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CHAPITRE PREMIER

L'ESCALIER DE M. TRÉYANNE

C'était comme un sort : ne cheminant pas enixibl® et ne se connaissant nullement, ils se trou-

et tortueuse

des passaiits, toujours si nombreux dans cette rue

ffairée, les faisait se coudoyer à chaque instant —

aui paraissait leur être souverainement désa-

aréat>l^ ^ *^^^ ^^^^•

Ils pouvaient avoir de douze à treize ans.

L'un^ grand pour son âge, était blond, blanc et frais de teint, avec un regard bleu pervenche. Ce regard, animé par Timpatience qui commen- • •cait à le-suiîexpiteU, devenait singulièrement domihâfteur.. v : :•:•..• ^ y,^ : t.ij^tpejyte patitè* faille, brun, alerte, aux che- •**'•• ve?irî*iIolr^ ïrisanf pî'ès de la tête, aux yeux noirs vifs — de ceux appelés communément : des pruneaux — scintillant dans une figure un peu bistrée, à la bouche largement fendue meublée de dents blanches dont quelques-unes pointues comme celles d'un jeune chien. Ce branet était, nous l'avons dit, plutôt très petit et, comme tel, remuant et prompt à s'emporter. 11 y paraissait, aux regards hostiles qu'il jetait, de temps à autre, sur le compagnon forcé que lui ramenait tous les vingt pas le remous de la foule et l'encombrement de voitures se renouvelant à chaque instant.

Au contact de leurs coudes qui s'étaient déjà heurtés plus de dix fois dan s le parce ars de la pointe Saint-Eustache à la rue d'Aboukir devant laquelle ils passaient en ce moment, le grand blond et le petit brun se faisaient des yeux qui les auraient brûlés l'un l'autre, si, selon l'expression populaire, ils eussent été pistolets. ^

Ils étaient habillés tous deux pauvrement, mais très proprement, de vêtements foncés dont le raccourcissement — surtout ceux du grand — aux poignets et aux chevilles, disait qu'on ne les renouvelait pas en proportion de la croissance de leurs propriélaires ; mais, il n'y manquait pas un bouton et des galons neufs, remédiant à l'usure du bord des manches et du tour des poches, attestaient que ces

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deux enfants étaient, chacun, l'objet de soins dévoués et bien entendus.

Leurs casquettes de drap, à visière, étaient posées sur leurs têtes d'une façon qui donnait tout de suite une idée de leurs caractères respectifs.

Le grand blond, cheminant le frond haut, la portait presque sur les sourcils, ombrageant les yeux qui avaient des clignements impertinents : il devait être un ^euglorieiiœ.

Le petit brun, les mains dai^s ses poches, marchant avec un imperceptible dandinement, se coiffait légèrement sur l'oreille et, le nez auvent, semblait flairer quelque aventure: il était sûrement rageur.

Dix heures du matin sonnant à l'horloge de l'église firent hâter le pas aux deux cheminants. A mesure que le trajet s'eiîectuait et qu'ils se rapprochaient du boulevard, la rue devenant plus large et la foule se faisant moins épaisse qu'aux abords des halles, les deux garçonnets eussent pu, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, marcher sans se heurter, mais leur petit amourpropre ou, plutôt, leur grand entêtement les poussait à vouloir garder ce milieu du trottoir duquel le moindre incident les faisait se démettre à tout bout de champ.

Chacun d'eux en reprenait possession, aussi vite que possible, avec une obstination qui devait finir par amener un conflit.

La chose se décida devant un des numéros impairs d'une- maison située non loin du boulevard. Le hazard, qui avait fait trotter nos deux gamins l'un devant l'autre tout le long de la rue Mont-

martre, fit qu'ils avaient tous deux affaire dans la même maison.

Ayant, ensemble, levé les yeux pour voir s'ils étaient bien devant le numéro où ils allaient, tous deux entrèrent, en même temps, par une porte d'allée pas très large et à deux battants dont l'un seulement était ouvert.

Le grand, se trouvant mçLrcher du côté de cette porte, arriva le premier dans la demi ouverture où le petit, plus leste et plus mince, se glissant de biais en passant presque sous le bras du premier arrivé, pénétra avant lui dans l'allée assez élégamment peinte et dont les dalles soigneusement lavées attestaient une maison bien tenue.-

— «Dis-donc, toi? s'écria le grand' blond furieux. »

"Mais, profitant de l'avantage obtenu par sa prestesse, le petit brun avait couru jusqu'à la loge du concierge située au fond de l'allée et donnant sur une grande cour au bout de laquelle s'élevait un autre bâtiment de même dimension que celui donnant sur la rue.

— « Monsieur Trévanne ? demanda le brunet en prenant devant la porte de la loge toute la place qu'il put tenir pour empêcher son antagoniste d'en approcher.

— « Au cinquième, au fond de la cour, porte à droite, » répondit la voix ennuyée du concierge dérangé dans la lecture du journal... d'un de ses locataires. En deux bonds, le brunet fut dans la cour où il arriva le premier au bas de l'escalier indiqué. Au moment où il allait mettre le pied sur la première marche, le grand blond usant du plus large

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compas de ses longues jambes, n'ayant sans doute rien eu à demander au concierge dont il avait entendu la réponse, se trouva à côté du petit brun.

Il posa sa main large ouverte sur la patte brune du petit qu'il tint serrée sur la rampe.

— « C'est trop fort ! » s'écria celui-ci non moins furieux.

Et, faisant demi-tour sur lui-même, il envoya, de sa main restée libre, un coup de poing dont se fût fort mal trouvé le nez de son adversaire, si ce dernier n'eût fait un vif mouvement de recul, sans cependant lâcher ni la rampe, ni la main qu'il y tenait assujettie.

Il riposta, de sa dextre à lui, par une claque esquivée aussi adroitement, mais qui eut, pourtant, le résultat de mettre droit la casquette du brunet après lui avoir désagréablement frôlé l'oreille. Avec une agilité de singe, le petit brun, dégageant sa main prisonnière par une secousse inattendue, se retourna, sauta sur la seconde marche et tenant son ennemi sons sa coupe lui décocha une grêle de coups auxquels l'autre répondait vertement tout en s'en garant de son mieux.

— « Ça t'apprendra à me suivre, idiot ! » rugit le petit entre deux taloches lancées avec autant de volubilité que les paroles.-

— « C'est toi qui me suis, crétin » ! riposta le grand dans le même langage expressif agrémenté de horions.

Tout à coup, le brunet, abandonnant la mimique du pugilat et prenant le blondin par le collet de sa jaquette, le secoua comme un prunier mûr, en lui criant rageusement : « Est-ce que, par

hazard, tu vas aussi chez le père Trévanne? y> L'autre, devenu subitement inquiet pour son eWeuf, trop mûr, lui, pour supporter de pareilles secousses, cria désespérément : « Pas les effets !... « C'est tante Minie qui me raccommode !... » Mais.

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par un illogisme assez naturel en pareil cas, il empoigna le petit de la même façon et le secoua à son tour sans plus de ménagements, pendant que celuici s'exclamait avec véhémence : ♦

— « C'est ma mère qui me ravaude!... Je défends la pelure! »

Et, tous deux se tenant par le col du vêtement,

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mais tirant instinctivement moins fort sur Tétofife qu'ils sentaient ne pus devoir résister longtemps à leurs étreintes, se regardèrent en véritables chiens de faïence; les yeux bleus lançant des flammes, les yeux noirs dardant des éclairs. Les veinçs gonflées, les narines sifflantes, ils semblaient se souffler leur colère au visage, pas plus décidés à se lâcher l'un l'autre qu'ils ne s'étaient cédé le pas dans la rue ni à l'entrée de la maison.

— « Certainement que je vais chez M. Trévanne, dit le grand cessant le premier de malmener le collet en danger, mais sans l'abandonner complètement.

— « Et... qu'est-ce que tu viens y faire? » demanda le petit sans lâcher prise non plus, mais en desserrant un peu ses doigts crispés, tant il craignait les représailles pour son costume.

— « Et toi-même, répondit l'interpellé, qui t'y « amène ?

— « Moi ? fit résolument le brunet dont la colère sembla tomber soudainement, comme cela arrive chez les gens qu'elle monte vite, voilà : « Ma mère » est restée veuve, sans rien, avec moi et ma petite » sœur à élever... On dit que j'ai une jolie voix : je » vais me faire entendre à M. Trévanne pour qu'il » me fasse gagner de l'argent comme il a fait <à d'au- » très à qui il a appris à chanter.

— <c Tiens ! fit le grand blond, c'est comme moi : » Ma mère est veuve aussi... je n'ai pas de sœur, » mais, j'ai une jeune tante, sœur de maman, qui vit » avec nous... et nous ne sommes pas brillants non » plus... Moi aussi, j'ai une jolie voix... et je viens )> demander lamèmechose que toi au père Trévanne.

8 ;les premières amitiés

— « Alors tu veux me couper l'herbe sous le « pied? conclut le petit brun sentant se rallumer sa colère.

— a Tu aimerais mieux que ce soit toi à moi? répliqua l'autre vivement remis en mauvaise disposition.

— « Faut bien que ma mère et ma sœur vivent ! affirma le brunet en serrant ses dents pointues.

— « Et ma mère à moi ?... Et tante Minie? riposta le blondin en reje,tant ses cheveux en arrière d'un air de défi.

— «Quelle voix as-tu? interrogea le petit, comme si cette question trahissait une espérance soudaine.

— c( Un prejnîer dessus.

— « Ghançard! grogna l'interrogateur, je n'ai « qu'un second dessus,., et pas très étendu, encore !

— « Oh ! moi, je monte très facilement : M. Borel « dit qu'on ne peut rien entendre de plus joli dans « le haut.

— « Tu es recommandé par M. Borel, l'organiste « de Saint-Roch?

— « Mais oui, mon fiston ! dit le grand soupçonnant qu'il avait l'avantage sur son compétiteur.

— « Alors, je suis rasé ! soupira le petit laissant tomber ses bras avec découragement.

Et son visage, furieux tout à l'heure, prit une expression navrée qui remua sans doutts la fibre sensible d'un rival bon diable au fond, car ce rival, lâchant complètement le collet retenu encore, dit sur im ton de franchise consolante : « Ouat ! . . . qui sait?. . . « Faut voir le grand juge, d'abord !... et le voir « vite !... A qui arrivera le premier !... Veux-tu? »

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— « Allons-y 1 approuva le brunet comprenant qu'il s'agissait maintenant d'une lutte Courtoise et l'acceptant avec la même franchise.

Tous deux se trouvèrent, en une seconde, de niveau sur la première marche et donnant le signal :

« Une, deux, trois » juste en même temps, commencèrent l'ascension des cinq étages avec un ensemble affirmant leurs dispositions musicales, au moins en ce qui concerne la mesure. Dispositions égales, en tout point, car, si le grand profita de la longueur de ses jambes pour escalader trois mar-

ches à la fois, le petit usa de Tagilité des siennes pour en escamoter deux fois deux pendant le même temps.

Or, comme tout est jeu pourries enfants : leur colère première, les coups de poings échangés, la crainte de ne pas obtenir ce que chacun venait demander à M. Tré vanne, leur rivalité future chez ce dernier, tout cela disparut devant l'idée stimulante de se dépasser dans ce steeple-chase d'un nouveau genre. Mais là encore, la similitude de leurs dispositions se prouva une fois de plus, car, au bout de leurs bonds ascendants --j'allais dire de leur vol — ils se trouvèrent mettre le pied ensemble sur le palier du cinquième étage et ensemble, d'une même glissade, vinrent saisir le cordon de la sonnette qu'ils ébranlèrent d'un même coup formidable. Si formidable que ledit cordon leur resta dans la main, pendant que chacun d'eux, haletant, essoufflé, poussif, se laissait tomber chacun d'un côté du mur du palier en serrant le cordon qui leur servait comme de trait-d'union dans cette équipée dont le but était, avouons-le, cependant si louable. Ils avaient tellement besoin de reprendre leur souffle et leurs idées qu'ils ne se rendirent compte de reflet qu'avait dû produire leur coup de sonnette que lorsque la porte s'ouvrit et qu'une grande vieille femme en bonnet ruche leur demanda avec une indignation évidente et un accent tudesque très prononcé :

— « Gu'est-ze gui a zonné gomme za ?

Les deux coupables, moitié parce qu'ils n'étaient pas encore parvenus à respirer librement, moitié^ parce qu'ils se sentaient penauds de l'accident,

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restèrent muets sous le regard courroucé de la grande vieille bonne qui, les distinguant enfin dans la demi- obscurité du palier, reprit avec une indignation croissante :

— « Calopins ! che fous verai tirer les soreilles J)ar 77iozié Dréfanne!

Et elle allait refermer la porte pour les punir de leur brutalité quand, d'un même mouvement, tous deux se précipitèrent en avant et retrouvèrent la parole pour crier d'une voix entrecoupée :

— « Madame! je vous en supplie!... » Si bien

qu'ils entrèrent ainsi dans la place et que la bonne femme, mue par le désir de voir jusqu'où allait le désastre arrivé à la sonnette, sortit pour le constater.

Le petit brun, d'un caractère prompt et décidé, se remit le premier.

— « Si vous voulez me prêter un tabouret, ma- > dame, je vais rattacher le cordon tout de suite : il » n'est cassé qu'à l'extérieur.

— « Il devait être mûr, insinua le grand blond, » car nous n'avons pas tiré très fort. »

« — Mûr'î grommela la vieille, fus tefHez pien Vêtre un hé blus mûrSy fus-mêmes,

A quoi ils auraient pu répondre que le temps se chargerait de les mûrir, mais,. le petit se contenta de répéter : « un tabouret, madame, s'il vous plaît, » pour monter dessus?... » et le grand. « Et un mar- » teau, madame, pour reclouer le fil de fer. »

— « Z'est pon ! fit la dame au bonnet ruche en leur arrachant" le cordon qu'ils tenaient encore piteusement, le zerrurier fient ze matins bar pon* heu7\,. Gui est ze gue fus temantez ?

— a Monsieur Trévanne, dit le brunet enchanté de détourner la conversation.

— « De la part de M. Borel, continua le blondin pour achever une diversion heureuse.

— a Te mozié Porel ? reprit la vieille bonne dont la physionomie se fit un peu moins rébarbative, un ^ pon homme te mon bàys,^ Et elle les poussa assez peu civilement dans une petite pièce à droite de l'antichambre où elle leur montra des sièges, ayant soin de leur pousser sous les pieds de petits paillassons ad hoc pour ménager son parquet ciré

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que leurs chaussures légèrement maculées de boue n'auraient pas manqué de ternir.

— « A fez- fus une leddre ou unegarie te mozié Porelfi^

— « Oui madame, » fit vivement le grandblond en lui tendant une lettre qu'elle prit avec une nuance de sympathie qui dérida son visage refrogné.

— « J'ai aussi la mienne, dit le petit brun lui tendant une lettre d'une autre écriture que celle du grand.

— « Za,. . za n'est pas té mozié Porel? fit la vieille allemande en reprenant sa première humeur.

^ — « Non, répondit le garçonnet, la mienne est de « M. Savy, le chef des chœurs de l'Opéra.

— Che le connais, dit-elle avec un certain air de dédain :une bédide homme qui rit tuchurs... il êdre inzippordable ! » et, sur cette bonne parole, elle sortit du petit salon en redressant sa haute taille à tel point que la ruche de son bonnet toucha presque le faite de la porte.

Les deux enfants restèrent'seuls.

— « Elle ne paraît pas adorer M. Savy, la bonne « femme, fit remarquer le blondin se penchant vers son compagnon et baissant un peu la voix.

— (( C'est encore ma chance, » dit le brunet avec un geste de résignation comique ; « la bonne va me « faire évincer. »

— « Bah ! faut voir ! reprit l'autre philosophiquement, « mais, qu'est-ce qu'elle chante donc que » M. Borel est de son pays? Il n'est pas allemand » du tout.

— (c En tout cas, le bonnet ruche en paraît coiffé « de M. Borel : c'est d'un bon augure pour toi. »

14 LEfc PREMIÈRES AMITIÉS

A ce moment, le son d'un piano partant de la pièce voisine et auquel se joignit une voix d'homme écorchant une mélodie italienne, vint distraire assez nos deux garnements pour les empêcher de passer le temps qu'ils avaient à attendre à commettre quelque nouvelle gaminerie.

Cette attente eut aussi le hon résultat de remettre complètement leur respiration surmenée par l'ascension des étages, la réflexion ne s'étant présentée, ni à l'un ni à l'autre de nos étourneaux, que cette façoE ô,e les monter quatre à quatre était peu faite pour préparer leurs voix à une audition qui avait pour tous deux tant d'importance.

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