‹ Le premières amitiesChapitre 28 sur 28 · Saluez, ma sœur · texte numérisé non relu

Saluez, ma sœur

» tions, compliments et génuflexions chaque fois » que nous nous rencontrons — ce qui arrive sou- » ventile redît Tomasi hantant la haute « gomme » » artistique et le monde «chic » dont je commence, » moi, Marins, à être un des ornements indispen- » sables » et l'éternel gamin, réitérant son italien de contrebande — « Che risponde la mia sorella ? »

— « C'est sérieux cette plaisanterie-là ? demanda Laurette rougissant du menton à la racine des cheveux.

— « Comment ! si c'est sérieux?... Mademoiselle » peut-elle penser que je me permettrais la moin- » dre petite « blague » sur un sujet si grave ?... Je » prends un air léger pour dissimuler combien j'ai » la chose à cœur, mais, au fond, petite sœur, je » tiens fort à ce que tu répondes sérieusement à 3> une demande on ne peut plus sérieuse...

— « Que tu aurais pu garder pour un autre « moment, dit Laurette presque sèchement, elle si douce et si conciliante en toute circonstance.

— «Pourquoi un autre moment? dit Marins avec innocence : « une question qui intéresse toute « la famille peut-elle être traitée dans un meilleur «moment que celui où l'on est en famille?... Pas « vrai, grand *^... ajouta le traître s'adressant directement à son copain qui trempait obstinément sa « mouillette » dans le coquetier vide, bien que ses regards rivés sur son assiette eussent dû lui révéler le peu de succès de la « trempette ».

Le « grand » ne répondit pas et jeta à Laurette un coup d'œil de détresse qui acheva de la démonter. - — « D'abord, dit-elle avec une précipitation maladroite, je ne veux pas me marier I

— « Ouais ! toutes les filles disent cela quand » le mari offert ne leur convient pas... mais, tu ne

'^connais pas celui-là : c'est un joli garçon ; j'ai lieu » de le croire un très honnête homme et, de plus, »c'estun talent hors ligne... même dans notre temps » où les talents pullulent... Tu ne le refuseras pas » avant de l'avoir vu et entendu.

— « Zé né volé pas voir ni entendre ton monsoie Tomasi, fit Laurette essayant de plaisanter pour que la conversation ne tournât pas à l'aigre.

— « C'est vrai qu'il parle un peu dans ce genre- » là, mais, ce n'est pas une raison pour l'évincer » sans le connaître... et je lui ai permis de venir » demain se présenter à maman.

— « Tu lui as permis ? s'écria Laurette se levant brusquement... « avant de m'en avoir parlé?... » Gela... Gela m'étonne de ta part : tu devrais bien 5> savoir que je n'épouserai jamais un étranger !... » jamais !... jamais!... Entends-tu ?je suis française » et je ne veux porter qu'un nom français !

Gette explosion, si inusitée dans les manières de Laurette, jeta un froid dans la conversation que la contenance embarrassée de Jean-François ne promettait pas de réchauffer de sitôt.

— « Ton frère a cependant raison, ma fille, dit gravement madame Basset : tu ne peux pas t'ex- » poser à rester un jour seule sur la terre ?

— « Gomment? seule?... Et toi?... Et lui?...

» Et... Et maman Favre ?

L'hypocrite sans le vouloir ne prononçait pas le nom qui fût venu le plus facilement sur ses lèvres.

— « Ni moi, ni maman Favre ne vivrons éternel- ))lement... Marins se mariera, je l'espère bien:

» pour moi, la vie n'est complète que dans les joies, 3> les douleurs et les soucis du ménage, autrement » on n'est que des parasites volontaires dans 1î^ » société !...

— « A moins que Jean-François ne fasse vœu de » célibat comme mademoiselle Basset, fit implacablement Marins, et qu'il n'oflfrejà la susdite demoi- » selle, la douce perspective de sucrer ses tisanes

> lorsqu'il sera devenu asthmatique, se réservant )) le privilège, non moins doux, de lui apprivoiser » des perruches pour la distraire quand ils auront » cent soixante ans à eux deux.

— « Marins ! s'écria le grand Favre se levant aussi tout pâle, tu sais bien que je ne peux pas » épouser Laurette ?

' Tout le monde restait stupéfait de cette sortie, au moins intempestive, qui ne répondait pas du tout à la question primitivement posée et maman Favre avait des regards ahuris fort comiques pour qui eût eu le loisir de les remarquer.

Si peu à propos que fût tombée la phrase. Marins s'en empara et se levant, à son tour: — « Comment ? » tu ne peux pas épouser Laurette?... D'abord, qui » est-ce qui te parle d'épouser Laurette '^... Est-ce » que j'ai soufflé mot de ça?... Et.., si j'en avais eu » l'idée, poursuivit sournoisement le petit masque, » quelles réflexions te permettrais-tu à rencontre ?

— (( Marins ! tu passes les bornes de ce que l'on jpeut se permettre entre amis, dit Laurette en repoussant son siège sous la table, et je laisse le

> champ libre à ton éternel besoin de rire ! »

Elle faisait mine de quitter la place. Marins s'élança, la retint par la main, s'écriant comme s'il

se fût senti blessé dans sa dignité de frère : « Fais- » moi le plaisir de rester là : je veux que Favre » dise tout haut, devant toi, pourquoi il lui serait » impossible de t'^épouser ! »

Lajeunefille,interdite et prête à pleurer, retomba plutôt qu'elle ne s'assit sur la chaise que Marins lui rapprochait et où il la contint par une pression sur l'épaule, sans brutalité, mais, avec la volonté ferme qu'elle y restât.

Jean-François mis « au pied du mur » leva la tête et, le regard loyalement fixé sur son ami, prit la parole avec un léger tremblement de la voix qui se raffermit à mesure qu'il par lait:

— « Non. je ne peux pas épouser Laurette, par- » ce qu'elle mérite mieux qu'un stupide vaniteuse » comme moi qui n'ai pas su lui offrir un cœur qui » était, cependant, déjà à elle quand l'ai eu cette » apparence de position où elle avait, presque au- » tant que toi, contribué à me conduire. Je ne peux » pas l'épouser parce qu'ayant perdu cette position » par ma faute et n'ayant rien su en conserver, la » mienne est, actuellement, trop précaire pour ce » à quoi elle a droit avec ce qu'elle vaut, sous » tous les rapports. Je ne peux pas l'épouser parce » que, placé comme tu l'es maintenant et vaillante » comme elle est, elle doit trouver mieux que moi » — tu en as la preuve par la demande qui t'est » faite, en ce moment ! — Enfin, si par bonne ami- » tié, elle me pardonnait d'avoir levé les yeu^ jus- » qu'à elle, mais qu'il lui restât de la gêne avec » moi à cause de mon audace, je ne me consolerais » jamais d'avoir perdu une parcelle de cette bonne

« amitié si précieuse pour avoir ambitionné ce

» que je ne mérite plus d'obtenir.

Gomme si les quatre auditeurs du grand Favre eussent été des musiciens de même force et qu'ils eussent rjépété ensemble, de longs mois, la phrase qui suit, tous quatre s'écrièrent avec une parfaite uniformité d'intonation :

— « Est-il bête ! ! » Laurette, Marins et madame Basset dans un élan d'affection spontanée ; maman Favre avec la conviction profonde que son fils s'appréciait en dépit du sens commun.

A ce quadruple cri du cœur succéda un moment de silence pendant lequel la main tremblante du « grand » prenait et reposait sa serviette, sans avoir conscience de ses mouvements.

Ce silence ne fut pas de longue durée.

Marius, avec la prescience scénique qui eût pu lui faire une jolie position au théâtre, jugeant la situation propice, s'approcha de la mère de son ami : cambrant la hanche et tendant le jarret en

au

même temps qu'il allongeait la main vers elle avec une élégance et dans une pose dignes du grand siècle, il l|i fit se lever soudainement pour obéir à l'invitation de la main tendue et du geste engageant.

Puis, lui faisant faire le tour de la table, d'un pas comiquement majestueux, il l'amena devant sa propre mère :

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— « Matnan Favre, dit-il d'un ton qui ne déparait pas la pose, » ayez l'obligeance de répéter les ))paroles que je vais prononcer, avec la même fidé- » lité que ne manquera pas d'avoir la perruche » dont Jean-François est destiné à faire, plus tard, » l'éducation. »

Et il continua, tenant toujours la main de sa

partenaire ébaubie, d'un air académiquement emphatique :

— « Madame Basset, avec le regret de n'être pas » habillée en grand ^ra^a ^a, ni gantée de blanc frais, » j'ai l'honneur de vous demander votre nigaude de » fille pour mon imbécile de fils.

La glace était rompue : tous, malgré leurs émo* tions diverses, partirent d'un éclat de rire.

— « Mon Dieu ! dit maman Basset redevenue sérieuse la première, « si ces enfants veulent vérita- » blement ce qu'ils veulent... je n'ai qu'à vouloir » comme eux.

Laurette s'était levée machinalement, mais, ne songeait plus à s'enfuir.

Marins, alors, se retournant avec une prestesse de clown et montrant sa sœur à Jean-François, poursuivit du même ton théâtral: « Elle est àtoiî...

» Sa mère te la donne !.. Je te la donne Nous te

» la donnons ! y>

Et il poussa Laurette affolée dans les bras de son ami éperdu, pendant que maman Favre, accrochant son grand nez dans les coques du bonnet de maman Basset, Tembrassait du meilleur de son cœur.

Le mariage se fit quelques semaines après.

Lorsque, le jour de la cérémonie, madame Fav;*e et son fils vinrent, à l'heure convenue, chercher la fiancée et sa famille pour partir tous ensemble à l'église, au moment où Laurette, toute rose dans sa blanche toilette sortit de sa chambre et apparut, souriante, sous son voile d'épousée. Marins eut une gambade qui, dérangeant l'harmonie du nœud

dé sa cravate blanche, n'était peut-être pas de mise avec la gravité de tuteur qu'il voulait, à toute force, arborer ce jour-là, et ce fut maman Favre qui exprima, tout haut, la pensée venue à plus d'un déjà en ce jour heureux, car, il faut toujours qu'une ombre de tristesse se mêle aux joies humaines, elle s'écria en contemplant sa nouvelle fille radieuse et si digne d'être aimée :

Ah! Si Minie était là!

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