CHAPITRE XXI
Cependant, ni le chagrin de sa rupture momentanée avec le grand Favre, ni les occupations multiples auxquelles il se livrait pour gagner l'argent nécessaire aux besoins journaliers, n'avaient empêché Marins de consacrer tout ce qu'il avait pu trouver de temps à un grand travail qui devait élargir la voie de son avenir, si la chance voulait bien lui sourire un peu.
Ce brave petit diable avait le don d'allonger les heures, à force d'activité bien répartie, comme sa mère avait celui de doubler les pièces de cinq francs, à force d'économie bien entendue.
Grâce à l'entremise d'un de ses professeurs — celui dont il admirait tant les œuvres — lequel, malgré son échec au prix de Rome, lui gardait sa bonne volonté et espérait toujours en son talent, il avait fini par obtenir d'un des librettistes en vogue — une de ces Altesses régnantes si difficiles à aborder pour, les commençants — un poëme d'Opéra- Gomique en trois actes.
Disons, en passant, que les jeunes auteurs ne peuvent absolument plus se produire avec un acte — si joli qu'il puisse être — un acte n'étant jamais donné qu'en lever de rideau et exécrablement joué devant les banquettes vides.
Le librettiste en question s'était peut-être bien vu la main un peu forcée par le protecteur de Marius et n'avait pas manqué d'opposer mainte objection avant de se laisser aller à donner son poëme :
Le petit Basset était bien jeune !
Il n'était pas prix de Rome !
Il n'avait jamais été joué !
Car, les jeunes ont à se promener indéfiniment dans cette impasse : Non pas, être joué pour être connu... mais être connu pour être joué !... Ce qui, pour beaucoup, devient un problème d'une difficulté... sans solution possible.
Sur les demandes réitérées du grand professeurcompositeur le librettiste avait fini par livrer ses trois actes.
Mais il faut dire qu'il n'avait pas choisi le dessus du panier de ses œuvres.
Il pensait même bien avoir donné un e: rossignol » destiné à devenir un « ours » pensant, à part lui, que c'était bien assez bon pour un garçon de l'âge et de la capacité non encore consacrée du petit Basset. Il avait pu en juger^pourtant, de cette capacité : le professeur ayant pris soin de le» faire se rencontrer avec son pi otégé pour qu'il entendît de ses différentes œuvres. Il eût donc dû apprécier l'étoffe dont était fait ce jeune ; mais c'est en art, surtout, que l'on a des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre... qu'après
que d'autres ont vu, entendu. .^ et acclamé.
Hé bien ! ce poème, octroyé dédaigneusement et moins qu'estimé par son auteur lui-même, avait plu à Marins.
Il y avait trouvé des diversités de nuances, des attraits de situations, une partie assez accusée de sentiment vrai et profond que le jeune homme aimait à rencontrer au théâtre.
C'était cette partie sentimentale de la pièce qui était cause que Fauteur la lui avait abandonnée.
L'ayant montrée, préalablement, à un ou deux de ces musiciens qui ont si parfaitement réussi un genre dont l'exemple a été déplorable et qui a fait tomber le théâtre lyrique secondaire dans la « charge » la plus écœurante, ces musiciens avaient haussé les épaules aux passages émouvants : — «Allons, bon! tu vas faire pleurer ton public, » maintenant?... Ne fût-ce qu'une goutte : c'est y> assez pour noyer la pièce... donne-moi autre » chose ! y>
Et c'est grâce à cela que « la Fontaine aux Perles » était, depuis six mois, dans les mains de Marins.
Le nom du librettiste et le coup d'épaule du maître — au moment où Marins montait le cours, bien plus pour Jean-François que pour lui — avaient ouvert, à sa juste ambition, les portes d'un théâtre, secondaire il est vrai, mais assez bien placé dans un qjiartier mixte, entre les scènes aris* tocratiques pt les établissements populaires.
Le public,, y' :aimait encore à écouter ce qu'on lui chantait et à comprendre ce qu'on lui disait.
Le directeur 4e ce»théâtre, personnalité rare et exceptionnelle, necraignait pasdelancer un «jeune » dont le talent lui plaisait. Il mettait sa gloire à faire des nouveaux^ et, comme il avait un flair excellent, une ténacité d'homme convaincu, assez de fonds pour soutenir une œuvre et la présenter dans son jour favorable, il réussissait toujours à imposer au public ce qui s'était imposé à son propre goût.
Cette fois, Marins était veinard.
Mais, il fallait encore Tépreuve de ce jour, autant craint que désiré, de la première représentation.
La « Fontaine aux Perles » servait, en même temps, de début à Marins compositeur et à une jeune artiste, admirablement douée, dont le directeur espérait bien faire une étoile.
Cette double exhibition pouvait être un danger, en ce qu'elle sollicitait le public à un double jugement, à une double attention et, comme devant toute nouveauté artistique, incitait à une double défiance ceux qui avaient à juger en tant que critiques ou en simples concurrents.
Aussi, rimpresario, homme d'expérience et de prudence, n'avait pas fait battre, par tous les organes officieux ou officiels, une grosse caisse inconsidérée en faveur de ses débutants, mais, simplement annoncé leurs débuts et fait un service de presse aussi étendu que possible.
Les î^avre et les Basset réunis dans une petite baignoire d'avant-scène dont les hommes occupaient les places di; fond — Marins allant et venant de la salle à la scène par la porte de communication ouverte les jours de première seulement —
étaient en proie à des émotions bien naturelles.
Maman Basset restait grave comme dans les grandes circonstances, mais, se retournait, de temps à autre, pour sourire à son fils, ce sourire lui disant avec une tendresse ineffable : — « Va, de » quelque façon que ça tourne, tu seras toujours » mon fils vaillant, mon enfant béni ! »
Laurette rayonnait d*espérance.
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Elle savait la musique de son frère par cœur et se la déclarait, à elle-même, irrésistible.
Madame Favre, bien qu'ardemment désireuse d'un succès pour Marins, ne pouvait retenir quelques soupirs de regret en songeant au temps où, dans une salle autrement vaste que celle-ci, devant un public autrement aristocratique, son fils recueillait des bravos dont l'écho bruissait encore à ses oreilles.
Mais, ce regret était fugitif.
Elle ne se trouvait pas le droit de se plaindre et n'en avait nulle envie en voyant son « cher gas » resplendir dans la belle santé de ses vingt-cinq ans.
Lui, était tout entier à la fièvre du moment.
Debout au fond de la loge, à côté de Marins, il lui demandait, à chaque instant: « Tu n'es pas ému?
— f Si... un peu, mais, je me calme facilement » en me disant qu'à cette heure je n'y puis plus > absolument rien : je suis à la merci du gosier » de mes artistes et dans les mains des bonnes gens » qui vont les écouter. Je crois avoir fait de mon » mieux. J'ai écouté les avis que j'ai compris, com- » battu ceux que je n'ai pas sentis... Si je réussis, » je m'efforcerai de m'affermir dans la voie où je » suis engagé; si j'échoue, je tâcherai de faire » autrement... et mieux... Pour ce soir: à Dieu » vat/ comme disent les matelots — la barque » est lancée : qu'il la dirige !
— » Moi, je suis plus nerveux pour toi que je ne » l'étais à mes propres débuts : tâte comme j'ai les » mains froides ! »
En effet, le « grand » avait les paumes moites et glacées à la fois.
— « Tu te réchaufferas en applaudissant la char- » mante X. parce que, quoiqu'il arrive, je crois » qu'elle va défendre la pièce comme un bon petit » diable-à-quatre qu'elle est. y>
De fait, la jeune débutante, fort émue cependant, dit deux jolis couplets qu'elle avait, dès son entrée, avec une grâce et une crânerie qui posèrent bien son personnage.
Marins s'était efforcé de ménager ses effets mélo-
diques, effets dont on sait qu'il était un peu prodigue par excès d'exubérance.
Les différences des situations dupoëme l'avaient servi en lui permettant de varier ses couleurs : aucune monotonie ne blessait l'oreille reposée des sonorités indispensables de l'orchestre par d'adorables et pénétrantes douceurs, on découvrait, dans ses phrases — mélodieuses ou entraînantes — bien personnelles pourtant, souvent la grâce pimpante d'Aimé Maillard, ou la mélancolie suave de Duprato, mais surtout et toujours, la verve et l'esprit de nos meilleurs jeunes maîtres « en la gaie science ».
Il y eut, entre autres, un final, au second acte, énergique sans abus de forces, gai sans trivialité, unanimement redemandé. Certes, les chanteurs et l'orchestre l'avaient rendu à miracle, mais, c'était bien là un succès personnel pour le compositeur.
La pièce, tout entière, marcha bien, chose rare à une première audition où tout le monde est ému, nerveux et où le moindre fil tiré de travers peut embrouiller tout l'écheveau.
L'auteur du livret ayant un peu « lâché » la pièce aux répétitions avait eu, d'abord, des réticences, des airs réservés d'une prudence bien entendue et qui, à l'avance, mettaient sa responsabilité à couvert. Marins ne semblait pas s'en préoccuper.
Nouveau venudans la « boutique » il aimait mieux que les portes ne lui fussent pas ouvertes à deux battants par des mains trop complaisantes et ne pas être posé en maître, alors que lui-même pouvait s'être trompé sur refi*et qu'il allait produire. 11 ne manquait pas de foi en lui, mais, cette foi au-
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rait-elle le pouvoir de s'imposer aux autres?
L'épreuve fut affirmative.
Les artistes menèrent la pièce à bien, sans défaillance, même dans les petits rôles. 11 ne survint pas de ces circonstances inattendues, de ces impairs maladroits, de ces cocasseries, passées inaperçues aux répétitions, qui perdent souvent les œuvres sur lesquelles on était en droit de compter le plus.
Tout marcha sans encombre et malgré, ou peutêtre, à cause de la scène sentimentale qui surprit le public — peu habitué à s'émouvoir — sans le déconcerter; ce public des premières, si blasé, si fantasque, si difficile à intéresser, écouta sans distraction, se laissa impressionner, sans regimber contre une émotion bien amenée.
Il était, seulement, un peu étonné de ce vif succès qu'il n'avait pas prévu et que l'on n'avait pas " essayé de lui affirmer d'avance.
La librettiste était aux anges.
Il ne tarissait pas en éloges sur cette musique délicieuse.
Il avait bien jugé le compositeur.
Sïl n'avait rien laissé transpirer de ses certitudes : c'était pour ménager une surprise, une révélation * qu'il réservait aux appréciateurs.
Ce petit Basset irait loin : lui , Z. l'avait bien prévu !
En réalité la soirée fut excellente pour Marins.
La presse, uri peu surprise, fut modérée dans ses louanges, parfois vive dans ses critiques, mais ne resta indifférente à rien de l'œuvre.
Gela vaut mieux ainsi.
Le petit Basset n'était pas garçon à perdre la
tête pour un article de journal et, si les débuts des jeunes doivent être encouragés, il ne faut pas casser, sur le nez des débutants, des encensoirs qui les aveuglent tout de suite sur leur propre mérite.
Les artistes ayant eu tous leur part de succès portaient la pièce aux nues.
Cette pièce n'étant pas sacrifiée, comme cela ar-
rive trop souvent, à une seule personnalité artis- .tique, chacun ayant son effet à y produire défendait son bien et concourait à l'ensemble avec un dévouement qui, au théâtre, ne peut pas être exempt d'égoïsme.
Le directeur était radieux.
Il avait produit deux étoiles le même soir : sa chanteuse et son compositeur.
Aussi, le rédacteur d'une feuille très lue ayant déclaré, dans son compte rendu, que la pièce atteindrait facilement la centième représentation, Tim-
presario le rencontrant lui dit en riant : — « Je vous » invite à souper, et pour la centième... et pour la 1» deux centième. » Et, de fait, l'œuvre alla au delà.
Le livret gai, honnête et, par-ci par-là, émouvant (circonstance tant redoutée parsonpropre auteur), animé de quelques saillies de bon aloi que Marins, sans paraître les y amener lui-même, avait fait introduire dans le dialogue — car, il possédait, au plus haut point, le moiivonent scénique et le don du « mot » même autrement qu'en musique — ce livret plut au public payant et bon enfant qui ne demande qu'à s'amuser — que ce soit en riant ou en pleurant — pour l'argent qu'il débourse.
Marins était consacré.
La place était conquise dans ce troupeau restreint qui s'appelle : « les acceptés » eildi. Fontaine aux Perles fut la source où il puisa le secret difficile d'arriver.
Le retour fut joyeux, bien que le bonheur fût tempéré, chez les Basset, par la crainte d'éveiller de tristes souvenirs dans le cœur de leurs amis, mais, c'était bien à tort qu'ils retenaient leurs expansions : maman Favre était bien résignée et Jean-François, sincèrement heureux, répétait à Marins avec son bon rire des anciens jours :— « Vois- » tu,petit,ce soir, je suis consolé de tout ce que j'ai 3> enduré, et, ma parole d'honneur, je me crois par- » donné de tout ce que j'ai commis envers moi... et -h envers vous tous. *