L'OUBLI
m'avez inspiré, ni du désir... c'est... de la peur... du respect.
Jean-Gabriel. — Parbleu ! Maxima debeturpuero...
Rosine. — Quoi?
Jean -Gabriel. — Ne faites pas attention: je vous sers les trois mots latins que j'ai appris.
Rosine. — Rien que vos yeux...
Jean-Gabriel. — Mes yeux ne sont pas rien.
Rosine. — Mais vous ne pouvez pas vous rendre compte... On ne se voit pas...
Jean-Gabriel. — D'autres m'ont dit.
Rosine. — Vos yeux!... Ils sont d'une... fluidité, d'une transparence... On voit jusqu'au fond... et cependant ils n'ont pas de fond... Quand on les regarde, on est comme pris de vertige... C'est ce vertige-là qui m'a révélé que je vous aimais... Et instinctivement, — vous comprenez ? — je me retenais, je me cramponnais...
Jean-Gabriel. — Faut pas.
Rosine. — Avez-vous remarqué que certains détails... physiques... sont des signes?... Si je ne savais, d'autre part, que vous êtes fin et exquis, je le devinerais... (timidement) à votre oreille.
Jean-Gabriel. Vous lisez dans l'oreille!... Je n» peux pas dire que vous y lisiez de travers.
Rosine. — Il n'y a pas que les lignes de la main... Comme vous avez aussi de jolies mains !...
280 LE PREMÎSR PAS
Jean-Gabriel. — Merci pour elles.
Rosine. — Je dois vous paraître stupide ?
Jean-Gabriel. — D'honneur, pas du tout.
Rosine. — Ce qui en dit plus long que tout le reste, c'est... le grain de la peau... Je ne pourrais pas aimer un homme qui eût la peau piquetée, la peau d'orange.
Jean-Gabriel. — Comme je vous comprends !
Rosine. — Vous... vous êtes d'une étoffe... si rare... qu'on a des frémissements au bout des doigts quand on la touche seulement des yeux.
Jean-Gabriel. — J'ai gardé ma fleur. Ce n'est pas faute d'avoir été tripoté.
Rosine. — Oh ! taisez-vous.
Jean-Gabriel. — Vous n'avez pas la prétention de m'avoir eu sage ?
Rosine. — Non...
Jean-Gabriel. — Si vous en tenez pour l'innocence, vous êtes mal tombée avec moi. Mais, ma pauvre chère amie, à vingt-deux ans — et je ne me vieillis pas — ce que j'ai déjà roulé, c'est fabuleux !
Rosine. — Hélas !
Jean-Gabriel. — Moi, je ne le regrette pas. Il faut tout connaître. J'ai fait mon éducation, primaire, secondaire et supérieure. Je ne veux pas dire que je sois blasé. Je suis jeune de cœur. Mais je sais. J'ai tâté de tout... et même du reste.
VOUBLt 221
Rosine (scandalisée). — Oh! Jean...
Jean-Gabriel {la reprenant). — Jean-Gabriel... Mettez-vous bien dans la tête que j'ai tous les vices.
Rosine. — Cachez-les-moi.
Jean-Gabriel. — Si vous préférez... C'est drôle! Presque toutes les autres .femmes me disent: « Montre-les». Soyez tranquille, j'ai du tact, et je dose l'hypocrisie ou le cynisme selon le goût de mes petites amies. Je vous connais maintenant : vous êtes le genre prude : il est telles de mes aventures qui vous dégoûteraient.
Rosine. — J'en ai peur.
Jean-Gabriel. — Comme nous nous ressemblons peu!... C'est pour cela, probablement, que nous nous entendons si bien... Mais vous... vous viendriez me raconter que je suis votre premier amour... en admettant que je puisse le croire... ça ne me ferait aucun plaisir.
Rosine. — Aussi je ne vous le raconte pas... (Soupirant.) C'est pourtant vrai.
Jean-Gabriel. — Vous exagérez. A quoi bon? Quand je vous dis que je suis un vrai jeune ! Vous savez bien, ou vous devriez savoir, qu'aux yeux d'un jeune vraiment jeune, une femme n'existe pas si elle n'a pas un passé.
Rosine. — Comment êtes-vous donc fait?
Jean-Gabriel. — Comme tout le monde... Ouvrez-
moi votre tiroir aux souvenirs et montrez-moi vos lettres d'amour.
Rosine. — Je n'en fais pas collection. Je les brûle.
Jean-Gabriel. — Moi, je les garde.
Rosine. — C'est si triste de les relire !
Jean-Gabriel. — Seul. Mais que c'est amusant de les relire... avec la femme qui a succédé à la femme qui les a écrites !
Rosine. — Oh!
Jean-Gabriel. — Vrai, vous les brûlez? Toutes? Vous avez brûlé celles du marquis de...
Rosine {vivement). — Qui vous a dit ce nom-là?... Il y a si longtemps!
Jean-Gabriel. — Pas si longtemps ! C'est précisément avec lui que vous étiez le jour où je vous ai vue pour la première fois. Ou plutôt, il vous a lâchée ce jour-là même. Et tenez, savez-vous pourquoi je vous ai désirée ce môme jour? Certes le travesti de Gavroche était fait pour monter l'imagination d'un collégien. Et vos jambes !... Je les vois encore... Je viens de les revoir, elles n'ont pas changé, compliments... Mais je ne regardais guère : j'écoutais. Le lâchage du marquis défrayait toutes les conversations. On en parlait devant moi, à mots prétendus couverts (oh ! là là!). « C'est embêtant, disait à ma sainte mère mon pauvre papa, on ne sait pas si Frument daignera jouer : Chose l'a plaquée cette