‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 7 sur 15 · V ECOLE DU SOLDAT · texte numérisé non relu

V ECOLE DU SOLDAT

André. — Alors, prête l'oreille... Mais tu te foutras

de moi...

Bouteloup {arec indignation). — Penses-tu ?

André. — Je vais tout te dire.

Bouteloup. — C'est ça, dis-lui tout.

André. — A qui?

Bouteloup. — A ton ancien, à moi Bouteloup.

André. — Ah ! bon... Voilà... L'autre soir... quand je me suis amené ici... j'avais du chagrin, c'est naturel.

Bouteloup. — Tu parles!

André. — Mais j'avais du chagrin, sans en avoir. . . Au fond... après le premier petitmoment... je n'étais pas fâché... Parce que... le service... c'est bien la privation de la liberté, si on veut... mais c'est aussi la liberté pour ceux qui n'en avaient pas.

Bouteloup. — C que tu t'esprimes bien!

André. — Et tu penses, quand on a toujours un curé dans l'dos...

Bouteloup. — Ah! là là! Ah! néant! Néant!

André. — Il me conduisait où il voulait, ce prêtre. tët moi je ne pouvais pas le conduire où j'aurais voulu.

Bouteloup (se tordant de rire). — Ah! Ah!... Ah'. Ah!... Vrai, c'est un plaisir de t'écouter, parce que... t'as un 'façon à toi d'dire les choses... J'te

comprends d'emblée, et y m'semble que j'te comprends point.

André. — Alors... moi... depuis des semaines... j'ai mon idée...

Bouteloup. — Ah ?

André. — Je me suis juré que, dès mon arrivée au régiment... la première fois que je sortirais en ville... j'irais... j'irais... (// se trouble, il rougit et, très

vite :) j'irais faire ce que je n'ai pas encore fait et voir ce que je n'ai jamais vu.

Bouteloup. — Ça, mon bleu, j'saisis plus. Faut mettre de la clarté.

André. — Je veux dire...

Bouteloup (subitement illuminé . — Tu veux pas dire que tu n'as jamais fait ça et qu'tu n'en as jamais vu?

André (baissant les yeux). — Si, précisément.

Bouteloup. — Ah! qu'c'est rigolo!... Quel âge que t'as?

André. — Dix-huit et demi.

Bouteloup. — Moi, vingt-trois passés!... Et tu l'as jamais fait ? Et tu n'en as jamais vu ?

André. — Jamais.

Bouteloup. — C'est rigolo.

A.NDRÉ. — Tu vois bien, tu te tous de moi.

Bouteloup. — Non!... Écoute, t'as des excuses: rcuré...Oh ! non, j'me fous pas d'Loi... Au contraire...

i: ECOLE DU SOLDAT 51

Ça me rend tout drôle... T'es un vrai bleu... [Un silence.)

Anbré {timidement). — Et toi ? T'en as eu, toi?... plus bas) des femmes ?...

Bouteloup. — Hou-ou-ou-ou !...

André. — Plusieurs?

Bouteloup (avec importance). — Deusse !

André (avec quelque désappointement). — Ah !...

Bouteloup (froissé). — De quoi? De quoi? J'dis pas qu'c'est énorme, mais c'est plus que rien.

André (confus). — En effet. (Après un temps.) Et... tes deux femmes... tu les as eues... chacune... plusieurs fois ?

Bouteloup. — Ça dépend.

André. — Comment?

Bouteloup. — Y en a une, la première, qu'était de chez nous. Je l'ai juste connue la veille du jour que le contingent a été incorporé. Ell'm'faisait droguer d'puis des temps. Quand elle m'a vu sur mon départ, ça lui a fait l'cœur gros, et... suffit... Mais un jour n'est qu'un jour, s'pas?... Et d'puis, quand }'ai été au pays en permission, ça n's'est pas r'trouvé.

André. — Et ton autre femme? Elle est d'ici?

Bouteloup. — Oui-da.

André. — Alors...

Bouteloup. — Quand ça s'trouve.

André. — Elle est... bien?

Bouteloup. — C'est mon goût.

André. — N'a pas une amie?

Bouteloup (avec un gros rire). — C'est pas ça qui manque. (Ils se regardent. André sourit malicieusement, fait an signe au garçon, paie, en laissant un fort pourboire, et se

lève.) — (A la porte) : C'est pas à côté, tu sais, mon bleu. C'est au bout, à l'autre bout.

André. — Oh ! bien, il n'est pas si loin, l'autre bout de la ville! Cinq minutes!

Bouteloup. — Sûr, c'est pas des distances comme à Paris... On pourrait même prendre par le tour.

André. — Si tu veux.

Bouteloup. — Parce que le tour, c'est la campagne. Elle n'est point trop verte à c't'époque ici, mais c'est toujours la campagne : des champs.

André. — Oui.

Bouteloup. — Et puis y a l'cimetière, avec des fleurs et des perles toute l'année... Parce que, j'vais t'dire, faut longer l'mur du cimetière : c'est dans une rue en face. ■

André. — Allons... (Et ils vont, lentement, sans rien se dire, par les rues. Ils traversent un faubourg, où les maisons ouvrières sont toutes pareilles : chacune a son petit jardin, avec un seul arbre, où sèchent de pauvres linges. Bouteloup regarde son compagnon à la dérobée. Il semble ému, gêné, il sourit.) Pourquoi ris-tu?

Bouteloup. — De rien, mon bleu.

André. — Mais si!

L'ECOLE DU SOLDAT f»3

Bouteloup. — C'est que j'pense... Vrai de vrai!... Tu n'I'as jamais fait ! Tu n'en as point vu !

André. — Oui, oui, tu te fous de moi.

Bouteloup. — Non, que j'te dis! Mais l'idée, ça

me rend tout drôle... Et ton curé? Qu'est-ce qu'il

dirait, ton curé, si y voyait où qu'nous allons et où

que j 'te conduis?

Et voici le cimetière, la rue... Au tournant, Bouteloup hésite. Justement, une femme est là, — elle peut-être? — une grosse femme en jupon blanc, en camisole blanche... Bouteloup la regarde avec effarement, comme s'il n'en avait jamais vu de pareille. Puis il regarde son bleu, si distingué! Il n'en a jamais vu de pareil non plus...

André. — Viens donc !

Bouteloup {brusquement.) — C'est pas ça, faut rentrer.

André. — Quoi?

Bouteloup. — Faut rentrer quej'te dis '....C'est tantôt deux heures... l'abreuvoir du dimanche et la soupe du soir... Si je rentre passé la soupe, qui c'est-y qui m'nourrira? Hein? J'ai pas des mille et des cent pour m'ofïrir la cantine. Faut rentrer... Et puis, de quoi ? C'est moi qui commande. J'suis ton ancien, t'es mon bleu. Faut rentrer. T'as pas cru qu' Bouteloup y ferait une chose comme ça, hein ? tu l'as pas cru? Faut rentrer.

La provinciale

Pierre Hélouin, 4j ans, le romancier et auteur dramatique bien conmi.

Jeanne Cantel, 21 ans, jeune fille de province. Félix, valet de chambre, très correct.

Chez Pierre Hélouin (petit hôtel). Son cabinet de travail. Tout autour, bibliothèques de citronnier. Au milieu, le bureau de Colbert (copie).

Hélouin écrit. Il est assis dans un fauteuil copié sur l'un des trônes de Napoléon.

Un coup de timbre.

Hélouin se dresse. Il court à la porte qu'il entr'ouvre, et il crie au valet de chambre qui fait le ménage à l'étage au-dessous :

— Je n'y suis absolument pour personne ! Je suis en voyage.

11 se replace sur le trône de Napoléon et tente de renouer le fil.

— (Après un instant, avec rage:) Coupé ! Là! Ça y est,

je suis coupé.

Félix heurte légèrement à la porte et entre aussitôt sans .il tendre la réponse. Il sourit mystérieusement. Il tient à la main nu plateau sur lequel est posée une carte cle visite.

Hélouin (furieux). — Qu'est-ce que c'est?

Félix. — Cette demoiselle m'a donné sa parole que Monsieur l'attendait.

Hélouin. — Je vous ai dit que je n'y suis pour /personne !

Félix. — Justement. J'ai cru que Monsieur n'y était pour personne, parce que Monsieur attendait cette personne.

Hélouin. — Vous mourrez jeune. (// prend la carte.) Jeanne Cantel... Qu'est-ce que c'est que ça, Jeanne Canlel?... Une vieille raseuse...

Félix. — Pas vieille.

Hélouin. — Qu'est-ce qu'elle veut? Un engagement? Je parie que c'est une figurante du Moulin- Rouge qui veut jouer un rôle de pièce au Vaudeville ou aux Variétés !

Félix. — Je ne crois pas que ce soit une artiste dramatique.

Hélouin. — Est-elle bien?

Félix. — Selon moi.

Hélouin. — Alors dites-lui que je consens à la recevoir, mais que je n'ai pas plus de cinq minutes à lui sacrifier.

Félix. — Eilc a un petit sac.

Hélouin {avec violence). —Qu'elle me fasse le plaisir de laisser son petit sac dans l'antichambre ! Je ne veux pas ici de petit sac, ni d'ombrelle ou de parapluie, rien de rien !... Par exemple, qu'elle ne s'avise pas de retirer son chapeau, hein?

Félix disparaît. Puis la porte se rouvre, et Jeanne Cantcl apparaît tailleur bien coupé, grand paillasson). Elle demeure sur le seuil, souriante, à peine embarrassée. Hélouin s'est levé, car il est très poli; mais il est resté debout devant son trône. 11 fait une légère inclination.

Hélouin. — Mademoiselle... {il lui indique, de la main, un fauteuil inhabitable \placé de l'autre côté de son bureau.)

Jeanne (sans bouger). — C'est moi.

Hélouin. — On vient de me montrer votre carte... [Avec hésitation.) Mademoiselle ? {Elle ne proleste pas, il reprend :) Mademoiselle Jeanne Cantel... Je suis charmé, mais... je n'avais pas l'honneur...

Jeanne. — Comment ? Vous ne m'attendiez pas ? Vous n'avez donc pas reçu ma lettre ?

Hélouin. — Non... Ou bien je ne l'ai pas lue, je ne me souviens pas... Je l'ai peut-être classée parmi les demandes de cartes postales... Excusezmoi, Mademoiselle, j'en reçois tant! Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux guère y répondre qu'au bout de deux ou trois mois.

Jeanne {agitée). — Oh !...

oS LE PREMIER PAS

Hélouin. — Ce n'était pas pour un autographe 1

Jeanne. — Mais non !

Hélouin. — Ce n'est pas non plus pour un secours, il me suffit de vous regarder...

Jeanne. — Oh!... Monsieur...

Hélouin. — Bravo ! J'aurais eu le chagrin de vous refuser. Je me suis fait une règle de ne jamais me laisser taper par personne... Mais ça vous est bien égal, puisque ce n'est pas d'un secours qu'il s'agit...

Jeanne. — Oh !... Adieu, Monsieur !...

Hélouin. — Comment?

Jeanne. — Mais, si vous n'avez pas reçu ma lettre... la démarche que je fais... déjà bien scabreuse, je m'en aperçois, hélas ! trop tard. . . devient. .. ridicule ! grotesque ! Laissez-moi partir !

Hélouin. — Je ne peux pas vous en empêcher... Cependant permettez-moi de vous faire observer que vous avez forcé ma porte... vous m'avez dérangé...

Jeanne. — Pardon...

Hélouin. — Vous m'avez coupé au milieu d'une réplique... je l'avais sur le bout de la plume et je ne la retrouverai certainement pas. C'est peut-être toute une scène à recommencer. C'est au moins une journée perdue : vous me devez une compensation... Vous êtes très jolie, mon domestique a du goût... Voyons, restez..

Jeanne. — Mais, Monsieur, je vous assure que vous vous méprenez!...

Hélouin. — C'est votre faute... Si vous me disiez pourquoi vous êtes venue, je ne me méprendrais pas... Asseyez-vous... Non, pas sur ce fauteuil, vous n'y tiendriez pas cinq minutes. Ce serait exactement la même chose que si je vous flanquais à la porte. .. Asseyez-vous sur ce canapé.

Jeanne. — Oh ! !...

Hélouin. — Mais n'ayez donc pas peur! Je ne m'y asseoirai pas... du moins pas tout de suite. [Elle s'asseoit.) Là!... Alors?...

Jeanne. — Mais, Monsieur, je ne sais pas par où commencer I

Hélouin. — Récitez-moi votre lettre, puisque je ne l'ai pas lue.

Jeanne. — Il y a des choses que l'on peut écrire, mais qu'on n'oserait jamais dire de vive voix !

Hélouin. — Alors c'est différent: je devine, ne dites rien.

Jeanne. — Mais non, Monsieur! Je suis une jeune fille !

Hélouin. — J'en suis persuadé.

Jeanne. — Je vous le jure !

Hélouin. — Puisque je vous dis que j'en suis persuadé ! Vous n'avez pas besoin de jurer. Si je vous

avais répondu : « Je n'en crois rien »... Voyons, voyons... préférez-vous que je vous interroge?

Jeanne. — Oui, ce sera plus facile.

Hélouin. — Vous vous appelez Jeanne Cantel et vous êtes donc une jeune fille... De Paris?

Jeanne. — Non ! C'est ce que je vous expliquais dans ma lettre.

Hélouin. — Vous m'expliquiez peut-être ce que c'est qu'une jeune fille de province? Parbleu ! je ne serais pas fâché de l'apprendre. Vous voyez, c'est vous. qui allez me rendre service.

Jeanne. — Toutes les jeunes filles de province ne sont pas pareilles... Il n'y a pas... un seul type... Il n'y a pas la jeune fille de province...

Hélouin. — Je n'y tiens pas, je n'ai jamais cru à la jeune fille de province...

Jeanne. — Mais si, mais si, vous y croyez : vous ne seriez pas Parisien!... Vous croyez à la jeune fille de province, comme vous croyez à l'Anglais de vaudeville, à l'Américain qui est toujours milliardaire et au Portugais qui est toujours gai ! C'est aussi bête.

Hélouin. — Merci... D'ailleurs, vous avez raison. Je croyais à la jeune fille de province. Et savezvous quel était, selon moi, le trait le plus essentiel de son caractère ? Je me la figurais « provinciale ». Je n'y entendais rien, puisque vous êtes de province

LA PROVINCIALE fil

et que vous n'êtes pas provinciale pour deux sous.

Jeanne. — Merci... Car c'est un compliment? Vous ne savez pas précisément ce que « provinciale » veut dire, mais le sens vague que vous attribuez à cette épithète ne peut être qu'injurieux.

Hélouin. — Voulez-vous me faire la grâce de m'enseigner... C'est convenu, je ne croirai plus que toutes les jeunes filles de province sont taillées sur le même patron... Mais elles doivent avoir... en commun... certains traits... distinctifs?

Jeanne. — Oui.

Hélouin. — Voulez-vous me faire la grâce de m'en indiquer un... un seul? Choisissez bien.

Jeanne. — Sans la moindre hésitation. Notre caractère le plus distinctif est l'originalité.

HÉLOUIN {sceptique). — Bah ?

Jeanne. — Ça vous étonne, parce que vous préjugiez le contraire.

Hélouin. — Non.

Jeanne. — Si. Une provinciale, pour vous, c'est un être effacé, fruste... étroit... abêti par les curiosités mesquines et par la peur d'un espionnage incessant... un pauvre être... à qui les traditions les superstitions, les convenances... la bégueulerie.. interdisent tout effort de pensée... toute lecture, toute culture.

Hélouin. — Vous croyez que je préjugeais... ça?

Jeanne. — J'en suis certaine.

Hélouin. — Alors, mettons.

Jeanne. — Vous démêlez assez bien les influences que nous subissons ; mais, ce que vous ne soupçonnez pas, c'est notre façon de subir... ou de réagir! Quand on est surveillé à toute heure du jour et de nuit, on peut devenir hypocrite, dissimulé : on peut aussi... se réserver... se renfermer... vivre pour soi seul et secrètement... Vivre ainsi, n'est-ce pas, par définition... vivre libre? Celles d'entre nous qui valent quelque chose, atteignent à cette liberté supérieure... philosophique... à cette liberté... paradoxale, puisqu'elle feint l'esclavage et qu'elle naît de la tyrannie.

Hélouin. — Pas mal, pas mal.

Jeanne. — Nous avons souffert d'être espionnées: dès que nous n'en souffrons plus, croyez-vous que nous perdions encore notre temps à espionner autrui? Nous sommes au-dessus de ces choses-là... bien davantage, permettez-moi de vous le dire, que vos Parisiennes.

Hélouin. — Aussi a-t-on baptisé Paris : la plus grande des villes de province.

Jeanne. — Il est inconvenant de lire, de s'instruire, de penser? Nous le faisons sans le dire, c'est assez pour les convenances. Nous possédons un bien inestimable, que vous autres vous nous envierez tuu-

jours : nous avons le loisir. A Paris, qu'est-ce que c'est qu'une journée, à Paris?

Hélouin. — Quelques instants.

Jeanne. — En province, c'est bien une journée.

Hélouin. — Presque deux.

Jeanne. — Quand on est de loisir et libre, sans contrôle, élève de soi-même, pour ne pas devenir original, il faudrait le faire exprès ! Chacun vient au monde avec sa petite originalité, qu'il ne s'agirait que de dégager, mais tout la dérobe, l'opprime, et l'éducation l'étouffé. Ah ! si l'on était seul au monde!... Nous autres, nous sommes originales parce que nous sommes des solitaires... Oh ! nous avons aussi les défauts des solitaires : parfois nous poussons notre originalité jusqu'à l'excentricité, comme disent les Anglais. Mais enfin nous sommes nous-mêmes, et cela vaut mieux que de n'être rien du tout.. . C'est bien votre avis?

Hélouin. — J'allais le dire. Vous m'inspirez le plus vif désir d'étudier les mœurs provinciales que je vois que j'ignorais. Je les connaissais bien un peu parl/me Bovary, mais vous avez dépassé cette dame. Et encore, Mme Bovary... je ne l'ai pas relue depuis des années. Je ne lis presque plus, c'est effrayant! Vous avez raison, nous manquons de loisir. Et nous perdons un temps!...

Jeanne (se levant). — Adieu, Monsieur.

Hélouin. — Comment, vous vous en allez? Vous avez fait le voyage de Paris pour venir me raconter que les jeunes filles de province sont originales, et puis maintenant vous vous en allez ! Ce n'est pas possible ! Vous aviez autre chose à me dire que ça ! Dites-le.

Jeanne {riant). — Si vous voulez... Je ne suis plus intimidée du tout... Ça va vous paraître fou... Tant pis!... Au fait, peut-être pas... Vous avez bien lu aussi Modeste Mignon ?

Hélouin. — Oui, autrefois... Oh ! c'est loin, loin !..

Jeanne. — Cette jeune personne qui aime,' par correspondance, un poète illustre...

Hélouin [effaré). — Vous ne voulez pas me proposer d'entrenir une correspondance amoureuse avec vous? Je suis incapable d'écrire une lettre de plus de quatre lignes !

Jeanne. — Non, ce n'est pas ça... Écoutez-moi un peu... sans rire !... La jeune fille que je viens de vous crayonner... enfin, moi... car... c'était mon portrait.

Hélouin. — Eh bien, je m'en étais douté!

Jeanne. — La jeune fille en question n'est pas seulement une... intellectuelle (pardon) !... Elle ;i aussi beaucoup de solidité, de sens pratique... Elle se rend justice et n'ignore pas qu'elle serait une... associée... de premier ordre... Je vous ai dit qu'elle

LA PROVINCIALE Gf>

a le loisir de penser... Une des choses à quoi elle pense le plus, naturellement, c'est au mariage. A quoi rêvent les jeunes filles, sinon à cesser de l'être?

Hélouin. — Très joli.

Jeanne. — Vous devinez que j'ai une façon... grave, honnête et... positive de considérer le mariage... Quand je me marierai, ce sera tout de bon et pour la vie. Je n'épouserai donc qu'un homme pour qui je sois faite, comme je sentirai qu'il est fait pour moi.

Hélouin. — Ah !... A votre idée, vous et moi, nous sommes...

Jeanne. — Faits l'un pour l'autre, oui... C'est ce que je vous démontrais dans ma lettre, que vous avez prise pour une demande d'autographe après n'en avoir lu sans doute que les deux premières lignes. Je vous communiquais les résultats d'une étude approfondie que j'ai faite de vous.

Hélouin — De moi?

Jeanne. — Ah ! dame, en province, nous n'avons pas beaucoup de ressources. La liste des maris possibles n'est pas interminable, le choix est médiocre. Nous sommes obligées de chercher plus loin.

Hélouin. — Ah I oui, vous avez du temps à perdre 1

Jeanne. — Vous pensez bien que je n'ai pas demandé de renseignements à une agence : j'ai mené mon enquête moi-même.

Hélouin. — Tant mieux !

Jeanne. — Vous me plaisiez déjà physiquement. Vos photographies traînent partout. Elles accusent depuis deux ans un vieillissement un peu rapide. Vous qui étiez si extraordinaire!...

Hélouin. — ïircis, il faut songer à faire la retraite.

Jeanne. — Justement... Outre vos photographies, il y a le cinématographe et le phonographe.

Hélouin. — Comment?

Jeanne. — Vous avez prononcé l'année dernière, pour l'inauguration d'une statue, un très beau discours... un peu trop éloquent, avec trop de gestes...

Hélouin. — Qu'est-ce que vous en savez?

Jeanne. — Je l'ai entendu et, si je puis dire, je l'ai vu quatorze fois.

Hélouin. — Oh! là là!

Jeanne. — Enfin, j'ai lu et médité vos livres. Je ne peux pas vous dire en cinq minutes tout ce qu'ils m'ont révélé de vous. Je m'en tiendrai à un seul point. Vous savez que les hommes aiment toujours la même femme sous des noms différents. Rien n'est plus facile que d'imaginer leur idéal, notamment

l'idéal d'un homme de lettres : on n'a qu'à lire entre les lignes. J'ai constaté de cette manière, entre votre idéal et moi, une si prodigieuse ressemblance que je n'ai pu me défendre de vous écrire : « Vous m'attendiez : je viens. Si vous êtes disposé à m'accueillir, ne prenez pas la peine de répondre. » Vous n'avez pas répondu !... Oh! par politesse ne regrettez rien... D'ailleurs, vous n'avez rien à craindre : je vais repartir.

Hélouin. — Avec votre petit sac?

Jeanne. — Oui. Ne regrettez pas non plus. Cette fois ce serait poli, mais pas sincère.

Hélouin. — Vous partez ? Sérieusement ?

Jeanne. — Très sérieusement; et je m'excuse de vous avoir fait perdre cette journée.

Hélouin. — Vous ne pouvez pourtant pas partir comme ça !

Jeanne. — Pourquoi?

Hélouin. — Je ne sais pas, moi... mais ça me paraît... ça me paraît... pas possible.

Jeanne. — Vous voyez, vous n'avez aucune raison valable à me donner... Ne me retenez pas... et ne me reconduisez pas...

Hélouin. -*- Alors... au revoir?

Jeanne. — Mais non !... Adieu.

Hélouin. — Comme vous voudrez. (Elle sort. Il entend battre la porte. Il sonne. Entre le valet de chambre.)

fil LE PREMIER PAS

Félix I... Si jamais cette dame revient... C'est peu probable, mais, si elle revient et si vous ne lui dites pas que je suis en voyage, eh bien, je vous f... rai à la porte, vous entendez? je vous f...rai à la porte! Félix, calme. — Oui, Monsieur... Je me doutais bien que c'était une folle.

VT

Le petit roi

Le roi, 18 ans.

Son aide de camp, la cinquantaine.

Gabrielle de Rolleboise, la trentaine.

Louise, vingt ans de plus.

Chez Gabrielle de Rolleboise. Hôtel particulier. Le boudoir qui communique à la chambre de parade. Rideaux vert-gris damassé de blanc. Beaux meubles, un peu disparates (cadeaux) : on se croirait dans le magasin d'exposition des saisies-warrants. Des photographies, comme chez un photographe; des fleurs, comme chez un fleuriste; et des gravures anciennes en couleur, comme aux Trois-Quartiers. Le téléphone sur un rognon à côté de la principale bergère.

Gabrielle téléphone, debout, respectueusement.

Louise Prudent, sa vieille amie, dont le couvert est mis tous les jours et qui a une chambre sous les toits, se prélassa dans la bergère et fume une cigarette à bout doré. c

Gadrielle (raccrochant le récepteur). — Il vient! Il est en route ! Tu vas me faire le plaisir de remonter chez toi.

Louise. — Rien ne presse. Au coup de sonnette. {Gabrielle, affairée, bouscule les sièges, les bibelots.) Tu en fais des histoires! On dirait que c'est la première fois que tu reçois un homme !

Gabrielle. — Ce n'est pas même la première fois que je reçois un souverain. Mais celui-ci n'est pas comme les autres.

Louise. — Espérons que si.

Gabrielle. — Je veux dire qu'il n'a pas roulé. Il a dix-huit ans, et Monsieur l'Ambassadeur vient de me faire connaître qu'il est... comment dirai-je?... il est... tout neuf!

Louise. — Tu sais, ça n'en est pas plus drôle.

Gabrielle. — Ça n'en serait pas plus drôle, s'il s'agissait d'un monsieur quelconque, d'un particulier comme toi et moi. J'aurais même l'honneur de lui dire : « Mon cher, vous vous trompez d'adresse. Je n'ai pas pour habitude d'essuyer les plâtres, — si j'ose m'exprimer ainsi. » Mais un roi, penses-tu? Un roi !

Louise. — Eh bien, quoi?

Gabrielle. — Oh ! toi, tu ne sens rien. Mais je suis bouleversée! J'entre dans l'histoire. Je serai son premier souvenir, le terme de ses futures comparaisons.

LE PETIT RCÏ 71

Jo vais peut-être décider de tout son avenir amoureux. Quelle responsabilité! Sa mère, qui le tient au doigt et à l'œil depuis sa naissance, n'a jamais voulu consentir que la chose ait lieu chez lui, dans son royaume. Elle s'est même fait tirer l'oreille (Monsieur l'Ambassadeur vient de me le confirmer) poui autoriser l'addition de cet article, un jour ou l'autrt indispensable, au programme du voyage à Paris. Je ne puis me défendre de songer à cette mère inquiète. Je la respecte. Elle est fichue de me mépriser : metstoi un peu à sa place! Il me semble que je vais faire quelque chose de mal. Mais il me semble aussi que je vais faire quelque chose de bien, d'utile, et je suis si contente que j'ai envie de pleurer.

Louise. — Tout ça veut dire que Sa Majesté ne s'embêtera pas. Toi non plus.

Gabrielle [rêveuse). — En effet... je crois... {Un temps.) Tu sais que je viens d'obtenir ce que je voulais?

Louise. — Ah!... Qu'est-ce que tu voulais?

Gabrielle. — Le roi devait me visiter incognito, affublé de je ne sais quel nom et quel titre... {Avec» dédain) un titre de duc!... Ça me chiffonnait. Ccl incognito me coupait la moitié de mon plaisir. J'aurais eu beau sous-entendre « Sire » et « Majesté » en l'appelant « Monsieur le duc », jamais je n'aurais pu me figurer que c'était un vrai roi, un roi comme-

au théâtre. Monsieur l'Ambassadeur vient de m'autoriser, d'ordre du roi lui-même, à traiter le roi en roi.

Louise. — Il serait peut-être beaucoup plus commode de ne pas lui rendre les honneurs royaux, vu la circonstance.

Gabrielle {haussant les épaules). — Une femme comme moi ne s'attache pas à la commodité. D'ailleurs, « Sire » est aussi commode et plus joli qu'un petit nom. Il fait grand effet quand on le crie avec passion : «Sire!!! » Il est délicieux quand on le susurre : « Sire... » quand on le soupire les lèvres closes, les dents serrées : « Sire... Sire... »

Louise. — Tu répètes tes intonations?

Le valet de pied {ouvrant la porte à deux battants). — ■ Le roi!

Gabrielle (à Louise). — Fous le camp !

Louise lève le siège précipitamment, ramasse son réticule, son mouchoir, son journal, sa boîte à cigarettes, son cendrier, et s'esquive par une petite porte. Gabrielle court recevoir le roi au bas de l'escalier. Mais il est déjà monté. Il paraît. Elle plonge. Le roi (redingote) a l'air d'un grand potache. Il est maigre et dégingandé, le profil de Polichinelle, les yeux vifs, un genre bon garçon, rigolo et très intelligent. Il la regarde bien en face et dit : « Bonjour, Madame. » Il lui serre la main avec cette cordialité des rois, qui ont l'habitude de donner de cordiales poignées de main à des gens qu'ils ne connaissent pas du tout. Puis il se rappelle que Gahrielle est une femme, et il lui baise la main.

Gabrielle {éperdue et oubliant toute étiquette). — Ah ! Sire!... Ce que je suis heureuse!... Et flattée L

LE PETIT IÎOI 73

Asseyez-vous donc... J'espère que vous avez de bonnes nouvelles de Madame votre mère?

Le Roi [souriant avec bonté). — Excellentes, je vous rends grâce. (S'e/façant, et désignant son aide de camp.) Le général.

Gabrielle. — Quelle bonne surprise!

Le Général. — L'honneur est pour moi.

Le général est petit, sec, et rasé comme un notaire de province, avec les côtelettes. Redingote également. Il ne quitte pas le roi des yeux, même quand il adresse la parole à Gabrielle. On voit qu'il remplit auprès de Sa Majesté le triple rôle de précepteur militaire, de bonne d'enfant et d'agent de la police secrète.

Gabrielle {au général avec condescendance). — Asseyezvous aussi.

Cependant, le roi, sans affectation, a passé et est allé jusqu'à la fenêtre, pour laisser au général le temps d'un aparté avec Garrielle.

Le GÉNÉRAL {d'une voix sonore, quil étouffe de son mieux), mais ce n est pas encore assez). — Le roi, Mademoiselle, n'a qu'une demi-heure à vous consacrer. Le programme de la journée du roi est extrêmement chargé. Il vous est donc recommandé, Mademoiselle, de ne pas vous attarder aux bagatelles de la porte.

Gabrielle {baissant les yeux). — Compris.

Le roi est revenu s'asseoir dans la bergère précédemment occupée par Louise Prudent. Il indique en souriant à Gabrielle une autre bergère. Elle s'y asseoit. Le général déplace une petite chaise et va s'installer discrètement à l'écart.

Le Roi (après tin bon temps de réflexion). — Mademoiselle de Rolleboise, nous devons d'abord nous excuser de vous rendre visite sans avoir l'honneur de vous connaître.

Gabrielle. — Votre Majesté se moque. Il est des personnages qui n'ont pas besoin d'être présentés. (Le roi fait une légère inclination.) Je le dis pour votre Majesté... {Avec humilité et mélancolie.) Je pourrais presque le dire pour moi-même.

Le Roi. — Oui... Il paraît que vous êtes célèbre?

Gabrielle (baissant les yeux). — Oh! Sire...

Le Roi. — Plusieurs de mes familiers m'avaient déjà parlé de vous, avant que je n'eusse le bonheur de vous rencontrer au Bois de Boulogne, par le plus grand des hasards.

Le Général (de loin). — Le jour de la revue.

Gabrielle. — Moi aussi, j'avais beaucoup entendu parler de Votre Majesté.

Le Roi. — J'ai croisé, sur le chemin de Longchamp, une quantité vraiment prodigieuse de jolies femmes, dans des voitures très bien attelées. Une seule m'intéressait.

Gabrielle. — Trop aimable.

Le Roi. — On m'avait montré votre photographie. Elle m'avait plu. Mais je dois vous confesser que je n'en avais gardé qu'un souvenir très vague. Et je me disais : « Reconnaîtrai-je parmi les autres cette

lemoiselle de Rolleboise? Ou, si je ne la reconnais >as, la devinerai-je? » Soudain, vous parûtes. Je ne rous reconnus point et je ne saurais dire que je dus devinai. Mais je me dis : « Ah! fichtre! si ça >ouvait être celle-ci, ça m'arrangerait joliment. » II rit. Le général fait chorus.)

Gabrielle {trop pénétrée pour rire). — Ah!...

Le Roi. — Je demandai alors à M. le Président de République : « Quelle est cette femme ravis-

inte? » Croiriez-vous qu'il l'ignorait?

Gabrielle. — Je le crois.

Le Roi. — Heureusement, M. le Président du Conseil était mieux informé. « Parbleu! dit-il, c'est îabrielle... » Je répète ses propres paroles. Je ne me >ermettrais pas de vous appeler déjà par votre petit 10m.

Gabrielle (sur un regard de t aide de camp, qui vient de insulter sa montre). — Pourquoi tarder? (Silence. Elle ?prend.) J'avais bien remarqué l'œil que Votre [ajesté me faisait. J'ai vu aussi que le Président du lonseil me regardait avec malice, et je me suis dit :

Ça y est, il est question de moi. » Aussi ne dissimlerai-je pas à Votre Majesté que sa visite ne m'a tas surprise. J'étais en quelque sorte pressentie, je [irai même : officiellement. Enfin quelque chose me lisait que Votre Majesté tomberait chez moi à uatre heures moins dix. Voilà.

Le Roi. —Voilà...

Gabrielle (après un silence). — Votre Majesté désire t-elle que l'on serve le thé d'abord?... {Rougissant.) Je veux dire : tout de suite... Ou après?... Je veux dire : dans quelques instants.

Le Roi. — Je vous remercie, je ne prendrai rien du tout. C'est à peine si je sors de table, et j'ai fait un terrible déjeuner.

Gabrielle (avec compassion). — Oh!...

Le Roi. — Quinze plats ! . . . Et des vins ! . . . Gomme je n'aime pas rester à ne rien faire, je mange un peu de tout, et je mange trop. Ah! pour régner, il faut de l'estomac!

Gabrielle. — Je suis sûre que ce n'est pas ce qui manque à Votre Majesté. Mais comme ces voyages doivent être fatigants pour elle!

Le Roi. — Oui, mais ça ne m'embête pas. Si je m'écoutais, je serais toujours par voies et par chemins. Il est vrai que je préfère les déplacements qui n'ont pas un caractère officiel.

Gabrielle. — Comme je vous comprends! Votre Majesté fait surtout beaucoup d'automobile?

Le Roi. — Infiniment.

Gabrielle. — On dit que Votre Majesté est si imprudente!

Le Roi. — Follement imprudente. Mais il ne m'arrivera jamais rien : j'ai un fétiche.

Gabrielle. — Qui n'a son fétiche? Et il arrive tous les jours des accidents!

Le Roi. — Parce qu'on a des fétiches qui ne valent rien. Ainsi, tenez, la reine d'Italie, la reine mère, a un énorme Saint-Christophe en argent, qui sert de bouchon à son réservoir d'eau. Je vous demande un peu à quoi peut être bon un Saint-Christophe qui sert de bouchon! Le fétiche ne doit pas être un accessoire, et c'est le chauffeur lui-môme qui doit le porter sur soi. Moi, par exemple, je n'ai qu'une petite médaille, mais je la porte au cou, à même ma peau.

Gabrielle {émue). — Ah!...

Il glisse deux doigts entre son cou et son col et exhibe la petite médaille.

Le Roi. — C'est maman qui me l'a donnée.

Gabrielle. — Avec cette médaille, Votre Majesté ne court certainement aucun danger... C'est égal, si je pouvais me croire autorisée à lui témoigner quelque respectueux intérêt, je la supplierais de ralentir aux tournants.

Le Roi. — Je vous le promets. Je suis très touché.

Un silence. Le général donne des signes d'impatience.

Gabrielle (abordant un autre sujet). — J'ai lu dernièrement dans les journaux que Votre Majesté avait assisté à des expériences d'aviation?

Le Roi. — Oui. C'est épatant.

Gabrielle. — On parle de sensations! C'est ça qui doit être une sensation : s'envoler!

Le Roi. — Je suppose. Malheureusement, l'étiquette, ou plutôt la Constitution, ne me l'a pas permis. Chez nous, le roi ne doit pas quitter le sol de la patrie sans un exeat du premier ministre. On a conclu de cet article, arbitrairement selon moi, que je ne devais pas quitter le sol en hauteur. C'est idiot, parce qu'il est clair que les rédacteurs de la Constitution ne pouvaient pas prévoir l'aéroplane.

Gabrielle. — C'est idiot... Mais je m'étais laissé dire que Votre Majesté en prend à son aise avec cet article de la Constitution?

Le Roi. — '■ Vous pensez! Quand je suis sur ma cent chevaux, le protocole peut courir à mes trousses! C'est alors qu'il n'y a plus de... frontières.

Gabrielle {enchantée d? avoir compris). — Joli mot!

Le Roj. — Je ne suis pas un sans-patrie ni un antimilitariste... naturellement... mais je suis, à l'occasion, pour la suppression des frontières.

Gabrielle {souriant.) — Ah! Ah! {Sérieuse.) C'est Sa Majesté la mère de Votre Majesté qui doit être aux cent coups quand Votre Majesté lui file entre les doigts!

Le Roi. — Maman est habituée... D'ailleurs, je ne file pas autant qu'on pourrait croire. {Soupirant.) Jo suis très ton u.

Gabrielle {avec intention.) — H y a les vacances.

Le Roi. — Oui... Ça dépend... Ainsi, je suis à Paris depuis quatre jours... Eh bien, tout mon emploi du temps est fixé... La liberté... la liberté qui sied à mon âge, je ne l'ai pas... C'est une chose presque inouïe que j'aie pu dérober ces trois quarts d'heure...

Le Général. — Il n'en reste plus qu'un.

Gabrielle. — Oh!..»

Le Roi. —Oh!...

Le Général. — Dame ! le temps fuit, et sans retour.

Gabrielle {désolée, parlant très vite comme si elle voulait mettre les bouchées doubles). — Sire, Votre Majesté m'autorise-t-elle à l'interroger? Quel sera le meilleur de vos souvenirs parisiens?

Le Roi {avec la même volubilité). — Non, Madame, vous n'avez pas besoin de me le demander. Il est évident que cette visite restera le plus inoubliable de mes souvenirs parisiens.

Gabrielle. — Ah! merci... Mais, ce souvenir-là excepté?...

Le Roi {avec hésitation). — Ce souvenir-là excepté <.

Gabrielle. — Est-ce le gala de l'Opéra?

Le Roi. — Fichtre non!

Gabrielle. — Le dîner de l'Elysée?

Le Roi. — Vous voulez rire.

Gabrielle. — Je demande au roi la permission de le féliciter de son toast.

Le Roi. — Merci.

Gabrielle. — Il est allé au cœur de tous les Français.

Le Roi. — Merci encore.

Gabrielle. — Ah! j'y suis : c'est la revue!

Le Roi. — Peut-être... Non... Non, c'est quand on a tiré sur nous, quand nous avons reçu le baptême du feu.

Gabrielle. — Quelle horreur!

Le Roi. — Puisqu'on m'a raté!

Gabrielle. — N'importe. Je n'oublierai jamais... ce que... j'ai senti... là. (Elle indique son cœur.) Je rentrais, je venais justement de vous apercevoir. J'entends crier La Patrie. Je vois de loin la manchette... un titre énorme : L'Attentat. Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai pensé m'évanouir.

Le Roi. — Vraiment?

Gabrielle. — J'ai pris sur moi. J'ai acheté ce journal, je l'ai lu. Ah! Sire, j'étais partagée entre la peur et l'admiration.

Le Roi. — Madame, il est bien doux d'inspirer de tels sentiments... à une personne... charmante... et que l'on n'a vue qu'en passant. {Le général se lève, le roi se lève également.)

Gabrielle {se levant). — Ah! Sire...

Le Roi. — Ah! Madame... {Ils se rapprochent.)

Le Général (à Gabrielle, tout bas). — Très bien, Mademoiselle de Rolleboise, très bien. Ça va, mais dépêchez-VOUS. {Il retourne à la fenêtre et ne se présente plus que de dos.)

Gabrielle {au roi). — J'aurais été bien faible si vous étiez venu me voir juste à ce moment-là. J'aurais été... pour ainsi dire... à votre merci!

Le Roi. — Et maintenant?.. Diable! suis-je venu trop tard?

Gabrielle {avec une aimable confusion). — Je ne dis pas cela... Il n'est jamais trop tard!

Le Général. — Pour bien faire.

Le Roi. — Ah! je suis heureux!... Je suis bien heureux! Moi qui craignais... Je craignais... que cette entrevue ne fût... officielle, vous comprenez?... Je n'espérais pas... je n'espérais pas donner ma virginité à l'amour... En voilà une chance! Je n'y comptais guère !

Gabrielle {reproduisant la gamme d'intonations quelle tudiait avant V arrivée du roi). — Ah! Sire!... Sire!!...

:ire!!!... Sire!... Sire...

Le Général. — Bien. Très bien.

Mais, toujours discret, il ne se retourne pas. 11 n'entend plus que des chuchotements. Puis il n'entend plus rien, que le silence. Et jamais il ne saura comment le roi et Gabrielle ont exécuté le

difficile jeu de scène qui consistait à passer du salon dans la chambre voisine.

Il tambourine sur les vitres.

Puis il tire sa montre et murmure :

Très bien. Mais il ne reste plus que dix minutes.

Il se remet à tambouriner. Puis il consulte de nouveau sa montre, et cette fois il ne la remet pas dans son gousset. 11 suit de l'œil la petite aiguille des secondes.

Et ponctuellement, quand la dixième minute s'achève, il va gratter à la porte.

Monsieur Vincent.

Au bord de l'eau (ligne de l'Ouest, rive gauche).

La nuit tombe, il fait très frais, et il n'y a presque personne dans le restaurant.

Une tonnelle. Monsieur Vincent, petit employé de commerce, dîne avec Georgette, première chez une grande modisle.

Monsieur Vincent a cinquante ans en réalité, et en apparence cet âge triste qui s'appelle « pas d'âge ». Son visage est rasé si soigneusement et si luisant de propreté, sa jaquette est si méticuleusement brossée que cela se remarque. Georgette a vingt-deux ans, elle ne paraît pas davantage et cependant elle n'a pas l'air très jeune, parce qu'elle a l'air trop raisonnable. Elle n'est pas très jolie. Elle est habillée très simplement. Comme elle a voulu, malgré la température, dîner dehors et qu'elle redoute la fraîcheur, elle a « rajouté » un petit boa de plumes.

Monsieur Vincent. — Vous m'assurez que vous ne sentez pas le froid ?

Georgette. — Oui, Monsieur. Avec mon boa, je ne crains rien, [il tousse.) Mais c'est vous qui n'êtes pas prudent. Vous n'auriez pas dû quitter votre chapeau. Remettez-le.

Monsieur Vincent. — Non.

Georgette. — Pourquoi?

Monsieur Vincent {rougissant). — Je ne saurais vous expliquer... Ce n'est pas par politesse... Mais il me semble que si je restais couvert, ça ne me ferait plus l'effet que je suis seul avec une dame dans un cabinet particulier.

Georgette. — Que vous êtes enfant !

Monsieur Vincent. — Ne dites pas cela, c'est ridicule à mon âge. Je ne suis pas enfant, mais je suis délicat. Je sens de certaines choses, (il tousse encore.)

Georgette. — Vous êtes surtout délicat de santé. Si vous vous enrhumiez, j'aurais des remords. Je vous prie de remettre votre chapeau.

Monsieur Vincent (se couvrant). — C'est bien pour vous obéir... Retournez aux goujons.

Georgette. — Vous d'abord.

Monsieur Vincent. — Merci, je n'en use pas. Mon estomac craint la friture.

Georgette. — Si j'avais su, j'aurais désiré autre chose.

Monsieur vlxce.xt àr>

Monsieur Vincent. — Ce n'était pas une raison pour vous priver.

Georgette. — Vous auriez dû commander une seule portion. Il ne faut pas faire de dépenses inutiles.

Monsieur Vincent. — Je voudrais faire des folies pour vous : est-ce que vous me le défendez?

Georgette {souriant). — Non, je ne dis pas qu'il ne faut pas faire de dépenses pour moi. Mais il ne faut pas en faire d'inutiles.

Monsieur Vincent. — Vous avez raison. Vous êtes très sage.

Georgette. — C'est ma nature... Pourquoi me regardez- vous?...

Monsieur Vincent. — C'est ce que j'ai à faire de mieux, puisque je ne mange pas.

Georgette. — Pourquoi souriez-vous en me regardant?... J'aime bien lorsque vous souriez. On dirait que c'est votre façon pour ne pas pleurer lorsque vous en avez envie.

Monsieur Vincent. — Comme vous dites de jolies choses!

Georgette. — Mais vous, vous ne me répondez pas.

Monsieur Vincent {au garçon qui vient). — Qu'est-ce que vous nous apportez là?

Le Garçon. — La suite: pigeon Clamart, c'est-àdire aux petits pois.

Geoiigette. — Oh! on l'a coupé par le milieu du dos et de l'estomac !

Monsieur Vincent. — Eh bien?

Geoiigette. — . J'aurai trop de la moitié, et vous, qui n'avez pas mangé de friture, vous n'aurez pas assez.

Monsieur Vincent. — Je ne suis pas sûr d'avoir faim.

Geoiigette. — Si vous n'êtes pas sûr, c'est que vous avez faim tout de même. Permettez-moi de vous offrir cette petite patte en supplément.

Monsieur Vincent. — C'est bien parce que c'est vous.

Georgette. — Mais dites-moi pourquoi vous me regardez tout le temps! pourquoi vous me dévorez des yeux.

Monsieur Vincent. — C'est bien naturel! Ce qui ne serait pas naturel, ce serait si je ne vous regardais pas! Je vous mange des yeux parce que je vous trouve à mon goût. Vous avez des façons gracieuses. Je ne connais rien de si joli que vous quand vous croquez un petit poisson ou quand vous sucez une aile de pigeon.

Geoiigette. — Vrai?

Monsieur Vincent. — Oui.

Georgette {secouant la tète). — Je ne crois pas que ce soit la raison... Dites, pourquoi me regardezvous drôlement!

Monsieur Vincent {baissant la tête), — Parce que je ne peux pas croire que c'est arrivé.

Georgette {gaîment). — Mais ce n'est pas encore arrivé !

Monsieur Vincent {gêné). — Ohî... Enfin, c'est tout comme.

Georgette {avec simplicité). — Oui... (// rougit.) Vous êtes drôle, vous rougissez comme une demoiselle.

Monsieur Vincent. — Je suis extrêmement timide.

Georgette. — Vrai ! je ne l'aurais pas cru.

Monsieur Vincent {qui semble très flatté). — Ah?... [Inquiet.) Pourquoi me dites-vous ça, que vous ne l'auriez pas cru?

Georgette. — Dame!... Un homme... un homme de votre âge, d'abord... Et puis un homme si effronté !

Monsieur Vincent {stupéfait). — Qui ça, moi?

Georgette. — Non, le chasseur. {Elle rit.) Je pense qu'il faut l'être effronté pour faire ce que vous avez fait.

Monsieur Vincent. — Qu'est-ce que j'ai faitl Georgette. — Du premier coup que vous me voyez... Car c'était, sûr, la première fois. Sûr, vous n'êtes pas habitué de vous rencontrer à midi moins

dix au coin de la rue de la Paix et de la rue Daunou. . . Y en a qui sont habitués. Mais on les connaît.

Monsieur Vincent. —Non, jene suis pas habitué. Je passais.

Georgette. — Vous ne m'aviez pas, des fois, aperçue ailleurs? Parce que je sors beaucoup, pour les affaires du métier. Je vais dans les théâtres, et presque tous les dimanches je vais aux courses, afin de piger les modèles des autres maisons. • Monsieur Vincent. — Je vais très rarement au spectacle, et je n'ai jamais fréquenté les champs de courses. Je vous voyais pour la première fois.

Georgette. — Et vous êtes resté planté devant moi! Vous me regardiez, vous me regardiez... tenez, comme en ce moment-ci... Et puis vous m'emboîtez le pas! Et puis vous m'adressez la parole! sans me connaître! Je sais bien que ça se fait, c'est l'usage. Mais jamais je n'ai compris comment on ose, jamais, surtout un homme.

Monsieur Vincent {avec la chaleur de Vinnocence faussement accusée). — Mademoiselle Georgette, il ne faut pas dire ça.

Georgette. — Comment?

Monsieur Vincent. — Il ne faut pas dire ça, parce que ça n'est pas juste.

Georgette. — Vous ne m'avez pas suivie? Vous ne m'avez pas adressé la parole?

MONSIEUR VLWCENT 89

Monsieur Vincent. — Non, mademoiselle. Je suis de parents modestes, mais ils m'ont donné de l'éducation. Jamais je ne me serais permis. Je n'aurais pas osé, comme vous dites si bien... C'est vrai que j'ai reçu en vous voyant, sauf votre respect, un coup là. J'étais cloué. Je vous ai regardée, je n'étais pas maître de regarder ailleurs* Mais je ne vous ai pas suivie.

Georgette. — Vous ne m'avez pas suivie?

Monsieur Vincent. — Non ! A preuve que vous étiez clouée vous-même, si vous permettez. Nous stationnions tous les deux. Alors, comment vous aurais-je suivie?... Mais, la vérité, c'est que vous m'avez dit subitement : « Pourquoi me suivez-vous, malotru ? » Et je l'ai remarqué pour la drôlerie de la chose, parce que nous étions sans bouger, vous comme moi, et moi comme vous. Je vous montrerai la place quand vous voudrez : c'était juste au tournant de la rue Volney, pas devant le tailleur, mais devant le fleuriste.

Georgette {rappelant ses souvenirs). — Oui...

Monsieur Vincent. — Vous voyez donc bien, Mademoiselle Georgette, que c'est vous qui m'avez adressé la parole premièrement. Sans quoi on s'ignorerait, car de moi-même je n'aurais point osé. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis extrêmement timide.

Le Garçon [reparaissant). — Nous avons de jolies .sperges qui sont toutes prêtes, à l'huile.

Monsieur Vincent [magnifique). — Donnez-nous de jolies asperges et, pour finir, de la petite fraise des bois.

Georgette {attendrie). — Oh! c'est trop!

Monsieur Vincent (péremptoire , au garçon). — Faites ce que je vous dis. (Le garçon se retire. Un silence.) Mademoiselle Georgette...

Georgette. — Quoi?

Monsieur Vincent. — Pourquoi est-ce que vous ne dites plus rien?

Georgette. — Je réfléchis, je cherche à me rendre compte... C'est pourtant vrai que vous ne me parliez point et je vous ai adressé la parole... Vous ne me suiviez pas et je vous ai dit: « Pourquoi me suivez-vous ? »

Monsieur Vincent {plus bas, après un temps). — Moi aussi, je voudrais bien me rendre compte... Parce que... comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis extrêmement timide... Alors je ne peux pas comprendre que deux personnes qui ne se connaissent pas se regardent, se parlent et dînent ensemble au Bas-Meudon le surlendemain... Ça m'a toujours paru une chose... impossible... et voilà que c'est arrivé!... Et c'est arrivé tout bonnement, comme un événement naturel... si facilement que vous voyez... vous

ne vous rappeliez pas vous-même... vous n'aviez pas remarqué... le détail... de la chose...

Georgette. — Un petit peu plus de vinaigre ? Il me semble qu'il y a une idée trop d'huile.

Monsieur Vincent. — En effet, mais elle est bonne, elle sent le fruit.

Georgette. — Je préfère qu'elle n'ait pas de goût.

Monsieur Vincent. — On est bien libre... Encore., que moi, j'aie été saisi en vous voyant... ça s'explique... Mais vous, à ma vue... Je ne suis plus jeune !

Georgette {simplement). — Non.

Monsieur Vincent. — Je n'ai jamais été ce qu'on appelle un joli garçon.

Georgette. — Vous avez l'air bien honnête.

Monsieur Vincent — Ce n'est pas ce qui rend un homme séduisant ... Oh ! je ne me flatte pas de vous avoir plu...

Georgette (naïvement). — Non... Mais j'ai eu tout de suite dans l'idée que nous irions ensemble et que ça serait très bien.

Monsieur Vincent. — Moi de même !

Georgette. — Alors, si je vous ai dit : « Pourquoi me suivez-vous, malotru? » ce n'est pas parce que vous me suiviez, puisque vous ne me suiviez pas, mais je sentais que vous alliez me suivre ; j'ai parlé seulement un peu vite, vous comprenez?

Monsieur Vincent. — Très bien!

Georgette. — Quand on a un sentiment que les choses vont arriver et qu'on n'y peut rien, qu'est-ce que ça fait de parler un peu plus tard, un peu plus tôt?

Monsieur Vincent. — Évidemment!... Mais vous ne m'avez toujours pas dit pourquoi vous aviez dans l'idée que ça serait bien si nous allions ensemble.

Georgette. — Oh! ça serait long.

Monsieur Vincent. — Dites.

Georgette. — Il faudrait presque vous raconter toute ma vie.

Monsieur Vincent. — Ce serait une preuve d'amitié... Si vous voulez que le sucre prenne bien sur les petites fraises, il faut les rouler en agitant l'assiette ainsi... (il joint le geste.) Et, pour finir... les sauter... Un peu de vin ?

Georgette. — S'il vous plaît. Ça les aide à passer. Sans ça, c'est un peu froid sur l'estomac... (// lui verse du vin dans son assiette.) Merci... Il faut VOUS dire que j'ai beau être dans les modes depuis quatre ans, — j'ai commencé à dix-huit — ça ne me disait pas d'aller avec quelqu'un.

Monsieur Vincent. — Ah ?

Georgette. — Non... Oh! ce n'est pas que ça me paraisse mal. Je ne blâme personne. Mais ce n'était pas mon idée, voilà. Je me trouvais contente

comme j'étais. Seulement, n'est-ce pas? on ne peut pas toujours faire comme on veut. Et puis, quand on se conduit différemment, on a lair d'être à la pose. Sans compter que c'est difficile d'arriver avec ce qu'on gagne. Je ne dis pas ça pour moi, il me faut si peu! Je mange comme un oiseau. Si je dois prendre sur ma nourriture pour m'habiller ou pour me blanchir, je préfère être soignée. Vous me croirez si vous voulez, je n'ai jamais dîné en telle quantité que ce soir.

Monsieur Vincent {radieux). — Vrai?

Georgette. — Bref, un soir je soupire et je me dis : « Il n'y a pas à dire, il faut y aller. » Ce n'est pas le choix qui manque...

Monsieur Vincent. — Les habitués?

Georgette. — Oui. Mais vous avez pu remarquer que je suis sérieuse. Je me dis : « Pour tant faire que d'aller avec quelqu'un, il vaut mieux ne pas aller avec le premier venu; et si c'est quelqu'un qui peut m'aider, quoique je n'aie pas autrement besoin, tant mieux. »

Monsieur Vincent. — Sans doute !

Georgette. — Juste, voilà un monsieur qui me trouve gentille, et moi aussi je le trouvais plaisant... Ça ne vous fâche pas ?

Monsieur Vincent. — Voyons !

Georgette. — C'est qu'il faut vous dire, je no

peux pas comprendre d'aller avec quelqu'un sans un peu de sentiment.

Monsieur Vincent. — C'est trop naturel!

Georgette. — Alors, comme il n'était pas embarrassé pour parler, ni pour écrire, il me promettait des merveilles, de se mettre ensemble tout à fait et de me donner des deux cents francs par mois ! Vous pensez, j'ai pris des renseignements : c'est facile par les concierges. Qu'est-ce qu'on me dit? Vous ne devineriez jamais.

Monsieur Vincent. — Non.

Georgette. — Il était marié, mon cher! Marié ! Avec une femme et deux enfants !

Monsieur Vincent (scandalisé). — Oh !

Georgette. — Vous n'êtes pas marié au moins, vous?

Monsieur Vincent {rougissant). — Non, non !

Georgette. — Oh ! ce n'est pas la peine de rougir. Il n'y aurait pas de honte.

Monsieur Vincent — Non, mais... je ne suis pas marié.

Georgette. — Bon, bon!

Monsieur Vincent. — Alors?

Georgette. — Quoi, alors?

Monsieur Vincent. — Qu'est-ce que vous avez fait?

Georgette. — Mais rien, pour sûr ! Je lui ai écrit

un mot, et tapé : « Monsieur, je vous défends de continuer la correspondance. Je ne détourne pas les pères de famille, ce n'est pas mon genre. » J'ai eu du chagrin. Et puis il a passé. Et puis je vous ai rencontré l'autre jour. Et voilà.

Monsieur Vincent {souriant). — Voilà toute l'histoire de votre vie?

Georgette. — Oui.

Monsieur Vincent {effaré). — Comment? ce... ce Monsieur... dont vous avez... en définitive... repoussé les avances... c'était... le premier... qui...

Georgette. — Oui, je suis sage.

Monsieur Vincent. — Allons bon !

Georgette. — Ça vous fâche? Je pensais que cela vous ferait plutôt plaisir; sans ça, je ne vous l'aurais pas dit... Vous craignez peut-être la responsabilité? Vous avez bien tort. Si ce n'est pas vous, ce sera un autre. Autant que ce soit un homme d'âge et d'expérience, comme vous.

Monsieur Vincent {éperdu). — Sans doute, sans doute.

Georgette {s 'approchant , et reposant sa tête sur V épaule de Monsieur Vincent.) — J'ai tant confiance en vous, parce qu'on sent que vous avez beaucoup vécu.

Monsieur Vincent {écasif). — Oh !

Georgette. — Vous devriez me raconter aussi. Ça ne me fâcherait pas. Au contraire.

Monsieur Vincent. — Ça ne serait... ça ne serait... guère plus long que vous.

Georgette. — Farceur !

Monsieur Vincent. — Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis extrêmement timide... Dans ma jeunesse, mes amis... se moquaient de moi... Rien n'y faisait... Et puis, les années passent... Ce qu'elles passent vite !... Tout d'un coup, on se trouve vieux... On a encore moins d'occasions... Et puis... quand on a toujours remis... passé un certain âge, on a encore plus honte... Alors, voilà... Je croyais bien... je croyais bien que ça n'avait plus aucune chance de m'arriver, quand je vous ai rencontrée au coin de la rue Volney.

Georgette {ahurie). — Qu'est-ce que vous voulez dire? Vous ne voulez pas dire que... vous...

Monsieur Vincent {confus). — Si.

Georgette. — Ohl...

Monsieur Vincent. — Vous me trouvez ridicule?

Georgette. — Non... Oh! non... Mais ça me fait drôle.

Monsieur Vincent {se rapprochant d'elle timidement). — Mademoiselle...

Georgette {reculant). — Oh! non!... Oh ! je n'oserais pas... Ce n'est pas un motif pour ne pas rester amis, mais je n'oserais pas. . . Oh ! ... Oh ! il me semble que vous êtes comme un prêtre.

MONSIEUR vrxCr\T 97

Monsieur Vincent. — Alors...

Georgette. — Qu'est-ce que vous voulez? ça ne se commande pas. Pourquoi m'avez-vous raconté ça1; Vous me plaisiez bien. Oh ! c'est dommage.

Monsieur Vincent {consterné), — Oui, je n'ai vraiment pas de chance.

Jeunes époux»

François de ***, 25 ans, tout juste (18, si vraiment on n'a

que l'âge que l'on paraît).

Clotilde de***, née de***, 19 ans.

Un train de luxe, qui file vers la Méditerranée. Case à deux lits : les couchetles encore dissimulées dans leurs logements.

François est seul dans cette case, et il semble s'apprêter à y demeurer seul : on ne dirait pas, à première vue, qu'il s'est marié cet après-midi et qu'il entame son voyage de noce.

11 a sur la banquette, autour de lui, une collection complète de journaux du soir, et il a déjà commencé à lire le Temps. Mais il est agité. Ce n'est pas un effet de la circonstance, mais de son tempérament. Il a un très grand corps, très mince, une physionomie agréable, un peu trop mobile, inquiète, avec des yeux assurés : des nerfs, mais de la confiance en soi. Très élégant.

On frappe. Il tressaille.

François. — Entrez !... Ah ! c'est vous? Entrez,

entrez donc.

C'est elle, Clotilde. Elle est charmante {ter). Elle porte un costume tailleur de la plus élégante simplicité et de couleur ananas, un chapeau discret dont l'envergure n'excède qu'à peine celle des épaules, et qu'on pourrait appeler un chapeau des quatre-saisons ; car il réunit les attributs de l'été, de l'hiver, à ceux du printemps, de l'automne.

Clotilde. — Je ne vous dérange pas?

François. — Vous voulez rire.

Clotilde. — Justement; et j'ai senti que je ne rirais guère si je restais seule. Nos deux cases communiquent...

François. — C'est bien le moins.

Clotilde. — Je me suis permis de vous faire une petite visite... |

François. — Je vous la rendrai, ainsi que l'exige le protocole, dès que vous serez retournée chez vous.

Clotilde. — Je n'attendais pas moins de votre bonne éducation. Aussi, j'ai prié la femme de chambre de ne pas trop se hâter de faire mon lit... bien que j'y aspire, à mon lit : mais peut-on se coucher avant dix heures?... Je suis rendue. Quelle journée !

François. — A qui le dites-vous?

La porte du couloir, qui est fermée à double tour et verrouillée à l'intérieur, s'ouvre néanmoins, de l'extérieur, sans aucune

difficulté. Le contrôleur paraît et regarde avec étonnement cette jeune dame installée dans un compartiment qui a été réservé pour un monsieur seul. Puis :

Le contrôleur. — Ah!... c'est Madame qui occupe la case voisine ?

Clotilde. — Oui.

Le contrôleur {familièrement). — Vous êtes ensemble?

François. — Depuis ce matin. [Clotilde rit. Le contrôleur se retire sans manifester ses sentiments.)

Clotilde. — Je le replacerai. {Regard interrogatif de François.) Votre mot. Il est drôle.

François. — Un peu vieux. On l'a successivement attribué à tous les hommes connus qui vivaient — en libre grâce — avec une dame plus âgée. MmeX***, un soir de première, tend à l'ouvreuse le coupon de la loge. M. Y*** se glisse derrière Mme X***.: « Vous êtes ensemble? » dit l'ouvreuse, et M. Y*** répond: « Depuis vingt ans ». Je m'excuse de vous resservir des histoires qui ont traîné partout.

Clotilde. — Elles m'amusent : je ne les connaissais pas. Je ne connais rien.

François. — Naturellement.

Clotilde. — « Depuis vingt ans » est spirituel, « depuis ce matin » est plus drôle... Je ris, parce que je me représente la stupeur de maman si elle nous entendait causer sur ce ton, si elle voyait

comme nous prenons gaiement et simplement ce qui nous arrive.

François. — Il ne faut jamais faire d'embarras. Ce qui nous arrive est très ordinaire, et, depuis la création du monde, les nuits de noce ne se comptent plus.

Clotilde. — Mais maman avait l'air de croire que ce qui nous arrive n'est jamais arrivé à personne I Vous avez vu cette mine d'enterrement ?

François. — Oui, on aurait dit que c'était elle qui enterrait sa vie de garçon.

Clotilde. — Mon pauvre ami, ce qu'elle a dû vous embêter !

François. — Je suis trop poli pour le dire.

Clotilde. — Il ne faut pas m'en vouloir.

François. — Mais vous n'y êtes pour rien !

Clotilde. — Je vous fais tout de même mes excuses... Oh! elle me rasait bien aussi, vous savez. Je suis bien contente d'avoir fui.

François. — Dans ces cas-là, il vaut mieux se défiler et s'isoler tout de suite.

Clotilde. — Et j'ai vu le moment où ça allait lui reprendre lors des adieux !

François. — J'ai pourtant bien fait tout ce que j'ai pu pour la rassurer.

Clotilde. — Ah?... Qu'est-ce que vous avez donc fait?

François. — Je lui ai dit carrément : « Mais soyez donc tranquille ! Votre fille arrivera demain à Nice aussi vierge qu'elle est partie. »

Clotilde. — Non?

François. — Mais... si, ma chère... vous pensez que ce n'est pas ce soir... ici...

Clotilde. — Évidemment !... Je voulais dire : Non ? vous avez collé ça à maman ?. .. Eh bien... ça a dû faire un joli effet!

François. — Déplorable. Le coup dans l'estomac.

Clotilde. — C'est à cause du mot... du mot propre... Maman ne peut pas entendre de certains mots.

François. — Je n'en connais pas de plus conve nable dans toute la langue française... Mais ce n'est pas le mot qui l'a scandalisée, c'est la chose.

Clotilde. — Comment, la chose !

François. — La chose... négative... Madame votre mère a le culte des traditions et la superstition des dates. Elle n'admet pas de solution de continuité entre le mariage religieux et le mariage au seus matériel. Il paraît qu'un usage immémorial nous interdit de... choisir notre moment. « Ménagez-la,» m'a dit cette mère inquiète. Mais, quand je lui ai répondu : « Je vous crois que je la ménagerai, nous passerons la nuit en chemin de fer, » elle m'a considéré comme un monstre. Elle m'eût, à la

rigueur, pardonné de vous enlever le soir même, si nous avions dû nous arrêter à Laroche. Non, à Laroche, voyez-vous ça?

Clotilde (riant). — Laroche ! C'est bien une idée le maman !

François. — Je lui ai signifié que nous brûlerions Tonnerre et que nous irions à Nice d'une traite. Alors elle m'a dit que de son temps...

Clotilde. — Ah ! quand elle parle de « son temps »...

François. — Vous vous félicitez d'être du vôtre ?

Clotilde. — Oui. Je pense qu'il est préférable de venir au monde le plus tard possible.

François. — On n'y peut rien.

Clotilde. — Déjà, nous, nous entendons la vie beaucoup mieux que nos parents. Mais c'est nos enfants...

François. — Si nous en produisons.

Clotilde. — Et les petits-enfants de nos enfants, qui l'entendront mieux que nous encore et qui verront de belles choses !

François. — Je suis bien de votre avis. Rien, je le sais, n'est moins moderne que... d'être moderne, le dernier snobisme est de cracher sur l'époque présente. Moi, elle me plaît et je le dis. Pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas avoir eu lieu... sous Louis XIV, par exemple.

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