JE L'A ES EPOUX
Clotilde. — Pouah !
François. — Malpropreté corporelle ! ... Et caetera... Mais... vivre sous Fallières...
Clotilde. — Est-ce le rêve?
François. — Rien n'est le rêve... C'est l'à-peuprès de rêve. On s'arrange très convenablement.
Clotilde. — Confortablement.
François. — Je ne dis pas qu'on ne vivra pas encore mieux dans trois ou quatre mille ans ; mais je n'en sais rien, vous non plus, ni personne. Qui est allé y voir d'avance ? On manque de lunette d'approche. J'avoue que ce temps-ci a ses petits défauts : il a aussi ses commodités.
Clotilde. — Dites donc... autrefois... la... la chose... qui nous arrive... enfin, se marier... et ce qui s'ensuit... est-ce que ce n'était pas... plus... comment dire ?... est-ce que ce n'était pas... moins ?...
François. — Oh !!!... Infiniment plus... et infiniment moins.
Clotilde. — Ah ?... {Un temps. Elle rit.) Je serais curieuse de savoir... en quoi pouvait consister une... nuit de noces... autrefois.
François. — Ma chère, « autrefois » est un terme vague. « Autrefois » commence au paradis terrestre et va jusque... au moins jusqu'à la prise de Constanlinople par les Turcs.
Clotilde. — 1453... Oh! pardon, ce n'est pas par pédanterie. Résultat d'une méthode d'instruction machinale : dès qu'on fait devant moi allusion à un événement historique...
François. — La date vous vient?
Clotilde. — Crac !
François. — Une seconde période d' « autrefois », c'est encore les temps dits modernes...
Clotilde. — Jusqu'à la mort de Henri IV, 1610.
François. — Ou jusqu'à la Révolution de 89 : 1789.
Clotilde. — Bravo !
François. — Autrefois, c'est même naguère, toute la partie de l'histoire contemporaine qui a précédé l'année de ma naissance, — soyons poli : de la vôtre — Empire, Restauration, monarchie de Juillet, République de 48, second Empire, troisième République, monsieur Thiers, le maréchal, le père Grévy et Carnot.
Clotilde. — Je le savais... Eh bien... voyons... C'est toujours un sujet de conversation... Il est même singulièrement approprié à la circonstance... Que pouvait être une nuit de noces, au cours de ces différents passés ?
François. — Eh bien, voilà... voilà... J'imagine, d'abord, une époque primitive... une sorte d'époque... mythique... où je crois que l'on attachait à ce genre d'accident une importance... exagérée...
Et puis, on fourrait alors la religion à toutes les sauces... Je me suis laissé dire qu'àcette époque-là... et d'ailleurs même de nos jours, chez certaines peuplades sauvages... le mariage se célébrait publiquement... J'entends le mariage privé, le' mariage... intime.
Clotilde. — Quoi?
François. — Oui, on ne se bornait pas à consacrer le mariage en public on le... on le réalisait en présence de la famille et de quelques amis assemblés... La ... cérémonie allait .. si j'ose m'exprimer ainsi... jusqu'au bout... Je crains vraiment de... d'arrêter vos yeux... vos yeux déjeune fille, ma chère Clotilde... sur des images...
Clotilde. — Ça, mon cher ami, ne craignez rien du tout ; parce que, j'aime autant vous l'avouer franchement, je ne comprends pas un traître mot à ce que vous me racontez.
François. — Ah?... Tant mieux... Eh bien, puisque vous ne comprenez goutte, passons à une époque plus récente.
Clotilde. — Volontiers. Moi, d'abord, tout ce qui n'est pas d'aujourd'hui... ou à peine d'hier... ne me semble présenter aucun intérêt... Mais, tenez, ce qui m'exciterait... (j'entends « exciter » au sens américain...).
François. — Je l'espère.
Clotilde. — Ce serait de savoir ce qui pouvait bien, un soir comme celui-ci, se passer dans... mettons: dans le cœur, ou dans la tête... de mes deux arrière-grand'mères maternelles... et quelle était, de leur temps, la... procédure.
François. — Ah ! Ah l...
Clotilde. — Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai jamais vu mes deux arrière-grand'mères en personne : mais je les connais admirablement par leurs portraits, qui sont frappants... Ils sont frappants parce qu'ils sont comiques... Avez-vous remarqué que les anciens portraits ne paraissent vrais que par ce qu'ils ont pris, à la longue, de caricatural?
François. — Très juste.
Clotilde. — Donc, je les connais, ces deux vieilles dames... non: ces deux anciennes jeunes dames... je les connais comme si je les avais interviewées... J'ai même pour elles un bout d'affection... et je grille d'apprendre sur leur compte tout ce que, certainement, elles ne m'auraient pas dit : car elles étaient d'un siècle où les vieilles gens se faisaient respecter... Vous comprenez ce sentiment-là, hein ?
François. — Le respect ?
Clotilde. — Non... la curiosité... la curiosité irrespectueuse ?
François. — Si je la comprends !
Clotilde. — Il faut vous dire que les deux grand'mères en question étaient très différentes l'une de l'autre... différentes d'âge et... de genre... L'une, la plus antique, a sur son portrait un corsage en forme de cœur... le décolleté (si Ton peut dire), très chaste... en pointe... la coiffure... en forme de cœur également, mais retourné.., avec une houppette audessus, comme les langues de feu de la Pentecôte... et un Saint-Esprit... encore un!... mais celui-ci, colombe... au milieu du front... L'autre grand'mère est... toute en coques...
François. — Toute en coques?
Clotilde. — Oui, des coques de cheveux... un bonnet énorme auréolé de coques... avec des brides nouées en coques... La robe... de sainte mousseline et d'une entière blancheur, courte, bouffante, découvrant la cheville et le pied... un pied absurde, un pied de romance de Loïsa Puget... Vous qui savez tout...
François. — Moi?
Clotilde. — Dame ! vous êtes mon mari et je suis une jeune fille bien élevée : je dois croire que vous savez tout. Dites-moi donc comment ces deux grand'mères-là ont débuté, dites-le-moi?
François. — Je vous le dirai, je le sais. La dame fatale, la dame qui a l'air de deux cœurs retournés l'un contre l'autre, avec un Saint-Esprit colombe et
un Saint-Esprit langue de feu, appartient à l'époque du romantisme. Le soir de ses noces, dès que sa mère éplorée..., car ça, ça ne change pas: la mère est toujours éplorée... Dès que sa mère éplorée l'eût baisée au front et laissée seule dans sa chambre, elle se mit à trembler comme la feuille... Ça ne change pas non plus : la jeune personne tremble toujours comme la feuille.
Clotilde. — Est-ce que je tremble, moi?
François. — Non, mais c'est que vous êtes dans le train... sans jeu de mots... Où en étais-je?... Ah ! oui, la jeune épousée tremble et songe : « Ah J ça, où diable est passé mon mari ? » Car il a disparu, Savez-vousoù il est passé?
Clotilde. — Je ne m'en doute même pas.
François. — « Comment (s'est-il demandé) comment ferai-je pour envelopper de poésie, de poésie romantique, la chose assez triviale qui va s'accomplir tout à l'heure? Comment ferai-je pour frapper à tout jamais l'imagination de mon épouse? »
Clotilde. — Comment fit-il?
François. — Votre arrière-grand-père, je n'en sais rien. Mais l'on m'a raconté l'histoire d'un mari de cette époque et de cette sorte, qui s'était costumé en brigand calabrais, et qui était entré dans la chambre nuptiale par le balcon en défonçant les vitres de la croisée.
Clotilde. — C'est fabuleux !
François. — Clotilde, souhaitez-vous que je me retire un instant dans le compartiment voisin, et que je rentre brusquement dans celui-ci, déguisé en brigand calabrais? Si vous y tenez absolument...
Clotilde. — Je ne le veux sous aucun prétexte.
François. — Alors 1909 ?
Clotilde. — 1909... Et l'autre?
François. — Quelle autre?
Clotilde. — L'autre grand'mère.
François. — La dame aux coques?... Celle-ci, c'est toute une autre affaire. Je présume qu'elle avait l'àme comme sa robe : candeur et mousseline. L'exposition de blanc, quoi ! Elle ne savait rien, rien, rien de rien.
Clotilde. — Croyez-vous qu'en aucun temps il y ait eu des jeunes filles qui ne savaient rien, rien, rien de rien ?
François. — Je mettrais ma main au feu pour ce temps-là.
Clotilde. — Fichu temps !
François. — Pas drôle pour le mari.
Clotilde. — Je me mets à sa place.
François. — Il ne vous en demande pas tant... Je poursuis. La mairie, l'église, rien de particulier. Dîner de famille, égrillarde par des allusions de la
dernière grossièreté à tout ce que la candide jeune fille ne soupçonne pas. Après le café, sermon de la mère. Conseils précis, dont le moindre inconvénient est que la candide jeune fille n'y peut rien comprendre. Mais elle s'affole. Là-dessus on la fourre au lit, dans le grand lit de palissandre.
Glotilde. — Quelle horreur!
François. — Le goût a changé... Enfin, le garde national arrive. Il est amoureux. Six mois qu'il attend, et qu'il piaffe ! Il a pris un bain ce matin même. Il se dévêt. Non, ces dessous! Et il bondit : c'est le satyre...
Clotilde. — Quel maladroit !
François. — J'allais le dire. Ma chère Clotilde, bénissez Dieu qui ne vous a pas fait naître en 1840, mais l'année de l'exposition, et qui vous a destinée à moi. Je ne suis ni un garde national ni un satyre, et j'ose croire que vous ne rirez pas de mes dessous. J'ai combiné une de ces tenues de nuit de noces!... Mais je me tais, je ne veux pas déflorer. Vous jugerez par vous-même, demain... ou après-demain... enfin quand le cœur vous en dira : car je sais vivre... Et maintenant, ma belle enfant, vous devez tomber de sommeil, car mes yeux se ferment. Une, deux, chacun chez soi.
Clotilde. — Vous m'aviez promis de me rendre ma visite.
François. — Ce serait abuser. Garçon ! {Le garçon parai/.) Mon lit.
Clotilde. — Bonsoir. {Ils se regarde?!/, ils hésitent : comment doivent-ils se quitter ? Par bienséance, à cause de la présence du garçon, ils s embrassent. Clotilde se retire citez elle.)
François {bâillant). — Elle est charmante. {Le ver-
we^sw
Le Péché.
Jean, 2t ans, Blanche, 20 ans.
Ils viennent de se marier.
Héloise, la vieille bonne qui a élevé Blanche, 50 et tant.
Le soir même. L'appartement du jeune ménage : cossu, mais petit, moderne : on dirait d'une pièce unique, coupée de paravents à petits carreaux.
Jean, très grave, un peu pâle, est assis dans une bergère à oreilles, dans le salon. Blanche est dans la salle à manger : elle surveille et hâte IIéloïse qui dispose, non sur la table, mais sur un guéridon, un petit couvert d'amoureux.
Blanche. — Tu as enfin fini?
Hrî.CÏSE (soupirant). — Oui.
Blanche. — Alors, ma vieille, il faut déguerpir. Héloïse {soupirant encore). — Oui.
Silence.
Blanche. —Allons!
Héloïse. — Embrasse-moi.
Blanche. — Volontiers. Ah! c'est le jour! Héloïse (Vétreignant). — Ma chère petite Blanche!...
(Héloïse fond en larmes.)
Blanche. — Ah! zut! Mais qu'est-ce que vous avez tous? J'ai failli, tout à l'heure, ne pouvoir pas quitter la maison parce que maman jugeait à propos d'avoir une syncope. Quand elle a recouvré l'usage de ses sens, papa m'a empoignée : j'ai cru qu'on n'arriverait pas à me dégager de son étreinte. Et mon frère roulait des yeux!... A croire qu'il allait se jeter sur mon mari. C'est gai, un mariage I
HÉLOÏSE (geignant). — Non!...
Blanche. — Mais je me tue à vous dire que je suis heureuse. Je n'ai pas peur. C'est bien naturel! Si j'épousais, comme tout le monde, un monsieur que je ne connusse pas du tout, j'aurais peut-être de l'appréhension. Mais Jean, penses-tu? Jean qui m'a vue naître... puisqu'il a trois ans et demi de plus que moi. Jean que je tutoie depuis que je parle. Jean qui a reçu de moi ses premières gifles!... et qui me les a rendues!... Si j'avais peur de Jean, ce serait raide! Je te dis que je bous d'impatience d'être
« enfin seule » avec lui. Fiche le camp ! Grimpe dans ta chambre, au sixième, et laisse-nous nous aimer tranquilles. Est-ce compris?
HÉLOÏSE {soupirant). — Oui.
Blanche. — Embrasse-moi encore une fois... Es-tu contente?
IIéloïse. — Oui. [Elle refond en larmes.)
Blanche. — Ah! file, je vais le tuer! [Héioïse se retire. Blanche ferme la porte de l'escalier, met les verrous et la chaîne de sûreté', puis entr ouvre la porte du salon.) Jean...
Jean. — Blancliette?
Blanche. — Veux-tu m'aider... Je te ferai remarquer en passant que je dis « Veux-tu ».
Jean. — Mais... naturellement.
Blanche. — Parce que nous avons beau être des gens chics, et appartenir à la meilleure société... à la meilleure société protestante... nous n'allons pas renoncer à nos vieilles habitudes, et nous dire « vous » sous prétexte que nous sommes mariés.
Jean. — Nous ferons comme il te plaira.
Blanche. — Sans doute.*.. A la bonne heure... Ce que j'en dis, c'est parce qu'à la sortie du temple, tu m'as dit vous.
Jean. — Moi?
Blanche. — Je l'ai parfaitement remarqué. J'ai fait un faux pas : je m'étais pris le pied dans ma robe. Tu m'as dit : « Prenez crarde de tomber. »
Jean. — Vraiment?
Blanche. — Oui. Je n'ai pas attaché à cette inadvertance plus d'importance qu'elle ne mérite. Je l'ai mise sur le compte d'une émotion bien concevable. N'en parlons plus. Je reprends. Veux-tu m'aider à transporter notre petit souper dans le salon? Je n'ai jamais pu obtenir d'Héloïse qu'elle mît le couvert autre part que dans la salle à manger : elle trouve indécent que l'on mange ailleurs. Elle a des manies, c'est de son âge ; et puis mon mariage lui fait perdre la tête, je l'excuse. Moi aussi, je déteste la bonne franquette et la bohème, je ne mangerais pas n'importe où, tu sais. Mais je ne trouve pas logique de souper dans la salle du moment que le couvert est mis sur un guéridon. Mon idée était de souper chez nous, dans notre chambre. Ça te choque, je n'insiste pas... Si, si, je vois bien, ça te choque... Transigeons : nous souperons ici.
Jean. — Où il te plaira.
Blanche. — Sans doute... Aide-moi donc à déménager. (Ils apportent le guéridon, non sans peine, car il est volumineux, et chargé, non de victuailles, mais de nombreuses pièces d'argenterie disparates, prises au hasard, dans Vexposition des cadeaux. Les deux assiettes sont placées Vune vis-àvis de Vautre. Blanche s'asseoit et, aussitôt, se lève.) En voilà une idée, de nous établir à deux lieues!... {Elle apporte son couvert tout contre le couvert de Jean, s'asseoit,
puis se relève.) Non, décidément... (Elle remet son assiette \vis-à-vis.) J'aime encore mieux être en face de toi : c'est plus commode pour se regarder. (Jean lui sert d'un chaufroid de volaille.) Merci... Sers-toi. (// se sert.) Mange.
Jean. — Je ne peux pas.
Blanche (flattée). — Tu n'as pas faim?
Jean. — Je n'ai pas de fourchette.
Blanche. — Oh! mon pauvre chéri!... C'est vrai, on nous a mis toutes nos salières... six!... et une seule fourchette... sans compter celle du plat...
Jean. — D'ailleurs, je n'ai pas faim non plus.
Blanche. — Ni moi ! Chic !
Jean. — Comment?
Blanche. — Il serait malséant que nous eussions de l'appétit... Nous ferons semblant de manger et de boire, et nous remplacerons la nourriture par une conversation vive et animée. (A peine a- 1- elle prononcé ces mois qu 'ils cessent, V un comme Vautre, d'avoir à se dire quoi que ce soit. — Après un assez long temps.) C'est tout?
Jean. — Ma chère petite Blanche...
Blanche. — Oui, oui... Ah ça, dis donc... est-ce que tu vas t'aviser, toi aussi, de me faire une mine d'enterrement?
Jean. — Oh!...
Branche. — Parce que nous sommes mari et femme, tu ne vas plus rien avoir à me raconter? Comme ça se trouve! Je me suis mariée précisément pour que tu me racontes enfin... des choses.
Jean {inquiet). — Quelles choses? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Blanche. — La plupart des jeunes filles ne se marient que pour aller dans les petits théâtres et, l'été, aux Ambassadeurs...
Jean {gourmé). — Cela dépend du genre d'éducation qu'elles ont reçu.
Blanche. — Ah! dame, je ne peux te parler que des jeunes filles de notre monde... Eh bien, moi, je me fiche des Ambassadeurs et des petits théâtres. Mais je me suis mariée pour connaître des coins de toi... qui sont comme les Ambassadeurs et les petits théâtres.
Jean. — Qu'est-ce que tu chantes, Seigneur Dieu? Quel langage ! Si on t'entendait!
Blanche. — Si on devait m'entendre, j'emploierais un autre langage, c'est évident; mais tu me rendras cette justice que moi, je ne me suis jamais gênée pour toi... Tu ne pourrais pas en dire autant, ah! Dieu non! Je suis excédée de ta discrétion, de ton respect, de ta réserve, de ta timidité. Je ne me suis mariée que pour en finir avec tout ça, et pour te connaître... sous un autre jour I
Jean. — Je pensais que nous nous étions mariés tout bonnement parce que nous nous aimions.
Blanche. — C'est bien ce que je dis... Enfin, nous Je sommes, mariés? Ça y est?
Jean. — C'est-à-dire...
Blanche {haussant les épaules). — Oui... Je comprends parfaitement à quoi tu fais allusion.
Jean (choque). — Oh! Blanche...
Blanche. — N'empêche que... « c'est commencé ».
Jean (souriant). — Oui.
Blanche. — Je suis ta femme.
Jean. — Ma chère petite femme.
Blanche. — Et je suis toujours ton amie?
Jean. — A plus forte raison.
Blanche. — Ta camarade. Seulement, jusqu'aujourd'hui, tu ne pouvais pas tout lui dire, à ta camarade. C'était une jeune fille. Maintenant qu'elle est ta femme, tu lui diras tout?
Jean. — Quoi : tout?
Blanche. — Ta vie... l'histoire de ta vie.
Jean. — S'il y a quelqu'un au monde qui la connaît, l'histoire de ma vie!... Nous avons été élevés cûte à côte. Nous ne nous sommes, pour ainsi dire, jamais quittés.
Blanche. — D'abord, ça n'est pas vrai. Tu m'as quittée trois fois. *r~
Jean. — Trois...
Blanche. — Compte. Tu as passé six mois en Angleterre, six mois en Allemagne, et deux ans sous les drapeaux : tu es revenu du service il y a un mois. Qu'est-ce que tu as bien pu faire pendant que je n'étais pas là pour y voir?
Jean {avec reproche). — Oh!... Blanche!...
Blanche. — Réponds ?
Jean. — Blanche! Ma chérie!... Mes deux années de régiment! Tu n'y penses pas! Nous étions déjà fiancés quand je suis parti.
Blanche. — Oui... Mais il paraît que... quand on reste fiancés si longtemps... N'importe. Tu veux me faire croire que l'idée de nos fiançailles a suffi pour t'empêcher de... Je n^en crois rien, mais je te sais gré de l'intention.
Jean. — Ma petite Blanche, tu me fais beaucoup de peine.
Blanche. — Comment, quand je te dis que...
Jean. — Tu méconnais mon caractère, ma conscience. Tu devrais savoir que je ne mens jamais.
Blanche. — Tu as bien de la chance! Comment peut-on faire pour ne jamais mentir?
Jean {avec chaleur). — Voyons, tu sais mieux que personne comment j'ai vécu pendant mes deux années de service. Dès que j'avais la moindre permission, j'accourais auprès de toi !
Blanche. — Et là bas?
LE PÉCIIE 123
Jean. — Là-bas, là-bas, mais je n'avais pas le temps de souffler!... Et' puis j'évitais avec soin toutes les mauvaises fréquentations. Je n'avais qu'un seul ami, et qui tenait tout autant que moi à rester digne de sa fiancée.
Blanche. — Ah! il était aussi fiancé?
Jean. — A sa manière : il était séminariste.
Blanche. — Ça, c'est unique. Toi qui es protestant, tu t'étais lié avec un séminariste!
Jean. — Je suis très libéral.
Blanche. — Bon, il ne s'agit pas de théologie, et je pardonne volontiers à ton ami de n'être pas notre coreligionnaire, puisqu'il t'a donné l'exemple de la vertu. Mais tu n'avais pas d'ami séminariste en Angleterre ni en Allemagne?
Jean. — En Angleterre, je logeais chez un digne pasteur. J'y étais traité comme le fils de la maison. Il était marié : tous les pasteurs sont mariés. Il avait quatre filles.
Blanche. — On dit qu'elles sont... fort libres.
Jean. — Qui? Les quatre filles du Révérend?..
Blanche. — Non... en général... les filles de pasteurs... ou de laïcs... qui prennent des jeunes gens en pension.
Jean. — C'est une calomnie.
Blanche {un peu nerveuse). — Bien, bien... Tu me le dis, je le crois: tune mens jamais... Et en Allemagne?
124 LE PB E Ml EH P.'. 5
Jean. — Mais, quand je suis allé en Allemagne, j'avais à peine dix-sept ans!
Blanche. — Eh bien?
Jean. — Oh !!...
Blanche. — A dix-sept ans, mon frère Paul désolait la famille. Il la désolait môme depuis deux ans. Il faisait une fête à tout casser. Papa avait commencé par en rire, mais il ne riait plus.
Jean. — Je me demande comment tu peux savoir qu'à dix-sept ans Ion frère Paul faisait une fête à tout casser, selon ton expression.
Blanche. — Je le sais, parce qu'on ne s'est pas gêné pour le dire devant moi.
Jean» — C'est fâcheux... Tu ne regrettes pas, je suppose, que moi je n'aie pas fait la fête ni désolé ma pauvre maman ?
Blanche {légèrement). — Sans doute, sans doute.
Jean. — Oublies-tu comment elle m'a élevé, dans quels sentiments et dans quels principes?
Blanche. — Oh ! tu sais, tout le monde n'approuvait pas ce genre d'éducation. J'ai entendu dire cent fois à papa : « C'est idiot d'élever un garçon de cette façon-là... » Si je te le répète, c'est que papa ne se gênait pas pour le dire à ta mère.
Jean. — Mais toi, tu ne désapprouves pas, j'imagine, un genre d'éducation qui m'a réservé pour toi seule? Si je t'apporte aujourd'hui un...
cœur... aussi... net, aussi... neuf que le tien... c'est à ce genre d'éducation que tu le dois... Ma petite Blanche, ça ne t'émeut pas de penser que nous sommes... tous les deux... intacts?
Blanche. — Vraiment?... Oh!... Ça m'émeut, pour sûr... Tu penses bien... jamais je n'aurais osé... espérer... ni même souhaiter une chose pareille... J'avais entendu dire...
Jean. — Tu as entendu dire trop de choses.
Blanche. — Peut-être... J'avais entendu dire que c'est un cas qui ne se présente pas une fois sur dix mille. Alors je me résignais... ou plutôt je me raisonnais. Mais j'étais jalouse !
Jean. — Ma chérie !
Blanche. — Je te surveillais.
Jean. —Non?
Blanche. — Mais oui! Si j'avais eu de l'argent à moi, je t'aurais fait surveiller par uneagence. Faute de fonds, j'étais obligée d'opérer moi-même. Comme j'allais souvent chez ta mère avec maman aux heures où tu n'y étais pas, je me glissais dans ta chambre, j'ouvrais tes tiroirs. Je t'ai volé des lettres I
Jean. — Et tu n'as jamais rien trouvé.
Blanche. — Jamais rien. Je n'en étais pas moins jalouse. Je me figurais, je me forçais à croire que j'avais trouvé des choses...
Jean. — Voilà un exercice intelligent !
Blanche. — Et, le soir, je m'empêchais de dormir pour pleurer en mordant le bord de mes draps.
Jean. — C'était bien la peine l
Blanche. — Non ! Dire que ce n'était pas la peine !... Oh ! j'ai souffert, va !... Et ce qui est enrageant, c'est de penser que j'ai souffert pour rien !
Jean. — Tu ne vas pas le regretter !
Blanche. — Non, certes... Oh ! je suis bien heureuse... Je n'aurais jamais cru que je serais heureuse à ce point-là... Dame ! pouvais-je croire que tu étais fait comme personne?
Jean. — Tu as des manières de parler !... Comme personne !... Je n'ai pas voulu, tout à l'heure, m'inscrire en faux contre ta statistique de fantaisie ; mais je t'assure qu'il y a, au contraire, beaucoup de jeunes gens dans mon cas.
Blanche (arec une sorte de colère). — Mais non, il n'y en apasï Tu es le seul... Ah ! je suis bien heureuse, bien contente... Pourquoi veux-tu faire le modeste, diminuer ton mérite... ton originalité ? Tu es unique !
Jean. — Je t'affirme encore une fois que... dans notre monde protestant... beaucoup de jeunes gens prennent au sérieux les commandements de l'Église, et s'abstiennent de ce qu'elle considère comme un grave péché.
LE rECUE 127
Blanche (les yeux brillants). — C'est vrai, c'esf un péché !... Et tu m'as attendue... (Un peu houleuse) pour... le commettre... {Elle se blollfl dans les bras de Jean.)
Jean (très tendre). — Ma chérie, pour nous... ce n'est plus un péché.
Blanche (s' écartant un peu de lui). — C'est vrai, pour nous ce n'est même pas un péché!... Voilà une chose extraordinaire : c'était un péché hier matin, ce n'est plus un péché ce soir !
Jean [avec douceur). — Petite Blanche, tu parles de ce que tu ne connais pas.
Blanche (méchamment). — Toi aussi.
Jean. — Oh!... {Il Vattire vers la chambre.) Est-ce que tu ne m'aimes plus ?
Blanche. — Mais si ! Au contraire ! Plus que jamais ! Après ce que tu viens de m'avouer !
Jean. — De t'avouer !!...
Blanche (en larmes). — Ah ! ma pauvre maman !... Dans quel état elle doit être à cette heure ! Et moi qui me moquais de ses inquiétudes! Comme je les comprends !
Jean. — Blanche !... Je te fais peur?
Blanche. — Oh ! non.... Oh ! non, je n'ai pas peur... Seulement... je... je n'ai... pas confiance, voilà, je n'ai pas confiance !...
Hippolyte^
Le père Vautrin, 45 ans.
Le fils Vautrin, Polyte,17 ans qui paraissent 15.
Agathe, 32 ans.
Chez le père Vautrin.
Un tout petit logement, très propre, tout en haut d'une maison ouvrière, dans un joli quartier pauvre : le « carré», deux chambres, une cuisine.
La porte du • carré » est ouverte. Et côte à côte, appuyés à la rampe de l'escalier, penchés à tomber, Agathe, Vautrin père guettent.
Vautrin, qui est peintre en bâtiments, a une tête d'artiste, avec des cheveux qui foisonnent, grisonnent et bouclent, de bons yeux souriants, incapables de garder le secret d'une émotion. Agatue, fine et sans âge, jolie, sans expression, regarde en bas presque fixement, presque stupidement, passionnément.
Parmi tous les bruits de la maison tumultueuse, soudain Vautrin père a reconnu le pas léger et fatigué de son fils Hippolyte. Il crie :
— Voilà le garçon !
Et leste comme à vingt ans, il dégringole les six étages, embrasse Polyte, empoigne la malle de rien du tout que le jeune homme porte avec peine. Ils remontent, lentement.
Quand ils arrivent en haut, Agathe a disparu.
Vautrin (pour ne pas humilier le petit qui souffle). — C'est haut.
Polyte (les deux mains sur sa poitrine). — Oui.
Vautrin. — Entre. Assieds-toi. Prends ton temps. On causera tout à l'heure. (Polyte s'asseoit devant la fenêtre et regarde la belle vue de Paris par-dessus le Père-Lachaise. Vautrin regarde Polyte, Long silence. Il reprend :) Ça doit te faire plaisir, de revoir les choses ? (Polyte fait
signe que oui.) Tu es guéri ?
Polyte. — « Guéri » est un grand mot... Plus tard... Mais je me sens mieux... beaucoup mieux.
Vautrin. — Tu te plaisais aussi là-bas, à Berck ?
Polyte. — Oh ! oui... Le pays est beau... L'air est vif... Et puis y a le ciel, sur la mer... (// ferme les yeux, pour revoir toutes les choses quil ne sait pas dire.)
Vautrin. — Quand même, on est mieux chez soi, eh?
Polyte. — Oui.
Vautrin. — Je suis aise que tu sois revenu.
Polyte. — Moi aussi.