‹ Le premier texte de la Rochefoucauld (Reflexions ou sentences et maximes morales) publChapitre 31 sur 33 · CCCIX · texte numérisé non relu

CCCIX

L'aprobation que Ton donne à ceux qui entrent dans le Monde est bien souvent une envie secrète que Ton a contre ceux qui y sont établis.

La plus grande habileté des moins habiles est de se sçavoir soûmetre à la bonne conduite d'autruy.

CCGXI.

Il y a des faussetez déguisées qui représentent si bien la vérité que ce seroit mal juger que de ne s*y pas laisser tromper.

1 18 Réflexions morales.

Il n'y a quelquefois pas moins d*habileté à sçavoir profiter d'un bon Conseil qu'on nous donne qu'à se bien conseiller sôy tnestne.

II y a de méchans hommes qui seroient moins dangereux s'ils n'avoient aucune bonté.

PRES avoir parlé de la f^ussçté .des I vertus, île^traisQAa^ble de; dire quel*

,que chose de la £aLUs%eté .4iJi xnépn^ de la mort : j'entens parler de ce mépris de la mort, que les Payens se vantent de tirer de leurs propres forces, et s^sT^sperance d'une meil-* leure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment et la mépriser. Lç premier sentiment est assez ordinaire, mais je croy que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit neantmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal ; et les plus foibles hommes aussi bien que les Héros ont donné mille célèbres exemples pour establir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens en ait jamais esté véritablement persuadé, et toute la peine qu'on se donne pour en venir à bout fait assez paroître que cette entreprise n'est pas aisée. On a mille sujets de mépriser la vie, mais on n'en peut avoir de mépriser la mort. Ceux mesme qui se la donnent volontairement ne la content pas pour si peu de chose , et ils la rejettent et s'en étonnent, comme les autres , lors qu'elle vient à eux par une autre voye que celle qu'ils

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ont choisie. L'inégalité que Ton remarque dans le couraged'un nombre infini de vaillans hommes vient de ce que la mort se découvre à leur imagination et y paroist plus présente en un temps qu'en un autre : et ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connoissent pas, ils craignent enfin ce qu'ils connoissent. Il faut éviter de la voir avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habilles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnestes prétexter pour s'empescher de la considérer; mat$ tout homme qui la sçait voir telle qu'elle est trouve que la cessation d'estre comprend tout ce qu'il j a d'épouvantable. La nécessité inévitable de mourir fait toute la constance des Philosophes. Ils croyent qu'il faut aller de bonne grâce où l'on ne se peut empescher d'aller, et, ne pouvant éterniser leur vie, il n*y a rien qu'ils ne fassent pour éterniser leur gloire, et pour sauver ainsi du nauffrage ce qui en peut estre garanty. Contentons nous, pour faire bonne mine, de ne nou3 pas dire à nous mesmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de nostre tempérament que des foibles raisonnemens à l'abry desquels nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indiference. La gloire de mourir avec fermeté, la satisfaction d'estre regreté de ses amis et de

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laisser une belle réputation, Tcsperance de ne plus souffrir de douleurs et d'estre à couvert des autres misères de la vie et des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne doit pas rejetter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient in-* faillibles. Ils font pour nous asseurer ce qu'une simple hayë fait souvent à la guerre pour couvrir ceux qui doivent approcher d'un lieu d'où Ton tire; quand on en est éloigné, on croit qu'elle peut estre d'un grand secours, mais quand on en est proche, on voit que tout la peut percer. Nous nous flatons de croire que la mort nous paroisse de prés ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentimens, qui ne sont que foiblesse , que variété et que confusion, soient d une trempe assez forte pour ne point souffrir d'altération par la plus rude de toutes les épreuves. C'est mal connoistre les effets de l'amour propre que de croire qu'il puisse nous ayder à conter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, n'est que trop foible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui nous trahit le plus souvent, et, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, elle sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible : tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous conseiller d'en

ilétoiira€T les yêirx et de les àrrester sur d'autres objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'éclatans; un Laqtiats se contenta dernièrement de danser les tricotei^ sur Téchafaàt où il devoit estre rolié. Ainsi, bten que Its^ motifs soient diferens, ils produisent souvent les mesmes effets. De sorte qu'il est vray de dire que, quelque disproportion qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les autres ont mille fois receu la mort d'un même vî^agje. Mais ça toujours esté aVec cette différence, que c'est l'amour de la gloire qui oste aux grands hommes laveuë de la mort dans le mespris qu'ils font paroistre quelquefois pour elle, et, dans Les gens du commun, ce n'est qu\in efét'de leur pe;u de lumière, qui, les empeschant de connoistre toute la grandeur de leur mal, leur laisse la liberté de songer à autre chose.

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