LIVRE PREMIER
11 y a des moments dans la vie où une heureuse réunioix de circonstances semble fixer sur nous le bonheur. Le calme des passions, l'absence d'inquiétude, nous prédisposent à jouir ; et si au contentement d'esprit vient s'unir une situation matériellement douce, embellie par d'agréables sensations, les heures coulent alors délicieusement, et le sentiment de l'existence se pare de ses plus riantes couleurs.
C'est précisément le cas où se trouvaient les trois personnages que j'avais sous les yeux. Rien au monde dans leur physionomie qui trahit le moindre souci, le plus petit trouble, le plus faible remords : au contraire, on devinait, au léger rengorgement de leur cou, ce légitime orgueil qui procède du contentement d'esprit ; la gravité de leur démarche annonçait le calme de leur cœur, la moralité de .leurs pensées ; et dans ce moment môme où, cédant aux molles influences d'un doux soleil, ils venaient de s'endormir, encore semblait-il que de leur sommeil s'exhalât un suave parfum d'innocence et de paix.
Pour moi (l'homme est sujet aux mauvaises pensées), depuis un moment je maniais une pierre. A la fin, fortement sollicité par ua malin désir, je la lançai dans la mare, tout à côté.... Aussitôt les tTois tôtes sortirent bientôt de dessous l'aile.
C'étaient trois canards ; j'oubliais de le dire. Ils faisaient là
leur sieste, tandis qu'assis au bord de la flaque, je songeais, presque aussi heureux que mes fidèles compagnons.
Aux champs, l'heure de midi est celle du silence, du repos, de la rêverie. -.Durant que le soleil darde à plomb ses rayons sur la plaine^ hommes et animaux suspendent leur labwr ; le vent se tait, lUierbe se penche, et les insectes seuls, animés par la chaleur, bourdonnent à l'envi dans les airs, formant une lointaine musique qui semble augmenter le silence même.
 quoi je songeais? à toute sorte de choses, petites, grandes, indiflféreïites ou charmantes à mon cœur. J'écoutais le bruissement des grillons; ou bien, étendu sur le dos, je regardais au firmament les métamorphoses d'un nuage ; d'autres fois , me couchant contre terre, je considérais, sur le pied d'un saule creux, une mousse humide, toute parsemée d'imperceptibles fleurs; je découvrais bientôt dans ce petit monde des montagnes, des vallées, d'ombrageux sentiers, fréquentés par quelque insecte d'or, par une fourmi diligente. A tous ces objets s'attachait dans mon esprit une idée de mystère et de puissance qui m'élevait insensiblement de la terre au ciel, et alors, la présence du Créateur se faisant fortement sentir, mon cœur se nourrissait de grandes pensées.
Quelquefois, les yeux £xés sur les montagnes, je songeais à ce qui est derrière, aux lointains pays, aux côtes sablonneuses^, aux vastes mers ; et si, au milieu de ma course, je venais à heurter quelque autre idée, je la suivais où elle voulait me conduire, si bien que, du bout de l'Océan, je rebroussais subitement jusque sur le pré voiiin ou sur la manche de mon habit.
Il m'arrivait aussi de tourner les yeux sur le vieux presbytère, à cinquante pas de la mare, derrière moi. Je n'y manquais guère lorsque l'aiguille de. l'horloge approchait de l'heure, et qu'à chaque seconde j'attendais de voir, au travers des vieux arceaus^ du clocher, le marteau s'ébranler, noir sur J'azurdu ciel, et retomber sur l'airain. Surtout j'aimais à suivre de l'oreille le tintement sonore que laissait après lui le dernier coup, et j'en recueillais les ondes décroissantes, jusqu'à ce que leur mourante harmonie s'éteignit dans le silence des airs.
Je revenais alors au presbytère, à ses paisibles habitants» A Louise, et, laissant retomber ma tête sur mon bras, j'errais, en compagnie de mille souvenirs, dans un monde connu de mon coeur seulement
Ces souYenirSf c'étaient les jeux, les plaisirs, les agrestes passe-temps dans lesquels s'était éeoulée notre enfance. Nous avions cultivé des jardins, élevé des oiseaxix, fait des feux au coin de la prairie : nous avions mené lesbètes en oîiamps, monté sur râne, abattu les noix et folâtré dans les foins; pas un cerisier du verger, pas un pêcher de ceux qui cachaient au- midi le mur delà cure, qui ne se distii^uât pour nous de tous ceux du monde entier par mille souvenirs que ramenait, comme leâ fruits, chaque saison nouvelle. J'avais (l'enfant est sujet aux mauvidses pensées), j^avais pour elle picoré les primeurs chez les notables du voisinage ; pour elle encorer j'avais eu des affaires avee le chien, avec le garde champêtre, avec le municipal : incorrigible tant qu'elle aima les primeurs. Bans ce temps-là, tout entier au présent, j'agissais, je courais, jegrimpais ; je songeais peu,je rêvais moins encore, si ce n'est parfois, la nuit,augarde champêtre.
Mais ce jour dont je parle, ce n'était pas du garde champêtre que j'étais occupé. Et puis, il était mort, et son successeur, m'ayant trouvé plus souvent solitaire au bord de la mare qu^attentif aux primeurs, avait conçu de moi une idée très-avanta> geuse. Cet homme sensé avait deviné que la préférence que je marquais pour les arides bords de la flaque ne pouvait provenir qne d'une préoccupation entièrement étrangère à cette préoccupation des primeurs, que son métier était de contenir dans de justes bornes.
En effet, malgré l'ingrate aridité de ses étroites rives, j'avais pris en affection singulière cette petite mare et son saule ébranché. Peu à peu j'en avais fait mon domaine, sûr que j'étais, à l'heure de midi, de n'y rencontrer personne que les trois canards, dont la tranquille société me plaisait beaucoup, depuis que le sentiment de leur présence s'était associé au charme de mes rêveries.
Il faut dire aussi que, par un singulier changement qui s'était fait en moi, j'aimais presque mieux, depuis quelque temps, songer à Louise qu'être auprès d'elle.
Ce goût étrange m'était venu, j'ignore comment; car nous étioBs les mômes êtres qui jusqu'alors n'avions eu d'autre instinct que de nous chercher l'un l'autre, pour jaser, courir et jouer ensemble. Seulement j'avais vu quelquefois la rougeur parcourir son visage; une timidité plus grande, un sourire plus se-
rieuX) un regard plus mélancolique, et je ne sais quelle gène modeste, avaient remplacé sa gaieté folle et son naïf abandon. Ce changement mystérieux m'avait beaucoup ému. Aussi, quoique je Feusse toujours connue, il me semblait néanmoins que je la connusse depuis peu de tejnps, et de là naissait quelque embarras dans mes manières auprès d'elle. C'est vers cette époque que j'avais commencé à fréquenter la mare, où, accompagné de soUfimàge, je m'oubliais des heures entières. Je m'y complaisais surtout à rebrousser dans le passé, pour embellir les souvenirs dont j'ai parlé de ce charme tout nouveau que je trouvais en elle. " Je les reprenais un à un jusqu'aux plus lointains, et, portant dans chacun d'eux les récentes impressions de mon cœur, je repassais avec délices par toutes les situations, si simples pourtant, de notre vie champêtre, y goûtant un plaisir qui me les faisait chérir avec tendresse.
Je reçus une visite. C'était un moineau qui vint se poser étourdiment sur le saule. J'aime les moineaux et je les protège ; c'est un rôle héroïque pour qui vit aux champs, où tous les détestent et conspirent contre leur scélérate vie ; car leur crime journalier, c'est de manger du grain.
Celui-là, je le connaissais, et trois ou quatre autres encore, avec qui nous conspirions à notre tour contre l'égoïsme des hommes. Les blés étant mûrs, l'on avait planté au milieu du champ un grand échalas, surmonté d'un chapeau percé, qui ser-. vait de tête à des haillons flottants ; en telle sorte que les moineaux voyaient bien les épis gros et dorés, mais, pour le grain du monde, ils n'eussent osé touchera un seul, sous les yeux du grave magistrat qui en avait la garde. Il en résultait que, venant à la mare, le long de la lisière du champ, je ne manquais pas d'arracher une douzaine d'épis, sans remords aucun, avec une secrète joie. Je les dispersais ensuite autour de moi, et je voyais, avec un plaisir que je ne puis rendre, les moineaux fondre des branches voisines sur cette modique pâture et piquer le grain presque sur ma main.... Et quand au retour je repassais devant le fantôme, un léger mouvement d'orgueil effleurait mon cœur.
Le moineau, après une courte station sur le saule, fondit -sur un des épis qui se trouvaient à côté des canards. Les canards sont maîtres chez eux, et .trouvent inconvenants qu'ua moineau les dérange. Ceux-ci, allongeant le coup d'un air colère, se diri-
gèrent en criant contre le léger oiseau, qui, déjà remonté dms les airs, regagnait joyeusement sa couvée, l'épi dans le bec, à la barbe du fantôme.
Mais le chant des canards.... ce ne fut point, je pense, par un mouvement d'impertinence, mais plutôt par l'effet puissant de ces lois mystérieuses qui président atux associations d'idées.... le chant un peu rauque que venaient de faire entendre mes trois compagnons porta involontairement ma pensée sur le chantre du presbytère. Ce qui me fait croire qu'en cela je ne fus point conduit par une maligne intention, c'est que j'aimais peu à songer à cet homme, et, le plus que je pouvais, je l'écartais de mes souvenirs, dans lesquels il ne figurait que pour en altérer le calme. En effet, avant tout autre, il m'avait fait connaître la peur, la honte, la colère, la haine môme et d'autres passions mauvaises que sans lui j'eusse ignorées longtemps encore.
Il passait pour juste, je le trouvais méchant ; on le disait sévère, je le trouvais brutal; et j'avais, pour trouver cela, des motifs qui, à la vérité, m'étaient personnels. Par justice, il avait dénoncé plus d'une fois mes délits notables, au garde champêtre, à mon protecteur même, me faisant la réputation d'un incorrigible garnement. C'était par sévérité que, joignant le geste au reproche, il m'avait plus d'une fois fait connaître la vigueur de son bras et Téclat sonore de sa large main. Voilà ce qui influençait mon opinion. Si j'eusse vécu avec lui seul, peut-être j'aurais pris en habitude ces procédés, et, remarquant que presque jamais je n'étais irrépréhensible, je les eusse regardés comme la conséquence d'une vertueuse indignation. Mais j'avais sous les yeux d'autres exemples, et l'indulgente bonté que je rencontrais dans le cœur d'un autre homme formait un contraste qui me faisait paraître la vertu du chantre tout à fait repoussante. C'est ainsi qu'il y avait pour moi deux justices, deux vertus : l'une rigide, colère et peu aimable ; l'autre indulgente, douce et digne d'être éternellement chérie.
Mais un autre grief m'animait contre le chantre, et celui-là plus profond que les autres. Depuis que j'avais grandi, il ne recourait plus aux mêmes arguments qu'autrefois ; mais son humeur s'exhalait en reproches violents et en discours empreints d'une défiance qui commençait à blesser ma fierté. Je la méritais pourtant jusqu'à un certain point ; car, comme il y avait à
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la^eme un antre homme pour qui mes actions étsikeni sansToile, je ne me croyais point tenu de toutayouer au chantre ;tm: sorte que, déjà absous à mes propres yeux du reproche de mensonge ou de fausseté, je mettais auprès de lui quelque malice dans^ mes réticences. En proToquant ainsi sa colère quelque temps auparavant, je m'étais' attiré une punition cruelle. Un mot funeste lui était échappé, qui tout en me montrant chez cet homme rintention de m'outrager, avait en même temps altéi:é profondéneat l'heureuse sécurité où j'avais vécu jusqu'alors.
Comme j'avais l'air de braver sa fureur en opposant à la violence de ses emportements la douceur patiente de mon protecteur : « Il est trop bon pour un enfant trouvé, » m'avaitril dit.
Plein de stupeur, je m'étais hâté de fuir dans un endroit solitaire pour y calmer le trouble où ces mots avaient jeté mon âme.
Depuis cette époque, je ftiyais sa présence, et mes plus belles journées étaient celles où les travaux de la campagne l'appelaient à s'absenter de la cure. Alors j'éprouvais, dès le matin, une coiifiante sécurité qui répandait son charme sur tous mes projets, et j'oubliais jusqu'aux funestes paroles qui m'avaient tant ému.
Quelquefois aussi, songeant que cet homme était le père de Louise, je surprenais dans mon cœur une involontaire vénération pour lui, et sa rudesse même ne me semblait pas un obstacle à l'aimer. Portant ce sentiment plus loin encore, plus il m'inspirait d'éloignement, plus je trouvais digne d'envie de combler la distance qui me séparait de lui par le dévouement, le sacrifice et la tendresse, et, voyant luire au delà des jours sans haine, je cédais au besoin de mon cœur, et du sein de ma solitude je chérissais cet homme redouté.
Tout en songeant au chantre, je m'étais étendu sur le dos, après avoir placé mon chapeau sur mon visage pour me défendre du soleil.
J'étais dans cette position ^ lorsque je sentis une légère démangeaison qui, commençant à l'extrémité de mon pouce, cheminait lentement vers les sommités de ma main droite, négligemment posée par terre. Quand on est seul, tout est événement. Je. m'assis pour mieux reconnaître la cause de celui-ci. C'était un tout pet^t scarabée, d'un beau rouge moucheté de noir, de ceux que chez nous on nomme Pemettes. H s'était mis
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en roale pour -visiter les curiosités de «nminaiaf et, déjà arrivé près delà première phalange, il continuait tranquillement son Yojage, L'envie me prit aussitàt de lui £aire les honneurs du pays, et, 1b voyant hésiter en £ace des obstacles que lui présentaient les replis de la -peau dans cet endroit, je saisis de l'autre main une paille que j'ajustai entre le pouce et l'index, de manière à lui former un beau pont. Alors, Payant un peu guidé en lui fermant les passages, j'eus le bonheur inexprimable de le voir entrer sur mon pont, malgré la profondeur de Pabfme au fond duquel les replis de mon pantalon, élairés par le soleil, devaient lui apparaître comme les arêtes vives d'un affreux précipice. Je n'aperçus pourtant point que la tète lui tournât; mais par un malheur heureusement fort rare, le pont vint à chavirer avec son passant. Je redoublais de précautions pour retourner le tout sans accident, et mon hôte toucha bi^entôt au bord opposé, où il poursuivitsa marche jusqu'au bout de l'index qui se trouvait noirci d'encre.
Cette tache d'encre arrêta mes regards et ramena ma pensée sur mon protecteur.
C'était l'obscur pasteur du -petit troupeau disséminé par les champs autour du vieux presbytère. Enfant, je l'avais appelé mon père ; plus tard, voyant que son nom n'était pas le mien, avec tout le monde je Tavais appelé M. Prévère. Mais, lorsqpie le mot du chantre m'eut révélé un mystère sur lequel, depuis peu seulement, je commençais à réfléchir, M. Prévère m'était apparu comme un autre homme, et avait cessé de me paraître un père pour me sembler plus encore. Dès lors, à l'affection confiante et familière que sa bonté m'avait inspirée, était venue se joindre une secrète vénération qu'accompagnait un respect plus timide. Je me peignais sans cesse cet homme pauvre, mais plein d'hu^ manité, recueillant à lui mon'berceau délaissé. Plus tard, je me le rappelais excusant mes fautes, souriant à mes plaisirs, et tantôt me donnant d'indulgentes leçons, plus souvent encore provoquant mon repentir par la tristesse de son regard et la visible peine de son cœur ; en tout temps attentif à compenser par ses tendres soins l'infériorité où pouvait me placer aux yeux des autres le vice de ma naissance. En songeant que durant tant d'années il avait dédaigné d'en trahir le secret et de s'en faire un titre à ma reconnaissance, je me sentais attendrir par les plus vifs sentiments de tendresse <t d'amour.
Mais, en même temps que j'éprouvais plus d'aiTéction pour lui, j'étais devenu plus timide à la lui témoigner. Plusieurs fois, ému de reconnaissance, j'avais été sur le point de me jeter dans ses bras, laissant à mes pleurs et à mon trouble le soin de lui montrer tout ce que je n'osais ou ne savais lui dire, et toujours, la retenue que m'imposait sa présence comprimant l'essor de mes sentiments, je restais auprès de lui, gauche, silencieux, et en apparence plus froid qu'à l'ordinaire. Alors aussi j'éprouvais le besoin de m'éloigner, et, mécontent de moi, je revenais dans ma solitude. Là, j'imaginais mille incidents d'où je pusse tirer occasion de lui parler, et bientôt, trouvant un langage, je lui tenais tout haut les plus tendres discours. MaiSy l'oserai-je dire? souvent, par un tour bizarre que prenait mon imagination, j'aimais à me supposer atteint d'un mal mortel, appelant à mon chevet cet homme vénéré ; et là, comme si l'attente d'une mort prochaine et prématurée dût imprimer à mes paroles un accent plus touchant et plus vrai, je lui demandais pardon de mes fautes passées ; je bénissais avec attendrissement ses soins, ses bienfaits; je lui disais un dernier adieu; et, versant dans mes discours l'émotion croissante dont j'étais pénétré , je jouissais en idée de sentir une de ses larmes se mêler à mes sanglots.
J'avais encore recours à un autre moyeu tout aussi étrange, mais qui n'allait pas mieux au but. Cet homme que je voyais tous les jours, à qui je pouvais parler à chaque instant, j'avais imaginé de lui écrire des lettres, et, la première fois que cette idée me vint, elle me sembla admirsJsle. Enfermé dans ma chambre, j'en composais plusieurs. Je choisissais ensuite celle qui me plaisait le plus, et je la mettais dans ma poche pour la remettre moi-même aussitôt que j'en trouverais l'occasion: Mais, dès que j'avais cette lettre sur moi, j'évitais le plus possible de me trouver avec M. Prévère, et, si je venais à le rencontrer seul, une vive rougeur me montait au visage, et mon premier soin, pendant qu'il me causait, était de froisser et d'anéantir au fond de ma poche cette lettre oîi se trouvait pourtant ce que j'aurais tant aimé lui dire.
Mais ce n'était pas à l'occasion d'une lettre semblable que, ce jour-là, je m'étais noirci le bout du doigt. Voici ce que je lui avais écrit, le matin même, sur une feuille que j'étais venu relire auprès de la mare :
c Monsieur Prévère ,
« Je vous écria parce .quje je n*ose vou^ parlpr 4© ces choses. Plusieurs fois j'ai été à vous ; mais en vous ypyant les mots m'ont manqué, et pourtant je voulais vous dire. ce que j'ai sur le cœur.
« C'est depuis six mois, monsieur Prévère, depuis la course aux montagnes, d'où nous revînmes tard, Louise et moi. Je n'ai plus été le même, et je ne sais plus trouver de plaisir qu'à ce qui se rapporte à elle ; aussi je crains de vous avoir souvent paru distrait, négligent et peu appliqué. C'est involontaire, je vous assure, monsieur Prévère, et j'ai fait des efforts que vous ne savez pas ; mais, au milieu, cette idée me revient sans ces|se, et toute sorte d'autres que je vous dirai et que vous trouverez, je crains, bien extravagantes ou blâmables. A présent que je vous ai dit cela, je sens que j'oserai vous parler si vous me questionnez. « Chables. »
Je lisais et relisais cette lettre, bien déterminé à la remettre le jour même.
Un soir de l'automne précédent, nous étions partis, Louiseet moi, pour visiter les deux vaches de la cure, qui passaient l'été aux chalets, à mi-côte de la montagne. Nous primes par les bois, jasant, folâtrant le long dti sentier et nous arrêtant aux moindres choses qui se rencontraient. Dans une clairière , entre autres, nous fîmes crier l'écho ; puis, à force d'entendre sa voix mystérieuse sortir des taillis, une espèce d'inquiétude nous gagna, et nous nous regardions en silence, comme si c'eût été une troisième personne avec nous dans le bois. Alors nous primes la fuite d'un commun mouvement, pour aller rire plus loin de notre frayeur.
Nous arrivâmes ensuite près d'un ruisseau assez rempli d'eau pour rendre le passage difficile, à pieds secs du moins. Aussitôt je proposai à Louise de la porter sur l'autre rive : je l'avais fait cent fois. Elle refusa.... et, tandis que, surpris, je la regardais, une vive rougeur se répandit sur son visage, en même temps que mille impressions confuses me faisaient rougir moi-même. C'était comme une honte jusqu'alors inconnue, qui nous porta ensemble à baisser les yeux. Je songeais à lui faire un pont de quelques grosses pierres, lorsque, ayant Cfu deviner à son em-
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barras et à son geste qu'elle voulait ôter sa ehaassuie, j« m'aeheanoai en avant.
J'entendis bientôt derrière moi le bruit de ses pas ; mais je ne sais quelle honte m'empêchait de me retourner, en me faisant craindre de rencontrer son regard. Gomme si nous eussioas été d'accord, elle éluda ce moment en venant se replacer à côté de moi, et nous continuâmes à marcher sans rien dire et sans plus songer au chalet, dont nous laissâmes le sentier sur la gauche, pour en pr^idre un qui nous ramenait vers la cure.
Cependant la nuit s'était peu à peu étendue sur la plaine, et les étoiles brillaient au firmament; quelques bruits lointains, ou, plus près de nous, le chant monotone du coucou, se mêlaient seuls, par intervalles, au silence du soir. Dans les endroits où le taillis- était peu épais, nous apercevions la lune scintillant parmi les feuilles et les branchages ; plus loin nous rentrions dans une obscurité profonde, où le sentier se distinguait à peine du sombre gazon de ses bords. Louise marchait près de moi, et, q[uelque frémissement s'étant fait entendre sous un buisson, elle me saisit la main comme par un mouvement involontaire. Un sentiment de courage prit aussitôt la place de l'inquiétude que je commençais à partager avec elle, et l'impression d'un plaisir tout nouveau me fît battre le cœur.
Dans la situation où nous étions, c'était comme une issue à notre gêne, et quelque chose de la douceur d'une réconciliation. Il s'y joignait aussi pour mol un charme secret, comme si elle eût eu besoin de ma protection et que j'eusse été un appui pour sa timide faiblesse. Profitant de l'obscurité qui empêchait qu'elle ne s'aperçût de ma préoccupation, je tournais sans cesse les yeux de son côté, sans être rebuté de ce que je ne pouvais la voir. Mais je sentais mieux sa présence, et je savourais avec plus de douceur les tendres sentiments dont j'étais pénétré.
C'est ainsi que nous atteignîmes la lisière du bois, où, retrouvant la voûte du ciel et la lumière de la lune, je retombai dans un autre embarras. Il me sembla qu'il n'y avait plus de motif pour que je retinsse sa main, et d'autre part je trouvais qu'il y eût eu de la froideur ou de l'affectation à retirer la mienne ; en sorte que, dans ce moment, j'aurais désiré de tout mon cœur qu'elle me la retirât d'elle-même. Je tirais toute sorte d'inductions des plus insensibles mouvements de ses 4oigts, et les plus involontaires frémissements d«s miens me causaient une «xtréme éœolton. Par le plus graad bonheur, une clôture se présenta
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qu'il fallait franchir. Aussitôt je quittai la main de Louise, après avoir passé par tant d'impressions aussi vives que nouvelles. Quelques instants après ncms arrivâmes à la cure.
Pendant que je relisais ma lettre, le bruit d'une croisée qui s'ouvrit à la cure me fit tourner la tôte. Je vis M. Prévère qni, debout dans Isl chambre, me considérait. J'anéantis aussitôt ma lettre comme j'avais fait des autres.
M. Prévère continuait de rester les bras croisés, dans une attitude de réflexion et sans m' appeler, comme il lui arrivait quelquefois,-pour non» donner une leçon, à Louise et à moi. Remarquant qu'il avait mis son chapeau et l'habit avec lequel il avait SLCCoutamé de sortir, je pris le parti de m'asseoir, dansl'espérasce que je le verrais bientôt s'ôter de cette fenôtre où sa présence m'imposait une grande gêne, sans que je voulusse néanmoins la lui laisser voir en m'éloignant moi-même.
Heureicsement un ami, qui souvent déjà m'avait rendu d'éminents services, vint me tirer d'embarras.
C'était Dourak, le chien de la cure. Il n'était pas beau, mais il avait une physionomie intelligente jet une sorte de brusquerie vive et franche qui donnait du prix. à son amitié. Sous les grands poils noirs qui hérissaient sa tète, on voyait briller deux yeux dont le regard un peu saxivage*se tempérait,, pour , moi seul, d'une expression caressante et soumise. I>u reste, haut de taille et plein de courage, il avait eu souvent des affaires, et l'automne précédent, quelques jours après notre course, il était revenu glorieusement des chalets avec tous ses moutons et une , oreille de moins, ce qui lui avaitvaiu l'estime et les compliments du hameau.
C'est lui qui vint me trouver. Je me levai comme pour le caresser, et, ayant Tairde le suivre- où il voulait me conduire, j'allai chercher plus loin une autrei retra^.
A quelques pas de la mare, un mur soutenait l'espèce de teprasse sur laquelle s'élevait, au milieu des tilleuls et des noyers, le paisible presbytère. Des mousses, des lichens, des milliers de* plantes diverses tapissaient cette antique muraille, dont l'abord était embarrassé par une multitude d'arbres- et de buissons qui ecoissaient' en désordre âans:ce coin retiré. En. quelques endroits où'iaJterreétait moins profonde,' l^erbe* seule couvrait
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le sol, formant ainsi de petits enclos parmi l'ombrage et la fraîcheur.
C'est dans une de ces retraites que je vins m'établir. Le chien m'y avait précédé, flairant le terrain et faisant partir les oiseaux que recelaient ces tranquilles feuillages. Dès que je me fus assis, il vint s'accroupir en face de moi, comme pour savoir à mon air ce que nous allions faire. ^
C'est à quQi je songeais moi-même, lorsque je crus entendre un petit bruit à quelques pas de nous. Je me levai aussitôt^ et, ayant écarté les branches flexibles qui me fermaient le passage, je vis le chantre qui faisait sa méridienne, couché contre terre.
Je le regardai quelques instants, retenu par je ne sais quelle curiosité. Je trouvais de l'intérêt à considérer, endormi et sans défiance, cet homme que j'étais habitué à voir sous un aspect tout différent. Il me semblait, à la vue de son paisible sommeil, que je sentisse mon cœur s'épurer, et l'éloignement qu'il m'inspirait se perdre dans un sentiment de respect pour son repos. Aussi me retirais-je déjà tout doucement, lorsque je fus ramené plus doucement encore par une indiscrète velléité.
Le chantre portait une jaquette de gros drap noir, ayant deux larges poches du côté extérieur. J'avais remarqué que, de l'une d'elles, sortait à moitié un papier ployé en forme de lettre. Je ne sais quel bizarre rapprochement je vins à faire dans mon esprit entre ce papier et l'attitude pensive où je venais de laisser M. Prévère ; mais ce fut à une idée aussi vague que se prit ma curiosité.
Je retournai donc sur mes pas, mais dès lors avec l'émotion d'un coupable. Tremblant au plus petit bruit qui se faisait alentour, je m'arrêtais de temps en temps pour lever les yeux en haut, comme si quelqu'un m'eût regardé de dessus les arbres; puis je les baissais bien vite, pour ne pas perdre de vue le chantre. Ses cheveux noirs et courts, les robustes formes de son cou, cette tête dure et hàlée, appuyée sur deux grosses mains calleuses, m'inspiraient un secret effroi, et l'idée d'un réveil terdble épouvantait mon imagination.
Cependant Dourak, trompé par mon air d'attente et d'émotion, s'était mis à guetter tout alentour, la patte levée et le nez au vent, lorsque, au bruit d'un lézard qui glissait sous des feuilles sèches, il fit un grand bond et tomba bruyamment sur
ces feuilles retentissantes. Je restait immoiri'te, tandis qu'ttnd sueur froide parcourait tout mon corps. •' ''
Ma frayeur avait été telle, que je me serais éloigné immédiatement, sans une nouveUe circonstance qui yii^t piquer au plus haut degré ma curiosité. J'étais ?u5?ez près du papier pour y distinguer l'écriture de Louise. , ....
D'ailleurs, le bruit assez fort qu'avait fait Dourak n'ayant en aucune façon altéré le profond sommeil du .chantre, j'étais sorti de ma peur à la fois soulagé et enhardi. Je, ne conservais plus qu'une grande indignation contre Dourak,. à gui je fis. des signes muets de colère et toutes sortes d'éloquentes gesticulations pour m 'assurer de son silence. Mais, m'apercevant qu'il prenait la chose au grotesque, je finis bien vite ma harangue, car je voyais avec une affreuse angoisse qu'il allait faire un saut et m'aboyer au nez.
Je fis encore un pas. La lettre n'était pas' reployée entièrement, mais négligemment froissée. Le chantre venait probablement de la lire, ce que je reconnus à ses' lunettes, qui étaient auprès de lui sur le gazon.
Mais j'éprouvai la plus délicieuse surprise lorsque, sur le côté extérieur, je lus ces mots, tracés par la main de Louise : A Monsieur Charles. J'eus la pensée de m'emparer de là lettre, comme étant ma propriété, mon bien le plus précieux; puis, réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir cette démarche, je chancelai, et un petit mouvement nerveux que fît le éhantre, à cause d'une mouche qui s'était posée à fleur de sa narine, acheva de m' ébranler. Je cherchai donc à lire dans l'intérieur de deux feuillets, tout en inspectant les mouches.
Il y en eut une, entre autres, qui me donna un mal infini. Chassée de la tempe elle revenait sur le nez, pour se poser ensuite sur le sourcil. Dourak, voyant les mouvements que je faisais pour réconduire, se leva, tout prêt à sauter dessus. Je laissai donc la mouche pour retourner à la lettre, tout en inspectant Dourak.
Je commençai par souffler entre les feuillets pour les écarter, et, je pus ainsi entrevoir les mots qui formaient le bout des ligues. Les premiers que je lus, tout inintelligibles qu'ils étaient, me causèrent une grande surprise. C'étaient ceux-ci :... cette lettre^ votAS serez déjà loin de.**.
14 LE PHESBYTÈRE.
La ligne finissait ià. Je eras m^être trompé. Qui sera loin? loin de quoi? et je me perdais en conjectures. Espérant que les lignes suivantes me découvriraient quelque chose, je repris mon travail, mais avec moins de fruit encore ; car, le papier se présentant de biais, les fins de lignes devenaient totijours plus courtes, et la dernière ne me laissait plus voir qu'une ou deux lettres.
Je lus des mots épars, des lambeaux de phrases qui, sans m'apprendre rien de plus, me jetèrent néanmoins dans une vive
anxiété.
Je m*occupai aussitôt de lire le revers intérieur de la feuille, qui m 'offrait le commencement des lignes suivantes dans un espace de môme forme, et je passai bientôt aux transports de la joie la plus douce que j'eusse encore ressentie. Le sens n'était pas complet, mais c'était mieux encore ; car j'en voyais assez pour suppléer librement et selon mon gré à ce qui en restait voilé.
«: .... Oui, Charles, disait-elle, je me le reproche maintenant: mais plus je m'attachais à vous, plus il me semblait qu'un invincible embarrass'opposât aux moindres signes qui eussent trahi le secret de mon cœur. Mais, mon ami, aujouid'hui que.... 9
Ace langage, des larmes troublèrent ma vae. .Je m'arrêtai quelques instants ; puis, revenant à montravai je pris les deux feuillets par le bout afin de les écarter et de lire plus bas.,.. Alors, comme si tout dans ce jour eût dû concourir à réaliser le charme ^e mes rêves les plus chéris, j'aperçus une boucle de ses cheveux....
Ici le chantre souleva brusquement la tête.... Je me jetai contre terre à la renverse.
Je ne voyais plus, et la peur m'ôtait le souffle. Dourak, surpris de ma chute, vint me lécher la figure : je lui donnai sur le museau une tape qui provoqua un cri plaintif. Alors, la honte et le trouble me suffoquant, je fis, à tout événement, semblant de dormir moi-même.
Mais, dès que j'eus fCTmé les yeux, je n'osai plus les rouvrir. J'apercevais bien, au silence profond qui s'était rétaMi, que le chantre ne faisait plus de mouvement ; mais, loin' de le supposer endormi de nouveau, mon imaginaticm me le représentait agenouillé auprès de moi, sa tête inclinée sur la mienne) et son
œil soupçonnera cherchant à surprendre ma ruse dans mon regard, au moment où j'ouvrirais les paupières. Je voyais sa main levée, j'entendais son rude langage, en sorte que, fasciné par cette image menaçante, je demeurais les yeux clos, et couvrant de la plus parfaite immobilité l'agitation extrême à laquelle j*étais en proie.
A la fin, faisant un immense effort, j'entt'ouvris les yeux, que je refermai bien vite ; puis, par degrés, je les ouvris tout à fait, et je tournai la tête.... Le chantre dormait de tout son cœur, après avoir changé de position.
J'allais me relever tout doucement, lorsque, au bruit d'un char qui passait sur la route, Dourak s'élança impétueusement hors du taillis, en sautant par-dessus le chantre. Je retombai bien vite dans mon profond sommeil.
Le chantre, troublé dans son repos, fit entendre un grognement indistinct et marmotta quelques mots de gronderie contre le chien.... J'attendais mon tour. Cependant, comme sa voix s'en allait mourant, je concevais déjà quelque espoir, lorsque je nie sentis frapper lourdement la jambe. Je redoublai de sommeil, après avoir été secoué par un énorme tressaut.
J'eus le temps de faire des conjectures, car les mêmes terreurs me tenaient les yeux fermés. A la fin, je sentis avec épouvante que le monstre avait une chaleur sensible ; et, l'angoisse montant à son comble, je regardai.... C'était la grosse main calleuse, nonchalamment étendue sur ma jambe, avec tout Tavant-bras attenant.
Cette fois, j'étais pris; pris comme à la trappe. 11 n'y avait moyen de reculer ni d'avancer. Toutefois, la peur me donnant du courage et le chantre ne bougeant pas, je me mis à réfléchir avec assez de sang-froid aux ressources que pouvait encore m'offrir ma situation. J'imaginai de substituer à ma jambe quelque appui artificiel, de façon qu'après l'avoir dégagée peu à peu, je pusse m'échapper. Et déjà je m'enfuyais, en^^^idée, à toutes jambes, lorsque, du haut de la terrasse, une voix m'appela : ï Charles ! » C'était celle de M. Prévère!
Au môme moment, Dourak bondit par les taillis, poosse droit à moi, foule le chantre et remplit l'air de ses aboiements.
Le chantre se leva, et moi aussi. Sou premier mouvement fiit