‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 2 sur 15 · ÉNIGMES · texte numérisé non relu

ÉNIGMES

que je dîne avec vous, ici ou ailleurs, trois ou quatre fois par semaine... Claire, pourquoi, pourquoi êtesvous devenue... Ah ! ce n'est pas moi qui vous l'ai fait dire, c'est bien vous qui l'avez dit toute seule !... pourquoi êtes-vous devenue in-sup-por-table ??... Si bien que je crois toujours que vous allez reprendre votre parole, me rendre la vôtre... et parfois...

Claire. — Parfois?

Roger. — Eh bien, parfois je me demande si ça ne vaudrait pas mieux... Et puis, quand cette idéelà me vient, je suis comme fou... Claire, vous me faites beaucoup, beaucoup de peine. Je suis horriblement malheureux. Voilà.

Claire. — Et moi? Et moi? Vous n'imaginez pas que je suis heureuse, hein ?

Roger. — Mais vous n'avez aucune raison de ne pas l'être, vous ! Si encore vous aviez une raison ! On pourrait voir ! En avez-vous une ? Dites-la ! [Elle fait un geste vague.) Vous m'aimez?

Claire. — Oui !

Roger. — Je ne vous déplais pas?... Je vous demande ça, parce que... ce n'est pas la môme chose.

Claire. — Vous ne me déplaisez pas.

Roger. — Alors ?... Nos fiançailles devraient être un temps de joie !... Et ce sont elles, ces maudites fiançailles, qui semblent avoir tout gâté. Pourquoi?

Claire. — Je ne sais pas !

Roger. — Vous me mettez au désespoir !

Claire. — Mais il ne faut pas me dire ça ! Dans l'état où je suis ! Vous allez me faire pleurer !

Roger. — Si encore je savais!

Claire. — Vous devriez savoir ! C'est votre rôle d'homme.

Roger. — Ça, c'est magnifique !... Enfin, vous m'aimez?

Claire. — Pour la troisième fois.

Roger. — Vous voulez toujours m'épouser?

Claire. — Mais je n'en sais rien! C'est justement ça que je ne sais pas ! {Changement brusque de ton).

Sauvez-vous...

Roger. — Mais...

Claire. — Vous rentrez?

Roger. — Oui.

Claire. — Vous ne ressortirez pas avant dîner ?

Roger. — Non.

Claire. — Eh bien, attendez-moi.

Roger. — Comment?

Claire. — Enfin, attendez ma réponse : je vous

l'enverrai... ou... je viendrai... Allez, Allez...

Elle le pousse, il sorti Elle semble très inquiète, elle guette, elle tend l'oreille. Puis elle s'apaise* Elle prend un livre, le quitte, tricote, pianote^.. Le valet de chambre introduit, Oncle Jean. Ce quadragénaire a une physionomie très jeune, avec une certaine expression de malice qui trahit qu'il n'est pas jeune sans le savoir, et qu'il y apporte tous ses soins.

EXIGMES 'J]

Oncle Jean. — Bonjour, petite. {Elle lui saule ai Qu'est-ce qu'on vient de me dire ? Ta maman n'est pas là ? Ton père non plus ?

Claire. — Ils se sont éclipsés discrètement pour nous laisser le terrain libre.

Oncle Jean. — Pour nous laisser le terrain libre?

Clai he. — Oh ! pas à nous deux ! ... Il paraît qu'une explication était nécessaire entre mon fiancé et moi.

Oncle Jean. — Ah ! Ah!... Eh bien, où est-il?

Claire. — Mon fiancé ? Oh ! je l'ai réglé en dix minutes.

Oncle Jean. — Ah ?... Et... pourquoi m'as-tu écrit de venir?

Claire. — Pour vous voir, donc ! On ne se voit jamais.

Oncle Jean. — Oh !...

Claire. — Oui, vous venez à peu près tous les jours et vous avez votre couvert mis. Mais, sous prétexte que vous êtes l'ami d'enfance de papa, c'est toujours à lui que vous faites attention. Ou à maman. A moi, jamais... Je vous appelle « Oncle Jean», parce que vous m'avez vue naître ; mais ce n'est qu'une façon de parler, il n'y a pas de lien de parenté entre nous, vous n'êtes même pas mon oncle!... Oh! de temps en temps... quand vous êtes là et que nous allons au bal... comme je suis toujours

la première prête, je reviens vite au salon, pour me trouver seule avec vous... Alors vous me faites un compliment sur ma robe... Mais maman se dépêche vite d'arriver... Vous avez une si mauvaise réputation !

Oncle Jean. — Qu'est-ce que tu chantes?

Claire. — Je sais, je sais, très mauvaise... Épouvantable !... La méritez-vous ? Ça c'est une autre question. Je ne suis pas sûre. Vous avez l'air si raisonnable, si sage !

Oncle Jean {riant). — Tu as trouvé ça toute seule ?

Claire. — Oui. Je ne parle guère. J'observe. Je réfléchis. Vous êtes un homme raisonnable et sage... rassis... enfin, un homme... Mais, c'est charmant, on a tant dit le contraire que vous... piquez la curiosité... tout en inspirant... une sorte de... sécurité.

Oncle Jean. — C'est effrayant.

Claire. — Qu'est-ce qui est effrayant.

Oncle Jean. — Toi.

Claire. — Oncle Jean..., je voudrais vous faire Un compliment, mais je n'ose pas.

Oncle Jean. — Va toujours.

Claire. — Vous allez vous fâcher... Oh ! vous auriez tort.

Oncle Jean. — Alors, je ne me fâcherai pas.

.Claire. — C'est un compliment à la chinoise.

Oncle Jtan. — A la chinoise?

CMGMES 35

Claire. — Oui... vous savez... les Chinois... ont la manie de complimenter les gens sur leur âge.

Oncle Jean. — Ah ?

Claire. — Comme nous, du reste... Seulement, nous... nous disons aux gens qui ont passé la soixantaine, pour leur faire plaisir : « Vous êtes unique, vous ne paraissez pas trente ans. » En Chine, quand on veut flatter un homme jeune, on l'appelle grand-père, et on lui demande s'il est de ce siècleci ou du précédent. Eh bien, mon cher oncle Jean, mon grand-oncle, mon arrière-grand-oncle Jean...

Oncle Jean. — Assez !

Claire. — Vous ne pouvez pas savoir comme vous me paraissez vieux.

Oncle Jean. — C'est un rien, je te remercie.

Claire. — Quand je vous écoute bavarder avec papa et raconter vos histoires d'enfance, ça me paraît si loin, si loin... que ça me fait rire.., Quand je pense que vous avez été tous les deux, papa et vous... jadis... deux petits garçons en culotte avec des grands cols et des jambes nues... deux maigres collégiens en tunique... ah! pour papa, ça ne me paraît que... drôle... pour vous... ça me paraît... pas naturel... mais si gentil !... Expliquez-moi un peu ça?

Oncle Jean {gêné, sèchement). — Rien du tout. Tu es folle.

Claire (songeuse). — Oncle Jean... Vous me scmblez vieux, vieux... comme le serpent, vous vous rappelez, dans Kipling... le serpent qui sait tout, parce qu'il a toujours, toujours vécu.

Oncle Jean. — Très flatté.

Glaire. — Vous aussi, vous savez tout... Oh! vous êtes un homme !... Mais, ce qui est charmant... c'est que vous me semblez aussi jeune, jeune! ... Oh ! Si vous saviez comme vous êtes plus jeune que mon fiancé !... comme votre regard, qui est plus sérieux que le sien, est pourtant plus... comment dire?... plus neuf!... Si vous saviez comme vous pouvez encore plaire... comme vous... comme vous me plaisez!... Voilà... Voilà.

Oncle Jean. — Et c'est pour me dire que je... que je te plais... c'est pour me dire ça que tu m'as écrit de venir à une heure où ton papa et ta maman sont sortis ?

Claire (prête à pleurer). — Oui... Oh! je vois bien que vous êtes fâché : vous ne me grondez même pas!

Oncle Jean. — Certainement non, je ne te gronderai pas... D'abord... de quoi ?... Et puis... comment? en quels termes ?... Enfin...

Claire. — Oui, oui, vous voulez faire celui qui ne comprend pas. Ah ! je suis bien à plaindre ! Heureusement encore... dans tout ça... heureusement que j'aimo mon fiancé !

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