt., II, 4; Métaph., II, a. — (a) Génér. et corrupt., II, 10. — (3) Mélaph., II, a. —^4) De Cœlo, III, 4 ; Métaph., II, a ; Météorol., IV, a.

(5) Génér. etcomipt., II, 4. ^'Oti (j.èv oSv âicavTa Tcéçuxev elc àXXv)Xa (j.eTa6di>Xeiv^ favepov. Bekk., 33i.

(6) Génér. cl rorriipt., I, 5. — (7) Météor., IV, i ; Qénér. et corrupt., II, 8.

^9 dente, se changera en flamme (i), et cette flamme fournira au feu un véritable accroissement. Cependant, le bois une fois consumé, le feu seul restera. L'aliment aura péri tout entier, et cet accroissement d'un instant n'aura réellement abouti qu'à une génération (2). Quoi qu'il en soit, dans sa courte durée, l'accroissement du feu aura eu pour cause le feu lui-même, qui a brûlé le bois, et qui l'a brûlé parce que telle est sa nature (3). Tous les corps simples sont susceptibles d'être altérés. C'est la conséquence même de leur essence et la condition de leur transformation. Ils sont tous, avons-nous dit, réciproquement actifs et passifs. Or, agir, c'est mouvoir en altérant, et pâtir, c'est être altéré par le mouvement (4). L'élément actif de tel corps simple altère l'élément passif de tel autre, et tant que celui-ci n'est pas détruit, tant que la transformation commencée mais non achevée lui laisse encore une partie de ises modes essentiels, il n'est qu'altéré (5). C'est ainsi que le feu, qui est passif par la matière qui est en lui, subit une sorte de modification de la part de ce qu'il brûle (6). L'air est affecté par les odeurs qu'il nous transmet, avec cette différence cependant que nous sentons l'odeur et que l'air ne la sent pas (7). D'ailleurs, tous les corps simples sont constamment mêlés entre eux. Nul n'est pur, quoique les uns le soient plus, les autres moins. Placés dans l'espace intermédiaire, l'eau et l'air sont plus mêlés que le feu et la terre, qui occupent les extrémités contraires du lieu (8). Mais dès là que le mélange est l'état de tous les corps simples, ils subissent une perpétuelle altération, car la mixtion se définit : l'union de deux corps altérés l'un par l'autre (9). Mais c'est de leur nature à la fois active et passive que résultent ces altérations et ce mélange des corps premiers. Donc, c'est la nature qui, dans les substances élémentaires, produit le mouvement d'altération.

(ï) Génér. et corrupt, II , 4 ; If 5. — (a) Ibid., ibid. — (3) Phys., II, 8 ; Génér. €l corrupt., II, 4 ; Météorol., IV, a. — (4) Génér. et comipt., I*, 6. — (5) Ibid., I, 4. — (6) Ibid., I, 5. — (7) De râmc, U, la, S 6. — (8) Génér. et corrupt., II, 3. — (9) Ibid., I, 10.

Cette même nature active et passive des corps simples est aussi le principe de leur translation^ c'est-à-dire de leur mon* vement dans l'espace. Ces corps tendent par eux-mêmes^ sans que rien d'extérieur les y porte, pourvu seulement que rien ne les arrête, chacun vers le lieu qui lui est propre : le feu en haut, la terre au centre du monde où elle est immobile, l'air et l'eau entre le feu et la terre. Ils demeureraient donc éternellement séparés les uns des autres en vertu de la puissance natui*elle qui les fait légers ou lourds (i), si quelque autre cause ne venait les déplacer. Cette cause est en eux : ils sont acti& et passifs les uns par rapport aux autres, ils se trapsforment, et le corps transformé quitte sa position pour prendre celle que lui assigne sa forme nouvelle; la terre, devenue feu, monte; le feu, devenu terre, descend; aucune, enfin, de ces substances ne reste dans le même lieu (2).

Telle est la conséquence de leur transformation réciproque : elles se meuvent cireulairement. La nature, qui vise toujours au mieux, et qui s'efforce de réaliser autant que possible dans les choses l'étemel et le divin, veut que le mouvement des corps simples soit circulaire, parce que le mouvement de cette ^pèce est le seul qui possède la continuité. Ainsi les corps premiers imitent et reproduisent l'éternel mouvement du ciel. Cependant, comme ils appartiennent à la sphère de la génération, leur mouvement devait être divers afin de produire, au sein de la continuité, la naissance et la destruction ; et voilà pourquoi la nature^ par un élan double et contraire, porte les corps simples, à mesure qu'ils se transforment, les uns en haut, les autres en bas, à la circonférence le feu léger, au centre la terre pesante (3).

En résumé, la matière déterminée, la forme sensible, les mouvements de transformation, d'accroissement, d'altération et de translation, tout, dans les corps premiers et simples, a pour cause la nature, ou plus exactement leur nature.

(i) Phy»., VIII,4» — (a) Génér. et corrupt., II, lo ; II, 3. — (3) Ibid.,II, lo.

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