CHAPITRE II
M. Trévanne, auquel étaient recommandés, par des amis, les deux enfants que nous avons présentés au lecteur, était un type original, professeurpar vocation et qui, en musique, faisait des élèves encore plus par amour de l'art que pour gagner sa vie, bien que; déjà vieux, il fût loin d'avoir l'existence largement assurée.
Une belle voix était, pour lui, le summum de la chance humaine et il se fût fait hacher menu pour avoir la gloire de la conduire au but que doit se proposer toute belle voix : savoir bien chanter.
La musique était, certes, une passion dominante chez M. Trévanne — le père Trévanne, comme l'appelaient familièrement entre eux ses nombreux élèves — mais, le chant!... oh ! le chant surpassait tout ce que la terre peut offrir d'admirable et d'enthousiasmant.
Quand M. Trévanne écoutait chanter, surtout un de ses élèves — de ceux qui comprenaient et prati-
qiiaient bien sa méthode — son visage, un peu rébarbatif au premier abord, s'imprégnait d'une félicité intraduisible en aucune langue. Ses yeux brillaient, sa bouche s'ouvrait comme pour aider celle du chanteur à produire les sons, sa tête commençait un dodelinement de béatitude que son corps tout entier accompagnait bientôt d'un mouvement vif et cadencé ou d'un balancement onduleux, selon que le disciple d'Orphée chantait un air triomphal ou une mélodie langoureuse.
La musique d'église avait, par-dessus tout, ledon de passiomier M. Trévanne, ce qui explique sa préférence pour les élèves se destinant à faire partie du chœur des paroisses joutant entre elles à qui aurait la meilleure chapelle musicale. (On appelle c/î6(??^rrensemble des chanteurs,hommeset enfants, assistés des organistes du grand et du petit orgue, exécutant la musique aux offices, sous la conduite d'un maître de chapelle).
M. Trévanne était très connu et très apprécié dans le monde religieux et avait, pendant sa carrière, déjà longue, de professeur, formé nombre de sujets remarquables dont beaucoup, ayant commencé par être les astres des églises aristocratiques, étaient devenus des étoiles de grand théâtre comme notre admirable chanteur, Faure, qui fit ses premières armes artistiques à Notre-Dame et à la Madeleine.
M. Trévanne était donc maître de chapelle à Saint-Eustache, poste qu'il remplissait avec tout le zèle, la chaleur et la conscience que l'on pouvait attendre de ses aptitudes.
Aussi, quel chœur que celui d« cette église ! Chœur
monté par lui avec un soin minutieux et dont les messes de sainte Cécile faisaient courir tout Paris — comme elles le font encore, au reste : — la tradition Trévanne ayant été bien continuée.
Quelle maîtrise^ que. celle où se recrutaient les enfants, premiers et seconds dessus, adjointsaux belles voix de basses ou de ténors exécutant les chefs-d'œuvre de Palestrina et de Pergolèse !
La maîtrise est, comme chacun sait, Técole où l'on commence, dans les églises, l'éducation musicale et classique des garçonnets de huit à quinze ans, époque où la mue leur fait perdre leurpremière voix, absolument comme aux oiseaux gazouîUeurs, pour leur en faire reprendre une autre plus tard toute différente, puisque les plus aigus des organes enfantins font place, souvent, vers la vingtième année, aux basses les plus profondes.... à moins qu'il ne leur en revienne pas du tout, comme cela est, hélas ! pour tant de sujets qui avaient donné, enfants, de belles espérances.
Quoiqu'il en pût advenir, le chant religieux étant la meilleure base de toute éducation vocale, puisque la musique large et soutenue peut seule poser la voix, c'est-à-dire : faire soutenir les sons dans leur plénitude et leur durée, sans qu'ils dévient, faussent ou chevrottent, M. Trévanne rendait de réels services à l'art du chant en formant spécialement des élèves dont il tirait gloire comme professeur et profit comme maître de chapelle.
Chose étrange, ce maître, si épris de l'art vocal, y avait éprouvé les plus grands déboires qu'homme puisse subir!
Lui qui faisait de si brillants et de si adorables
chanteurs, grâce à une méthode pleine de logique et de prudence, n'avait jamais pu être qu'un mince cory^/?^'^ sans autre valeur que celle que peuvent donner les connaissancesthéoriques quand elles ne sont pas secondées par les facilités de la pratique. En un mot, ce musicien hors ligne, ce maître à chanter hors de pair n'avait jamais eu qu'un filet de la plus méchante voix du monde.
Ses ennemis — et il n'en manquait pas parmi les professeurs — racontaient qu'avant d'être maître de chapelle, il avait joué les houche-trom ew théâtre italien et les utilités à l'Académie de musique (notre Opéra français) et que, remplissant dans « la Favorite » le rôle effacé de Gaspard, il n'avaitjamais pu, dans une phrase insignifiante, faire sortir un malheureux Ré dans le médium; c'est-à-dire : la note la moins difficile à donner, même pour les petites voix.
Aussi, Tavait-on pendant longtemps désigné; dans la coterie de théâtre, sous le sobriquet du Ré-calcitraniy faisant, en même temps, allusioiï à son caractère un peu entier et ombrageux.
Le respect, imposé plus tird par son âge et par les servic3s qu'il rendait dans le professorat, avait jeté un voile discret sur ces échecs personnels et, si l'on s'était permis de railler le coryphée insuffisant, on rendait pleinement justice au maître de chapelle érudit qui savait déterrer les chefs-d'œuvre des vieux maîtres ou flairer les mérites des nouveaux, en même temps qu'il donnait un élan réel à l'éducation vocale. 11 avait 'tout pouvoir dans sa propre chapelle et pouvait engager tel ou tel chanteur sans que jamais la fabrique (conseil adminis-
tratif d'une église) ni les prêtres administrateurs fissent Tombre d'une objection à ces engagements que, d'ailleurs, il ne concluait que dans la juste proportion des sompaes affectées au côté musical du culte. M-. Trévanne venait de perdre, par la faute de cette onus^ toujours intempestive, deux ou trois de ses meilleures recrues de la maîtrise et, sur sa demande à tous les échos artistiques, ses amis lui adressaient les enfants qu'ils savaient ou supposaient doués selon ses vues.
Les voix élevées, surtout, lui manquaient. C'est ce qui donnait des chances au grand blond : le petit brun l'avait bien pressenti.
Au moment où ils attendaient dans la pièce voisine du salon de M. Trévanne, celui-ci donnait leçon à un j 3une homme du monde.
Ce n'étaient pas ses élèves préférés, les gens du monde : il y trouvait peu de jolies voix, encore moins d'aptitudes musicales et, en eût-il rencontré davantage :le§ départs pour la campagne, les ouvertures de chasse, les saisons balnéaires eussent toujours, au moment où l'élève pouvait commencer à progresser, fait avorter le fruit de ses bons conseils.
Ces élèves payaient, il est vrai; mais, hors cela, quels étaient les résultats obtenus?
Est-ce qu'il y en avait un capable de chanter convenablement « Y Ave verum » de Mozart ou le « Pieta Signore de Stradella ^ ?
Et, par une aberration qui avait son côté grandiose, M. Trévanne était toujours prêt à raccourcir la leçon de l'élève payant au profit de l'écolier gratuit qui lui faisait honneur et aspirait à la gloire
artistique — la seule qu'il reconnût et estimât. Ea dehors des compositeurs de musique et de leurs interprètes, M. Trévanne ne connaissait rien qui pût s'appeler « génie » ou « talent ».
Avec ses façons de privilégier les élèves non payants, M. Trévanne ne s'enrichissait guère et, à près de soixante ans, il lui était encore nécessaire de continuer son double labeur de professeur et de maître de chapelle, ne l'eùt-il pas fait du meilleur de son cœur. Quand une jolie voix lui tombait sous la main — ou plutôt sous l'oreille — quelle joie dans ses yeux ! quel rayonnement sur toute sa face!
Et si, à la jolie voix, était jointe une nature artistiquement intelligente, cela devenait du délire. M. Trévanne couvait le « sujet ».
Il lui faisait boire du lait chaud, quand il arrivait à sa leçon le matin, pour combattre le brouillard et lui prêtait un cache-nez, l'hiver, quand il s'en allait, dans la crainte de lui voir attrapper un rhume. Il eût arrêté les gens, dans la rue, pour leur raconter
ses projets sur le phénix découvert et les espérances qu'il concevait pour lui.
Avec ce caractère, on comprend les regrets que M. Trévanne éprouvait au moment où la mue d'un de ses élèves de prédilection venait couper net ces projets et ces espérances.
Un autre de ses tourfaients était : le. conservatoire!
Tant que les élèves restaient des enfants comme ils ne pouvaient — à de rares exceptions près — avoir de places dans les théâtres lyriques et que, nécessiteux pour la plupart, ils ne trouvaient à gagner leur pain que dans les églises, M. Trévanne gardait la haute main sur ces néophytes; mais quand, éloignés de chez lui par la mue qui les privait de leur première voix, ils en retrouvaient une autre à l'âge d'homme, le champ du théâtre étant plus vaste, donnant plus de gloire et aussi des
appointements quelquefois fabuleux, ces ingrats allaient tous frapper à la porte du Conservatoire où les directeurs vont recruter leurs étoiles de toutes grandeurs parmi les premiers ou seconds prix et, même, les accessits brillamment obtenus.
Cela désespérait M. Trévanne qui ne mâchait pas le peu de cas qu'il faisait de cette «cage, disaitil, où Ton est censé élever tant de rossignols et «d'où il sort tant de canards ».
Nouv-eau don Quichotte, il partait en guerre contre les moulins... de la rue Bergère (lisez : contre les professeurs de l'école nationale de musique).
— % Je ne le nie pas, répétait-il : ils font des pia- » nistes et des instrumentistes hors ligne ; voire » même des harmonistes et des compositeurs — » malgré que Gounod, Ambroise Thomas et Yic- » tor Massé n'avaient pas besoin d'entrer dans leur » boutique pour être capables d'écrire Faust, Ham- » letet Galathée.— D'autres aussi ont fait des chefs- » d'oeuvre sans aller à Rome en passant par le fau- » bourg Poissonnière. Je ne nie pas non plus qu'ils » n'aient quelques bons professeurs de chant pour * les voix faites, mais, en faire éclore dans leur » pigeonnier?... Je les en défie I... Il faudrait, pour
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> cela, mener autrement leurs classes de solfège, » c'est-à-dire : la première étape que doit franchir » une voix ; mais, si vous passez dans les couloirs » à l'heure des leçons du dit solfège : vous enten- » dez brailler de pauvres victimes que Ton force à » s'égosiller en grimpant au-dessus de leur diapa- » son naturel. Pourvu qu'elles dévident autant de » notes qu'une mesure leur en présente, on ne se » soucie ni de l'émission du son, ni de la respira-
> lion normale, ni de la prononciation ferme et cor- » recte des notes. Quatre années d'exercices écor- » chants leur font obtenir une médaille... qui n'est » pas celle du sauvetage de leur voix, laquelle, con- » duite de la sorte au moment où elle se forme, ne » saurait y résister. Est-ce que chaque professeur » de solfège ne devrait pas être tenu — surtout avec » les élèves féminins dont l'organe est plus rare- » ment éprouvé par la mue — de chercher et de » découvrir les belles voix naissantes que la chance » leur envoie? de les désigner à la direction même » qui tiendrait de l'État la mission de les sauver de » la misère si elles appartiennent à des enfants » pauvres et de les préparer pour la carrière... avec » recommandation, pour les maîtres de solfège, de » les ménager, aux études, en les faisant travailler ^ sobrement et régulièrement, surtout jamais au- » delà de leur registre enfantin ?
» Mais, bernique!... L'honneur étant au profes- » seur dont la classe a eu le plus de médailles : » périssent tous les teno^^s et tous les soprani de » lavenir, pourvu que les journaux mentionnent » Vassassin plusieurs fois médaillé aux con- * cours! »
On voit que M. Trévanne n'était pas tendre à l'endroit de notre école nationale! D'aucuns prétendent qu'on pouvait lui attribuer la qualification du célèbre Pet-de-loup : sévère, mais juste.
Ce n'était pas sans amertume qu'il disait à »un garçon de quinze à seize ans venant le remercier dé ce qu'il avait fait pour lui jusqu'à ce triste moment où sa voix d'enfant muait, et qui lui jurait de lui redemander des leçons lorsqu'il aurait le bonheur d'en retrouver une autre plus tard :
— c Va, va, mon garçon! s'il t'en repousse une, » tu la porteras à la boîte Poissonnière espérant » qu'elle t'ouvrira une autre boîte — où tu dureras, » peut-être, ce que durent les roses — mais où tu » te soucieras du père Trévanne comme de ta pre- » mière culotte ! »
Et neuf fois sur dix le digne homme disait vrai : l'excellence de la méthode d'un seul ne pouvant prévaloir contre une institution dès longtemps consacrée et qui, malgré quelques errements routiniers est encore la première source alimentant les temples de l'art lyrique.
Donc, si M. Trévanne avait des instants d'enthousiasme, il avait aussi des heures de déboire, et même, si souvent renouvelées qu'il en prenait, en vieillissant, une hypocondrie que pouvait seule combattre la trouvaille, de plus en plus rare, d'une belle voix, chez un enfant ou chez un adulte.
Ce n'était pas une de ces raretés qu'essayait de dresser, en ce moment, M. Trévanne : le jeune homme auquel il donnait la leçon portait un nom noble et fort respectable, mais, le cachet, assez respectable lui-même qu'il payait, ne pouvait faire
« avaler » au professeur les sons gutturaux et la prononciation miaulante émanant de Taristocratique gosier.
Aussi, était-il de fort méchante humeur lorsque, à Tissue de la leçon du jeune vicomte ou baron de n'miporte quoiy la vieille servante lui remit les deux lettres recommandant le grand blond et le petit brun et demandant pour eux une audition la plus prochaine possible.