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Le premier pas; nouvelles. Illustrées

Château, en Normandie, chez les parents de Jean. Raymond et Guillaume sont ses invités, Christine est sa cousine. Semaine de Pâques. Le petit salon : cretonnes françaises, boiseries grises, portes-fenêtres, vue sur la cour normande. Us viennent défaire un bridge. Ils se reposent.

Christine. — Et il pleut encore !

Jean (à ses camarades). — Me pardonnerez-vous de vous avoir déplacés par ce temps de canard? Guillaume. — Laisse-donc, est-ce qu'on s'ennuie? Ciii'.isiim: — On jouo.

Raymond. — On se détend.

Guillaume. — Mais on n'agit pas.

Jean. — Oh! toi... Tu ne peux pourtant pas toujours manifester !... Je crois que ton père n'est pas autrement fâché de te savoir ici... Il a beau dire, chaque fois que tu passes en correctionnelle : « J'approuve hautement la conduite de mon fils et je revendique toutes les responsabilités d'un père, morales ou civiles, » j'ai idée qu'il en a soupe de payer tes amendes et de te conduire quatre fois par mois en automobile à la Santé. {Guillaume tire de sa poche une toute petite revue.) Qu'est-ce que c'est que ça?

Guillaume. — Notre nouvel organe : Le Cri du ^peuple des morts.

Raymond. — La pluie redouble. S'il fait le même temps à Pau, mon oncle ne prendra pas encore sa leçon d'aviation aujourd'hui. Zut!... Il m'a promis !de me piloter à la première occasion. J'ai hâte. Mais je ne lui confierai pas mes os tant que je ne serai pas absolument sûr de lui.

' Christine. — Jean... c'est le cas de nous jouer ce joli morceau de piano que tu as composé... qui a un titre...

Jean [avec un grand contentement de soi). — « Ecoute., s'il pleut ».

Guillaume. — C'est de circonstance.

Jean {pour se faire prier). — Je vous l'ai déjà joué cinquante fois.

Christine. — C'est si vite fini qu'on ne peut pas se lasser de l'entendre.

Jean. — Dame ! c'est une toute petite chose.

Raymond. — Vas- y.

11 y va, tandis que Guillaume se plonge dans la lecture du Cri du peuple des morts, et Raymond dans le nirvana de ses pensées. Il pose ses doigts sur le clavier avec d'infinies précautions, comme on marche sur des œufs. D'abord, de la main gauche, il fait une douzaine de neuvièmes consécutives, puis, de la main droite, il touche cinq fois de suite la même note dans le médium; il fait encore quatre neuvièmes de la main gauche et effleure trois fois, de la droite, une note très haute. 11 recommence quatorze fois cet exercice. Et voilà.

Soupir d'aise.

Raymond (reprenant conscience). — C'est ravissant.

Guillaume. — Tu m'épates. Tu sais tout, tu as tout lu, tu remportes tous les prix. Et avec ça, tu es artiste.

Christine (après réflexion). — On dirait du Debussy.

Jean (fâché). — Je l'attendais. Je ne sais pas où tu trouves du Debussy là-dedans. C'est, une toute petite machine, mais elle est bien de moi.

Guillaume. — Mon verre n'est pas grand.

Jean. — Il y a très peu de temps que je prends des leçons d'harmonie. Je n'ai pas encore de talent à proprement parler. J'en aurai peut-être un jour. Mais ce qu'on ne peut pas me refuser, c'est l'originalité.

Christine. — Je no croyais pas le froisser : tu raffoles de Pelléas.

Jean. — Naturellement. J'en raffole. C'est pourquoi je ne l'imite pas. Je suis d'ailleurs bien décidé à n'imiter rien ni personne. Nietzsche a dit, ou à peu près : « Pour me suivre, ne me suis pas. »

Guillaume. — Alors!

Raymond. — Tiens ! il ne pleut plus.

Jean. — Ne te frappe pas : ça n'avait cessé qu'un instant, ça repique.

Guillaume. — On reprend le bridge?

Raymond. — Non ! Causons.

Jean. — De quoi ?

Raymond. — De tout, de rien.

Christine. — Disons des banalités.

Guillaume. — Comme les grandes personnes.

Christine. — Une idée! Je vais dire un cliché de grandes personnes en jetant mon mouchoir à l'un de vous, qui en dira un autre en le jetant à un troisième, et ainsi de suite.

Jean. — Joli jeu.

Christine. — Je commence. Quel sale printemps! [Elle jette son mouchoir à Raymond.)

Raymond. — Il n'y a plus de printemps ! {Il jette le mouchoir à Jean.)

Jean. — Il n'y a plus de jeunesse.

IL N*r A PLUS DE PRINTEMPS 5

Guillaume. — En voilà une bêtise ! Moi, je me flatte d'être jeune. J'ai mon âge !

Jean. — Et moi donc! Je ne parlais pas en mon nom personnel, je répétais un propos favori de nos aînés. Hier encore, j'entendais mon oncle Louis... Je n'ai pas pris la peine de lui répondre, je me suis contenté de hausser les épaules... Je l'entendais citer cette chose en italien : jeunesse, printemps de la vie, printemps, jeunesse de l'année; et il disait que, par le temps qui court, ces deux sortes de printemps sont également abolies.

Guillaume. — Pourquoi ne lui as-tu pas répondu?

Jean. — Parce qu'il ne m'aurait pas compris. Je n'aime pas dépenser mon éloquence en pure perte. Mais, si je lui avais répondu, à cet homme, je lui aurais ainsi parlé : « Cher oncle, depuis que le monde est monde, les gens de votre âge vont disant à ceux du nôtre: Il n'y a plus de jeunesse. Et ils en sont encore à remarquer que ça signifie uniquement: les jeunes du jour n'ont pas la même façon d'être jeunes que les jeunes d'hier. De votre temps « il n'y a plus de jeunesse », ça voulait dire : « Il n'y a plus de bohème et de quartier latin. » De ce temps-ci, ça veut dire : « Il n'y a plus d'amour. »

Raymond. — Comment?

Jean. — Mais oui ! Nous les scandalisons par notre indifférence à l'égard de la bagatelle. Nous ne

fi LE PREMIER PAS

pensons pas qu'à ça, et nous n'en parlons jamais.

Guillaume. — C'est vrai.

Raymond. — Nous y touchons pour l'instant, mais justement à seule fin de spécifier que ça ne nous arrive pas d'ordinaire.

Jean. — Nos prédécesseurs dans la vie ont l'idée fixe de cette affaire-là, et nous les inquiétons parce que nous n'avons pas hérité de leur manie. Ils s'imaginaient que, dès l'âge le plus tendre, nous n'aurions, comme eux, pas d'autre préoccupation ni d'autre curiosité. Je me rappelle qu'à huit ans, — J'ai une excellente mémoire — quand je posais une de ces questions parfois naïves que l'on pose à cet âge-là, papa s'effarait et prenait des airs d'inquisiteur. Il me surveillait. Inutile de vous dire que je m'en apercevais bien, car, déjà, je n'avais pas mes yeux dans ma poche. Parole î il m'aurait donné • des idées. Lorsque j'atteignis ma quinzième année, il se mit à épier mes pas et mes démarches ; et, tout récemment encore, je l'ai entendu qui disait à maman: « Vraiment,, vous croyez que Jean... pas encore? — Je te demande pardon, Christine, cette conversation est peut-être un peu leste.

Christine. — Non, non. Tu sais, je ne suis pas bégueule. Et puis, tout ça m'est si indifférent !

Guillaume. — Poursuis, tu nous intéresses.

Jean. — Bon.. Et maman lui a répondu: « Mais

oui, je crois. A dix-huit ans! C'est prodigieux! »

Guillaume. — Comment prodigieux? C'est eux qui le sont, prodigieux. Moi aussi, j'ai dix-huit ans. Et j'ai à peine besoin de vous dire...

Raymond. — Moi de môme. L'avenir est aux chastes. Moi, d'abord, je ne rêve que de conquérir l'espace. Eh bien, les oiseaux...

Guillaume. — Oh ! ça tu sais, il ne faudrait pas prendre modèle sur les moineaux...

Jean. — Moi, quand je pense qu'un jour peutêtre j'aimerai, comme on fait depuis si longtemps, je ne peux pas m'empêcher de me dire : « A quoi bon? » C'est comme quand je vois un nouveau volume de vers, d'un inconnu, je me dis : « Encore un ! »

Guillaume. — Je ne digère pas les gens qui ne voient rien ici-bas que l'amour. Alors, la race humaine serait donc une race inférieure, uniquement vouée à la reproduction? Au tournant de l'histoire où nous sommes, un jeune homme a mieux à faire. Je suis capable d'enthousiasme, mais il me suffit d'engueuler les sergents de ville. C'est un plaisir positivement sensuel, et qui me satisfait.

Jean. — Nous sommes d'accord, mais voilà ce que nos aînés ne comprennent pas. C'est tout ça qu'ils appellent « plus de printemps »... Tenez, cet hiver, on m'a emmené voir une pince... On me traîne au

théâtre une fois par semaine : je m'en passerais volontiers. Ça me dérange de mes études, ça me fait coucher tard, et je ne suis plus moi-même le lendemain... Entre nous, je crois qu'on veut m'ouvrir l'esprit; car, sous prétexte qu'un garçon de dixhuit ans peut tout voir et tout lire, on me glisse des bouquins, on me conduit à des spectacles...

Guillaume. — Comme le roi-martyr.

Jean [surpris). — Le roi-martyr? Qu'est-ce que tu chantes?

Guillaume. — Louis XVI. Quand il s'est marié, il n'était pas très au courant. Alors, on lui a montré des images... Oh !... Oh ! je vous demande pardon, Mademoiselle.

Christine (naïve). — De quoi ?

Jean. — Je reviens à la pièce que j'ai vue. Elle était intitulée, précisément, l'Eveil du printemps. Non, cette puérilité ! L'œuvre d'un adulte, quoi ! Si mes confrères savaient peindre ! Ou si les directeurs de théâtre osaient monter les comédies ou drames que nous serions parfaitement capables d'écrire sur nous-mêmes ! C'est alors que le public apprendrait h connaître la véritable sensibilité de la jeunesse. Mais... Figurez-vous que tous les personnages de cet Éveil du printemps ne pensent, comme nous disions tout à l'heure, qu'à... ça, et ne parlent pas d'autre chose. Les parents sont tout le temps à se

consulter au sujet de l'innocence de leurs mioches. Doit-on le dire ou ne doit-on pas? Les jeunes, garçons et filles, se consultent réciproquement, et il y a une petite qui ne cesse pas de demander à sa mère comment se fabriquent les enfants.

Christine {avec simplicité). — C'est idiot.

Jean. — Pour finir, un des garçons et une des filles... celle qui demande des renseignements... se rencontrent dans une grange, dans le foin, un jour d'orage. Le tonnerre éclate et ils perdent la tête tous les deux.

Guillaume. — En voilà des insanités !... Dis donc, si ça ne te froisse pas, je vais remonter une heure ou deux dans ma chambre. J'ai des lettres à écrire à des amis qui sont sous les verrous, et je voudrais achever la lecture du Cri du peuple des morts.

Raymond. — Moi, je vais me recueillir, si tu permets.

Jean. — Allez, allez. Liberté pleine et entière. Je ne vous ai pas invités à la campagne pour vous raser. (Guillaume et Raymond se retirent. Christine reste. Un silence.) Eh bien, Christine, qu'est-ce que tu fais?

Christine. — Moi? Rien.

Juan. — Tu restes là?

Christine. — Où veux-tu que j'aille?

Jean. — Alors... je te tiens compagnie?

Christine. — Si tu veux.

Jean. — Tu as l'air fâchée.

Christine. — De quoi veux-tu que je sois fâchée? [Jean fait un geste d'ignorance. Un sile?ice. Puis, gentiment.) Joue-le-moi encore.

Jean. — Quoi?

Christine. — Écoute s'il pleut.

Jean. — C'est vraiment bien inutile, puisque tu n'aimes pas ça.

Christine. — Je n'aime pas ça?

Jean. — Dame! Tu m'as dit que c'était du Debussy. Ça m'a froissé.

Christine. — Je n'aurais pas cru.

Jean. — Allons! J'ai un caractère d'or. {Use met au piano et recommence le petit exercice décrit ci-dessus.) Eh bien?

Christine {rêveuse). — C'est joli. {Un temps.) Tu as la musique là?

Jean. — Oui. Pourquoi faire?

Christine. — Je voudrais... je voudrais essayer de... le jouer... moi...

Jean {un peu inquiet). — Oh!...

Christine. — Mon petit Jean... je t'en prie...

Jean. — Si ça te fait tant plaisir...

Christine. — Je joue aussi très bien, tu sais...

11 pose son manuscrit sur le pupitre, et elle se met avec d'infinies précautions, avec une sorte de respect religieux, à glisser ne v if-mes. à •'■■" lu i les petites notes. Elle r>x (>nio correftA-

nient le morceau jusqu'à la quatrième, redite exclusivement; mais au début de la cinquième, brusquement, elle se met à taper sur le clavier au hasard et à tour de bras.

Jean {jetant des cris douloureux). — Ah!... Àh ! mon Dieu!... Ah!...

Christine {en larmes). — C'est du Debussy! Absolument! Je te dis que c'est du Debussy!

Jean (très digne, fermant le piano). — C'est de la musique trop nerveuse pour toi, voilà tout. Tu feras mieux de t'en tenir au Beethoven... Mais tu m'é tonnes : qu'est-ce qui te prend?

Christine {sanglotant). — Je ne sais pas... C'est... cette conversation... que vous avez eue tout à l'heure, tes amis et toi... je n'y comprenais pas grand'chose, mais... il m'a semblé... que tout était fini... qu'il n'y avait plus rien, rien, rien!...

Jean {paternel). — Voyons, ma petite Christine, tu n'as pas le sens commun. Toi, si... pondérée, si...

Christine. — Oui...

Jean. — Viens faire un petit tour, ça te remettra, il ne pleut plus...

Christine. — Il ne pleut plus, mais... le ciel... est encore plus menaçant que quand il pleuvait... 11 y a... de l'orage dans l'air.

Jean. — Oui, il y a de l'orage dans l'air, et c'est pour ça...

Un éclair sillonne la nue, le tonnerre éclate, comme dans la pièce alleman le; et, comme dans ta pièce alleman ■ . " i stimb

après avoir poussé un cri d'effroi, tombe dans les bras de son cousin. Jean, ému, l'enlace pour la rassurer, et comme il sied un jour d'orage, après l'alerte d'un coup de tonnerre, leurs lèvres s'effleurent.

Mais l'orage est bref, le baiser aussi... Ils s'écartent l'un de l'autre, ils se regardent, étonnés.

Jean (se passant la main su?' le front). — C'est bête... Christine. — Oui... c'est bêle...

Et chacun de leur côté, ils se sauvent.

Les inséparables

André, M ans, à peine.

Lucien, 17 ans, sonnés.

Germaine, de ¥ Américain.

Samedi soir. Le valet de pied introduit André dans la chambre déjeune fille de Lucien. Il est en habit, gilet blanc, le pardessus à taille, déboutonné. Il a gardé sa canne et son chapeau. Lucien est en habit, gilet blanc. Il a déjà enfilé son pardessus à taille. Dès que la porte s'ouvre, il saisit son chapeau et sa canne déposés sur le lit.

Lucien. — Bonjour.

André. — Bonjour. {La main.) Lucien. — On part?

André. — S'il te plaît.

Lucien. — Où va-t-on ce soir? Théâtre?

André. — Non. Je Le dirai, en route. [Ils partent. C escalier. En bas.) Quelques pas, à pied?

Lucien. — Soit. {Ils vont.) Alors?

André. — J'ai pris une décision.

Lucien. — Grave?

André. — Selon.

Lucien. — Communique.

André. — Ce soir, sur le coup d'onze heures, je sauterai le pas.

Lucien. — Quel pas?

André. — Je franchirai le...

Lucien. — Suffit. J'entends à demi-mot.

André. — Qu'en dis-tu?

Lucien. — Rien. C'est ton affaire. {Silence. Pensées.) Ça te chante, comme ça, tout d'un coup, ce soir ?

André. — Non.

Lucien. — ?

André. — C'est comme la première cigarette. Peut-on désirer ce qu'on ignore? Mais un beau jour, on se dit: je fume, il faut. Et on achète le paquel rose.

Lucien. — Où... comptes-tu... acheter le paquet •

André. — Où il se débite.

Lucien {avec un rire). — Au... bureau?

André. — Dame !

Lucien {légèrement effaré). — Alors, tu m'emmènes...

André '(le rassurant d'un geste). — A Y Américain. J'y ai déjà poussé une pointe hier, pour reconnaître. La famille dînait en ville, je me suis échappé une heure, Lien que je ne sois autorisé à sortir que le samedi. J'ai fait la connaissance d'une très jolie personne.

Lucien. — Qui t'a présenté?

André. — Le garçon. Elle s'appelle Germaine. Je lui ai plu sur-le-champ, elle m'a donné rendez-vous pour ce soir, dix heures. C'est tout profit, parce que, à dix heures, il est trop tôt pour souper. Juste la tasse de chocolat; et puis on va chez elle, passer une petite heure. Je ne me fais aucune illusion : dès que j'aurai le dos tourné, elle s'en retournera à Y Américain. Après moi le déluge.

Lucien. — Eh bien, et moi?

André. — Elle a des amies, si tu...

Lucien (détaché). — Non.

André. — Alors, tu prends le chocolat avec nous. Tu nous fais la conduite. Tu t'éclipses discrètement. Et tu vas m'attendre chez Pousset, où je te rejoins fidèlement. Là, on remange un morceau. Encore quelques pas à pied. Et on va faire couche-couchr, chacun chez soi. C'est une façon comme une autre d'employer notre soirée du samedi.

Lucien. — Oui. (Silence.) Je me demande...

André. — Quoi?

16 LE riîEMIEIÎ PAS

Lucien — Je me demande... quel besoin tu as... de m'avoir à tes côtés?

André. — Idée comme ça. {Silence. Ils cheminent. Soudain saisissant le bras de Lucien.) Tu comprends, vieux... on se connaît depuis le premier jour du collège... On a fait ensemble... toutes les premières choses., première communion, etc.. Alors... toi, tu ne., tu ne veux pas marcher, c'est ton affaire... Mais... situ n'étais pas au moins là... ça me... chiffonnerait... J'aurais de la peine... J'aurais du remords...

Lucien (avec enthousiasme). — Ça, on peut dire que tu es un ami, toi!... Tuas de ces délicatesses... que d'autres ne saisiraient pas... ou même qu'ils auraient la stupidité de trouver ridicules... Mais moi, j'entre dans ta pensée... Je suis digne... Ça me fait plaisir, tu sais, ce que tu viens de me dire là. .. Je n'exprime pas très bien... mais... ça me fait plaisir... profondément... Ah! nous ne sommes pas... enfin nous sommes chics... Il n'y a que nous... (Courte effusion.)

André (après un temps). — J'ajoute quelques autres considérations : tu peux m'être fort utile.

Lucien. — Use de moi, ne te gêne pas.

André. — Que lui raconterais-je à cette femme... tant que nous n'en serons pas arrivés... au point... où il paraît tout naturel que les mots manquent? Tu m'aideras à soutenir la conversation.,. Ou plutôt

on causera ensemble tous les deux... en se mettant, bien entendu, à sa portée.

Lucien. — Et en lui fournissant, de temps à autre, l'occasion d'une réplique.

André. — Oui... Et puis... je ne sais pas, mais... il me semble que c'est... plus sûr... non, pas plus sûr: plus imposant... d'être deux en face de... l'adversaire... C'est plus homme.

Lucien. — Tu ne te sens pas intimidé?

André. — Pas du tout... Cependant... je serai... sans doute... plus... brillant... moins... sujet à... à l'émotion inséparable... si j'ai une galerie... si je pense : Lucien me voit, pas de faiblesse 1

Lucien. — Tu es pour la publicité des exécutions.

André. — Oui.;. Sois tranquille, ton rôle de témoin ne t'exposera pas à... une avanie; Tu n'auras pas à rougir de moi.

Lucien. — Tu te tiendras comme il sied, sur le terrain.

André. — Oh! sur le terrain... Parbleu!... D'ailleurs*., au moment du terrain, tu ne seras plus là... C'est avant d'aller sur le terrain qu'il s'agit de faire bonne contenance... Ça ne t'embête pas au moins?

Lucien. — Au contraire... Ça ne m'est pas inutile non plus. C'est une école... Moi, je ne suis pas encore disposé, mais ça viendra bien un jour ou l'autre.

Peut-être même que ça ne tardera pas. Quand je marcherai pour mon propre compte, il se peut que je ne jouisse pas de toute ma liberté d'esprit. Au lieu que ce soir... je suis désintéressé, j'observe. J'étudie. Je te remercie de me fournir l'occasion... Et puis. .. je te répète. . . comme ami. . . je suis touché. . . touché profondément.

André. — Ne nous attendrissons pas.

Ce n'est pas, en effet, le moment : ils arrivent à Y Américain. Ils entrent, ils montent, vestiaire. Ils prennent place. Germaine, qui a l'œil, a tout de suite vu André. Elle s'approche. Poignée de main molle. Elle ne semble tenir aucun compte de Lucien, bien qu'elle ne regarde que lui tout en parlant à André. Elle le regarde fixement, et l'on ne saurait dire si c'est de la distraction ou de la fascination.

Germaine. — Vous n'êtes pas en retard.

André. — Je suis toujours à la minute. Qu'est-ce que vous prenez?

Germaine. — Mon petit déjeuner, si vous voulez bien.

André. — Comment?

Germaine. — Il est à peine dix heures.

André. — Du soir.

Germaine. — A quelle heure crois-tu que je me lève?

André. — Excusez-moi, je ne suis pas encore au fait de vos habitudes. Ainsi que je vous le disais hier, je suis tout neuf, et je ne m'en cache pas. Je pose

des questions, c'est pour nVinstruire... Chocolat?... Garçon!... Un chocolat, deux chocolats, (il interroge des yeux Lucien, qui répond affirmativement d'un signe.) —

Trois chocolats. {A Germaine.) Voulez-vous me permettre de vous présenter mon ami? J'ai amené un ami.

Germaine. — Je ne suis pas aveugle... Monsieur n'est pas habitué non plus...

Lucien. — Non, Madame. Je n'ai aucune habitude.

Germaine. — Vous ne connaissez personne?

Lucien. — Personne.

Le garçon apporte les tasses et les brioches. Le verseur verse.

Germaine (à André). —Il est très bien, ton ami. {Lucienet André s'inclinent. A Lucien.) Ça ne VOUS ferait pas plaisir de connaître quelqu'un? {Lucien fait un geste de dénégation.) Parce que j'ai justement une amie qui est là... Une amie, je veux dire : mon amie... enfin, celle ,qui est pour moi comme vous pour... Chose !

André. — André.

Germaine. — Merci. Comme vous pour André, et. comme André pour vous. Comment t'appelles-tu? Oh! pardon!..

Lucien. — Il n'y a pas d'offense. Je m'appelle Lucien.

Germaine. — Ah! ça, c'est un joli nom. (Lucien

sindine.) André aussi. Mais j'aime mieux Lucien. Parce qu'André, c'est banal, c'est vulgaire. Tout le monde s'appelle André.

André. — Vous exagérez.

Germaine. — Mais non, mais non. J'en connais des tas, je te dis. Ici même. Il y a un chasseur qui s'appelle André... Et puis, quelqu'un qui s'appelle Lucien, on peut l'appeler Lulu. Tandis que quelqu'un qui s'appelle André, comment veux-tu qu'on l'appelle? Comment?

André. — André.

Germaine. — Gros malin ! Je m'en doutais. Je ne suis pas une tourte.

André. — Quand j'étais gosse, on m'a toujours appelé Dédé. Mais je n'y tiens pas, tu sais. Et même, je déteste ça.

Germaine. — Bon, bon. Mais je t'avertis que je n'ai que la mémoire de ces noms-là. Les autres, je les brouille, je les confonds; alors, j'y renonce. {Très gracieusement.) Monsieur Lulu ?

Lucien. — Madame ?

Germaine. — Vrai? Vous ne voulez pas que je vous présente mon amie ?

André. — Qui se nomme?

Germaine. — Mercedes.

André. — Tu te souviens de Mercedes, et tu n'es pas fichue de retenir André!

Gep.maine {haussant les épaules). — Les noms de femmes, ce n'est pas la même chose : ça ne se confond pas, ça ne s'oublie pas... Si tu me laissais parlera ton ami? Ce n'est pas poli d'interrompre. [A Lucien.) Monsieur Lulu, vous ne voulez vraiment pas faire connaissance avec Mercedes?

Lucien {simplement). — Non.

André. — Ce n'est pas son idée.

Germaine. — Dites un peu quelle serait votre idée.

André. — Son idée, c'est qu'il n'a pas d'idées ce soir.

Germaine. — Est-ce que tu es chargé de répondre pour lui?... Monsieur Lulu... peut-être que vous jugez que nous ne sommes pas encore assez intimes pour que je me permette de vous poser des questions...

Lucien. — Faites donc,- faites donc.

Germaine. — Eh bien... si j'ai compris... vous êtes comme... Chose.

Lucien. — ?...

Germaine {avec pudeur). — Tout neuf...

Lucien — Oui.

Germaine. — Vrai ! {Elle rêve.)

André. — A quoi pensez-vous?

Germaine. — A des choses.

André. — Moi aussi.

Germaine. — Alors, paie. (// fait signe au garçon.

Pendant qu'il paie les trois chocolats.) Jules, dites à André de me faire avancer un fiacre.

André. — André?

Germaine [avec impatience). — Je te répète que c'est le chasseur ! (Elle se lève. André ramasse sa monnaie. A Lu cien.) Monsieur Lulu, vous nous accompagnez?

Lucien. — Avec plaisir.

André (goguenard). — C'est une façon de parler.

Vestiaire. L'escalier. Le fiacre.

Germaine. — Monsieur Lulu, vous vous mettez en lapin? C'est tout près. (Au cocher.) Mon vieux, rue La Bruyère.

André. — Ce n'est pas pour dire, mais notre omnibus, il est complet. J'ai des fourmis.

Germaine. — Oh ! toi, d'abord, tu n'es jamais content de rien : tu me fais l'effet d'avoir un sale caractère.

André. — Attends un peu, tu vas juger.

Arrêt. On se tire du fiacre.

Germaine. — Monsieur Lulu, vous montez?

Lucien. — Je suis confus...

André. — Tu ne vas pas lui faire monter tes étages pour rien, à ce garçon !

Germaine. — Mon cher, je ne sais pas où vous avez été élevé; mais, moi, je n'ai pas l'habitude de dire adieu aux gens dans la rue. (On monte les étages, il y en a cinq. Le gaz est éteint. Germaine, qui connaît son esca-

lier, conduit Lucien par la. main. André suit, tenant le pan du paletot de Lucien. Germaine ouvre sa porte. Le gaz est en veilleuse. Elle tourne la clef : incandescence. Elle fait faire aux deux amis le tour du propriétaire — petit salon, chambre à coucher, cabinet de toilette, cuisine. — Elle les ramène dans l'antichambre. — (A Lucien). Maintenant que vous connaissez le chemin...

Lucien (par politesse.) — Certainement... {Elle rouvre la porte de l'escalier.)

Germaine. — Allons bon!

André. — Quoi?

Germaine. — C'est éteint ! C'est tout noir !

André (impatienté.) — Tu le sais bien que c'est éteint et que c'est tout noir, puisque nous venons de monter dans l'obscurité I

Germaine. — Il va se casser le cou, ce garçon !

André. — Nous n'allons pourtant pas redescendre cinq étages pour l'accompagner jusqu'en bas !

Germaine. — Tu es d'un joli égoïsme, toi, je te fais mon compliment! (Haussant les épaules.) Naturellement, nous n'allons pas redescendre cinq étages! Mais tu vas aller dans ma chambre, tu ouvriras l'armoire à glace, et sous la pile des chemises de nuit, deuxième planche à droite en commençant par en haut, tu trouveras ma petite lampe électrique de poche. (A Lucien.) Vous la déposerez sur le rebord de la lucarne du concierge, je la prendrai en ressortant.

[A André.) Va donc. (// y va. Elle reste seule, deux minutes,

avec Lucien.) Lulu, c'est loi qui me plais, je ne peux, pas sentir ton ami. Fais semblant de descendre, mais ne descends que jusqu'au palier d'en dessous. Compte cinq minutes juste à ta montre, et regrimpe. Voici ma clef. Tu entreras dans la cuisine en faisant beaucoup de potin. Je me charge du reste.

Lucien. — C'est que...

Germaine. — Quoi? Tu ne veux pas?

Lucien. — Si, mais... c'est que... c'est lui qui a l'argent.

Germaine {avec âme). — Ah ! tu es délicat, toi, tu es chic ! Merci de m'avoir avertie. J'agirai en conséquence.

André {revenant). — Voici la lampe.

Adieux rapides. André et Germaine passent dans la chambre, et aussitôt...

Germaine (l'arrêtant d'un geste impérieux). — Minute.

Il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs. Les bons comptes font les bons amis. Tu m'entends. Ne m'oblige pas à dire des choses... toujours gênantes pour une femme... qui fait ce qu'il faut, mais qui n'est pas la dernière des dernières.

André. — Crois que j'apprécie. Je te répondrai avec la même franchise. J'ai deux louis, plus sept ou huit francs de monnaie.

Germaine. — Donne les deux louis. Je n'accepterai

pas un centime de plus. Je n'ai pas l'intention de t'estamper.

André. — Je te remercie.

Germaine. — Mais non, c'est moi. (Elle met en sûrett les deux louis. Bruit dune porte qui s'ouvre et se ferme. Meubles renversés.) Mon amant!... Chut ! nous sommes perdus. Toi du moins. Il ne te raterait pas.

André. — Quelle veine que je n'aie pas eu le temps de me...

Germaine. — Tu peux le dire.

Elle le reconduit à l'antichambre par une voie détournée. 11 descend, dans le noir. En bas, il trouve moyen de dégringoler quatre marches à la fois. Enfin il est dehors, il respire. Il file, pas gymnastique... Il fait halte.

Monologue :

André. — Si j'arrive trop tôt chez Pousset, il faudra expliquer à Lucien...

Et il poursuit, lentement, lentement. Il fait de grands détours. Il tue une heure.

Quand il arrive chez Pousset, Lucien, qui, en sortant de chez Germaine, a sauté dans un auto-taxi, est déjà là, attablé. Sourire réciproque. Poignée de main. Silence.

Lucien. — Eh bien??

André (fat). — Eh bien, c'est... très... très agréable.

Lucien. — Bah?

Enigmes.

Claire, 17 ans.

Roger, 25 ans.

Oncle Jean, 45 ans.

Chez les parents de Claire. Le petit salon — comme partout. La jeune personne est seule. Agitée. Elle se livre successivement, en l'espace de cinq minutes, à toutes les occupations diverses auxquelles peut se livrer une personne de ce sexe et de cet âge : musique, lecture, tricot pour pauvres, etc.

Puis le valet de chambre, correct, souriant, protecteur, introduit Roger.

Claire. — Enfin !

Roger. — Suis-je en retard?

Claire. — Oh ! non. Vous êtes, comme d'habitude,

ridiculement exact.

Roger. — C'est du parti pris ! Vous trouvez toujours à redire à tout ce que je fais!

Claire. — Mettons.

Roger. — Passez-moi ce petit mouvement d'humeur : je ne recommencerai pas.

Claire. — Que de temps perdu !

Roger. — Nous avons toute la journée devant nous.

Claire. — Non.

Roger. — Madame votre mère est sortie, et elle a bien voulu me faire savoir qu'elle ne rentrerait qu'à l'heure du dîner. Elle a envoyé Mrs Holmes, votre institutrice, faire des courses à l'autre bout de Paris. Elle désire que nous nous expliquions posément, vous et moi, et que nous épuisions le sujet.

Claire. — Maman a pris les dispositions qu'il lui a plu de prendre : moi, j'en ai pris d'autres. Épuisez le sujet si vous voulez, mais épuisez-le en un quart d'heure. C'est tout ce que je peux vous accorder, et c'est plus que suffisant.

Roger. — Vous attendez quelqu'un?

Claire. — Probablement.

Roger. — Je ne vous demande pas qui.

Claire. — ,1e ne vous le dirai pas.

Roger. — Comme vous me répondez !

Claire. — Vous faites exprès de m'irriter! Vous voyez bien que je suis nerveuse !

LWIGMES 29

Roger. — Oui, je le vois ! Et c'est encore ce qui m'inquiète : qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce qui vous prend ? Pourquoi démentez-vous votre caractère ? Vous êtes la jeune fille la mieux élevée, la moins capricieuse, la plus douce, et vous voilà, du jour au lendemain, devenue... fantasque...

Claire. — Insupportable, dites: insupportable!

Roger. — Je le dis.

Claire. — Bien !

Roger. — Ma petite Claire...

Claire. — Quoi ?

Roger. — Je vais vous poser une question stupide.

Claire. — Ça m'étonnera, parce que vous êtes très intelligent.

Roger. — Merci... M'aimez-vous t<

Claire. — Certainement, je vous aime !

Roger. — Ah !. .. Ah ! ça me fait tout de même du bien de vous l'entendre dire ; mais, franchement... franchement on ne le croirait pas.

Claire. — Allons bon !

Roger. — Dame ! Récapitulons...

Claire (résignée). — Soit !

Roger. — Je vous ai rencontrée dans le monde, il y a six mois. .. Je n'ai aucune fatuité, je ne prétends pas... que vous m'ayez... distingué.», avant que moi-même, je vous aie...

Claire. — Distinguée.

Roger. — Oui... Mais... Je le dis, parce que... c'est plutôt gentil... nous nous sommes... distingués réciproquement... simultanément.

Claire. — Je ne dis pas non.

Roger. — A peine si nous avons flirté. Le., sentiment... qui nous unissait déjà... nous paraissait trop... sérieux pour le flirt... Nous avons tout de suite pensé à... autre chose.

Claire. — C'est vrai. .

Roger. — Les... convenances... entre nous... étaient si parfaites... que nous n'avons même pas jugé à propos d'en parler... C'est tout au plus si j'ai cru devoir vous dire que j'étais auditeur au Conseil d'État... De sorte que... si nous nous marions... comme je l'espère bien et comme, d'ailleurs, il est convenu... ce sera ce qu'on appelle vulgaf /ement un mariage d'inclination.

Claire. — Je n'en ferai jamais d'autre !

Roger. — Tout s'est passé, jusqu'aujourd'hui, de la façon la plus convenable, la plus banale. Il n'y a rien là qui vous puisse agacer les nerfs. Enfin, vous m'aimez, ce n'est pas moi qui vous l'ai fait dire.

Claire. — Si, c'est vous ; mais je l'ai dit.

Roger. — Alors, sacrebleu ! pourquoi, depuis que nous sommes fiancés officiellement... depuis que les journaux l'ont annoncé, en particulier le Gaulois... depuis que je vous vois tous les jours et

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