‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 3 sur 15 · ÉNIGMES · texte numérisé non relu

ÉNIGMES

Oncle Jean. — Voilà autre chose maintenant !

Claire. — Vous n'allez pas me reprocher d'aimer non fiancé?

Oncle Jean. — Non !

Claire. — Dites-moi tout de suite que j'ai tort de l'aimer !

Oncle Jean. — Je ne dis pas...

Claire. — Est-ce que vous savez ce que vous dites ?

0::cle Jean. — Eh ! parbleu ! non, tu me fais tourner en bourrique !

Claire {frappant du pied). — Oui, je l'aime! je l'aime! là !... Seulement, je sais à présent comment et pourquoi je l'aime.

Oncle Jean. — Je t'ai ouvert les yeux?

Claire. — Oui.

Oncle Jean. — Je ne serais pas fâché de savoir ce que j'ai fait pour ça.

Claire. — Vous n'avez pas besoin de le savoir ! Vous pouvez vous en aller. Il n'est pas convenable que vous restiez ici, seul, tête à tête avec moi.

Oncle Jean. — Voilà la première chose sensée que tu dis depuis une demi-heure. Bonsoir.

Claire. — Vous ne m'embrassez pas ? Vous avez peur de m'embrasser !

Oncle Jean. — Non !! (// l'embrasse et sort précipitamment.)

Claire. — Oh!!!... [Elle sonne. Entre la femme de chambre.) Vite! donnez-moi mon chapeau, n'importe lequel.

La femme de chambre. — Mademoiselle ne va pas sortir?

Claire. — Si ! puisque je vous demande mon chapeau ! Ce n'est pas pour me regarder dans la glace !

La femme de chambre. — Mais madame n'est pas là! Mrs Holmes n'est pas là ! Mademoiselle ne va pas sortir seule?

Claire. — Je ne vous demande pas votre avis. Je suis au-dessus des préjugés. D'ailleurs, je ne rentrerai probablement pas.

La femme de chambre. — !!!... {Les ôras au ciel.)

Claire sort précipitamment. Elle court chez son fiancé — chez les parents de son fiancé. C'est à deux pas. Trois étages. Elle ne dit rien au valet de chambre qui lui ouvre Ja porte, et va droit à la bibliothèque où travaille le jeune auditeur au Conseil d'État. 11 est très étonné de la voir, naturellement. Il se lève.

Roger. — Claire !

v Claire. — Oui, c'est moi.

Roger. — Madame votre mère...

Claire. — Ne m'accompagne pas, ni mon institutrice, ni la femme de chambre, ni personne. Je suis venue toute seule. Je suis venue. Voilà. Je ne vous épouserai jamais.

Roger. — Hein?... Mais pourquoi? pourquoi?

ÊXIGMES 39

Claire. — Parce que je vous aime. Je n'ai pas l'âge du mariage, et vous n'êtes pas un mari.

Roger. — Qu'est-ce que vous me chantez?

Claire. — Ah ça, vous ne comprenez donc rien, vous non plus ? Si je devais me marier, ce n'est pas vous que j'épouserais. Mais il ne veut pas de moi, il vient de me traiter comme une gosse, et il a raison! Alors voilà.

Roger {ahuri). — Voilà quoi?

Claire. — Je suis venue. Je vous aime. Je n'ai pas l'âge du mariage, j'ai l'âge de l'amour... des caprices... des expériences...

Roger. —Oh!!...

Claire. — C'est vous que j'aime, pour le moment. Alors voilà, je suis venue.

Roger (très digne). — Je ne peux pas croire que vous mesuriez la portée de vos paroles. Je n'ai peutêtre pas l'étoffe d'un mari, mais je suis un honnête homme. Ma mère est là, elle va vous reconduire chez VOS parents. (Il sort et va chercher cette respectable dame.)

Claire (en larmes). — Il ne me comprend pas ! Personne, personne ne me comprend !

ITku*: oe u.

L'école du soldat.

André de la Minotière de Pont-Suzette, ble'i. Bouteloup, ancien.

Province. Petite ville, où le Nme cuirassiers tient garnison.

Dimanche. Au corps de garde. Pour lapremière fois, les bleus sont autorisés à sortir en ville. La plupart s'en vont comme un pensionnat, par vingt ou trente, sous la conduite d'un gradé. Ceux qui n'ont pas trop mauvaise tenue sortent individuellement, mais accompagnés d'un ancien. Et tour à tour ils se présentent au sous-officier de garde, qui les inspecte du haut en bas avec un prodigieux mépriser, découragé, les laisse aller, tous, tous!

André de la Minotière de Pont-Suzette et Bouteloup, son ancien, après avoir attendu patiemment leur tour un bon quart d'heure, font trois pas en avant, prennent une attitude militaire, saluent et disent, simultanément :

— Permission de sortir, mar'chal-logis?

André de la Minotière de Pont-Suzette est très grand, et mince à proportion. Le tour de ses épaules égale celui de sa taille. Sa tunique flotte. Sa culotte, qu'il n'a pas encore osé faire vétrécir, ressemble a une culotte de cycliste. 11 a une très jolie figure, seulement un peu trop longue et trop étroite, le nez fir. et busqué, de grands yeux clairs; et sous le casque à grands cheveux, agrémenté de son plumet rouge, il a l'air d'une vierge de primitif qui se serait déguisée en Bradamante.

Bouteloup est un paysan épais au point de sembler court, quoiqu'il soit aussi très grand.il a les épaules en porte-manteau, la tête carrée, et deux petits yeux très vifs, très intelligents dans une figure stupide. La grande tenue de cuirassier est un peu trop romantique pour cette physionomie.

Le Maréchal des logis de garde {avec résignation). — Allez.

Ils saluent et franchissent la grille.

Bouteloup. — Tout de même qu'on respire. C'est bon.

André. — Je comprends! [Inquiet, parce que Bouteloup le regarde drôlement.) Est-ceque j'ai quelque chose sur moi qui n'est pas à l'ordonnance?

Bouteloup [ironique). — Ça, non. Jusqu'à tes bottes. Essaie pas de me faire accroire que c'est des fines, que t'aurais payées de tes deniers.

André. — Alors qu'est-ce que tu as âme regarder comme ça?

Bouteloup. — J'suis ébahi. T'as une tunique qu'est aisée autour de toi, et remuante, comme l'étendard quand le vent souffle; une culotte qui fait

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