CHAPITRE XIX
DÉCADKNCe
Favre rejoua encore quelque temps après cette malheureuse soirée de rentrée, mais sll ne lui arriva plus de « couac » terrible, il ne retrouva ni son aisance, ni son aplomb, ni la solidité de sa voix.
L'administration, si désolée qu'elle fût de cet état de choses, ne pouvait continuer à conapter sur lui et, par conséquent, à s'imposer le sacrifice du gros traitement qu'elle lui payait.
Une circonstance se présenta de résilier son engagement à l'amiable : elle la saisit avec empressement.
On venait déjouer un nouvel ouvrage de Tauteuracadémicien dont Jean-François avait déjà créé une œuvre qui, grâce à lui, disait-on alors, avait fait merveille.
Moins heureuse que la précédente, sa seconde pièce, taillée sur ce nouveau modèle qui consiste à faire accompagner l'orchestre par les chanteurs — ce qui, jusqu'à présent, avait été assez logiquement le contraire — hérissée d'interminables récita^
tifs dans lesquels se noyaient piteusement quelques phrases chantantes et bourrées de cette science irréfutable qui semble avoir pour objet d'étouffer l'inspiration mélodique; cette seconde pièce n'eut pas le don d'enthousiasmer le public ! Favre y avait pourtant déployé ses qualités naturelles et le volume de sa voix y semblait bien suffisant — le rôle, par hasard, ne renfermant pas
trop de ces « casse-cou » qui lui donnaient la peur de la peur. »
Mais, quoi ? l'académicien s'était-il trompé ?
L'artiste avait-il cessé de plaire ?
La pièce était tombée.
L'auteur, comme de raison, en accusa ses interprètes et, surtout, le principal : ce pauvre Favre dont la voix avail passé coymne un météore et la gloire duré autant qu'un feu d'artifice. »
Quoiqu'il en soit, la direction offrit à Favre sa résiliation.
Trop fier pour plaider en s'appuyant sur les droits écrits de son engagement, peut-être incertain de gagner, si on le forçait à jouer certains rôles
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qu'il redoutait maintenant, Tartiste accepta cette résiliation qui était pour lui la ruine.
Tout ce qull obtint, c'est qu'elle ne fût pas annoncée officiellement dans les journaux, mais tenue secrète... aussi longtemps qu'un événement de cette nature peut rester secret au théâtre.
Cela mettait, pour le moment, son amour-propre à l'abri... et aussi ses intérêts : il pouvait espérer trouver un engagement à l'Etranger si cette résiliation divulguée ne venait l'entraver à coup sûr, par cette raison que : l'eau va toujours à la rivière et rarement aux terrains desséchés.
Mais, le coup qui venait de le frapper avait été trop rudement asséné et couronnait trop cruellement les soucis que le pauvre vaniteux s'était créés en marchant à grands pas dans la voie du luxe et de la grande vie.
Sa santé en fut si fortement ébranlée qu'il ne put pas même essayer de porter sous d'autres cieux les épaves d'une réputation si vite acquise et si tôt éclipsée.
D'atroces douleurs de tête que les médecins appelèrent du nom dont se décorent aujourd'hui tous nos maux : des névralgies, le martyrisèrent de telle sorte qu'il en perdit le peu de courage qu'avaient pu lui laisser ses récents déboires.
Il restait des journées entières étendu, sans force et sans volonté, en criant de souffrance et dodelinant sa malheureuse tête, de la même façon que sa mère avait vu faire à tante Minie pendant cette courte et horrible maladie qui l'avait emportée.
Aussi, la pauvre femme épouvantée ne savait que lui répéter, anxieuse et suppliante : — Ne te
» tourne et retourne pas comme ça, mon garçon ! » tu ne peux t'imaginer le mal que tu me fais ! »
Et n'osant évoquer le souvenir de sa chère petite sœur se plaignant et se tournant ainsi, de crainte de frapper Tesprit de son fils, la mère se cachait pour pleurer en attendant impatiemment les visites des m édecins, car elle en consultait plusi eurs, qui se bornaient à lui dire, sur tous les tons : « C'est de la névralgie ! » sans y apporter aucun soulagement.
Pendant ce temps, les frais et les protêts allaient leur train à propos du non-paiement de l'hôtel.
L'impiajdent artiste avait jeté, dans ce gouffre, tout son gain du présent, toutes ses espérances de l'avenir.
L'avenir le trahissait et ses créanciers le poursuivaient impitoyablement.
De billet en billet, d'attente en attente, de frais en frais, arriva la vente par autorité de justice.
Ceux qui l'avaient le plus poussé à cet achat insensé voyant qu'il n'était rien moins que prêt à remonter sur le char volant du succès — lequel renverse et écrase souvent, dans sa course, ceux-là même qu'il traînait triomphalement — ces créanciers le poursuivaient avec un acharnement féroce.
Il y a, dans les grandes capitales où florissent le génie et le talent, une armée de misérables toujours âpres à les tenter, les tracassant, les harcelant pour les faire accepter leurs marchandises, répondant à un raisonnable « Je n'ai pas d'argent » ou (( je n'ai pas besoin de cela » par des : « qu'est- » ce que cela vous fait ?... Vous paierez plus tard ! » Vous avez bien le temps!.,. Je n'ai pas, moi,