‹ Le premières amitiesChapitre 23 sur 28 · DÉCADENCE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE

5» besoin de cet argent-là, pour le moment!... Je » tiens à honneur que ce soit vous qui ayez ceci. » Vous seul pouvez en apprécier la valeur ! »

Et l'innocent génie, le candide talent, flattés dans leur vanité, s'imaginant que leur œuvre est un Pactole où ils puiseront éternellement, se laissent enserrer par ces vautours qui, la dégringolade venue, bien que payés parfois à moitié, souvent aux deux tiers, rentrent imperturbablement dans leur propriété, précipitant sans vergogne, dans l'abîme, leurs victimes dont le crime est ne pas s'être souvenues que la roche Tarpéienne est près du CapUole.

Cette vente, annoncée par les « Petites affiches », donna le dernier coup à la notoriété artistique de Jean-François.

Un plus madré que lui eût, peut-être, trouvé moyen de retarder adroitement la catastrophe, mais sa mère et lui étaient trop simplement honnêtes pour essayer seulement de mettre en pratique le fameux : a à Corsaire, Corsaire et demi ».

Au reste, le mal qui tenait le grand Favre empirait tellement qu'il ne lui laissait aucune lucidité pour s'occuper de ses affaires.

Sa mère, affolée, n'en était pas capable davantage et, le jour qui les obligeait à « vider les lieux » — selon l'élégante expression employée — dans les vingt-quatre heures, les trouva : lui gravement malade ; elle ahurie, anéantie, en prostration complète.

Un des médecins du théâtre, le docteur B***, qui continuait à donner des soins à Jean-François et témoignait aux Favre un intérêt affectueux, étant

venu les voir, ce jour-là, fut stupéfait d'apprendre à quelle extrémité ils en étaient réduits.

Jamais il n'eût soupçonné pareille incurie, pareil abandon de soi-même.

Il apprit, avec saisissement, qu'il leur restait à - peine quelques billets de cent francs et qu'ils ne s'étaient même pas occupés d'un asile où se réfugier, dans la situation qui leur était faite.

Bien entendu, les domestiques avaient dû être congédiés un à un,^et la mère et le fils étaient seuls dans ce grand hôtel où il restait à peine assez de présence d'esprit à la première pour s'employer de façon à ce qu'ils n'y mourussent pas de faim tous les deux.

Quoique surchargé d'occupations, le docteur B*** courut à la maison de santé Dubois où l'entrée de Jean-François était urgente, vu l'aggravation qui se produisait dans son mal. Il y retint une chambre à deux lits, afin que la mère pût ne pas quitter son fils, paya, comme c'est l'usage, la première quinzaine d'avance et revint, en hâte, leur dire qu'ils pouvaient se rendre, tout de suite, à cette maison municipale où leur arrivée était annoncée et attendue.

Puis, il retourna vaquer à ses affaires, leur laissant, pour les y conduire, le fiacre qui venait de l'en ramener.

Le départ fut navrant.

Après avoir mis, dans une valise, les objets, indispensables à leur usage particulier et sur lesquels on n'avait pas apposé les scellés, MmeFavre, aidée du, gardien de ces mêmes scellés laissé à l'hôtel par les créanciers et qui ne pouvait s'em-

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pécher de ressentir quelque pitié pour ces infortunés, Mme Favre fit descendre, à son fils, cet escalier somptueux qu'il avait monté tant de fois, le front si haut et le pas si sonore, soutenant sa marche chancelante et pliant sous le poids de ce grand corps que ne soutenaient plusnilavolonté, ni la force de la jeunesse.

Il venait d'avoir vingt -cinq ans!

Lorsqu'elle fut parvenue à Tinstaller dans Thumble véhicule dont ni lui ni elle, ne daignaient plus faire usage depuis bien des mois, la mère s'assit à côté de son fils et le cocher, sachant où il les conduisait, prit sa course le plus doucement • possible, en évitant le pavé et prenant, de préférence, les voies macadamisées pour ne pas trop secouer le malade.

Mais, la route est longue de la Place Courcelles ' au faubourg St Denis; il fallut en arriver au pavé d«s rues centrales et chaque cahot de la voiture arrachait un gémissement au jeune homme qui semblait déjà moribond.

La pauvre maman Favre eût arraché des larmes à son plus cruel ennemi, si ses étroitesses d'esprit et ses écarts de vanité eussent pu lui en avoir . fait de sérieux.

Elle tenait son fils dans ses bras et lui appuyant la tête sur son épaule pour qu'il sentît moins les secousses du fiacre, elle lui prodiguait les baisers les plus tendres, les paroles les plus caressantes.

— « Tu souffres, mon enfant? lui disait la pauvre femme grandie par sa douleur et poétisée par son angoisse maternelle, cr Appuie ta tête.... laisse-toi » tomber sur moi.... Je suis forte, va... je peux

> bien te porter encore comme quand tu étais tout » petit. »

Mais, malgré Tappui, vigoureux encore en effet, qu'elle lui donnait, malgré ses eflforts pour Tisoler du mouvement de la voiture, le malade paraissait, à chaque instant, près de trépasser; ses joues se couvraient d'une teinte livide et ses yeux se fermaient, semblant ne devoir plus se rouvrir. Sa mère présentait, alors, un flacon à ses narines pincées comme par les approches de la mort, imbibait son front d'une eau réconfortante que le docteur lui avait remise en partant, entrecoupant ses soins de baisers, ses baisers d'encouragements touchants et de sanglots étouffés.

— «Jean-François... mon bienaimé... ne sois » pas ainsi pâle et défait! Ouvre les yeux, mon » enfant chéri.... Parle-moi !.... Parle à ta mère qui » s'épouvante!.... Plains-toi, puisque tu souffres?... » Je t'en conjure! J'aime mieux que tu te plaignes » que de rester muet comme ça!...oh!monDieu!... » Est-ce qu'il faudra te voir partir comme ton père ?. . . • comme Minie?... Est-ce que tu me laisseras » seule ?...toute seule?... pauvre vieilleàmoitié folle » de douleur !... Qu'est-ce que tu veux que je de- » vienne sans toi?.. Je n'ai jamais été qu'une sotte... » et toi parti, je serai idiote tout à fait!... Ah! » Seigneur !... il pâlit encore!... Il va mourir là.... » sans secours, dans cette voiture !... Mon Dieu!... » Mon Dieu !... ayez pitié !... Ne permettez pas » qu'il meure... Ce n'est pas juste, ça, que les mères » ferment les yeux à leurs enfants!... C'est eux qui » sont faits pour nous les fermer, au contraire !... i> Pourquoi ne suis-je pas morte en même temps

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