CHA PITRE XXII
Le succès de la pièce de Marins fut, pour lui, une occasion de laisser le grand Favre exploiter seul le cours qu'ils avaient fondé à eux deux.
D'abord, parce que la certitude de faire jouer facilement ses nouvelles œuvres l'engageait à consacrer plus de temps à la composition, ensuite, parce que le rapport de ce cours, qui marchait fort bien, excellente affaire pour un, en devenait une médiocre pour deux.
Cette vie de travail et de contentement faisait comme une troisième aurore se levant pour nos amis, et, cette fois, hormis les éventualités insupposables et inévitables, ils espéraient bien qu'elle durerait, car , les faibles s'étaient fortifiés dans l'adversité et les forts s'étaient corsés dans l'emploi de leurs forces, morales ou intellectuelles.
Maman Favre qui, décidément, n'était pas faite pour les initiatives, se conformait au genre d'existence que madame Basset lui avait fait reprendre
33i LES PREMIÈRES AMITIÉS
et il va sans dire que Texcellente amie n'abusait pas du souvenir des maladresses commises et ne lui faisait pas sentir le poids des services rendus.
Sans faire abstraction de sa dignité, Jean-François s'inspirait volontiers de l'expérience, conquise avant l'âge, de son camarade d'enfance.
Il n'eût pas entrepris une chose sérieuse ou entamé une affaire grave sans le consulter et, le plus souvent, se ranger à son avis. Tout eût été pour le mieux si Marins ne se fût très fort préoccupé de la nature du sentiment que sa sœur éprouvait pour leur « grand » ; sentiment qui ne pouvait que grandir à mesure que celui-ci en devenait plus digne.
Mais Laurette avait trop de retenue pour se trahir, surtout devant Tintéressé.
Au contraire, elle devenait réservée avec lui, à ce point que Marins se demandait quelquefois si sa mère, si clairvoyante cependant, ne s'était pas trompée.
De son côté, Jean-François, devenu presque timide avec la jeune flUe, s'attristait de cette réserve, sans oser en faire la remarque, même à Marins.
S'il avait dit à son copain : « Laurette est bien » froide avec moi? » ce dernier aurait provoqué une explication, mais le grand Favre se taisait sur ce chapitre et. Laurette, qui n'était plus la fillette étourdie du commencement de notre histoire, ne se prêtait pas volontiers aux provocations de confidences que son frère essayait quelquefois avec elle.
Madame Favre, qui n'osait plus guère avoir, devant tous, de petits accès de vanterie sur la gloire éclipsée de son fils, se laissait quelquefois aller,
toute seule avec Laurette, à des panégyriques exagérés du sort auquel 11 eût pu aspirer si les jaloux... si la cabale... sij enfin, ce qui était arrivé n'était pas arrivé.. A Fentendre, Jean-François n'eût eu qu'à choisir parmi les plus riches héritières et les demoiselles les plus illustres, s'il eût voulu songer au mariage.... jadis.
Sans ajouter foi à toutes les sornettes de maman Favre, Laurette, sachant quel prestige l'art et, encore plus, le théâtre, exercent, un peu incongrûment, peut-être, sur les dames du meilleur monde, pensait que le « grand » (dont, hélas! elle ne pou-: vait ignorer les dispositions vaniteuses) avait pu aspirer à l'une d'elles et en garder un éblouissement ou un regret devant l'empêcher, à tout jamais, de jeter les yeux sur une personne aussi peu brillante qu'elle, Laurette Basset. Sa mère était la seule qui eût pu sonder adroitement et efficacement cette âme délicate et un peu fière, mais, soit qu'elle gardât quelque doute sur la conversion complète de l'ex-grand ténor, soit qu'elle attendît, pour être sûre que sa fille n'avait pas pris le change sur ses propres sentiments : d'abord par une trop grande admiration pour l'artiste, ensuite par une pitié génénéreuse pour l'ami malheureux, sa mère, elle-même, ne lui disait pas un mot ayant trait à ces sentiments secrets.
Mais, Marins non plus, n'était plus le garçonnet étourneau et irréfléchi d'autrefois : il pensait en homme et désirait marier sa sœur ; la marier d' autant mieux qu'il était en voie de réussite et qu'il voulait s'occuper exclusivement d'elle avant de penser au mariage pour lui-même.
S-iÔ LES PREMIÈRES AMITIÉS
L'attitude des deux jeunes gens le rendait fort perplexe: Laurette aimait-elle vraiment Jean-François, ou, sa tendresse pour lui s'était-elle émoussée dans les circonstances où il avait pu perdre de son prestige à ses yeux ? Jean-François n'avait-il pour elle que la solide amitié vouée à une bonne camarade ou cette même réussite qui lui faisait désirer, à lui Marins, d'établir sa sœur, empêchait-elle son ami d'oser former des projets d'union avec elle ?
Or, comme Marins était l'homme des situations tranchées, il se jura de trancher celle-là le plus tôt possible et, si faire se pouvait, au contentement général.
On déjeunait, chaque dimanche, tous ensemble, un jour chez les Favre, un autre chez les Basset.
Marins choisit un dimanche où le repas de midi avait lieu chez lui, pour livrer la bataille rêvée qu'il commença par des escarmouches innocentes et pas du tout neuves comme invention.
La bonne sortait, après avoir appoité les œufs à la coque dans une enveloppe ouatée dont le dessous formait un petit oreiller, d'un gentil travail au crochet, exécuté par les doigts agiles de Laurette.
— « Tiens ! dit Marins comme frappé d'unressouveniren enlevant, d'un coup de son couteau, le plus gros bout d'un œuf, j'avais une commission à faire (( auprès de Laurette... et je l'ai mangée!.,. J'slî « avalé la commission, fit-il en humant le dessus de son œuf.
— « Quelle commission ? demanda madame Favre plus curieuse et plus empressée que Laurette.
— « Je vous le donne en cent.... je vous le donne » en cinq cents.^,. je vous le donne en mille ! »
Mais Laurette n'interrogea pas, préoccupée de la mine, ce matin-là, un peu soucieuse de Jean-François, mine dont, cependant, elle n'eût pas voulu paraître s'apercevoir.
Marins continua :
— « Puisque vous êtes tous si pressants et que » Laurette donne sa langue aux chiens, de guerre » lasse, je ne vous ferai pas languir plus long- » temps.
— « Qu'est-ce donc? demanda maman Basset, Voreiller aux œufs ayant, sur une assiette, fait le tour de la table et lui revenant après que chacun s'en était approprié un.
— « Ujfte demande en mariage.
— «Pour qui? demanda madame Favre intéressée comme toute femme l'est par ce mot magique, même lorsque quelqu'un des siens n'est pas en cause.
— « Je croyais l'avoir dit au début, et, à moins «que ce ne soit pour vous, maman Favre?... ou » pour le « grand» ?... oupour votre Serviteur?... je ï> ne vois guère ici qu'une seule personne.
Et l'orateur, très fier de son adresse machiavélique, interrompit son speach pour en juger l'effet.
Laurette leva les yeux malgré elle et le « grand » s'arrêta dans l'importante fabrication des « mouillettes », opération laborieuse vu le robuste appétit de Marins qui en engloutissait, pour sa part, une douzaine dans chaque œuf qu'il mangeait.
Celui-ci reprit d'une voix de trompette et comme un saltimbanque qui débite un boniment :
— « Il y diinenace de mariage entre demoiselle » Laure Basset, fille mineure...
— « Pour trois mois encore, interrompit en riant la jeune fllle qui, malgré qu'elle ne goûtât pas très fort la plaisanterie, avait trop bon caractère pour s'en formaliser.
Marins poursuivit sur le même ton:
— « Fille mineure demeurant chez ses parents » 20 Avenue Trudaine, d'une part, et Barnabéo » Tomasi, violoncelliste solo de S. A. le prince de ))Mansfeld, de l'autre... demeurant... Tiens! s'interrompit le jeune fou, où donc demeure-t-il déjà, cet » Ostrogoth-là ? »
— «Qu'est-ce que tu nous chantes? interrogea Laurette plus contrariée qu'elle n'eût voulu le paraître.
— « Je ne chante pas : je proclame... les bans, 3^ entre toi et un de mes camarades qui m'a, hier, » solennellement demandé ta main à la face des » étoiles, en sortant d'un concert... où, par paren- » thèse, il avait joué comme une merveille.
Jean-François laissa, dans un soubresaut, tomber l'œuf qu'il allait porter à sa bouche, lequel s'étendit sur son assiette en nappe liquide.
— « Maladroit ! fit maman Basset sans périphrase, s> des œufs tout frais de ce matin !... Je n'ai pu en » avoir que dix : tu n'as plus droit qu'à un, mainte- » nant.
Marins reprit, ne paraissant pas avoir remarqué l'incident :
— « Ce Barnabéo Tomasi, Italien comme son nom l'indique, a remarqué mademoiselle Basset — Salute, sorella mia^ — à la première de la Fontaine aux Perles : depuis ce soir, à jamais mémorable, le dit Tomasi me poursuit de ses atten-