ACTE PREMIER
GOTLIEB.
Et pourquoi donc ?
ÉRIX
Parce que j’ai dans le cœur un chagrin éternel....
GOTLIEB.
Toi?... et lequel?
ÉRIX
A quoi bon te le dire?... C’est un chagrin mêlé de regrets et de remords.... Rien ne peut le consoler....
GOTLIEB.
Lorsque nous étions écoliers, l’un faisait toujours la moitié des pensums de l'autre, et chacun à son tour se trouvait soulagé.... Eh bien 1 Érix, comme autrefois, donne-moi la moitié de tes peines.... elles te sembleront moins lourdes !
ÉRIX
Tu seras le premier à qui j’aurai dit le secret de ma douleur.
GOTLIEB.
Parle, ami, et si un frère peut te consoler, compte Sur moi. (ils s’asseoient de chaque côté de la table.)
ÉRIX
Il y a deux ans, à Paris, j’aimais éperdument une jeune fille. C’était une orpheline sans fortune, qu’une vieille amie de ma famille avait recueillie. Mon père ne voulut pas que j’en fisse ma femme, et....
GOTLIEB.
Elle devint ta maîtresse?
ÉRIX
Il est si facile détromper une âme candide!... Lorsque la vieille parente connut la vérité, elle ren-
voya de chez elle la pauvre enfant,... Ce fut un coup de foudre pour ce cœur naïf et tendre. Devant son désespoir, je résolus de fléchir mon père.... Je partis donc pour Lausanne. Je trouvai mon père déjà fort souffrant, et, tu le sais, j'eus, cet hiver, le malheur de le perdre,... Mon absence fut longue.... Comme le cœur me battait en reprenant la route de Paris 1... J’allais la revoir... j’allais lui dire : « Voici ton époux!... » Je ne sais quel noir pressentiment méprit en arrivant devant sa demeure.... Et comme j’hésitais à monter, on me dit : « Elle est partiel... » Jenel’ai plus revue....
GOTLIEB.
Qu’est-elle devenue ?
ÉRIX
Je l’ignore.
GOTLIEB.
Comment ne lui avais-tu pas écrit?
ÉRIX , tristement.
Elle me l avait défendu.... « Je ne veux plus rien de vous que votre nom, » m’avait-elle dit.... Et lorsque, rempli d’espérance et d’amour, je reviens lui offrir ce nom, elle n’est plus là pour l'accepter ! Après m’avoir vainement attendu, elle aura cru que je l’avais abandonnée !... (ils se lèvent.) Elle m’aura accusé, maudit, moi qui l’adorais!... Après six mois d’inutiles recherches, fou de douleur, je partis pour l’Italie. Mais son image est toujours dans mon cœur. Partout il me semble que je vais la revoir.. . Et à cette idée , je sens tressaillir tout mon être !...
GOTLIEB.
Pauvre ami !... (Un silence.)