SUR LES
BT
Monsieur,
E ne sçaurois vous dire au yray si les Réflexions Moralles sont de M***^, 'quoy qu'elles soient écrites d'une manière qui semble aprocher de la mais en ces occasions là ye me deffie presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle luy en aye fait un présent, pour me donner une juste raison de n'en rien croire. Voila^ de bonne foy, tout ce que je puis vous répondre
sienne
8 Discours sur les Reflexions.
sur la première chose que vous me demandez; et pour Tautre, si vous n'aviez bien du pouvoir sur moy, vous n'en auriez guère plus de contentement; car un homme prévenu, au point que je le suis, d'estime pour cet ouvrage, n'a pas toute la liberté qu'il faut pour en bien )uger. Neantmoîns, puisque vous me l'ordonnez , je vous en diray mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de dissertations, et sans y mêler en aucune façon rinterest de celuy que l'on croit avoir fait cet écrit. 11 est aisé de voir d'abord qu'il n'estoit pas destiné pour paroistre au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une personne qui, à mon avis, n'aspire pas à la gloire d'estre Autheur, et si, par hazard, c'estoit M***, je puis vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de meilleurs tiltres, qu'il n'auroit pas moins de chagrin de sçavoir que ces Reflexions sont devenues publiques qu'il en eut lors que les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimez. Mais vous sçavez, Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empescher quand on le voudroit, sur tout celles qui courent sous des noms qui les rendent recommandâmes. 11 n'y a rien de plus vray, Monsieur; les noms font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sçauroient connoistre le véritable
Discours sur les Reflexions. 9
prix : celuy des Reflexions est connu de peu de gens, quoy que plusieurs se soient meslez d'en dire leur avis. Pour moy, je ne me pique pas d'estre assez délicat et assez habile pour en bien juger; je dis habile et délicat, parce que je tiens qu*il £eiut estre pour cela Fun et l'autre ; et quand je me pourrois flater de l'estre, je m'imagine que j'y trouverois peu de choses à changer. J'y rencontre par tout de la force et de la pénétration, des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble et accompagné d'un certain air de qualité qui n'apartient pas à tous ceux qui se meslent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre ny tout l'art que l'on y pouroit souhaiter, et qu'un sçavant qui auroit un plus grand loisir y auroit pu mètre plus d'arangement; mais un homme qui n'écrit que pour soy et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu'elles luy viennent dans la pensée, n'afecte pas tant de suivre les règles que celuy qui écrit de profession, qui s'en&it une affaire, et qui songe à s'en fisiire honneur. Ce de* sordre neantmoins a ses grâces, et des grâces que l'Art ne peut imiter. Je ne sçay pas si vous estes démon goust, mais, quand les sçavans m'en de* vroient vouloir du mal, je ne puis]m'empescher de dire que je prefereray toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un Courtisan qui a de l'esprit
lo Discours sur les Reflexions.
à la régularité gesnée d'un Docteur qui n*a jamais rien veu que ses Livres, a Plus ce qu'il dit et ce qi/ il écrit paroist aiséy et dans un certain air d'un homme qui se néglige^ plus cette négligence, qui cache Fart sous une expression simple et naturelle, luy donne d'agréement. » C'est de Tacite que je tiens cecy ; je vous mets à la marge le passage Latin, que vous lirez si vous en avez envie, et j'en useray de même de tous ceux dont je me souviendray, n'estant pas asseuré si vous aymez cette Langue, qui n'entre gueres dans le commerce du grand monde, quoy que je sçache que vous l'entendez parÊiitement. N'est-il pas vray, Monsieur, que cette justesse, recherchée avec trop d'estude, a toujours un je ne sçay quoy de contraint qui donne du degoust, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens esclaves des règles ces beautez où l'Art se déguise sous les aparences du naturel, ce don d'écrire focilement et noblement, enfin ce que le Tasse a dit du Palais d'Armide :
Stimi {si misto il culto é col negletto) - • Sol naturali gliomamenti e i siti Di natura artepar, cheper diletto L'imitatrice sua scher\ando itniti.
Tass.,' cant. 17.
Dicta factaque efus quoHto tolutiora et quamdam mi negligentiam prœ/brentia, tanto gratins in speciem simplicitatis accipiebantur, — Tac, Ann., I. 16.
Discours sur les Reflexions. n
Voila comme unPoëte François l'a pensé après
luy:
L'artifice n*a point de part Dan» cette admirable structure ; La Nature, en formant' tous les traits au hasard, Sçait si bien imiter la Justesse de l'Art,
Que Voeil, trompé d'une douce imposture.
Croit que c'est l'Art qui suit l'ordre de la Nature,
Voila ce que je pense de l'Ouvrage en gênerai ; mais je voy bien que ce n'est pas assez pour vous satisÊLire, et que vous voulez que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites que l'on vous a feiites. Il me semble que la première est celle-cy : Que les Reflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à cela que l'intention de celuy qui les a écrites paroist fort éloignée de les vouloir détruire : il prétend seulement faire voir qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que, dans la pluspart de nos actions, il y a un meslange d'erreur et de vérité, de perfection et d'imperfection , de vice et de vertu ; il regarde le cœur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de Tamour propre, et environné de mauvais exemples, comme le Commandant d'une Ville assiégée à qui l'argent a manqué : il fait de la monnoye de cuir et de carton ; cette monnoye a la figure de la bonne, on la débite pour le mesme prix, mais ce n'est que la misère et le besoin qui luy donnent cours
12 Discours sur les Reflexions.
parmy les assi^ez. De même, la pluspart des actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont bien souvent que l'image et la ressemblance ; elles ne laissent pas neantmoins d'avoir leur mérite et d'estre dignes, en quelque sorte, de nostre estime, estant tres-diffîcile d*en avoir humainement de meilleures. Mais quand il seroit vray qu'il croiroit qu'il n'y en auroit aucune de véritable dans l'homme, en le considérant dans un estât purement naturel, il ne seroit pas le premier qui auroit eu cette opinion. Si je ne craignois pas de m'eriger trop en Docteur, je vous citerois bien des Auteurs, et même des Pères de l'Eglise et de grands Saints, qui ont pensé que l'amour propre et l'orgueil estoient l'ame des plus belles actions des Payens; }e vous ferois voir que quelques-uns d'entr'eux n'ont pas même pardonné à la chasteté de Lucrecei^ que tout le monde avait creu vertueuse, jusqu'à ce qu'ilseussent découvert la fausseté de cette vertu, qui avoit produit la liberté de Rome, et qui s'estoit atiré l'admiration de tant de Siècles. Pensezvous, Monsieur, que Seneque, qui faisoit aller son Sage de pair avec les Dieux, fust veritable-
Epictet., apnd Ârrian.
Jovem plus non posse quant bonum virum, — Senec., ep. lixxiii. — Deu$ non vmcit sapientem/belicitate etiam si vincit atate, — Senec., îbid.
Discours sur les Reflexions. i^
ment sage lay-mesme, et qu'il fust bien persuadé de ce qu'il vouloit i^rsuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empescher de dire quelquefois qi^on n'avoit point va dans le monde d'exemple de fidée quHl proposoit, qu'il estoit impossible de trouver une vertu si achevée parmy les hommes y et que le plus parfait étentr'eux estoit celuy qui avoit le moins de défauts. Il demeure d'accord que Von peut reprochera Socrate d'avoir eu quelques amitié^ suspectes-, à Platon et Aristote, d^a-voir esté avares ; à EpicurCy prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en mesme temps que nous serions trop heureux d'estre parvenus à sçavoir imiter leurs vices. Ce Philosophe auroit eu raison d'en dire autant des siens, car on ne seroit pas. trop mal-heureux de pouvoir jouir, comme il a fait, de toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en a£fectant de les mépriser; de se voir le maistre de l'Empire et de l'Empereur, et l'amant de l'Impératrice en même temps; d'avoir de superbes Palais, des jardins délicieux, et de prescher, aussi à son aise qu'il fedsoit, la modération
IM enim illutn inverties quem tôt seculis qucerimut sapientem, pro optimo est minime malus, — Senec, De Tranq.
Obficite Platoni quod petierit pecuniam^ Aristoteli quod aceeperit, Epicuroquod consumpserit^ Socrati Alcibiadem et Pkadrum (àjeetate, O vos usu maxime fœlices, cumprimum vobis imitari vitia nostra contigerit! ^ Senec, De Vit. beat.
14 Discours sur les Réflexions,
et la pauvreté, au milieu de Tabondance et-des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce Stoïcien, qui contrefaisoit si bien le maistre de ses passions, eust d'autres vertus que celles de bien cacher ses vices, et qu'en se faisant couper, les veines, il ne se repentit pas plus d'une fois d'avoir laissé à son Disciple le pouvoir de le £ûre mourir? Regardez un. peu de prés ce faux brave : vous verrez qu'en faisant de beaux raisonnemens sur l'immortalité de l'ame, il cherche à s'étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces pour faire bonne mine, il se mord la langue de peur de dire que la douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil, il le relevé au dessus , de la Divinité. Il nous auroit bien plus obligez de nous avouer franchement les foiblesses et la corruption du cœur humain que de prendre tant de peine à nous tromper. L'Auteur des Reflexions n'en fait pas de même : il expose au jour toutes les misères de l'homme, mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite
Senecam adoriuntur tanquam ingénies et supra privaiitm
modum evectas opes adhuc augeret^ quodqi^e studia civium in
se verteret, hortorum quoque amœnitate et villarum magni-
ficentia quasi prinçipept super grcderetur, — Tacit., Ann.,
Sapientetttj si in Phalaridis tauro peruratur^ exclamaturum : « Dulce est et ad me nil attinet, « -- Epie, apud Senec.
Discours sur les Reflexions, i5
qu'il parle, et non pas du Chrestien; il fait voir que, malgré tous les efforts de sa raison, Torgueil et l'amour propre ne laissent pas de se cacher dans les replis de son cœur, d'y vivre et d'y conserver assez de forces pour répandre leur venin, sans qu'il s'en apperçoive, dans la pluspart de ses mouvemens.
La seconde difficulté que l'on vous a &ite, et qui a beaucoup de rapport à la première, est que les Reflexions passent dans le monde pour des subtilité^ d'un. Censeur qui prend en mauvaise part les actions les plus indi/erentes, plûtost que pour des vérité!^ solides. Vous me dites que quelques uns de vos amis vous ont asseuré de bonne foy qu'ils sçavoient, par leur propre expérience, que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre veuë que celle du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ny pour le bien, ny pour le mal; mais par une droiture naturelle du cœur qui le porte, sans y penser, vers ce qui est bon. Je voudrois qu'il me fût permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vrai que la nature humaine, n'eût que des mouvemens raisonnables, et que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais, Monsieur, comment accorde»
rons nous le témoignage de vos amis avec les sentimens des mêmes Pères de l'Eglise, qui. ont assuré Que toutes nosvertuSy sans le secours de la
i6 Discours sur les Réflexions.
FojTj n'estoieni que des imperfections ; que nostre volonté estoit née aveugle; que ses désirs estoient aveugles, sa conduite encore plus aveugle^ et qu'il nefalloitpas s'estonner si,parmy tant (Taveu^ glement^ Vhomme estoit dans un égarement con^ tinuel? Ils en ont parlé encore plus fortement, car ils ont dit qu*en cet estât, La Prudence de Vhomme ne penetroit dans Vavenir, et n'ordonnoit rien que par raport à V orgueil; que sa tempe^ ronce ne moderoit aucun excès que celuy que Vorgueil avoit condamné; que sa constance ne se soutenoit dans les malheurs qt^ autant qu'elle estoit soutenue par Vorgueil, et enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite qui les faisoit admirer, n'avoient pour but que cette ad^ miration, Vamour dune vaine gloire et Vinterest de Vorgueil, On trouveroit un nombre presque infiny d'autoritez sur cette opinion; mais, si )e m'engageois à vous les citer régulièrement, l'en aurois un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je pense donc que le meilleur pour vous et pour moy sera de vous en faire voir Tabregé dans six Vers d'un excellent Poète de nostre temps :
Si le Jour de la Foy n'éclaire la raium, Nostre gouit dépravé tourne tout en poium; Toujours de nôtre orgueil la subtile imposture Au iien quHl semble aimer fait changer de nature;
Discours sur les Reflexions. 17
Et dans le propre amour dont Vhomme e$t revettu^ Il se rend criminel ^ même pour sa vertu.
Brebeuf, Entr. Sol.
S'il faut neantmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de cette Foy vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de FAmour propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il les sanctifie dés ce monde, je souscris de bon cœur à leur canonisation, et je leur déclare que les Réflexions Moralles ne les regardent point. Il n'y a pas apparance que celuy qui les a écrites en veule à la vertu des Saints ; il ne s'adresse, comme je vous ay dit, qu'à l'homme corrompu : il soutient qu'il fait presque toujours du mal quand son amour propre le flatte qu'il fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de luymesme, parce que la Nature ne se déclare pas en luy sincèrement des motifs qui le font agir. Dans cet estât mal-heureux, où l'orgueil est l'ame de tous ses mouvemens, les Saints mesmes sont les premiers à lui déclarer la guerre, et le traittent plus mal, sans comparaison, que ne fait l'Autheur des Reflexions. S'il vous prend quelque jour envie de voir les passages que j'ay trouvés dans leurs Escrits sur ce sujet, vous serez aussi
persuadé que je le suis de cette vérité ; mais je
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vous suplie de vous contenter à présent de ces Vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils en ont pensé :
Le désir de$ Honneurs^ des biens et des délices^ Produit seul ses vertus^ comme il produit ses vices. Et V aveugle interest qui règne dans son coeur Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur :
Le nombre de ses maux s'acroist par leur remède ; Au mal qui se guérit un autre mal succède ; Au gré de ce Tyran, dont Vempire est caché.
Un péché se destruit par un autre péché.
Brebeuf, Entr. Sol.
Montagne, que j'ay quelque scrupule de vous citer après des Pères de l'Eglise, dit assez heureusement, sur ce mesme sujet : Que son ame a deux visages differens; qu'elle a beau se replier sur elle-mesmey elle n'aperçoit jamais que celuy que Vamour propre a déguisé, pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point de part à ce déguisement. Si j'osois enchérir sur une métaphore si hardie, je dirois que Tame de Fhomme corrompu est faite comme ces Médailles qui représentent la figure d'un Saint et celle d'un Démon dans une seule face, et par les mesmes traits : il n'y a que la diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet; l'un void le Saint, et l'autre void le Démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand l'amour propre a séduit le cœur, l'orgueil aveugle tellement la
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raison, et répand tant d'obscurité dans toutes ses connoissances, qu'elle ne peut juger du moindre de nos mouvemens, ny former d'elle-mesme aucun discours asseuré pour nostre conduite. Les hotnmeSy dit Horace, sont sur la terre comme une troupe de voyageurs que la nuit a surpris en passant dans uneforest : ils marchent sur lafoy Sun guide qui les esgare aussi-tost^ ou par malicey ou par ignorance; chacun deux se met en peine de retrouver le chemin 7 ib prennent tous diverses routes, et chacun croit suivre la bonne ; plus il le croit, et plus il s'en escarte» Mais quoy que leurs egaremens soient differenSf ils n'ont pourtant qu'une mesme cause : c'est le guide qui les a trompe^^ et l'obscurité de la nuit qui les empesche de se redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vray que, dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses.
Velut 9ylviSy ubipassim Palantes error certo de tramite peliit, Itle sinistrortutn, hic dextrorsupt abit : unus utrique Error, sed variis illudit partibus,
Horat., Serm., I. 3, sat. 3.
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c'est alors que Tégarement de son cœur est plus dangereux ? Il y a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cet Horloge, et le principe en est si caché, qu'encore que nous voyions ce que marque la montre, nous ne sçavons pas quel est le ressort qui conduit Féguille sur toutes les heures du Cadran.
La troisième difficulté que j'ay à résoudre est que beaucoup de personnes trouvent de Vohscurite dans le sens et dans l'expression de ces Re^ flexions. L'obscurité, comme vous sçavez. Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celuy qui escrit. Les Réflexions^ ou, si vous voulez, les Maximes et les Sentences^ comme le monde a nommées celles-cy, doivent estre escrites dans un stile serré qui ne permet pas de donner aux choses toute la clarté qui seroit à désirer; ce sont les premiers traits du Tableau : les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de l'art et la beauté de la pensée du Peintre; mais cette beauté n'est pas faite pour tout le monde, et quoy que ces traits ne soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des coups de Maistre. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le sens et la force des paroles; il faut que l'esprit parcoure toute l'estenduë de leur signification, avant que de se reposer, pour en former le jugement.
Discours sur les Reflexions. 21
La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont presque par tout trop gène* raies. On vous a dit qu*il est injuste d'estendre sur tout le genre humain des défauts qui ne 59 trouvent qu'en quelques hommes. Je sçay, outre ce que vous me mandez des difierens sentimens que vous en avez entendus, ce que Ton opose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les vices : on appelle leur Censure le Portrait du Peintre; on dit qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voyent tout jaune parce qu'ils le sont eux-mesmes. Mais s'il estoit vray que, pour censurer la corruption du cœur en gênerai, il fallust la ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudroit aussi demeurer d'acord que ces Philosophes, dont Diogene de Laerce nous raporte les sentences, estoient les. plus corrompus de leur siècle ; il faudroit faire le procès à la mémoire de Caton, et croire que c'étoit le plus méchant homme de la Republique, parce qu'il censuroit les vices de Rome. Si cela est. Monsieur, je ne pense pas que l'Auteur des Reflexions, quel qu'il puisse estre, trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront, quand, à la Religion prés, on ne le croira pas plus homme de bien ny plus sage que Caton. Je diray encore, pour ce qui regarde les termes que Ton trouve trop généraux, qu'il est difficile de
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les restraindre dans les Sentences, sans leur oster tout le sel et toute la force ; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que, sous des expressions générales, Tesprit ne laisse pas de sousentendre de luy-méme des restrictions.
Par exemple, quand on dit : « Tout Paris /ut au devant du Roy y toute la Cour est dans lajoye », ces façons de parler ne signifient neantmoins que la plus grande partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour fermer la bouche aux Critiques, ajoutons y que, quand on se scandalise si aisément des termes d'une censure générale, c'est à cause qu'elle nous picque trop vivement dans l'endroit le plus sensible du cœur.
Neantmoins, il est certain que nous connoi:»sons, vous et moy, bien des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Reflexions y j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent de bonne foy ce qu'ils sentent en euxmêmes et ce qu'ils remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y penser ou s'en veulent donner la peine, et si, par hazard, ils y pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous plaist, de la manière dont nostre amy Guarini traite ces gens-là :
Huomo sono^ e mipreggio (fesser hutnano; E teco che set huomo
Discours sur les Reflexions. 23
E ch' àltro esser-non piioi, Corne huotno parlo di cosa humanay E te di eotal nome forte ti tdegniy
Guarda, Gardon tuperbo^
Che^ nel dishumanarti, Non divenghi unajiera, an\i cKun dio,
Guarini, Past. Fid., act. I, scen. i.
Voila, Monsieur, comme il faut parler de Torgueil de la nature humaine; let au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait voir nos defautSy au lieu de sçavoir mauvais gré à ceux qui nous les découvrent, ne vaudroit-il pas mieux nous servir des lumières qu'ils nous donnent pour connoistre Tamour-propre et l'orgueil, et pour nous garentir des surprises continuelles qu'ils font à nostre raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux vices, qui furent les causes funestes de la révolte de nostre premier Père, ny trop descrier ces sources malheureuses de toutes nos misères ?
Que les autres prennent donc comme ils voudront les Reflexions Morales : pour moy, je les considère comme peinture ingénieuse de toutes les singeries du faux Sage. Il me semble que, dans chaque trait, Vamour de la vérité luy oste le masque et le monstre tel qu'il est. Je les regarde comme des Leçons d'un maistre qui entend par- Homo tum ; humani nihil a me alienum puto.— Heautont. , act. I, scen. i. Terent.
24 Discours sur les Reflexions.
faitexncnt l'Art de connoîstre les hommes, qui demesle admirablement bien tous les rôlles qu'ils jouent dans le monde, et qui non seulement nous fait prendre garde aux diferens caractères des personnages du Théâtre » mais encore qui nous Êdt voir, en levant un coin du rideau, que cet Amant et ce Roy de la Comédie sont les mesmes Acteurs qui. font le Docteur et le Boufon dans la farce. Je vous avoiie que je n'ay rien leu de nostre temps qui m'ait donné plus de mépris pour l'homme, et plus de honte de ma propre vanité. Je pense toujours trouver à l'ouverture du Livre quelque ressemblance aux mouvemens secrets de mon cœur ; je me taste moyméme pour examiner s'il dit vray, et je trouve qu'il le dit presque toujours et de moy et des autres plus qu'on ne voudroit. D'abord j'en ay quelque dépit ; je rougis quelquefois de voir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de lire, que, si je n'aprends à devenir plus sage, j'aprends au moinsàconnoistre que je ne le suis pas; j'aprends enfin, par l'opinion qu'il me donne de moymesme, à ne me répandre pas sottement dans Tadmiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous saute aux yeux. Les Hypocrites passent mal leur temps à la lecture d'un livre comme celuy-là; defîez-vous donc. Monsieur, de ceux qui vous en diront du mal, et soyez asscuré qu'ils n'en
Discours sur les Reflexions. 25
disent que parce qu'ils sont au desespoir de voir relever des mystères qu'ils voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et à eux-mesmes. £□ ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engagé insensiblement ft vous écrire un grand discours : spellez le comme vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me croire,