CHAPITRE IV
De la natare considérée comme principe du mouvement dans les corps composés
inanimés.
Les corps composés ont-ils pour principe un seul corps simple, ou bien deux; ou bien faut-il penser que tous les corps simples entrent comme éléments dans tous les corps composés?
Et, d^abord, tel corps simple ne saurait, à lui seul, constituer la matière de tous les corps composés. En effet, la génération a toujours lieu d'un contraire à l'autre. Or, si l'on suppose que l'air est la matière universelle, le changement se produira toujours du même au même, l'air froid deviendra l'air chaud et non le feu, et il n'y aura plus génération^ mais seulement altération. La matière commune à tous les corps composes ne pourra pas non plus être formée de l'air et du fèu réunis. Ces deux corps simples ont un élément contraire : le feu est sec, l'air est humide. Par conséquent, ou ils ne coexis* teront pas, car les contraires s'excluent, ou l'un ne sera qu'un mode de l'autre; le feu ne sera, par exemple, que de l'air sec, et si l'air se changé en feu, au lieu d'une génération véritable, on n'aura cette fois encore qu'une simple altération. Enfin, la matière des corps composés n'est pas un mélange de tous les corps simples, quelque chose d'intermédiaire à la fois entre l'eau et l'air^ ou entre l'air et le feu, plus épais que l'air et le feu, plus subtil que l'eau et la terre. Qui ne voit en effet que cette dernière hypothèse exigerait la coexistence de principes contraires qui s'excluent réciproquement, et dont Fun est la privation de l'autre (i)?
(i) Génér. et comipt., II, 5.
D'ailleurs, si l'on prétend que la matière commune aux corps composés est à Tune des extrémités du lieu, ce sera le feu ou la terre; mais nous répondons que, dans ce cas, tout sera feu ou terre , si c'est au milieu que l'on place la matière commune; et si l'on ajoute, comme on le fait, que les extrêmes, comme le feu et la terre, ne peuvent subir de transformation réciproque , on nie la transformation réciproque des éléments, et nous l'avons démontrée (i).
La matière des corps composés est un principe essentiellement indéterminé, inséparable des modes et que les sens n'atteignent pas. Mais les corps composés frappent nos sens. Ils ont donc, outre cette matière indéterminée^ des modes qui les rendent sensibles; et tous ces modes, nous l'avons dit, se réduisent à quatre, ni plus ni moins, et les quatre combinaisons possibles de ces modes opposés forment les corps simples, le feu, l'air, l'eau et la terre.
Or, si nul de ces corps simples n'est à lui seul la matière des corps composés; si la réunion de deux ou trois de ces corps simples n'est pas davantage cette matière, cependant tous les corps simples concourent à la formation de tout co,rps composé et s'y rencontrent en tant que principes. Voici pourquoi.
Tous les corps autres que les corps simples sont au centre du monde, sur la terre : la terre doit donc entrer comme élément dans la constitution de chacun d'entre eux. Mais l'eau y est aussi nécessaire pour donner à la terre des limites déterminées, de la consistance et de la cohésion dans toutes les parties ; car on voit se réduire en poudre la terre qui est complètement sans eau. De plus, là où se trouvent Feau et la terre, là aussi seront l'air et le feu, qui sont des contraires par rapport à l'eau et à la terre, autant qu'une substance. peut être le contraire d'une autre. En effet, toute génération a. lieu d'un contraire à l'autre; ainsi la génération ne se produira dans les
(i) Génér. et corrupt., Il, 5.
torps composés que si les contraires se rencontrent. Il est donc vrai de dire que tous les corps simples sont à titre d'éléments dans tout corps composé (i).
Mais que sont le feu, l'air, l'eau et la terre dans tout corps composé, soit par rapport au corps composé lui-même; soit les uns par rapport aux autres?
Toute substance est nécessairement matière et forme. Dès corps élémentaires qui constituent les corps mixtes, les uns jpar conséquent répondront à la matière, les autres à la forme.
La matière est ce qui est par soi-même indéterminé, imparfait, n'existant pas s'il n'a une forme, et impuissant à se la donner lui-même. La matière est donc le principe passif des choses. C'est pourquoi l'imperfection des êtres doit être attribuée aux éléments contraires passifs, dont la nature a fait la matière des corps (a). Entre les éléments passifs des corps composés et leur matière , il y a identité ; et ces éléments passifs, ce sont le sec et l'humide, qui, selon les formes qu'ils affectent, deviennent les corps composés^ et causent la diversité de ces corps an ce que c'est tantôt le sec, tantôt au contraire l'humide qui y prédomine (3). Ce qui est passif est toujours humide ou sec, on. à la fois sec et humide (4). Or, de tous les éléments, le plus propre à la terre, c'est le sec, le plus propre à l'eau, c'est l'humide. Le sec prédomine dans la terre; l'humide prédomine d«is l'eau, et c'est par son élément prédominant qu'un corps est lui-même (5). La terre et l'eau, dont l'élément prédominant est passif, ont, à un plus haut degré que tous les autres, le caractère de passivité qui distingue la matière (6). Aussi la terre et l'eau sont-ils la matière de tous les corps sensibles (7).
La matière suppose la forme qui la détermine en triomphant de ce qu'il y a en elle d'indéterminé ; car nulle cause ne donne la forme et n'impose la limite, qu'à la condition de triompher de la matière (8). Le chaud et le froid sont essentiellement ac-
(i) Génér. et corrupt., 1,8. — (a) Météor., IV, a. — (3) Ibid., 4 ; Génér. et corrapt, n, 8. — (4) Météor., IV, 5. — (5) Ibid., IV, 4. —(6) ïbid., IV, 5. — (7)'lbid. nr, 4.— (8)Ibid., IV,3.
reusement inséparable des êtres dont elle est le sujet. Nous dirons donc ^e tout corps composé a, pour principes et pour éléments, i^ la matière indéterminée, cW-à-dire, ce qui n'est tel corps qu'en puissance ; a^ les modes contraires de la qualité sensible, comme le chaud et le froid ; 3® enfin, le feu, l'eau, l'air et la terre, corps simples et premiers, qui n'ont pour principes que la matière et les contraires, et dont sont composés tous les corps (i).
Et, disons d'abord en quoi la nature contribue à la formation et à l'existence des corps simples ou premiers.
Ce qui constitue ces corps, c'est d'une part, on vient de le voir, la matière indéterminée, qui n'est point créée, qui préexiste à tout de par sa nature, et qui est à un certain point de vue la nature elle-même (a). Ce qui constitue d'autre part les corps simples, ce sont les contraires, non pas les contraires quels qu'ils soient, mais ceux qui font^qu'une chose est sensible, c'est-à-dire, tangible, 11 est certaines qualités corporelles qui ne sauraient former un élément, parce qu'elles n'établissent pas entre les corps de différences fondamentales. Tels sont le blanc et le noir, l'amer et le doux. Bien que l'exercice de la vue précède celui du tact, les qualités visibles ne sont pas des qualités premières, des modes du corps tangible en tant que tangible : elles ne sont tangibles que parce qu'elles résident en une chose qui l'est (3). Or, les contraires tangibles comprennent le chaud et le froid, le sec et l'humide, le lourd et le léger, le dur et le mou, le visqueux et le desséché, l'épais et le mince (4)« Mais on montrerait facilement que toutes ces oppositions se ramènent à deux : celle du chaud et du froid, et celle du sec et de Thumide. Par conséquent, les contraires, qui, avec la matière indéterminée dont ils sont la forme, constituent les corp simples, sont le chaud et le froid d^une part, le sec et l'humide de l'autre (5). De là, quatre élé-
(i) Gén. et corr.^ II, i. — (a) Voir le chapitre précédent. — (3) Géoér. el corrupt., II , 2. — (4) Génér. et corrupt., II, 2; De Tàme, II , ir, § 10. — (5) Géoér. et corr.> II, 2.
ments en tout. Et l'on n'en peut compter moins : le chaud, en effet, rn'est ni Thumicle ni le sec; Phumide n'est évidemment m le diaud ni le froid; enfin, le froid et le sec ne sont nulle* ment des; espèces réductibles à des genres supérieurs, tels, par exemple, que le chaud et l'humide (i).
Ces quatre éléments, en s'unissant deux à deux, produisent six combinaisons. Mais, de ces combinaisons, deux sont impossibles, savoir : celle du froid avec le chaud et celle du sec avec l'humide^ parce que, de deux contraires qui se rapprochent^ Fun détruit l'autre. Restent donc les quatre combinaisons du chaud et du sec, du chaud et de l'humide, du froid et de Phumide, et enfin du froid et du sec, quij dans la réalité, donnent naissance à quatre corps simples et à quatre seulement : le feu, l'air, l'eau et la terre. En effet, le feu est chaud et sec ; l'air est chaud et humide, c'est une sorte de vapeur ; l'eau est froide et humide, et la terre est froide et sèche (a).
Ainsi il y a quatre corps simples ou premiers : le feù, l'air, l'eau et la terre. Nous venons de voir quels en sont les principes. Ajoutons que dans la terre il y a plus de sec que de froid, dans^ l'eau plus de froid que d'humide, , dans l'air plus d'humide que de chaud, et dans le feu plus de chaud que de sec (3). . .
Quel est le principe des éléments ? Quelle cause en a formé les corps simples ?
Les éléments n'ont pas leur principe dans un élément antérieur; on ne peut aller à l'infini dans la poursuite des causes, et d'ailleurs les quatre contraires suffisent à expliquer tous les modes sensibles des corps (4)* La cause de la constitution, intérieure et de l'existence des corps simples, c'est la nature. Le feu, l'air, l'eau et la terre^sont des êtres naturels qui ont en eux-mêmes le principe de leur existence (5).
Mais les corps simples se meuvent-ils, et la cause de leurs mouvements est-elle aussi leur nature?
(i) Gén. et corr.,II, a. — (a) Génér. et corrupt., II , 3 ; Météorologiques, IV, i. -— (3) Gén. etcorrupt., II , 3. — (4) De Cœlo, III, 4 ; MéUph., II, a.— (5) Physique, II, 1.
Ce qui précède montre que les corps simples ne sont pas créés. Ils ne naissent pas : ils sont. Toutefois ils sont soumis à une sorte de génération qui leur est propre et qui consiste en ce qu'ils naissent tous les uns des autres, par une transformation continuelle et réciproque (i).
Pour comprendre ce mouvement, il faut remarquer que les quatre éléments des corps simples sont les uns actifs, les autres passife. Le chaud et le froid sont essentiellement actifs : en effet, si nous observons ces deux éléments soit en eux-mêmes, soit dans les corps simples, nous les voyons donner la forme, réunir, séparer, humecter, dessécher, durcir, ramollir. Au contraire, le sec et l'humide reçoivent d'un pouvoir extérieur toutes ces modifications; ils subissent la forme et ne la donnent pas; ils sont déterminés et ne déterminent pas (s). Or, comme chaque corps simple a deux éléments, l'un actif» l'autre passif, il agit par son élément actif, il pâtit par son élément passif, et de là il s'ensuit que les quatre corps simples sont tous réciproquement actifs et passifs.
Cette action réciproque et continuelle produit en eux de continuelles transformations, dont il est aisé de se rendre compte dans chaque cas particulier (3). Comme la génération, la transformation est un passage d'un contraire à l'autre, et elle n'offre, pas toujours les mêmes caractères. Elle est tantôt prompte et facile, tantôt difficile et lente. Entre deux corps simples qui ont un élément semblable, elle s'opère promptement, et lentement entre ceux dont leç deux éléments sont contraires, parce qu'un seul élément change plus facilement que deux. Par exemple, la transformation du feu en air est facile : dans ce cas, en effet, le feu et l'air ayant un élément semblable, le chaud, il suffit, pour que l'air naisse, qu'un seul élément du feu, le sec, soit vaincu par l'élément humide de l'air. De même, dans la transformation de l'air en eau, un seul élément est changé;
(i) Génér. et corrupt., II , 4. — (a) Géiiér. et corrupt., II , a, 8 ; Météorol., IV, i, a, 3, 4 ; Mélaph., XII, 4. — (3) Génér. et corrupt., U, 4 ; Métaph., II, a.
le froid de Teaii triomphe de la chaleur de Pair. Le ciiangement n'est pas moins simple quand la terre naît de Teau et quand le feu naît de la terre. £n effet, la terre et l'eau ont un élément semblable, qui est le froid, et d'un autre côté, le sec se rencontre également dans le feu et dans la terre. Que l'humidité de l'eau soit vaincue, l'eau devient terre. Que le froid de la terre soit détruit^ la terre devient feu. Mais si l'on prend les éléments dans un autre ordre, ta transformation n'est plus aussi prompte. Sans doute le feu se transforme en eau , l'air en tek*re, l'eau en feu, et la terre en air , mais plus difGcilément, parce que ici deux éléments au lieu d'un doivent su-^ bir le changement. Il arrive même que deux corps simples réunis se transforment en deux autres corps simples; que, par exemple, le terre et l'eau deviennent air et feu. Alors il est évident que la transformation est encore ou leiite ou prompte, et d'autant plus lente ou prompte qu'elle porte sur un plus ou moins grand nombre d'éléments (i).
Ainsi s'opère la transformation des corps simples. Or, ce mouvement ne se confond ni avec l'accroissement ni avec l'aitération. En premier lieu, la transformation n'est pas l'accroissement. On se le rappelle, dans tout accroissement, il y a trois choses à considérer : la partie qui s'accroît, l'aliment qui s'y ajoute, et une substance sujet de l'accroissement. La substance persiste la même après le changement, et l'aliment dont elle s'est accrue n'est point détruit, il est seulement assimilé à la substance et coexiste avec elle sous cette nouvelle forme. Mais dans la transformation de Veau en air, par exemple, il n'y a pas de sujet qui persiste, puisque l'air remplace l'eau, et l'aliment ne coexiste pas avec la substance, puisque l'eau est détruire (a). En second lieu, la transformation n'est pas une altération. Il y a altération lorsqu'un sujet sensible persistant le même est affecté seulement dans ses modes ou qualités. Mais quand la transformation de l'eau en air ou de
(i) Gén. et corrupt., II, 4. — (2) Ibid., I, 5,
distinguer la chaleur animale de tout ce qui n'est pas elle. Il ne faut pas la confondre avec la chaleur de l'air extérieur qui est fatale à la vie et engendre la corruption, si la chaleur pro* pre et intérieure des êtres ne yient balancer sa dangereuse influence. Tout ce qui se meut a dû^ d'abord, triompher du feu, de la chaleur de l'air extérieur (i) causée par le frottement des astres sur les couches supérieures de l'atmosphère (jk). Cette chaleur n'est cause d'aucun mouvement (3). La chaleur animale n'est pas non plus celle dont est formée la substance des astres et du soleil, lesquels d'ailleurs sont chauds, mais ne sont pas de feu; mais elle est semblable à cette substance des astres, c'est-à*dire à l'éther lui-même (4). C'est un esprit répandu dans la substance séminale comme dans tout corps écumeux, et qui n'a rien de commun avec le feu d'où ne provient aucun ani* mal, ni aucune autre substance analogue (5). C'est à la fois la chaleur solaire et l'esprit contenu dans la substance séminale, qui composent le principe vital chez les animaux et les plantes (6). Ce principe est la cause de la fécondité et de l'accroissement (7).
Ce qui précède montre que la science doit considérer, dans les corps composés, la matière, la forme et le double mouvement de génération et de destruction qui réunit la forme à la matière ou l'en sépare. La nature elle-même donne pour matière, aux corps composés, les corps simples passifs, l'eau et la terre. Les éléments acti&, le chaud et le froid, triomphent de cette n^atière indéterminée en vertu de leur force naturelle, et lui imposent la forme solide ou liquide qui les fait être ce qu'ils s#iit, de sorle que ces éléments jouent k, la Ibis le rôle de forme et de moteur. On peut dire par conséquent que la matière, la forme, et le mouvement de réunion ou de séparation de la matière et de la forme dans les corps composés, ont un principe unique, et que ce principe, c'est la nature.
(i) Méléor., IV, x. — (2) Du ciel, II, 7. — (3) Méléor., IV, i. — (4) Génér. dessnimi., U, 3. — (5) Ibid, — (6) JM. — (7) Ibid. ; Ptrt. des anim., II, 3.