CCLXXXIX
On s*est trompé quand on a crû qu'il n'y avoit que les violentes passions, comme l'ambition et Pamour, qui pussent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse .
Réflexions morales. m
pas d'en estre souvent la maistresse : elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.
De toutes les passions celle qui est la plus inconuë à nous mesmes, c'est la paresse. Elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoy que sa violence soit insensible et que les dommages qu'elfe cause soient tres-cachez. Si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes rencontres maistresse de nos sentimens, de nos interests et de nos plaisirs : c'est la remore qui a la force d'arrester les plus grands vaisseaux ; c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils et que les plus grandes tempestes. Le repos de la paresse est un charme secret de l'ame qui suspend soudainement les plus ardentes poursuittes et les plus opiniastres resolutions. Pour donner enfin la véritable idée de cette passion , il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'ame qui la console de toutes ses pertes et qui luy tient lieu de tous les biens.
112 Réflexions morales.
CCLXXXXI.
La promptitude avec laquelle nom croyons le mal sans l'avoir assez examiné est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes.
CCLXXXXII.
Nous récusons tous les jours des Juges pour les plus petits interests, et nous faisons dépendre nostre gloire et nostre réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité, ou par leur preocupation, ou par leur sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrest en nostre faveur que nous exposons nostre repos et nostre vie en cent manières , et que nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de travaux.
CCLXXXXII I.
De plusieurs actions différentes que la Fortune
Réflexions morales,. ii3
arrange comme il luy plaist, il s'en fait plusieurs vertus.
CCLXXXXIV.
L'honneur acquis est caution de celuy qu'on doit acquérir.
CCLXXXXV.
La jeunesse est une yvresse continuelle; c'est la fièvre de la santé, c'est la folie de la raison.
CCLXXXXVL
On aime bien â deviner les autres, mais Ton n'aime pas à estre deviné.
CCLXXXXVII.
Il y a des gens qu'on aprouve dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.
114 Reflexions morales.
CCLXXXXVIII.
C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime.
CCLXXXXIX.
Le bon naturel qui se vante d'estre toujours sensible est, dans la moindre occasion, étoufé parTinterest.
CGC.
Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on n'en a pas que de s'en défaire quand on en a.
ceci.
La plus part des femmes se rendent plûtost par foiblesse que par passion. De là vient que pour Tordinaire les femmes entreprenantes réussissent mieux que les autres, quoy qu'elles ne soient pas plus aimables*
Reflexions morales, 1 1 5
N'aymer guère en amour est un moyen asseuré pour estre aymé.
L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et alume le feu.
La sincérité que se demandent les Amants et les Maistresses, pour sçavoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aymer, est bien moins pour vouloir estre avertis quand on ne les aymera plus que pour estre mieux assurez qu'on les ayme lors que Ion ne dit point le contraire.
Les femmes croyent souvent aymer, quoy
ii6 Réflexions morales*
qu'elles n'ayment pas. Uocupation d*uae intrigue, rémotion d'esprit que donne la galanterie, la pante naturelle au plaisir d'estre aymées, et la peine de refuser, leur persuade qu'elles ont de la passion lors qu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie.
La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est celle de la fièvre. Nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.
Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui negàtient est qu'ils abandonnent quasi toujours l'interest de leurs amis pour l'interest du fonds de la negotiation, qui devient le leur par la gloire d'avoir relissi h ce qu'ils avoient entrepris.
CCGVllI.
Le plus souvent, quand nous exagérons la ten-
Re flexions morales. 117
dresse que nos amis ont pour nous, c'est moins par reconnoissance que par un désir habile de faire juger de nostre mérite.