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CHAPITRE XX

11 ne faut pas croire que Marius eût manqué à la promesse d*aller le voir faite à Jean-François, dans sa loge, à Tissue de cette terrible soirée qui avait vu sombrer ce dernier.

Malheureusement — il semble que, parfois, de funestes divinités s'amusent à contrecarrer l'effort des meilleurs sentiments — le jour où le petit Basset se présenta à Thôtel du grand Favre était, justement, un de ceux où celui-ci jouait cette dernière pièce qui avait obtenu si peu de succès.

Jean-François, déjà en proie à ces horribles douleurs de tête qui devaient aboutir à une si dangereuse maladie, ne sortait pas et ne recevait âme qui vive quand il devait chanter le soir.

S'il avait raison à cause de la fatigue que pouvaient lui causer des visites importunes, il avait tort en ce que certaines personnes eussent pu lui apporter d'encouragement à croire en lui et Tempèchement de « trop penser ». Il eut tort, ce jour-là.

Ce ne fut cependant pas lui qui refusa sa porte et Mme Favre, qui commit cette erreur, ne sut même pas envers qui elle la commettait.

Lorsque Marius eut décline ses noms au valet de chambre chargé de répondre aux arrivants (le superbe Phœbus qui avait toujours sa belle livrée et le privilège de tout casser dans Thôtel) cet illustre personnage répondit, avec la morgue du « larbin » qui pense n'avoir rien à craindre en se montrant impertinent envers un visiteur d'allure modeste « que Massa » n'était pas visible. » (Massa pdlir« monsieur » : cela va sans dire.) »

— » Allez lui dire mon nom, insista Marius qui, par contre-temps, n'avait pas de cartes sur lui.

— » C été pas la peine ! reprit l'Africain, dans ce jargon supprimant à peu près les R qui amusait tant les habitués de la maison, Massa U pas voî n'impote quelqu'un les fous dCOpéa,

— » Il me recevra, quand il saura que c'est moi.

— « Moi dise à vous H ça im2:)0ssibte ! répéta le nègre haussant le ton et roulant des yeux qui n'effrayaient pas du tout Marius.

A ce moment, une robe de chambre à palmes jaunes et vertes traversa le palier du premier étage — Marius et le nègre s'expliquant ou plutôt, ne s'expliquant pas au rez-de-chaussée — et la voix toujours un peu aigre de Mme Favre demanda, sans que celle-ci prît la peine de regarder par-dessus la rampe : « Qu'est-ce que c'est, Phœbus?

— » C'est un mossié qui voulé voi Massa à tonte foce.

— » Monsieur ne reçoit personne, reprit la voix aigre. »

Et la robe de chambre continua majestueusement son chemin, se dirigeant vers un autre point des appartements.

Marins n'éleva pas même le ton pour se faire reconnaître... et se le tint pour dit.

Jamais il ne retourna avenue de Villiers... mal-

heureusement pour le grand Favre qui, moitié accablement, moitié conscience dune conduite qu'il sentait être ingrate, n'osa pas écrire au jeune Basset ou mieux, l'aller trouver chez lui, ne le voyant pas arriver comme il le lui avait promis.

Marins, que son genre de talent en composition ne portait pas vers les hautes cimes de l'Académie

304 LES PHEMIÈUES AMITIÉS

nationale et qui s'en tenait à un cadre plus modeste; de plus, en ayant fini avec Técole du Conservatoire où il n'allait plus qu'à de rares intervalles, préférant voir ses anciens professeurs chez eux pour leur demander des critiques ou des conseils, Marins ne fut pas, tout de suite, au courant de la situation devenue si* vite précaire de son ancien copain.

Cependant, les différentes classes du monde artistique sont reliées par trop de points de contact pour que le jeune Basset ignorât longtemps ce qu'était devenu le grand Favre.

Ce fut dans un salon aristocratique où il affirmait une fois de plus son talent réel que, rencontrant ce même Prince qui avait été cause du premier froid survenu entre Favre et lui. Marins eut vent des tristes nouvelles.

Le susdit prince, satellite né de toutes les gloires, voyant le jeune compositeur très fêté, ne dédaigna pas de mêler sa voix au concert d'éloges qui lui était adressé et, ayant même une mémoire que Marins n'eût rien fait pour éveiller, il lui rappela qu'ils avaient eu le « plaisir » de se rencontrer chez un ami commun.

— « Vous souvenez-vous?... chez ce grand Favre qui avait une si belle voix et qui l'a perdue si vite?

— » Je ne sache pas que Favre ait perdu sa voix? dit Marins contrarié d'être interpellé tout haut, devant tout ce monde, sur ce sujet pénible.

— » Oh!... le pauvre diable a perdu bien autre » chose : on a vendu chez lui et il est en train de » mourir à l'hôpital !

» — Mourir?,.. Jean-François ? à l'hôpital ?

Marius, resté un instant abasourdi, voulut en apprendre davantage.

Le prince avait déjà disparu, glissant au milieu des robes de bal et des habits noirs.

Le jeune Basset chercha, en vain, à le rejoindre : probablement, il était allé porter dans une autre soirée sa principauté in parlibiis et son impertinence, car, il ne le revit pas.

Le lendemain, Marius courut à la place Courcelles où les domestiques d'un nouveau locataire ne purent le renseigner en aucune façon.

A rOpéra, où il alla plusieurs fois inutilement au foyer des artistes pour y demander ce qu'il avait tant à cœur de savoir, on lui répondit d'abord aussi, par cet affreux mot : « l'hôpital » qui avait le don de le glacer jusqu'aux moelles, mais il finit, enfin, par y apprendre que le pauvre Favre avait été envoyé, par le docteur B***, à la maison Dubois où il était en danger de mourir d'une fièvre typhoïde... si ce n'était pas fait encore.

On n'avait pas de nouvelles récentes, non que Favre fût complètement oublié ou abandonné des confrères avec lesquels il avait eu quelques années de bonne camaraderie (nous savons qu'il était excellent garçon maigre ses faiblesses, qu'il avait le cœur large, la main facilement ouverte et il laissait partout encore plus de sympathies que de jalousies) mais, sa maladie était si grave, son état si désespéré que l'on ne pouvait le voir et qu'il fallait se borner à prendre des nouvelles au bureau de l'administration municipale.

Ces renseignements ne rebutèrent pas Marius : il se rendit à la maison Dubois où réponse lui fut

faite également qu'on ne pouvait voir le malade.

Il écrivit à Mme Favre qu'elle eût à obtenir, ellemême, du médecin qui soignait son fils, la permission pour lui. Marins, d'arriver jusqu'à son ami.

Mme Favre lui répondit ces quelques mots désolés :

a J'ai demandé... Viens... mais, il ne te reconnaî- » tra pas ! »

Comme le cœur battait au pauvre Marins lorsqu'il pénétra, enfin, dans cette chambre où gisait, sur son lit d'agonie, celui qui avait été son ami d'enfance et qu'il aimait toujours en frère — il le sentait bien à l'heure où la vie de son « grand » était en danger.

Hélas ! Jean-François, qui était sans connaissance depuis de longs 'jours, n'eut pas même conscience de sa visite.

A peine si Marins le reconnut lui-même, tant il le trouva changé et défiguré par le mal.

Aussi, quand il revint chez lui où sa mère et Laurette, surtout, l'attendaient dans des transes mortelles, il était si défait et si abattu que la chère enfant, en le voyant entrer, s'écria avec un accent de détresse inexprimable : « Mon Dieu! c'est fini? »

— » Non, dit Marins s'asseyant anéanti, mais, il » est bien bas... et je le crois perdu î

— «Voyons! Voyons! fit maman Basset émue de la consternation de ses enfants, rien n'est » perdu encore, puisqu'il vit!... Obtiens pour moi » aussi que je puisse aller passer les journées avec » madame Favre... Je me connais aux maladies : » j'en ai, malheureusement, assez soigné... Je me » rendrai bien compte de l'état de Jean-François...

» Quant à sa mère, elle n'est de force, ni morale, ni » physique à rester seule auprès de son fils en » danger; sans appui, sans repos, la pauvre créa- » ture succombera elle-même avant la fin de cette » maladie, si longue toujours, quelle qu'en soit Tis- » sue..J On ne peut pas la laisser seule en des cir- » constances pareilles ! »

Les enfants lui sautèrent au cou et je ne sais lequel lui donna le plus chaleureux baiser, de son fils ou de SI fille, mais, tous deux lui criaient dans leur étreinte énergique : ce Oh ! mère ! tu es bien (( toujours toi ! ))

Maman Favre, qui commençait à perdre le peu qu'elle avait de tête, accueillit madame Basset comme un Messie devant sauver son fils et vit avec

joie l'excellente femme arriver, chaque jour, à Theure permise., pour les visiteurs, par les règlements de la maison et ne s'en aller que lorsque celle du départ était rigoureusement sonnée. Au bout de quelques jours mome, grâce à l'influence du docteur B*** elle obtint de venir plus tôt et de rester plus tard.

Une fois, cette permission s'étendit tacitement jusqu'à une certaine nuit que Ton craignait être la dernièreet l'administration feignit d'ignorer qu'elle la passât, avec la mère à moitié folle, auprès du malade toujours inanimé.

Madame Basset, la position de ses enfants ayant grandi peu à peu, avait pu, sans se départir de ses habitudes de prévoyance, se donner le luxe d'une domestique qui, stylée par elle et traitée avec les égards que l'on doit à quelqu'un qui fait bien son devoir, s'était attachée à elle et à ses enfants.

Aussi, l'absence momentanée de la mère ne les privait pas des soins nécessaires et n'entravait pas leurs travaux en leur imposant de s'occuper de ceux du ménage.

En entendant dire que Jean-François pouvait ne pas passer cette nuit redoutée, Laurette, surmontant la timidité inhérente au sentiment qu'elle éprouvait pour lui, supplia sa mère de le lui laisser revoir « encore une fois ».

— « Tu ne crains la contagion de cette fièvre ni « pour toi, ni pour Marins, dit-elle, et tu sais, par » expérience, que je ne redoute rien pour moi... » que ton refus qui me rendrait si malheureuse ! »

— « 'lu l'aimes toujours? lui demanda maman Basset en l'attirant tendrement sur son cœur»

La pauvrette laissa tomber sa tête sur Fépaule de sa mère et ne lui répondit que par un torrent de larmes.

Connaissant bien son caractère tendre, mais ferme et incapable de se laisser aller sans réserve à l'excès d'une douleur, si vraie cependant, madame Basset consentit à la laisser entrer une seconde dans cette chambre où agonisait celui qui, en dépit de tout, gardait une si grande place dans son cœur.

11 ne la vit pas plus qu'il n'avait, jusqu'alors, vu ni reconnu Marins et lorsqu'elle partit au bras de celui-ci, laissant sa mère, avec celle du pauvre Jean-François, accomplir la veillée douloureuse... et peut-être funèbre, elle eut besoin de s'appuyer de toutes ses forces sur ce bras fraternel, sentant ses jambes bien faibles pour la porter.

Quelle nuit plissèrent chez eux le frère et la sœur !

Le jour parut sans que le sommeil eût clos un instant leurs paupières et chaque pas retentissant

dans Tescalier accélérait les battements de leurs cœurs, tremblants qu'ils étaient que ce ne fût celui d'un porteur de mauvaise nouvelle.

Celle qu'ils reçurent fut pourtant moins terrible qu'ils ne la redoutaient.

Dès le grand matin, maman Basset, comme c'était convenu, leur envoya un commissionnaire qui leur remit ces quelques lignes : « Rien de nou- » veau... plutôt une lueur d'espoir— ne vous y livrez » pas trop... — mais, ne la repoussez pas non plus » — que Marins s'arrange pour me suppléer cette y> journée : je suis un peu lasse... et nous en avons » pour longtemps encore, surtout si le faible mieux » s'accentue. »

Une lueur d'espoir !

Le faible mieux !

Avec cette facilité si naturelle à la jeunesse de passer rapidement de l'abattement à- l'enthousiasme, Marius et Laurette puisèrent, dans ces mots mesurés à dessein, une quasi confiance.qu'heuieusement l'avenir devait justifier.

La constitution robuste de Jean-François triompha du mal et trois longues semaines d'alternatives de mieux et de moins bien l'amenèrent enfin à la convalescence.

Ces trois semaines-là, Marius et sa mère s'étaient relayés, au chevet de Jean-François, pendant les heures permises, ce qui fit que madame Favre, lorsqu'elle eût l'esprit moins tourmenté , put prendre des moments de repos sans lesquels elle ne fût pas parvenue au bout d'une si longue et si rude épreuve.

Le cher « grand y> avait enfin reconnu Marius et

sa vieille amie, mais sa tête était si faible, si incapable de raisonner qu'il ne semblait étonné, ni de les voir près de lui, ni de se voir lui-même où il était.

Ce ne fut que petit à petit qu'il se rendit compte de sa situation, des changements survenus dans son existence et du danger qu'il venait de courir.

Il demanda, alors, pourquoi Laurette ne venait pas? Si elle lui en voulait?

-— « Pas le moins du monde, lui répondit i> Mme Basset, mais, bien que tu ne fusses pas très » en état de distinguer les choses et les personnes, » tu avais comme une habitude de voir virer autour j> de toi : ta mère, moi et Marins. Laurette, ne pou- » vant t'être du même secours que nous, devenait » un encombrement inutile pendant ta grande pé- » riode maladive, si nous l'avions laissée venir J8> chaque fois qu'elle le désirait... Quand tu as com- » mencé à voir et à comprendre, nous avons redouté » pour toi, l'apparition d'un visage que tu n'avais j> pas coutume de rencontrer journellement près de » ton lit... et nous avons attendu que tu la de- » mandes toi-même... Demain elle viendra.

— % Alors, je serais mort sans la revoir ?

— » ïoi, oui... mais, elle t'a revu, elle. »

- Et on lui raconta la visite, si courte et si remplie d'émotions cruelles, que lui avait faite la brave petite fille le jour où il était si mal.

— » Chère Laurette ! dit-il la voix toute mouillée d'attendrissement, et, chers vous autres, aussi, ajouta-il en tendant ses deux mains à la mère et au fils: je ne méritais pas des dévouements comme » les vôtres.

— » Bah ! fit Marius qui citait volontiers les proverbes ou adages populaires : Si un peuple a tou- » jours le gouvernement qu'il mérite, un homme ne » doit jamais perdre les amis dont il ne démérite » pas. » Jean-François eut un hochement de tête signifiant qu'il ne se trouvait pas si digne de tant d'amitié... et on en resta là, car, il était encore bien faible.

Il s'était écoulé plus de six semaines depuis son entrée à la maison Dubois. Il avait donc déjà fallu, par trois fois, payer la quinzaine exigée d'avance et, sans en ouvrir la bouche à Mme Favre, Marins avait soldéj chaque fois, l'administration.

Il s'agissait, maintenant que le malade était en pleine convalescence, de le faire sortir de cette maison où les frais dépassaient les moyens des Basset et où ils n'avaient pas la liberté d'agir comme ils l'entendaient avec des amis dont ils étaient les uniques soutiens.

Par un hazard qu'ils regardèrent comme providentiel, le petit logement qu'avaient habité les Favre auprès d'eux, rue Pétrelle, se trouvait àlouer.

Ils l'arrêtèrent, d'un commun accord, vu, d'abord, la modicité de son prix et, ensuite, la proximité où il était du leur.

Ils s'engagèrent à payer tant par mois à un marchand qui fournit les meubles indispensables à une installation.

Marius les plaça, planta les clous et monta les lits comme un ouvrier tapissier.

Laurette et sa mère brocantèrent et arrangèrent des rideaux.

EUesy ajoutèrent ces mille petits riens, détails de

goût, embellissant le logis le plus humble, et installèrent Mme Favre et Jean-François, à l'expiration de la dernière quinzaine payée chez Dubois. Tout cela ne se fit pas sans émotion, sans attendrissement, surtout de la part des obligés — les obligeants faisant tous leurs efforts pour avoir Tair de tout prendre à la légère et de n'accorder aucune importance à leurs faits et gestes. — Si les meubles n'étaient pas tout à fait semblables à ceux que possédaient les Favre, dans ce même gynécée, du temps de Minie, Marius s'était ingénié à les caser aux mêmes places que leurs précédents et Laurette avait attaché au portrait de la petite tante — seule chose que les Favre eussent soustraite au naufrage de leur hôtel — un bouquet tout pareil à celui qu'elle y avait placé le jour de ce début si brillant... qui devait le conduire à tant de revers.

— « Ce bouquet-là, c'est un reproche? dit tristement Jean-François à Laurette, se trouvant seul un instant avec elle devant ce portrait leur rappelant de si beaux jours et une si grande douleur.

— » Je l'y ai mis en gage d'oubli ! s'écria vivement la jeune fille protestant de toute son énergie.

— » Dites : de pardon... et vous serez encore bieu » généreuse! reprit le jeune homme qui n'osait plus tutoyer celle dont il avait, si longtemps, mis à peu près en oubli la tendresse chaste et sincère.

Personne ne parut remarquer cette absence de familiarité de langage entre les deux jeunes gens qui la perdaient bien plutôt par une réserve instinctive que parce qu'ils ne se voyaient plus depuis trois ans en même intimité.

Maman Favre, que tous ces graves événements

avaient rendue moins loquace et, peut-être, plus prudente, ne fit pas non plus de réflexions à ce sujet.

Jean-François reprenait, chaque jour, ses forces physiques et ses capacités intellectuelles. Son cœur éprouvé par tant de déboires, rétro uvait'son assiette et se haussait au-dessus des atteintes que pouvaient recevoir, non seulement sa vanité bien émoussée, mais sa juste fierté, puisqu'il était, en tout point, l'obligé de Marins. Quant à sa voix, il l'avait, nombre de fois, bravement essayée avec Marins : elle n'était pas complètement éteinte, mais, si dénuée de sa force et -de son étendue première, qu'à moins d'un miracle que le temps, seul, pouvait accomplir, il était impossible d'en attendre, à nouveau, ce qu'elle avait procuré déjà à son imprudent possesseur.

— » D'ailleurs, disait humblement Jean-François, y> je n'oserais plus affronter la scène, surtout à y> Paris.

— » On verra ça! répondait l'intrépide Marins redevenu rieur : si la voix te revient, j'en fais » mon affaire!... Seulement, animal, je ne te quitte » plus d'un pas; je me fais ton ombre, ton conseil » des Dix,... je t'annihile, je te pétris... et, si tu » bronches : je te fourre dans ma poche! y>

Et il en faisait le geste avec une drôlerie qui entraînait à rire tous ses auditeurs.

— » Et, d'ici-là, demanda un jour gravement Jean- François, comment gagnerai-je ma vieetpaierai-je » mes dettes?... toutes mes dettes? ajouta-t-il pour atténuer cette idée qu'il pût penser ne devoir que de l'argent à Marius.

— » Oh! tes dettes ! reprit celui-ci en faisant claquer ses doigts insoucieusement, d'abord, tu n'as » qu'un créancier! (Et, c'était vrai: la vente de l'hôtel, des meubles et des voitures ayant suffi à contenter la rapacité de gens déjà soldés en partie, lesquels avaient, de plus, j)rofitant de la maladie du fils et de l'incurie de la mère, fait main basse sur une garde robe intégralement payée aux fournisseurs.

— » Tu n'as qu'un créancier, poursuivit Marins, » impitoyable, il est vrai!.. .Aussi, te fournira-t-il le » moyen de t'acquitter promptement... Voilà long- » temps que je rumine l'idée de fonder un cours » d'hommes où je préparerais des élèves pour le » Conservatoire, voire pour le théâtre... lyrique, ï> s'entend! mais, outre que je suis plus connu y> comme compositeur que comme chanteur, vu » l'exiguité de mongaloubet, il me faut, à toute force, » un excellent accompagnateur... Or, modestement » parlant, je n'en connaispas d'aussi bon que moi... » mais, je ne peux pas faire double emploi et je me » nuis, comme auteur, si je me mets à professer le » chant... Tu as donc, toi, ce qu'il faut pour m'ai- » der à monter ce cours... En admettant que ta voix j> soit diminuée de moitié...

— » Dis : des trois-quarts, et tu seras encore au » dessous de la vérité, interrompit douloureusement le grand Favre.

— » Comme tu voudras... Ça n'empêche pas que > tu peux passer pour savoir crânement chanter !

— y> Encore un peu, je l'espère!

— y> J'ai donc cherché et trouvé une petite salle 5» charmante, rue Saint-Lazare, en plein centre.

» dans les ateliers d'un facteur de pianos ; je l'ai » louée pour deux fois la semaine... nous y tenons » notre cours, et, quand nous avons quelques » élèves un peu propres, nous donnons une séance » par mois où nous convoquons les directeurs, les ï> correspondants... Bath !^la presse, pendant que » nous y sommes !... et, ton nom attaché à la chose » est une garantie de succès.

— » Oh! mon nom?... il est bien déchu !

» Comme fort ténor... mais, comme chanteur, je » t'affirme que non!... Quand on a passé par les » griffes Trévanne... tu te rappelles?... Sens-tu la y> beauté de cette phrase"!... on est ferré!... tu feras » un excellent professeur : je t'en suis garant, moi » qui chante proprement, rien que par ressouvenir » de la méthode qu'il t'appliquait... sur l'épaule. Tu » verras, vieux, qu'il y aura de beaux jours pour le » cours Favre, Basset... et Compagnie, mademoiselle, ajouta l'orateur gravement en s'inclinant jusqu'à terre, devant sa sœur, les mains touchant les pieds, la tête d'équerre, comme faisaient, pour saluer, les jeunes beaux de la « Gomme », si vous y> voulez bien honorer nos séances mensuelles de votre « bienveillant concours ? »

— « Comment donc? monsieur! mais, avec beaucoup de certainement! minaudait Laurette, riant de tout son cœur et se prêtant au jeu de la meilleure grâce du monde.

Ce projet, élaboré en riant, fut mis à exécution sérieuse.

Marins ouvrit le cours et s'y donna avec une verve et un entrain qui ne tardèrent pas à gagner

Tami redevenu son fidèle copain. On devait se partager les bénéfices.

Ils furent minces, d'abord, mais Marins, ayant d'autres cordes à son arc, les abandonna à son associé pour qu'il pût vivre, avant tout, et ne pas s'endetter envers d'autres que lui.

Bientôt, quelques vrais élèves, bien doués et admirablement stylés par les deux amis, obtinrent des succès dont le retentissement mit le cours à la mode.

Ce pis-aller, bravement accepté par Jean François, lui devint donc une ressource sérieuse, non seulement pour subvenir à son existence et à celle de sa mère, mais encore, pour s'acquitter envers Marins qui n'eut garde d'objecter un refus aux arrangements pris par son camarade pour le solder intégralement aussi vite que possible. Un accroc fait à la fierté du grand Favre eût rouvert d'an-

ciennes blessures qui se cicatrisaientde jour en jour.

Jean-François s'étonnait quelquefois de ne pas trouver plus de peine ni de dégoût à un travail qui lui rapportait si peu, en comparaison de ses énormes gains récents, lesquels en étaient venus si vite à ne pas lui suffire.

Il se demandait comment il pouvait trouver, maintenant, avec moins de leur vingtième, non seulement le moyen d'exister, mais encore celui de payer ce qu'il devait... et cela, sans ces agitations, sans ces nervosités qui avaient toujours accompagné ses succès, même avant les événements qui devaient les emporter comme le souffle d'une tempête.

Madame Basset lui répliquait, à ce sujet :

— » Ne t'étonne pas, mon cher grand, du con- » tentement que tu éprouves si vif d'un si minime » résultat : d'abord, et avant tout, tu es un honnête » homme et l'accomplissement des devoirs qui te » permettent de faire vivre ta mère est une première » satisfaction ; ensuite, si jeune que tu sois encore, j!> tu as été assez éprouvé pour comprendre que, » tous tant que nous valons, nous ne sommes pas » plus faits pour le bonheur complet que le bon- » heur complet n'est fait pour nous... Ici-bas, nous » avons des joies pour nous faire supporter nos » peines... mais le bonheur tout entier? jamais!... y> Et il semblerait même, à la façon dont la vie est » arrangée, que c'est dans nos jours de douleur que » nous pouvons le mieux évoquer l'espérance, » tandis que nos moments de prospérité devraient » nous suggérer cette question : « Par où le malheur » me frappera-t-il ? » question que je me fais tou-

» jours quand je vois des gens trop heureux et, » qu'hélas! je me faisais pour toi, mon cher garçon, » quand je te voyais marcher à la fortune et à la » gloire à pas si gigantesques... Mon humble y> croyance est que nous devons tout gagner et tout > conquérir, depuis nos satisfactions les plus légi- » times en ce monde jusqu'à une vie meilleure dans » l'autre... Si ceux qui naissent avec une position » toute faite ne savent, ni en jouir eux-mêmes, ni en :& faire jouir les autres, ceux qui la conquièrent trop » facilement la gaspillent, le plus souvent, sans » profit pour personne...

» C'est la loi humaine qu'un heureux résultat trop j> vite obtenu nous rende indiffère ots ouingrats envers i> le sort qui nous le donne, tandis qu'une poursuite » opiniâtre, courageuse... et honnête du but rêvé » nous le rend plus précieux et nous en fait plus » dignes. Ton directeur t'eût rendu un meilleur » service de te laisser trois ans aux petits appointe- » ments stipulés sur ton engagement...

» Je sais bien qu'il ne les a montés ainsi que par D crainte que Ton ne t'enlevât à lai : son intérêt l'a » guidé, non le tien... et un écueil, pour les y> chanteurs surtout : c'est l'âpreté des Barnums à » exploiter une voix comme une bête curieuse... » Quelques artistes se brisent sur l'écueil, d'autres » ruinent leur « montreur » imprudent ; c'est affaire » de chance !... La tienne n'est pas des pires, puis- » que tu retombes sur tes vingt-cinq ans, ce qui est, » crois-moi, un joli atout dans tonjeu!... La preuve, » c'est que les pauvres trois mille francs que tu y> as gagnés, cette année, t'ont semblé bons à touyt cher... Ne t'étonne pas plus d'en être satisfait que

» tu ne dois t'étonner d'avoir jugé peut-être, jadis, » au-dessous du niveau de tes mérites tes cent mille » fr ans si lestement gagnés...

— » Et si mal dépensés, ajoutait carrément Jean- François qui ne se reprenait jamais à deux fois pour reconnaître ses égarements passés.

» — C'était logique, t'ayant coûté si peu de peine. . . » Malheureusement, c est beaucoup le vice du jour et « tu devais y tomber comme bien d'autres : on veut » jouir des plaisirs de la vie et des merveilles de la » civilisation très jeunes, très vite et sans se donner » beaucoup de mal... comme si, avant tout, nous » n'étions pas tous créés pour le travail — la plus » sainte loi qui régisse l'humanité — et pour l'at- » tente de tous nos oiens — attente qui nous les fait » mieux apprécier... Qu'ils sont stupides ceux qui » regardent le travail comme une punition, alors que > c'est la seule chose qui fasse écouler le temps sans » regrets!... qu'ils sont fous ceux qui souffrent . » d'attendre longtemps ce qu'ils désirent, puisque » l'espérance esttoujours'plus belle que la réalité! :»

— » Si ma pauvre mère ne devait pas souffrir de » mes folies d'un moment, dit Favre, je ne les regret- » terais pa?, car, j'ai appris à me trouver heureux î> de beaucoup de travail et de peu de profit... ce » qui est plus durable que le contraire.

— » Ta mère ? Elle est plus heureuse que )) jamais! Dis-lui de se reporter, en souvenir, au » jour où elle .t'a amené mourant chez Dubois, puis » de rouvrir les yeux pour te voir plus fort, plus » robuste, plus vaillant qu'autrefois et demande-lui » ce qui lui manque ?

— » Rien I dit la maman Favre avec ferveur et

humilité, au fond de ma conscience, je ne sais pas » si je méritais même de gardermon fils !... Je n'ai » qu'à bénir le sort... car les petites privations que je » pourrai avoir ne seront jamais au niveau de mes » grandes sottises. »

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