‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 15 sur 15 · L'OUBLI · texte numérisé non relu

L'OUBLI

après-midi, elle est comme folle... Elle est comme folle chaque fois que cet accident lui arrive : elle devrait pourtant avoir l'habitude. » Enfin le rideau leva. La salle vous fit une ovation : Jetait touchant et idiot. A l'entr'acte, papa monta dans votre loge. Ce que je rageais de ne pouvoir pas l'accompagner! Il revint consterné : vous ne vouliez pas jouer le deux. D'ailleurs, vous le jouâtes. Mais vous recommençâtes à faire les mêmes simagrées pour jouer le trois. Moi je pensais : « Dire qu'un jour elle sera aussi comme folle, parce qu'elle aura été lâchée par un autre... qui sera moi! »

Rosine. — Hein?

Jean-Gabriel. — Naturellement! Puisque je prévoyais que je vous aurais, je prévoyais que je vous quitterais. Oh! moi je vois les choses comme elles sont et je n'ai pas peur de la vie.

Rosine {tristement). — Non...

Un silence.

Jean-Gabriel. — A quoi pensez-vous?

Rosine. — A ces choses d'autrefois, que vous venez de me rappeler... C'est vrai que j'ai souffert... Et il ne reste pas trace... Ça ne serait jamais arrivé que ça reviendrait exactement au môme.

Jean-Gabriel. — Oh! Oh!...

Rosine. — Si... Je comprends maintenant... vous

venez de me faire comprendre... comment je pouvais être sincère tout à l'heure, quand je vous disais que j'aime aujourd'hui pour la première fois... Le passé... Qu'est-ce que c'est que ça, le passé? Ça n'a de réalité que dans la mémoire... Je n'ai pas de mémoire : alors, je n'ai pas de passé... J'aime... follement... Je souffre le martyre... Et puis, quand je n'aime plus, quand je ne souffre plus, j'oublie... De sorte que... chaque fois, c'est la première fois.

Jean-Gabriel. — Très ingénieux. Mais vous auriez tort d'insister, ça me refroidirait... On refait un peu de musique?]

Rosine (se levant). — Si vous voulez.

Loup. — (Il aboie vigoureusement.)

Jean-Gabriel. — Qu'est-ce que c'est?... Loup!... Voulez-vous bien vous taire!... Qui vous demande l'heure qu'il est?;

Loup. — (Il continue d'aboyer.)

Jean-Gabriel. — Je ne lui demande pas l'heure, mais il me la dit. Il m'avertit que nous avons juste le temps d'aller revêtir l'habit pour dîner... Quand poursuivons-nous cette lecture ?

Rosine. — Demain?

Jean-Gabriel. — Ça va. Adieu. A demain. A la prochaine fois. A la prochaine première fois. Et, vous savez, merci tout de même.

La peur.

Elle (Jeanne de Blois), la cinquantaine, mais admirablement réparée.

Lui, l'Inconnu, ou l'Étranger, trente ans, très beau, de l'accent.

Ils descendent d'un simple taxi, devant l'un des immeubles les plus confortables du quartier Marbeuf.

Lui, boutonné, le col de sa pelisse relevé. 11 a quelque peine à fouiller dans sa poche d'où il tire une bourse d'or. Il semble étonné de payer la voiture lui-même. Surtout, il ne se soucie pas de montrer sa figure au chauffeur, qui a peut-être de la mémoire et qui serait fichu de la reconnaître, le cas échéant.

Elle, épie ses moindres gestes. Elle est attentive et inquiète, mais bien imprudente : car elle est parée comme une devanture.

Sa pelisse entre-bàillée laisse voir auteur de son cou et çà et là su/ son corsage un étalage de perles, rubis, brillants, etc.

Il sonne. La porte cochère s'ouvre.Elle hésite une dernière fois, puis se décide et le t'ait passer devant. Elle repousse le lourd battant, et les voilà tous deux dans le noir. Vivement elle tire de son réticule la petite lampe électrique, presse le bouton et dirige le rayon vers Lui.

Elle murmure :

— Par ici.

Ils montent trois étages. Elle met la clef dans la serrure, hésite encore, puis ouvre, et en même temps tourne l'interrupteur. L'antichambre s'illumine. Lui et elle se regardent, comme il est naturel quand on ne s'est jamais tant vu.

Lui. — C'est bien, chez vous.

Elle (d'une voix blanche). — Oui. (Elle accroche la chaîne de sûreté.)

Lui. — Tiens, vous êtes peureuse?

Elle. — Oui. J'ai une affreuse peur d'être cambriolée, ou tuée.

Lui. — Ah?... (Désignant, du bout de sa canne, des toiles, au mur.) Tableaux de maîtres?

Elle. — Oui. J'ai eu beaucoup d'amis peintres, à une époque où la peinture se vendait bien.

Lui. — Et se donnait aussi.

Elle. — Naturellement.

Lui. — Possédez-vous des bibelots?

Elle. — Très peu. Je n'aime que les bijoux.

Lui. — Les vôtres sont de tout premier ordre. Je m'y connais. C'est eux, je le confesse, qui ont

d'abord attiré mes yeux sur vous. Mais j'ai cessé d'y prendre garde, quand vous m'avez autorisé à vous considérer vous-même de plus près.

Elle (après un temps, brusquement). — Nous n'allons pas rester dans l'antichambre?

Lui. — Je le regretterais. (Il quitte enfin sa pelisse et regarde bien où il la pend, comme s'il craignait de ne pas savoir, plus tard, où la retrouver.)

Elle. — Soyez tranquille, vous ne risquerez pas de confondre : c'est la seule.

Lui. — Je l'espère... (Après un temps.) Voulez-vous dire qu'il n'y a pas d'homme dans l'appartement, que vous y habitez, la nuit, réellement seule?

Elle. — Oh! non... Mon domestique mâle, et u»e femme, ont leurs chambres à portée de la mienne.

Lui. — Quelle imprudence I Je ne vous conçois pas, si vous êtes peureuse.

Elle. — Comment?

Lui. — Vous faites coucher ici un homme sur qui vous ne sauriez avoir que des renseignements controuvés, et une fille qui a sans d oute un amant, quelque apache! Là est le danger. Votre clôture perfectionnée ne peut être forcée de l'extérieur, mais les gens de l'intérieur peuvent introduire des complices. Rien n'est sûr que la solitude et de bons verrous... Il est vrai que vous-même devez introduire ici des inconnus.

Elle. — Moi! Quelle idée! Quel métier croyezvous donc que je fais?

Lui. — Je vous prie d'agréer mes excuses. Je ne parlais pas ainsi par grossièreté, mais par modestie. Je n'avais pas la fatuité de croire que vous eussiez fait pour moi une exception.

Elle. — Si... {il s'incline.) Oh! je ne veux pas dire que ce métier-là, je ne l'aie pas exercé... naguère. Seulement, je ne l'exerce plus, depuis plusieurs années. . Je ne cache pas mon âge.

Lui. — Votre âge ne ferait certainement pas obstacle. Il est indéfinissable. Mais je suppose que vous n'exercez plus ce métier parce que vous êtes une femme ce qu'on appelle arrivée.

Elle {haussant les épaules). — Si VOUS voulez.

Lui {maniant les perles quelle a au cou, c'est une manière

de caresse). — Cela se juge à vos perles. Je les estime de tout premier ordre.

Elle. — Venez dans ma chambre.

Lui. — J'allais vous le demander.

Dès qu'elle ouvre la porte, Lui, d'un coup d'oeil rapide et sûr, étudie cette chambre, comme un bon manœuvrier étudie le terrain de la bataille. Le lit est immense, la pièce petite.

Silence prolongé.

Elle le regarde regarder.

Enfin, elle ouvre une autre porte, à droite du lit, et passe dans le cabinet de toilette, qui est très grand, très éclairé, avec une haute glace qui fait vis-à-vis à celle de la chambre, où on peut tout voir en tournant le dos.

la PEU H 229

Elle retire ses perles, ses bracelets, ses broches, ses bagues, qu'elle pose à même le marbre de la toilette ; et cependant elle suit dans la glace tous les mouvements de l'Inconnu.

Craint-elle qu'il ne dérobe quelques menus objets? 11 n'est pas si bête. Il s'est assis dans le fauteuil crapaud, au pied du lit, et on dirait qu'il ne bouge pas. Mais elle le voit bien qui glisse ses mains dans sa poche d'où il tire successivements trois objets :

1* Un très petit revolver, que d'ailleurs il remet aussitôt en place après l'avoir vérifié ;

2* Une balle de plomb, au bout d'un élastique solide et court qu'il fixe à sa gourmette d'or (car il porte une gourmette d'or au poignet) ;

3* Un eustache, le plus vulgaire des eustaches, arme de voyou, de quoi sans doute il ne se sert pas, mais qu'il oublie ensuite sur un meuble, pour dépister les policiers naïfs.

Puis il lève les yeux et, dans la glace, rencontre le regard épouvanté de la femme. Il comprend qu'il n'a plus un instant à perdre, et se lève pour sauter sur elle. Elle crie :

— Ne me tue pas!

Elle. — Ne me tue pas!... Pour quoi faire?... Je te donnerai tout. Je te dis que je te donnerai tout;!... J'ai posé... là... Tu n'as qu'à prendre... Après, tu partiras tranquillement... Il n'y aura pas de suites... Suppose que je porte plainte : contre qui? Je ne sais pas ton nom... En admettant que je donne ton signalement, qui te reconnaîtra? Personne ne te connaît... Je ne t'ai jamais rencontré nulle part, et je vais partout... Probablement, tu es arrivé d'hier ou de ce matin... De toute façon, tu serais obligé de quitter Paris. . . Si tu n'as pas tué, tu risques moins. . . Tu ne revendras pas mes bijoux plus cher parce quo

tu m'auras tuée... Raisonne : est-ce que cela ne vaut pas mieux?... Prends et file... Ne me tue pas. Silence. 11 réfléchit.

Lui {avec le plus grand calme). — Vous avez raison... Cette solution est préférable, pour moi comme pour vous,.. Je suis infiniment heureux que vous ayez arrêté mon bras; car je vous avoue que j'allais vous saigner sans la moindre hésitation. C'eût été avec regret. Mais j'ai des excuses. Si vous saviez dans quelle situation gênée... {Elle fait un geste d'impatience.) Je conçois que ma situation vous doit être indifférente... J'imagine également que ma présence vous doit être peu agréable. Aussi n'abuserai-je pas. Je ferai vite. Je vous aurais tôt débarrassée de ma vue. Mais pour Dieu! ne tremblez plus. Vous n'avez plus rien à craindre. Je vous affirme sur l'honneur... {Elle fait un nouveau geste.) Oui, ce mot est malheureux... Enfin, je vous affirme... tout simplement... que vous n'avez plus aucun sujet de craindre à partir de cette minute... Veuillez donc me passer ces joyaux... Par ordre de valeur, s'il vous plaît... Les perles d'abord, je vous prie... Merci mille fois... Vous permettez? {Il mord légèrement une des perles, au hasa?*d.) C'est que l'on fabrique aujourd'hui des imitations si parfaites! Une huître s'y tromperait. {Elle ne rit pas.) Cette plaisanterie est sotte et déplacée. Veuillez m'excuser : l'habitude des Assises. J'ai des

mots de président... Oh! je n'emporterai pas toutes vos bagues. Je n'en aurais que faire... Pas celle-ci. C'est la plus jolie peut-être, mais la monture seule est intéressante, et c'est précisément ce que je ne puis conserver. Le brillant solitaire? Oui, sans doute... Cette perle noire montée sur un simple fil. Elle est baroque, mais à peine, et du plus bel orient... Je vous rends l'anneau... Je vous laisse également votre barrette, je me contenterai d'en détacher les trois saphirs. [Il les fait sauter de la pointe de son eustache.) Voilà donc qui est fait. 11 me reste à prendre congé de vous et à vous renouveler mes excuses... Ne me reconduisez pas, je vous prie. J'apprécie votre intention courtoise, mais je vous interdis de m'accompagner, par mesure de précaution. Qui sait ce que vous seriez tentée de faire, une fois dans l'antichambre?... Oh! je ne redoute pas que vous appeliez vos gens. Ni votre valet, ni votre camériste ne couchent dans l'apparlement. C'est un petit mensonge que vous avez cru devoir me faire, mais vous pensez bien que j'ai pris des informations... Je vais même être obligé de vous enfermer ici à double tour, veuillez me donner vos clefs... Mais je répugnerais à vous bâillonner et à vous ligotter, ne m'y forcez point... Allons, adieu. Je ne vous dis pas au revoir, mais adieu.

Elle (d'une voix étranglée). — Tu pars... comme ça?

Lui. — Sans doute. Vous devez avoir hâte...

Elle. — Non... Je te donne tout... emporte tout... Mais, d'abord...

Lui. — Ma chère, pas d'enfantillage.

Elle. — Écoute... Je sais bien... Ce sont mes bijoux qui t'ont tapé dans l'œil... Mais tu m'as dit... et tu pouvais le dire... que je ne parais pas mon âge... que je suis encore désirable et encore belle.

Lui. — Certes. Mais j'aurais scrupule. Je dois vous ménager. Vous ne disposez pas de vous-même librement. Vous êtes encore toute frissonnante d'effroi.

Elle. — Justement... Écoute... Écoute!... Ce que je suis, je n'ai pas besoin de le dire... ça se voit!... Et puis, tu as pris tes renseignements... Et puis... je t'ai levé dans un restaurant de nuit... Je n'exerce plus ce métier-là, je n'en ai plus besoin... mais je l'ai fait... Je recommence, de loin en loin... par distraction, par fantaisie... Eh bien, sais-tu pourquoi, ce soir, j'ai eu envie de toi?

Lui. — Vous m'avez fait l'honneur de me dire que mon physique ne vous déplaisait pas.

Elle. — Oui, tu es beau, crânement beau... Mais ce n'est pas pour ça... J'en ai vu bien d'autres .. Seulement pas un de ceux-là, pas un, ne m'a... émue, troublée, tu comprends?

Lui. — Oui.

Elle. — Or toi, quand je t'ai vu, si... équivoque...

si rastaquouère... j'ai deviné tout de suite ce qui se passerait si je t'amenais ici... J'ai eu peur... et le désir est entré en même temps que la peur dans ma peau... Je savais que tu allais me voler... Je savais que tu allais tenter de me tuer... Et l'épouvante qui me bouleversait était quelque chose de si neuf et de si délicieux que j'ai risqué ma vie... pour connaître, enfin, ce qu'à mon âge, après... toute une carrière, je ne connais pas encore... Alors, tu comprends... je veux bien te laisser mes bijoux... je m'en moque... je fais encore assez d'effet sur les hommes pour en trouver qui me remplacent ce que je te laisse prendre... Mais je ne veux pas avoir sacrifié tout ça... je ne veux pas avoir introduit un voleur et un assassin chez moi... pour rien... Fais ton choix, fais ton paquet, file, personne ne t'inquiétera à la sortie... Mais, avant de filer...

Silence. Elle le regarde.

Lui. — Tout de même.

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