LE PR£SB¥1?ÈB
sans trop^se soucier de cfilut que M. Ernest lui refuse. ESHe a. caufié deux ou trois fois avec Mme de la Cour, . qui lui par*lait avec cette bonne grâce qu'elle, a pour tous ceux qui ralx)r-* deatf maia sans rien de plus, k ce qu^l m'a aemblé. •
Ayant cette entrevue, Louise, il y avait encore de temps ea temps quelques apparitions des fantômes que vous saves ; je crois bien que cette fois ils sont en fuite pour tout de bon. Mais il fallait pour cela que j'eusse revu M. Ernest, que j'eusse parlé avec Mme de la Cour, et que cette dame m'eût laissé entendre qu'elle sait que vous m'êtes promise et qu'elle en est charmée pour son compte et pour le mien; car c'est justement pendant que ces propos me faisaient rougir d'embarras que je sentais les faatômes s'en aller a& grand galop. Pour être par^ faitement tranquille, il ne me reste plus qu'à éviter l'entretien de ce maudit portier, dont les propos, quels qu'ils soient, ont toujours le pouvoir de m'attrister. Déjà je le tiens à distance, et je compte l'amener k ce qu'il soit obligé, pour converser avec moir d'attendre que je lui parle. Alors il attendra iong^ temps. C'est uq homme méchant, soyez-en sûre, Louise, tou->/ jours occupé d'intriguer ou de médire. Sa loge est un repaire de malignes commères : c'est un supplice que de passer sous, le reg^d et ensuite sous la langue de ces femmes. Dans la noiaison, on le hait et on le craint ; il semble qu'on l'y tc^ère parce qu'on n'ose s'exposer^enle chassant, aux vengeances •qu'iL exercerait avçc ses calomnieux propos. Ah ! que je fusse le maître I ce mauv^^is Cerbère neeerait pas là une heure de tempset ensuite je me moquerais bien de ses propos, quand il les tiendrait loin de moi.
Mon projet est maintenant) Louise, de me retirer du monde. Je renonce aux fêtes pour cette fin d'hiver. Voici les dégels^ voici tout à l'heure les premiers signei» du printemps et c'est au printemps qu'il me faudra rendre compte : il est temps que je. noe mette sérieusement au travail. J'aurais déjà pris ce parti, sans le désir que j'éprouvais d'avoir rencontré M. Ernest. A présent que je sais sur quel pied nous voici désormais, je n'ai que faire ni des bals ni de lui. Je vais donc me retirer dans ma. chamb^ette et y vivre ea studieux ermite. Ce projet me r^ouit» Rien du monde extérieur, rien que vos lettres qui m'arriveroot aussi nécessaires, bien aatreaient savoureuses que le pain «a prisonnier : tâchez que ce pain soit quotidien* J'ai arrangé ma chanobra, disposé ma tablO) cafihé mes pincettes, enfermé c»
coffret, pour ne le visiter qu'aux heures de récréations : tout ceci respire Tordre et l'étude. Âdîeu donc, banquets, danses, fêtes; adieu, folles et ingrates distractions, stériles plaisirs, vains bruits de joie, oh j'ai perdu tant d'heures que je pouvais passer ici dans l'aimable compagnie de mon cœur, tout plein de Louise et tout riche de bonheur.
Charles.
LOUISE A CHARLES
De la cure.
J'ose à peine, Charles, venir interrompre ces méditations auxquelles vous vous livrez dans votre ermitage. Voici aujourd'hui cinq jours écoulés depuis que vous avez renoncé au monde. Veuillez me dire, je vous prie, si à la date d'aujourd'hui vos pincettes^ sont encore cachées dans l'armoire. Deux mots vous suffiront pour m'en instruire, et je jugerai alors si votre conversion est sincère.
Pourquoi donc avez-vous éprouvé une si forte émotion en revoyant M. Ernest, et pourquoi vous trouvez-vous si tranquillisé après l'avoir vu? En vérité, je ne vous entends plus très-bien sur ce point, et votre imagination passe par des chemins où la mienne ne sait pas la suivre. De tout ceci, la seule chose qui me surprend et m'afflige, c'est son impolitesse à votre égard ; elle ne lui est pas naturelle, et il est trop haut placé pour qu'on puisse lui supposer la petitesse de ne vouloir pas paraître connu de vous. Au surplus, il ne m'appartient pas de rechercher quels mystères recouvrent les caprices de M. de la Cour, et avec vous je suis tout à fait d'avis que nous n'avons à nous affliger ni de ses dédains ni de son oubli.
J'ai mieux Reconnu Mme de la Cour dans l'accueil qu'elle vous a fait. Cette dame, malgré sa condition, a toujours été bonne et gracieuse avec nous, et ce n'est pas sa manière que d'être hautaine ou impolie avec qui que ce soit. Pour ma part, je suis très» sensible à son souvenir, et je lui pardonne de grand cœur son indiscrète remarque, en faveur du bien que vous en avez retiré. Que de fois j'ai admiré en elle cette aisance à la fois élégante et négligée, cette vivacité tantôt gracieuse, tantôt piquante, qui rendent aimable son entretien, alors môme qu'il roule sur des riens ! Vous appelez cela usage du monde, mais
c'est plus et mieux, je croîs, et bien des personnes fort civiles, fort entendues h. toutes les conventions de salon, petites et grandes, n'ont pas cet agrément, qui semble provenir des dons naturels de l'esprit bien plus que de l'éducation du monde. C'est en ce sens du moins que je partage l'envie que vous fait cette amabilité facile et attrayante, sans toutetois médire avec vous de la timidité, qui n'est ni une vertu ni un supplice, ainsi que vous le dites, mais bien pour un jeune homme, comme pour une jeune personne, le véritable usage du monde, celui qu'ils devraient l'un et l'autre contrefaire , s'il ne leur était naturel.
Mais où je trouve que M. de la Cour s'entend en vraie politesse, c'est quand il fait danser ces demoiselles dont leur peu de figure éloigne le commun des danseurs. Je sens qu'à la place de ces pauvres demoiselles je le distinguerais entre tous comme un homme aimable, et que, si j'étais maltresse de la maison, je lui trouverais plus d'usage du monde qu'à qui que ce soit. Que je suis donc heureuse de vivre aux champs et de n'être point assujettie à aller dans le monde ! Que ce doit être triste d'être invitée au bal pour n'y bouger pas de sa chaise ! de voir ses compagnes briller, s'animer, danser, et de demeurer délaissée! d'être à la fois dédaignée des messieurs et plainte des mamans qui vous entourent ! Gomment donc se fait-il qu'on aille au bal lorsqu'on n'est pas pleine de grâce et belle comme le jour?
Je persiste à croire , Charles , que votre méfiance envers M . Champin est exagérée. Vous vous en êtes fait un odieux fantôme, quand je suis certaine que, s'il était ce que vous dites, mon père n'aurait avec lui aucune relation. Ce n'est pas qu'il ne lui sache des défauts, et en particulier celui d'aimer à médire : il m'en a justement parlé ces jours-ci dans ce sens; mais il le dit un brave homme, un ancien , léger en paroles, ayant toujours le mot pour rire, et qui vaut mieux qu'il ne parait et qu'il ne se montre. Au surplus, même avec l'opinion que vous avez de lui, Charles, vous, devriez, ce mè semble, le ménager plutôt que lui déplaire, et ne pas risquer d'irriter un homme que vous croyez dangereux. C'est, dites-vous, ce que font lesf habitants de la maison ; pourquoi vous croiriez-vous plus qu'eux à Tabri des intrigues on des médisances de M. Champin? Et n'êtes-vous pas intéressé, au contraire, à ce qu'il vous apprécie et vous Aime, puisqu'il se trouve être Fami et le correspondant de mon père Excusez donc en lui des défauts qui sont ceux de sa condition
170 LE PRBBBTTÈRE.
pluspeut-^reqnede son caractère, et, pour me faire plaisir, yiyez bien avec hii et ne l'irritez par ancun d& vos procédés.
Je vous écris les fenêtres toutes grandes ouvertes. Que ditesvous, dans ce mois-ci, de ce vent d'été qui règne depuis trois jours? Quel contraste entre cette tiédeur huxaide et ces froids secs qui engourdissaient les campafgnes ! Tout est ici fonte et dégel; la route est un ruisseau. Arbres, toitures, murailles, tout dégoutte, tout est trempé de froides sueurs. Ce n'est pas le beau moment pour admirer la naturels et toutefois je trouve que ce moment ramène de vives impressions, qu'il éveille et remue de doux pressentiments. Chacune de ces chaudes bouffées annonce la vie, présage les feuilles, les fleurs, les beaux jours et leurs réjouissances; chacune me fait songer que ces routes inondées seront sèches bientôt, que ces arbres dépouillés seront verdoyants, et que l'ermite quittera sa grotte pour faire un pèlerinage à la cure.
En parlant de grotte, ces chaudes bouffées m'ont fait un larcin. Le froid avait dessiné sur les vitres de ma fenêtre les paysages les plus charmants : j'ai passé des heures à les contempler, je les ai fait voir à M. Prévère. Chaque matin j'y trouvais sur le penchant du mont quelque nouvel arbre qui avait pendant la nuit étendu ses délicats rameaux, un tronc scintillant de petites mousses pendantes, jeté comme un pont sur le ravin ; de petites fleurs qui avaient crû, des rocailles qui avaient roulé; enfin, chose merveilleuse ! une petite grotte, sans pincettes, où loger un anachorète studieux. J'ai quatre vitres, c'étaient quatre domaines : oh sont-ils?
Où sont les neiges d'antaii !
dit la ballade. C'est triste. Tous nos biens sont passagers. Nos domaines nous quittent ou nous quittons nos domaines; tout finit, rien ne demeure, et il faut dire sans cesse :
Où sont les neiges d'autan !
Vôtre Louise.
L£ CHANTHE A CHARLES.
DaUcoxs.
La veuve Grozat est rainée. Il lui reste son potager et les quatre murs de sa maison, sans plus. Le feu a dévoré tout, et
LS l^fiSBTTÈRfi. 171
son fils Louis. On le retire à présent des décombres. QueDi^ii sotitienne^ cette malfat^ureuse, ainsi' éprouvée jusque dans ses entrailles.
C'etst cette nuSt, vers une heure, que le feu a éclaté. Comme je dormais, Antoine' frappe'à ma porte. En ouvrant les yeux^ ije vois la lueur du fe« qui illumine la paroi et les solives du plao^ cher, et d'un saut je suis-à la fenêtre, d'où je connais que c'est chez la Crozat.' Louise était levée,' et M. Prévère déjà sur les lieux ; j'y c<Hirs moitié vétU4< Au moment où j'arrive, tout était déjà en braise : quelques meubles et une vache à l'écart; on cherchait le fils, et Brachoz s'aventure sur une pontraison toute eharbonnée; Ensuite il redescend du côté où était l'auge, etjMr là pénètre dans l'intérieur, ^ù il revient droit vers M. Prévère à qui il cause à Poreille, et M. Prévère s'achemine chez les Bouvet, qui< avaient recueilli la Grezat. Brachoz venait d'entrevoir le corps du pauvre Louis gisant sous les décombres. La Douvelld s'en est aussitôt tépandue, et chacun a ressenti une catastrophe si grande, tombant sur une veuve déjà mutilée dans ses affections. M. Prévère y est encore enfermé seul avec elle, et l'on ne saitpas comment la pauvre femme a supporté ce eoup.
Le feu a prie par lagran^.^ Ik disent (fue deux rôdeurs s'y étaient introduits pour y passer la nuiti, et que c'est de leur pipe que le mal est venu. Olivet le jeune, venu des premiQr;$,.a trouvé l'échelle des Legraad, dont ces rôdeurs s^étaient servis pour monter, encore appliquée contre le mur du midi ; et, vers minuit,' Redard, réveillé par sa cavale, qui, s'étant détachée, tempêtait dans l'écurie, a vu deux hommes s'enfuyant par le chemin des prés. Ce sont les mômes qui auront frappé et crié à ceux de la Boverie que le feu était au hameau. Ils sont accourus dçs premiers. Olivet et les Redard étaient allés, chercher la pompe des de la Cour ; mais la flamme ne les a pas attendus pour dévorer le dedans jusqu'au comble, où, rencontrant le chaume sec en dessous, et en dessus tout baigné de ce dégel, elle a mis du temps pour le percer et s'espacer au dehors. C'est durant que le haut brûhût que Brachoz s'est jeté dans l'étable, déjà tout envahie de fumée, peur en retirer la vache, qui mu* gissait sans vouloir bouger de place. A la fin, il l'a eue et est sorti l'amenant par les cornes. De là, avec Louis Grozat, il a pénétré par la cuisine dans la chambre qui est derrière, où il s'est saisi des valeurs de la GroEst, notaînmeat de son collier de noces, ée sa montre et d'une créance de cent quatre-vingts
1^2 Le i>ÉfiSÔ1fTÈftE.
florins sur les Melaz. Pendant qu'il faisait paquet de tout, ils ont crié du dehors : « Sortez ! sortez ! » Louis Grozat s'est enfui; mais, comme il venait de franchir le seuil, le plancher de la cuisine a croulé , et Brachoz s'est trouvé pris dans Tarrièrechambre, où voici la flamme qui se lance par la porte comme les dix langues d'une bête d'enfer. Alors Brachoz , avec une bêche qu'on lui a tendue par le derrière de la maison, a forcé un barreau de la fenêtre et il a sauté dans le potager : les charbons du comble lui pleuvaient dessus. Au même instant, Louis Grozat, qui était rentré par le côté de Tauge pour sauver le porc , a péri écrasé par la poutraison de l'étable , hri -et Fanimal !
Gette maison, elle a déjà brûlé en 83, par rapport à ce qu'étant isolée et surmontée alors d'un pigeonnier dont la pdinte agaiçait le feu du ciel, elle fut frappée de la foudre, et trois vaches y périrent. Voici que, rebâtie, elle est détruite à m>uveau : c'est un avertissement pour construire ailleurs. Il y a des terrains oti le sort s'acharne ; témoin au Gouvet, où la maison des Ghevin a brûlé trois fois dans le siècle. Passe encore pour les Ghevin, qui sont moyennes, tant d'acquis que de patrimoine ; mais pour la Grozat, cette maison, y compris ce qu'a sauvé Brachoz, faisait tout son avoir, avec les bras de son Louid, qu'elle n'a plus. G'est le cas où il se faut entr'aider, et c'est à ces fins que je vous écris pour avoir votre offrande.
Reybaz.
CHARLES AU CHANTKE.
De Genève. . . •
• Je VOUS envoie, monsieur Reybaz, tout ce que j'ai, et mardi prochain vous recevrez mes rentrées de ce mois. Pauvre Louis! quel épouvantable malheur! Et Brachoz qui a failli partager le même sort I II y a peu de cœurs courageux et dévoués comme Brachoz, monsieur Reybaz. Vous ne me dites rien de Louise ; j'attends une lettre d'elle avec impatience.
Les Dervey partagent notre consternation. Ils ont fait entre eux une quête : c'est cinquante-trois florins que je joins à mon offrande. Ce sera un plaisir pour moi que de donner des leçons tant qu'on voudra pour cette pauvre veuve. Dites-le-lui, et que
je pleure avec elle. Louis Grozat était de mon âge, et mon meilleur camarade là-bas; je le regrette de cœur. Votre affectionné Charles.
LOUISE A CHARLES
De la cure.
Vous savez tout. Quel malheur! La vue de cette pauvre femme me déchire le cœur. Elle se croit abandonnée de Dieu ; à peine elle écoute M. Prévère, et mes soins ni mes caresses ne lui sont d^aucun secours.
Je voulais qu'elle vint habiter à la cure jusqu'à ce qu'elle ait pu prendre un parti. Mais elle préfère rester chez les Bouvet, en face de ces décombres sur lesquels ses yeux demeurent f xés. Elle ne s'est occupée ni de son deuil ni de Tenterrement de son enfant : quelquefois je. serais tentée de croire que sa raison est altérée, et puis, quand on lui parle, elle répond avec sens et simplicité. J'ai cherché à la retirer de cet état de stupeur en lui parlant de sa situation et de la nécessité de pourvoir à ses besoins à venir. Elle m'a répondu : « Que me faut-il tant ? Je filerai pour le monde. > En moins de trois ans, avoir perdu son mari, ses fils et tout ce qu'elle possède ! Quel courage peut-il lui rester? quel intérêt à vivre?...
C'est mon père qui a le plus d'empire sur elle. Il lui a toujours marqué une affection singulière ; d'ailleurs, son langage est mieux à l'unisson du sien. L'avis de mon père est que, du prix de la vache et du collier, auquel on joindra la valeur d'une créance sur les Melaz, et quelque argent recueilli ci et là, la Crozat rebâtisse à l'autre bout de son potager une maisonnette où elle vivra de son rouet. La Crozat le laisse faire, et il prend toutes ses mesures pour commencer cette bâtisse au premier printemps. Mme de la Cour a envoyé à M. Prévère une somme de quatre cents florins, qui facilitera beaucoup ce projet. Rer merciez, je vous en prie, la famille Dervey. Je suis si attristé©, que je remets ii une autre fois le plaisir de vous écrire plus longuement.
Votre Louise. *
174 LE Pimfi»VÏËIâg«i
LE CHANTRE A CHAMPIN.
De la cure.
Je t'envoie, Champ in, le devis inclus d'une bâtisse. Tout y est, les mesures et les matériaux. Tu y verras que, moyennant trois mille quatre cent nonante-trois florins, cinq sous six deniers, Lamèche s'offre à rebâtir, pour cette pauvre Grozat, une maisonnette fondée sur maçonnerie et couverte en tuiles plates* Ce que je veux de toi, c'est que tu fasses voir ce devis à un de confiance, pour qu'il dise si Lamèche a surfait, ou si, ayant estimé au plus bas, c'est superflu qu'on s'adresse ailleurs. Sitôt la commisfiion remplie, tu me retournes ce papier, pour que je donne réponse à l'autre avant qu'il se dégoûte, ou qu'il recule parce qu'on se méfie. Je crois Lamèche bien intentionné, et qu'il entend ne pas gagner trop sijr l'article ; toutefois, ici où il s'agit du denier de la veuve, je veux pouvoir rendre bon compte de l'emploi que j'en aurai fait. .
Ta dernière m'est parvenue i)ù tu en dévides sur ce notable, pour ensuite m'apostropher de tes conseils, m'invitant à méditer avant que d'agir. Agir, c'est déjà fait, Ghampin; et, pour ce qui est de méditer, j'y passe ma vie ; qu'ai-je besoin que tu m'y invites? Ce n'est pas de mon choix ni pour mon plaisir que j 'ai amarré à ce Charles le sort de ma Louise ;,mais c'est bien de mon choix, et par ma volonté libre et réfléchie, que j'ai éconduit un notable. Que les blasés restent à leurs poupées I Que les libertins respectent une chaste! L'opulence, une fois souillée, ne me reluit plus, justement parce que j'y vois clair, et non parce que je suis aveugle. D'accord que tu as vu plus que moi le train du monde, mais j'ai vu mieux que toi le train de ce jeune homme, et, pour n'en pas vouloir, il n'est besoin que d'être fidèle à ses droites répugnances. La seule façon dont tu en parles m'éloignerait de lui si c'était à faire.... Ma Louise, et sa chaste fraîcheur, servir au rassasiement de la fantaisie d'un blasé! Champin! tu te méprends, et, si tu veux que je t'écoute, parle autrement à l'entour du fruit de ma Thérèse.
Pour ce qui est de Charles et de ces plaintes que tu m'en fais, il en est une dont je tiens compte, pour lui en parler aussitôt que sera un peu renflée sa bourse, qu'il a vidée l'autre
LE iPRBfifiVTÈBE.: 175
jour pour la Groxat. Il n'est pas ladre de natnre, ainsi que tu le crois; mais sans cesse il est forcé de le paraître, n'ayant rien pour le jour d'aujourd'hui, parce qu'il a tout prodigué la veille. Depuis qu'il gagne, s'il avait de la règle, il aurait pu suffire à toutes les choses séantes, et avoir, selon mon calcul, une économie de quatre à cinq cents florins ; au lieu de cela, il s'est vidé à fond déjà deux à trois fois, et il en est, pour compléter cette aumône, à attendre sa rentrée prochaine. De là à s'endetter, la distance n'est pas grande ; qu'il se garde néanmoins de la franchir! Il a déjà promis toute cette rentrée à la Grozat, mais j'aurai soin qu'il en soustraye ton étrenne.. L'aumône n'est qu'un désordre, si elle est dérobée sur le salaire des laborieux.
Quant à l'autre reproche que tu lui fais de se lancer au beau monde et d'avoir changé de tenue, je le ressens, Champin, mais sans m'y associer. En songeant d'où cet enfant est issu et comment sa condition le tire en bas pour l'approcher des vauriens, je suis aise de le voir tendre en haut pour s'approcher des honnêtes, et j'y vois une garantie que, au lieu de couler à fond, il se maintiendra à la surface, soutenu par des amis ou des patrons qu'il se sera faits. Pour bien dire , c'est à le voir ainsi toléré d^is ces diners et ces assemblées, et qull s'y comporte non pas en sauvage, mais en bien élevé, que j^ai commencé à goûter quelque confiance en son naturel et quelque garantie qu'il pourra accomplir cette profession de ministre, qui est le port où je l'attends. C'est y tendre que d'approcher des gros, sans pour cela dédaigner les petits; et, quand j'avais la crainte que dès l'abord ce garçon, par ses {pétulances et ses instincts, Ae tombât dans les eaux des violents et des tapageurs, ce m'est une sécurité que de le voir, ime fois introduit dans les bonnes compagnies, s'y soutenir et s'y plaire. Passe-lui donc ces airs, puisque, de deux écueils, tout au moins a-t-il évité le pire.
Te dirai-je aussi, Champin, que j'ai blâmé tes façons de faire avec ce maître d'école qui te demande à marier ta Catherine, trouvant que tes vouloirs empiètent sur ce qui est du droit des enfants? Passe encore ces brusqueries de caporal dont tu les épouvantes pour semblant ; mais quand tu les obliges à venir habiter ta loge, à s'aimer sous ton regard, à confondre avec la tienne leur vie domestique, à ne goûter pas cette solitude du foyer qui est la retraite aimée des jeunes époux et l'abri de leurs caresses, tu demandes oe qui est injuste et ce qui ne
peut plaire aux honnêtes. C'est le naturel instinct, non la ruse, qui rebelle ta Catherine et son homme; et leur méfiance, tu dois t'en imputer la cause première. Après cela qu'ils s'aiment, ce peut t'ôtre amer, car cette affection neuve ébranle et surpasse la filiale qui nous était acquise ; mais tu n'y peux trouver à redire, ayant passé par là, et devant d'ailleurs ployer sous la volonté de Dieu, qui a voulu, pour bonnes raisons, que l'amour des époux prévalût sur tout autre. Laisse donc libres ces enfants, et là où tu ne peux rien, seconde, pour qu'au moins la reconnaissance leurdemeure,etqu'elle reluise sur tes vieux jours. Ton affectionné Retbaz.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Je vous adresse, Louise, le produit d'une quête qui a merveilleusement réussi. C'est ce matin, à l'auditoire, que l'idée m'en est venue, en voyant mes camarades et moi tout charmés, tout émus par la lecture qu'on a faite au cours de littérature d'une fort belle pièce de vers dans laquelle un poète s'apitoie avec un grand talent et beaucoup de sensibilité sur les infortunes inventées d'une personne imaginaire. J'étais ému comme les autres, lorsque, venant à me rappeler la Crozat, ces beaux vers m'ont aussitôt paru misérables ; ce poète, un comédien. J'ai écrit en grosses lettres sur une page de mon cahier :
Vous avez entendu la poéiie, voici maintenant la prose!
La femme Crozat a perdu son mari il y a deux ans, son fils cadet un an après. Il lui restait une maison pour s*ahriter et un fils pour la nourrir ; Vincendie de cette semaine a 'dévoré Vun et Vautre. Il s'agit de lui bâtir une maisonnette. Les offrandes seront reçues avec reconnaissance.... et j'ai signé au bas. Dès que la leçon a été finie, j'ai affiché ma page contre la porte. La foule s'y est portée, les cœurs se sont émus, les bourses se sont ouvertes; et, pendant que je racontais l'histoire en détail, plusieurs qui avaient déjà donné donnaient de nouveau; quelquesuns, qui avaient peu ou point d'argent sur eux, sont allés jusque chez eux pour en chercher. Et voilà de la poésie ! Voilà du charme, du contentement! Enfoncés le poète et ses rimes! Enfoncés Pégase, et l'Hippocrène, et la fontaine de Gastalie, et
lïÈ SRfefeÔVïÈRB. 177
toiÀes ces fades eaux qui ne valent pas un* vierre de bdnne piquette ! ! I '
Après-demain, vous aurez deux ou trois louis que j'attends avec une impatience extrême. Car figurez-vous, Louise, que ce matin, de tout ce monde qui donnait à l'envi, j'étais le -iseul qui n'eût pas un liard à mettre dans l'écuelle ; j'empocbais, j'empochais, comme un ladre que je suis forcé d'être. Si je faisais napfrage, c'est ma bourse, ^on vos lettres, qui flotterait sur Ponde. J'ai eu l'idée d'emprunter, mais pour trois jours ce n'est guère la peine. '
Cette pauvre femme, qui veut filer pour le monde! Cela veut dire, Louise, que, si on la laisse périr de faim, à ]a garde de Dieu! qu'elle aime autant ainsi qu'ainsi. Pauvre créature! Ah! mais, avant qu'elle meure dé faim, avant qu'elle n'ait pas le pain, l'abri, le chauffage et tout ce qu'on pourra de douceurs, il faudra que je n'aie plus un grain d'algèbre dans la tête, plus une seule bribe de mauvais grec à vendre!
Du reste, Louise, JB travaille du matin au soir. La peur m'a pris, comme ce jour oti je tombai dans l'eau, et, sans me reposer, je nage, je nage vers le rocher. Une fois dessus, vais-je triompher, cabrioler, et ne rien faire que me sentir vivre! M. Dumont sera content, allez; et votre père pas mécontent, j'espère, si j'ai réussi. C'est les premiers jours d'avril que je parais devant mes juges. De grâce, ne me parlez pas de c^s bouffées, de ces feuillages, de cette vie qui revient aux fleurs; rien que ces images me font chanceler, ces bouffées m'attiédissent : ces herbes, ces fleurs, mes yeux s'y attachent, et ce ne sont pas mes cahiers qui peuvent les en distraire. Aidez-iboi bien plutôt à défendre ma cage contre l'assaut de ces rayons printaniers, dont la douceur et l'éclat fondent mon courage 'et risquent d'envoyer mes plus fortes résolutions là où sont roh quatre domaines, là ot sont les neiges d'antan...
Quant aux pincettes.... Mais quelle maligne question, Louise; et comme vous persiflez tout doucement votre ermite infortuné!... Eh bien! oui, une heure après le départ de ma lettfe, n'y pouvant plus tenir, j'ai* ouvert l'armoire et repris les pincettes. Mais écoutez : c'est que je venais de m'apercevoir que je ne peux pas méditer si je ne tisonne, et que je ne peux pas tisonner que je ne médite. D'ailleurs ces bouffées sont venues, mon feu s'est éteint, et ma conversion dès lors a été entière et sans rechute.
Tous vos désirs sont les miens, Louise, et, puisque vous demandez que je ménage ce portier, je vais m'y appliquer. Pour ce qui est de lui plaire, j'y tâcherai, mais je sais à l'avance que c'est chose impossible. A la répugnance que j'éprouve pour lui, je sens quMl doit me haïr. Il me méprise et me jalouse. Il m'envie tout ce que j'ai de plus que ce que ma naissance m'avait donné.. . mais je le ménagerai, je lui complairai, Louise, si en y tâchant je vous fais plaisir.
Votre Charles.