Grelotter
mes cinq florin^ de vitres, ce n'est pas l'argeatqui leur manque, Dieu meroi ! ils ne sont ladres qu'avec ceux à qui ils doivent* C'est le tien qui les a fourrés dans cette affaire, au moyen d'une affiche lamentable qu'il a plaquée sur la porte de leur salle. Pour ce qui est de son étrenne, elle est venue ce matin, d'où j'ai conclu que tu lui as fait un aplomb, puisque, du même coup, il a renvoyé son inquilin et posé ses airs lustrés pour me causer familièrement. J'ai vu par là que ton gendre est comme mon transi : tant que la noce n'est pas faite, il a peur du beaupère. On l'a du reste accueilli ni bien ni mal, puisque son êtrenne, comme sa bonne grâce, ne viennent pas de lui, et que a'est à toi que j'en dois rapporter l'aubaine.
Je t'envoie aussi mon rouleau pour 4a Crozat ; c'est un quart d'écu que j'ai extorqué là-haut à ces deux vieilles.... Il leur reste de quoi vivre, pas vrai ? Je leur en ai dit pourtant de quoi apitoyer une borne ; mais vois-tu, ta Grozat n'est pas de la secte, et elles se réservent pour leurs mômons*; sitôt qu^un ivrogne se met àtriniter ^ et dit qu'il so sent la grâce, le bon^ homme peut boire à sa soif. Ëh ! ta Crozat ! avec trois propos et un grain de savoir-faire, châtiée qu'elle est par le bon Dieu et affublée de sa robe d'encre, leur tireraiirelle des carottes de quoi se faire le paradis sur la terre I Elle n'aurait qu'à se dire pécheresse en Adam (c'est ce qu'ils aiment) ; elle n'aurait qu'à planter là son pasteur (c'est ce qu'ils chérissent), et puis s'aller joindre à eux pour bêler dans leur gamme.... Ah! la bonne brebis alors 1 Ah! la pauvre brebis! la chère brebis, totijours pécheresse en Adam , bien entendu , mais admirable en Israél, sainte en Israël, ayant déjà sa loge toute préparée dans la Jérusalem céleste, et sûre, dès ici-bas, d'être canonisée dans leurs petits livres, comme ils font toutes les luronnes qui enrayent et tous les diables qui se font ermites !
Mais écoute ceci. Il y a parmi eux une catégorie qui s'adonne à répandre la Bible, et je m'imagine qu'ils y sont encouragés parles imprimeurs et libraires : ces drôles aiment assez le règne de Dieu, en tant qu'il sert à les faire vivre et riboter. Ces bibliques-là vous jettent des Testaments à la tête, qui que vous soyez, Arabe ou charcutier, Tongouse ou faiseur de bas; ils ne dorment, ils ne vivent que si leurs Testaments se dépensent, que si leurs trente-six mille comités leur rapportent
1. Ou mâmieri, façon populaira et raiUeoM de désigner les métlMdUtes. — 3. A professer sur la Trinité les dogmes des méthodistes.
comme quoi le genre humain, après avoir avalé dans Pannée des Testaments par ballots, par cargaisons, par montagnes, .a encore soif et tire la langue. Alors ces bons bibliques délient à nouveau les cordons de leur bourse, et vous lui en fourrent dans tous les formats : en veux-tu? en voilà. Le genre humain se laisse faire, et ils se frottent les mains, eux, disant que le règne de Dieu est tout proche. En attendant, les convertis vendent leur Bible et s'en passent l'argent au travers du corps : témoin la Roulier qui prête sur gages. L'an passé, on fit une descente dans son petit établissement ; Tarrière-chambre. était encombrée de saintes Écritures qui étaient là en panne, durant que mes gaillards faisaient le règne de Dieu au cabaret.
Mais je m'éloigne de la lettre, à laquelle je veux répondre. Voilà pour le devis. Mes conseils t'ont déplu, l'ancien? Planteles là. Mes termes ne te vont pas? Mettons que je n'ai rien dit. Ta Louise est une chaste? Va bien. Mais finalement, si un chien regarde un évêque, un cavalier peut bien reluquer une chaste. Tu lui veux pour mari un novice? Allume ta lanterne, mon vieux. Cherche, cherche. Fais ta tournée. Mets tes besicles... Je crains que ta chaste ne soit fanée avant que ta en trouves un sans fredaines. Ce que ton notable avait de mieux qu'un autre, c'est que, les siennes, on les sait et on les compte, d'où l'on voit que, pour sa condition, c'est bagatelle.
Voilà pour ton second point. Pour le troisième, à savoir ton gendre qui se lance dans les par là-haut S bien libre que tu es d'y prendre plaisir. D'ailleurs il n'est pas le seul qui grimpe * : s'il y met plus d'ardeur, c'est qu'il grimpe de plus bas; s'il se lustre davantage, c'est qu'il a plus à courir. Mais, Reybaz, ne t'y méprends pas ! ce n'est pas lui, c'est son habit qui se frotte à ces gros. Badigeonné qu'il est de toilette, et à condition qu'il cache bien cette boue ramassée dans ta cour, ils le tolèrent, comme tu dis; mais qu'il voulût un peu frotter sa peau d'enfant trouvé à leurs chairs de matadors, et tu verrais bien ce que vaut l'aune de cette surface où tu prétends le ziiaintenir. La surface bonne aux pierres, Reybaz, c'est le fond de Peau. Le rang bon aux enfants trouvés, c'est après tous les légitimes, jusqu'au dernier, et nul n'y peut rien, ni ami, ni patron, ni dieux, ni Olympe I
Reste un article : c'est celui de mon transi, à qui tu veux que
1. Les gens du haut. — 2. Qui se frotte à plus haut que soi , d'où le terme de grtmpton, fort usité à G«nèye. j
je m^age la solitade du foyer pour caressep ma Catherine. Qu'à cela ne tienne ; je viens de condescendre et de signer les articles. Le drôle aura son foyer, sa chambrette, où il en fera des siennes sans que j'y regarde; et, pour ce qui est de la reconnaissance, je l'en tiens quitte. Qu'ils me payent pension, et qu'ils roucoulent à leur aise!... L'affection filiale! fumée, Reybaz. Va bien, tant que le morveux tette, tant que l'adolescent affamé hurle pour du pain ; va encore, tant que l'oiseau n'a point de nid où se retirer le soir ; mais vienne le jour de s'entre-becqueter et de se suffire, adieu père et mère : le filial oiseau fuit à tire-d'aile, et Ton voit que toute cette affection, c'était comédie. Tu dis vrai, cette heure est amère.... même aux mieux préparés. Une fille qui vous est volée corps et âme par ce pirate ! Une créature qui peuplait votre demeure, qui distrayait votre vieil âge î Ce rameau arraché, que va-t il rester de l'arbre, qu'une souche ébranchée, qu'un triste bois? Dieu a voulu qu'il en fût ainsi? à la bonne heure ! Ton affectionné
Champin.
LOUISE A CHARLES
De la cure.
Votre rouleau , Charles , conquis d'une si vive et si heureuse façon, m'est arrivé, et, d'autre part, quelques autres offrandes : la somme totale est maintenant suffisante pour les frais de construction, même sans vendre le collier de noces. Ainsi la Crozat sera abritée , logée. Mais que c'est peu pour son chagrin, et combien tous les efforts de la pitié et de la bienfaisance sont impuissants pour adoucir une affliction de ce genre! Cette femme sait toutes ces choses : elle voit arriver cet argent, elle voit mon père s'occuper activement de ses affaires; mais elle assiste à tout avec indifférence, et à peine quelques mots s'échappent-ils de sa bouche pour marquer sa reconnaissance envers tant de secourabies personnes, qui ne lui font d'ailleurs aucun bien. M. Prévère lui-même, qui lui apporte des consolations d'un autre genre, est peu écouté. Il semble que cette pauvre créature si religieuse, si bonne, à force d'être frappée, ^t perdu sa confiance en Dieu, et que tout ce qu'on lui dit de sa bonté et de sa justice ne soit que comme nu vain bruit qui
J&2 LE PÎIESBTTÈRE.
frappe son oreille sans pénétrer jusqu'à son cœur. Elle ne pleure pas , elle ne se lamente pas, elle ne refuse ni ne demande rien; mais elle a Pair comme isolée au milieu de l'anivers, sans semblables et sans Providence. On lui a prêté un rouet, et elle s'est mise aussitôt à filer. Quand je lui ai parlé de vous, elle m'a dit tranquillement : « Louis l'aimait! > et elle s'est tue, me laissant poursuivre sans plus m'interrompre. Ah! que vous avez eu un sentiment jusie et vrai , Oharlcs, quand vous éprouviez ce refroidissement, ce dégoût pour ces douleurs, rimées, qui se parent, qui s^étalent, qui sont tout au plus bonnes pour procurer au cœur quelque vain chatouillement d'émotion ! Que de faux dans la poésie, et que d'éloquence dans la réalité ! dans cette pauvre paysanne qui file sans rien dire, blessée au cœur, déchirée dans ses entrailles, et, selon son idée, livrée aux assauts d'une malfaisante fatalité ! Que ce muet spectacle fait souffrir, et que cette impuissance à consoler est cruelle !
Mais je ne veux ni vous distraire ni vous préoccuper surtout. Dieu et le cours du temps rendront la paix à cette pauvre affligée. Je goûte bien du contentement à vous voir si animé d'ardeur et de résolution dans vos travaux. Ainsi vous atteindrez au rocher, et, si vous triomphez, je triompherai ! Nos cœurs s'entendent, Charles, nos âmes s'unissent, je le ressens avec une infinie douceur, et chaque jour davantage.... et quand, pour me faire plaisir, vous me faîtes, à l'égard de cet ami de mon père, le sacrifice de vos préventions, je sens s'accroître ma tendresse pour vous de tout le charme si doux de la reconnaissance !
Votre Louise.
M. PRÉVÈRE A M. DERVEY.
De la cnra.
J'ai recours à vous, mon cher collègue, pour que vous me procuriez une information à laquelle j'attacherais quelque prix. Savez- vous ou pourriez-vous savoir, par le moyen de vos relations, et sans que personne se doutât du motif de votre curiosité, si les de la Cour se proposent de revenir cet été à la cure, ou si, au contraire, ils ont, comme on le dit, l'intention de faire un voyage dans les cantons et de séjourner à Interlaken? C'est
afin que, d'après ce que vous m'aurez appris, je puisse fixer moi-même Tépoque à laquelle je veux faire venir Charles à la care, en choisissant pour cela celle où Mme de la Cour ne s'y trouvera pas. Je sais bien qu'à Genève ils sont exposés à se rencontrer; mais ce ne peut être que bien rarement, et dans des circonstances où rien ne provoque entre eux ni rivalité ni collision. Mais ici je n'aurais pas la même sécurité si je les y voyais ensemble, tous les deux oisifs, tous les deux préoccupés du môme objet, sous le regard des paysans et sous l'influence de leurs propos.
Je sais d'une manière certaine que M. Ernest n'a pas renoncé à l'espoir d'obtenir la main de Louise, et qu'il s& persuade que le temps est en sa faveur; surtout tant que M. Reybaz s'^en tient à une promesse verbale, et qui, n'étant pas connue du public, peut paraître facilement révocable. C'est ce qui me portera peut-être, malgré l'inconvénient que j'y trouve, à hâter l'époque des annonces. Alors la situation de Charles et de Louise sera clairement établie , et cette vague inquiétude qu'entretient l'opiniâtreté de M. Ernest aura, je l'espère, son terme. 11 faut, du reste, qu'il connaisse bien mal Louise pour nourrir le moindre espoir. Elle peut n'appartenir *pas à Charles ; mais je ne me figure pas qu'elle pût appartenir à un autre, et surtout à lui. Une chose que Charles ne sait pas, et qu'il convient de lui laisser ignorer, c'est que M. Ernest a paru deux fois ici dans cette dernière quinzaine. Il y est venu à cheval, comme en se promenant, et il a affecté auprès de M. Reybaz, qu'il a rencontré àdessein ou par hasard, beaucoup de bonne grâce, sans fair€ d'ailleurs aucune allusion à ce qui s'est passé. 11 a vu et tout particulièrement accueilli ceux de nos paysans qui sont le plus en rapport avec M. Reybaz, et il a fait déposer entre mes mains (outre une largesse précédente de quatre cents florins adressée par sa mère] une somme de six cents florins, destinée en son nom pour la pauvre Grozat. Il se peut que toutes ces démarches ne recouvrent pasd'arrièFe-pensée,mais je n'ose l'espérer, et je redoute tout, tant je sais Charles capable d'imprudence, et M. Reybaz si disposé à le juger avec rigueur.
Veuillez donc, mon bien cher collègue, ne pas perdre de vue ma prière, et m'écrire deux mots lorsque vous aurez appris quel- <ïue chose de certain.
Votre affectionné Prévèrk.
CHAMPIN A REYBAZ.
De Genève.
Je t'ai quitté, l'ancien, la larme à l'œil. On s'est remis. Après tout, la vie est courte, et pleurer de ce que la terre tourne, c'est perdre .son temps. Cette amertume, je l'ai avalée , et puis c'est fini. Qu'ils s'aiment, qu'ils croissent, qu'ils multiplient ; je serai , s'ils veulent , parrain de leur quinzième ! Finalement ce transi, croisé avec du Champin, ça veut faire un amalgame des meilleurs, comme qui dirait du Limousin avec du Normand. Et vogue la galère ! '
D'ailleurs tu ne sais pas ?• voici que les affaires conclues et la pension stipulée, je découvre que mon transi est un bon diable. C'est la peur qui le rendait bête. Aujourd'hui qu'il est sûr de son affaire, le drôle dévient jovial à vue d'oeil, et il s'émancipe déjà à me frapper §ur l'épaule en m'appelant papa beau-père ! tandis qu'auprès de ma Catherine il s'émoustille si bien, que j'en suis à lui dire : c Halte-là ! papa beau-fils.... et à quand la noce ?» Il en veut une à tout rompre : bal et gala ! flacons et clarinettes ! et qu'au prochain jubilé * on en parle encore dans le quartier. J'aime ça, moi !
Hélas! c'est un point arrêté, Que, durant celte pauvre vie, A moins de perdre sa moitié, Pas deux fois on ne se marie,
Ainsi noçons , noçons,
Noçonsbien, je vous prie; Noçons!
Carillonnons, carillonnons!
Qu'on vide ces flacons,
Que tous ces cotillons
Dansent aux violons !
Hem! de quelle vigueur on vous détachait ce refrain, à celle de Dénériaz ! On y serait encore , je crois, sans ces diables d'époux , toujours pressés d'ôter la nappe et de congédier la musique. Moi je dis que la noce est pour les convives. Parce que
1. Anniversaire de rétablissement de la Réforme à Genève, qui s'y célèbre tous les cent ans.
deux veulent aller dormir, faudra-t-il que trente s'en aillent, qni a'ont pas sommeil ? Aux noces de Gana, Notre-Seigneur changea Teau en vin, afin qu'on pût nocer plus longtemps.
Mais, depuis Gana, depuis nous, Reybaz, le monde s'est alangai ; les traditions se perdent. Il y a encore quelques noces du bon genre, mais plus de remoUions*. £t le remollion, c'est mieux que la noce. C'est le reste des viandes , mais c'est lé choix des noceurs. On reprend sa chaise de la veille , mais on apporte ses couplets du jour, plus vifs , plus guillerets, à raison de ce que , cette fois, on est tous de la confrérie. Fallait voir , à celle de Lamboteau^ comme le remollion enfonça la noce I De trente- cinq, on n'était plus que quinze, mais tout du fin, du trié, de l'intime; vers cinq heures, on tablait encore, si bien que Gambard fit ce couplet de clôture : '
Voici l'aurore, la voici!
Qui déjà succède à la lune , Et de sa lumière importune Éclaire ce charmant réduit....
Oui , tenez ; le diable m'emporte !
La jalouse se sera dit :
c Ne pouvant pas les mettre au lit, Je m'en vais les mettre à la porte. »
Joliment tourné, ça, pour l'impromptu fait sur le temps ! Là-dessus, on se leva en carillonnant ce refrain jusque bien avant dans la rue, et, une heure après, chacun était à ses ouvrages.
Tant il y a que, le mois qui vient, je les unis au souffle des premiers zéphyrs. L'époque est bonne : c'est la printanière. Je veux un petit-fils pour mes étrennes. Ce qui manque encore, c'est un local pour nocer. Ils doutent, eux, entre Grange-Canal et Plainpalais. Aux deux endroits la salle est grande; moi, j'incline pour Plainpalais , qui est plus proche d'un chacun des conviés. D'ailleurs, c'est sur le bord du cimetière : ces refrains vont ragaillardir tous ces poudreux qui bâillent là dans leur fosse. Plus qu'un, Reybaz 1 cette diable de noce me fait surgir les refraius, comme la pluie des champignons :
Quand je serai dedans ma bière, ^
Vais-je donc m'ennuyer assez !
i. Lendemain de noce ou de fête.
186 LE FRESBTTËR£«
Dans votre Imceni, ma commère, Quelle grimace vous feres I Croyez-m'en, pendant queTherbette Nous offre encor ses doux tapis, Permettons-nous quelque amusette.
Autant de pris I
Autant de pris !
J^en viens à l'artiele maintenant. Il n'y a pas de noce sans toi, mon vieux. On te dira le jour ; appréte-toi , et snrtoat pas d'excuse ni de refus, ou je te renie. C'est ma Catherine et son régent qui te font l'invitation , mais c'est moi qui l'apostille. Ote ton rabaC, laisse ton Psaume chez toi, et viens-t'en porter bonheur à ce transi qui te plaît, et à ma Catherine que tu affectionnes.
Ghampin Jean-Marc.
M. DERVEY A M. PRÉVÈRE.
De Genève.
J'ai le regret, mon cher confrère , de ne pouvoir, tout bien informé que je suis, vous transmettre des renseignements satisfaisants sur le point qui vous intéressait à connaître. Le fait est que Mme de, la Cour désire emmener son fils; mais^ celuici, décidé à revenir à la cure dès le printemps, se déclare contre tout projet de séjour à la ville ou de voyage dans les cantons. Il est difficile, comme vous le voyez, de pressentir qui l'emportera, de la mère ou du fils. En temps ordinaire, ce serait certainement ce dernier ; mais ici où Mme de la Cour a un intérêt bien positif, peut-être sera-t-elle moins faible qu'à l'ordinaire. Je ne doute pas que les démarches de M. Ernest et son apparition à la cure ne recouvrent une arrière-pensée. Il veut faire oublier le passé et préparer l'avenir. Aussi, je ne serai pas trop surpris que, dans ce système , il se décidât à la fin à accompagner sa mère dans une course de peu de durée. C'est un jeune homme de tout temps livré à ses passions, et qui, s'il n'a aucune énergie pour les dompter , est très-capable d'employer le calcul et les détours pour les satisfaire. - .
Vous avez vu bien juste, je crois, mon cher confrère, lorsque vous avez caractérisé le sentiment que lui a inspiré la fille de
LE PRfiSBYTÉÏlB. 18T
M. Reybaz. Les charmes de cette jeune personne sont grands, sass donte, mais il semble qu'ils brillent dhia éclat plus yif dans cette condition modeste ; ce jeune homme , en les découvrant tout à coup au sortir de ses désordres , s'est vu irrésistiblement subjugué par cette pure beauté, et entraîné par Tespoir d'un succès que sa position lui faisait regarder comme assuré. 11 parait être d'autant plus épris , qu'il est lui -môme moins considéré , et Mlle Louise plus respectée ; l'orgueil d'atteindre jusqu'à elle, l'humiliation de se voir préférer Charles, irritent encore sa passion, et toutes ces circonstances, dont j'ai connaissance par mes rapports avec la famille duPuech, justifient vos craintes et vos prudentes mesures. 11 n'a été question qu'un moment de son alliance avec cette famille ; ses manières auprès de Mlle du Puech ont bientôt arrêté toute démarche ultérieure.
Hâtez donc la publication des annonces , et que la situation de Charles se dessine clairement. Malgré le secret gardé , l'on se doute de l'engagement de M. Reybaz ; son ami, notre portier, qui n'est pas la discrétion même, en est, je crois, instruit; c'est une position fausse , qui ne convient ni à ce jeune homme ni à Mlle Louise. Au surplus, il est bien évident que , si quelque circonstance peut encourager l'espoir de M. Ernest et amener quelque collision entre les deux jeunes gens , c'est le mystère qui plane encore sur les intentions de M. Reybaz, et surtout sur l'assentiment qui y est donné par Mlle Louise. Une fois ces intentions mises au grand jour, quel prétexte au monde resterait-il à M. Ernest de persister dans ses prétentions de rivalité, si absurdes dès à présent aux yeux de ceux qui connaissent l'état réel des choses? M. Reybaz doit le sentir lui-même, et) si sa résolution est bien sincère, accéder à votre désir.
Notre jeune homme est , dans ce moment^ fort occupé; il apporte à son travail cette généreuse ardeur qui donne tant de charme à son caractère. Il en résulte que nous le voyons moins ; c est pour nous une privation sensible , car sa présence met infiniment de vie dans notre famille, qui, réduite à elle-même, est assez calme. J'ai su qu'ils se sont rencontrés il y a quel- <rie temps chez Mme Domergue : ils ne s'y sont rien dit ; mais Mme de la Cour a bien accueilli Charles. J'ai lieu de croire <ïwe celui-ci ignore entièrement les nouvelles allures de M. Evneat et ses visites à la cure , et vous pouvez penser qu'il ne tiendra pas à moi qu'il ne les ignore toujours. Du reste, je
serai au fait des projets de Mme de la Cour dès qu'ils seront arrêtés, et je m'empresserai de vous les faire connaître aussitôt. Recevez, mon cher confrère, les amitiés de votre affectioniié
Dervey.
LOUISK A CHARLES.
De la cure.
Osé-je frapper à votre porte, monsieur Termite? C'est pour savoir des nouvelles de votre santé; c'est pour vous dire aussi que, si Ton admire votre studieuse ardeur , l'on s'accommode malaisément de votre silence. Ces deux semaines m'ont paru bien longues. Mais je n'ai garde de me plaindre ; mon père, d'ailleurs , trouve que vous avez rencontré tout juste cette proportion à^écritures qu'il désire.
A propos, votre voisin marie sa fille (vous ne m'en aviez rien dit), et il invite mon père à la noce. Il est possible qu'il vous invite aussi, et, dans ce «as, peut-être devrez-vous accepter, ne fût-ce que par égard pour mon père, et pour ne pas paraître dédaigner une société qui , pour n'être pas celle où vous êtes lancé, n'en est par moins la nôtre. Vous refuseriez à cause de votre antipathie pour M. Ghampin ; mais lui ne manquerait pas de se croire et de se dire méprisé de vous , et sûrement vous seriez fâché de lui en avoir fourni le prétexte. Je vous moralise, Charles; imaginez-vous que je m'inquiète moi-même, envoyant combien j -y suis encline. C'est, dit-on, un défaut sujet à empirer, et qui finit par rendre les femmes insupportables. Il faudra que je m'observe sérieusement et que vous me tanciez à l'occasion , s'il vous plalt. C'est le seul moyen , d'ailleurs, que nous soyons quittes.
Mon père vous prie d'aller chez l'orfèvre dont je vous envoie l'adresse ci-incluse. Vous lui commanderez , pour le prix de soixante florins, un couvert d'argent tout semblable à celui qu'il a déjà livré à mon père, il y a cinq ans , au mariage de sa filleule. Il devra le marquer aux initiales de Catherine Champin. Mon père recommande que l'ouvrage soit bon , pjutôt massif et ramassé qu'étendu en surface. Vous irez plus tard retirer ce couvert, et vous aurez la bonté de l'enfermer dans votre armoire (en ôtant la clef de l'armoire), jusqu'à ce que le moment soit venu d'en disposer.
La pauvre Grozat est à peu près dans le même état. On va commencer à bâtir : déjà Ton a déblayé la place et creusé pour les fondements. Ce qui me fait un vif plaisir, c'est qu'un homme enlève la masure contre le prix des matériaux : bientôt auront disparu ces sinistres décombres. Du reste , il est arrivé de nouvelles offrandes, en sorte que, même sans vendre la vache, on aura de quoi payer la maison. Mon père vous invite en conséquence à vous en tenir à votre don précédent et à garder vos rentrées pour une autre occasion.
J'ai tout dit, monsieur l'ermite, et je referme doucement la porte, non sans vous faire une révérence bien respectueuse.
Louise.
LE CHANTRE A CHAMPIN.
De la cure.
Ce n'est pas le monde qui s'est alangui, Ghampin, c'est nous qui avons pris de l'âge. Ges jeunes qui t'entourent sont ce que nous avons été, pour arriver là où nous en sommes : hormis que Dieu les préserve d'être arrachés l'un à l'autre pour vieillir dans le veuvage !
Pour toi, Ghampin, tu es mon aîné sans qu'il y paraisse : les traditions te restent, et avec, la gaieté. Ta tête est encore remplie de ces gaillardises des banquets passés , et pour chaque chose tu as un refrain conforme. M'est avis que tu deviendras vieux.; car, ce qui abrège les jours, c'est la lourdeur de l'âme, et ces brumes où la tristesse l'enveloppe. La tienne est légère, toute en dehors, et comme illuminée des clairs rayons du soleil : tout pleur y sèche bientôt. Le ciel t'a bien partagé, Ghampin, et mieux encore que s'il t'avait donné cette opulence que tu envies.
J'ai regret , l'ancien , de n'être pas à l'unisson , et cette allégresse où tu me convies, je m'en veux de ny être plus propre. Mais voici vingt et un ans tout à l'heure que je ne noce plus, quand d'ailleurs mon penchant, à partir de la mort de Thérèse, m'a éloigné de ces banquets d'hyménée. Le spectacle de ceux qui s'unissent m'est cher, de loin, et j'apporte à taGatherine qui se marie mon offrande de contentement ; mais, de près, j'y trouve matière à des ressouvenirs dont l'amertume abat toute gaieté, et, fût-ce pour ma Louise , si le cas échéait d'une noce allègre et nombreuse en convives , j'ai songé plus d'une fois que
jô B^ paraîtrais pas. Je n'irai doue pas, mon Tieux , tt^assMîr à ta joyeuse table, et^-au lieu de m'en vouloir, tu me sauras gré de n'y aller assombrir ni autrui ni moi-même.
J'ai en outre à faire plus que de coutume, et découclîer d'ici en ce moment ne m'irait guère. Ils sont après cette maisonnette, et, pour que l'argent qu'on y met profite, il faut inspecter sans cesse, 3ans cesse aiguillonner ces manœuvres, toujours enclins à poser la truelle pour s'aller rafraîchir. De là dépend peut-être que la Crozat puisse garder sa vache , qui lui serait de bon secours. La pauvre femme n'est guère pour suivre «e conseil oh tu t'égares, à propos de ces mômiers. Sa religion est de cœur, non de paroles et de professions ; seulement ai-je cette crainte, à la voir , que , frappée si fort, elle ne s'abandonne au murmure intérieur. Toutefois, avant de rien avancer sur ce point, il faut l'avoir sortie de ce coin où ejle est entreposée, et qu'elle se soit vue maltresse et distraite en soins domestiques dans cette maisonnette qui se dresse pour la recevoir dès l'automne. Dans quinze jours ils poseront la toiture.
Ne sachant quand j*irai à la ville pour complimenter ta Catherine, je lui écris ici (à charge pour toi de lui en donner lecture) les vœux qu'on forme de cœur pour sa prospérité. Je-lui souhaite la concorde, la fidélité et raffection communes , et sans crainte qu'avec ces biens les autres ne lui «manquent, ou qu'elle ne sache s'en passer. Je lui souhaite des enfants , puisque sans cela l'hyménée est sans saveur, et qu'elle les élève dans la crainte de Dieu pour les marier quand le temps sera venu ; sans me prendre, comme tu vois, à tes tirades contre le pirate, ni. à tes amertumes d'un moment contre l'affection filiale. Ta fille t'aime comme ci-devant , Ghampin , mais d'autre manière ; et, si elle ne t'aimait pas, les siens un jour la délaisseraient. Jamais fille mauvaise ne sera mère chérie.
Retbaz.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Louise , je ne puis rien faire ! Ces chaudes haleines , ce res> plendissant soleil , m^'ôtent tout courage ; mille ressouvenirs des printemps passés assiègent mon esprit, et je ne puis le fixer sur rien de ce qui vous est étranger. A c6té des délices où s'a-
LE PKBSBYTÈRE. 191
breuve mon cœur en songeant à vous , tout me parait odieux, et je repousse avec dégoût ce sot grimoire qu'on appelle études. Aussi les jours s'écoaki^t dans une molle torpeur, et la honte que j'en ressens est le seul aiguillon qui me tienne encore un peu en haleine.
Ah! plaignez-moi, Louise L.» Que me font, à moi, les systèmes des philosophes , les vérités des géoqiètres , les classifications des botanistes? Que me font les poètes eux-mêmes, à moins qu'ils ne peignent ce sentiment qui est le mien, et qu'ils ^e le peignent en traits véritables? Quoi! lorsque je ne respire que tendresse , lorsque , séparé de vous , je pourrais du moins TOUS rejoindre par la pensée et passer mes heures où vous êtes, il faudra que je lie de force cette pensée à mon cahier, que j'échange contre ce qui m'intéresse si peu la seule chose qui soit la consolation de mon exil et le charme de ma vie !
Aussi quelquefois, toute ambition s'éteint en moi, le livre me tombe des mains, j'oublie qui je suis , où je tends ; je me plonge tout entier dans ces chères rêveries. Comme le prisonnier dans son cachot, je rêve la lumière et la liberté , je brise toutes les entraves, et, volant sur quelque rive fleurie , je m'assieds auprès de vous, je m'enivre de votre vue, et mes heures coulent plus douces, plus rapides que le ruisseau qui coule à nos pieds. Tout alors me parait aimable , l'éclat du ciel , le parfum des fleurs, le mystère des ombrages, et je goûte la félicité suprême l
De cet empyrée, comment redescendre sur la terre? comment reprendre ces entraves dont je me suis affranchi? comment revenir à l'amère réalité, à ces travaux sans charme , sans agrément, sans but prochain?... Il le faut pourtant, car le jour fatal approche ! Alors, revenu à moi-même , et me trouvant placé ainsi entre ces travaux que j'ai négligés et ces chimères que je caresse, le regret et le reproche s'unissent pour m'accabler, et je demeure triste et découragé.
Comme je vous l'ai dit, la honte alors m'aiguillonne; je veux me vaincre, je veux réparer les heures perdues, je bouge , je me prépare, j'ouvre à l'endroit.... Mais aucune de mes pensées n'est présente , il me faut les aller chercher sur cette rive où elles sont restées; il me faut, à force de soins, d'efforts , de vigilance , empêcher qu'elles n'y retournent à l'instant même ; il me faut leur barrer les passages , jusqu'à ce que , par le seul s^itier que je leur laisse ouvert, elles viennent déboucher sur mon cahier de philosophie. Figurez-vous des moutons qui ten-
dent aux pâturages verts, et que la gaule force à déboucher sur un vilain pavé.
Riez, Louise , mais plaignez-moi. La philosophie I savez-vous ce qae c^est? un chaos de principes , d'abstractions , de déductions, de syllogismes.... Quelle pâture pour mes pauvres mourons ! Bientôt ils n'en veulent plus.
Je les mets à l'herbe. C'est la botanique. 1er, bractées, stomates, spongioles, anthère, ovaire, cotylédons..^. Vous demandez ce que c'est? Ce sont des fleurs. Voilà comme ils les arrangent. Ah ! je regarde ma bouture en gémissant. Est-il donc vraw que cette rose charmante, plantée par la main de Louise, ne soit que le scientifique assemblage de ces grotesques ingrédients? Oti' donc est l'herbe des prés, sa saveur et ses parfums ? Pour celle-ci, mes moutons s'en détournent et n'y veulent brouter.
Alors je les mène au tableau. C'est une planche noire, où, traçant avec de la craie des signes et des figures, je les régale du binôme de Newton ou des douceurs de l'hypoténuse. Pendant que je trace et retrace, un s'échappe, puis deux, puis tous les autres à la file ; je cours après.... Depuis une heure ils étaient autour de leur jeune bergère.
Voilà, Louise, l'histoire fidèle de mes journées : un long supplice, je vous l'assure. Les champs m'attirent; les arbres, les fleurs, les prés m'appellent, et je me débats tristement contre les barreaux de cette cage qu'il vous plaît d'appeler un ermitage !
Le portier ne m'a pas invité à sa noce. J'aurais accepté pour vous complaire, mais je suis bien joyeux de ce qu'il me laisse en paix. J'ai fait la commission de votre père, et le couvert est déjà entre mes mains et sous clef. Quant à mes rentrées, elles étaient destinées à l'avance à la pauvre Grozat, et votre père ne peut pas trouver mauvais que j'en dispose ainsi que je me l'étais promis : ce sont deux louis que vous trouverez inclus.
Votre Charles.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Enfin, Louise, le jour fatal est arrivé : j'ai passé mes examens. C'était hier ; je vous l'avais caché. Me voici hors de cette corvée, et, si j'ai réussi, prenez-vous-en à l'indulgence des juges
autant qu'aa peu de difficulté de la matière ; mais j^ai passé par d'étranges émotions.
Je vous assure que, pour la première fois du moins, cette cérémonie-là n'est point gaie : je veux vous la décrire. Mop rang était venu, on me fit chercher. Des camarades envahissent ma chambre : «C'est à vous ! c'est à vous ! » me crient-ils tous à la fois. Et ils m'étourdissent d'avis pour l'heure superflus : « Tel morceau a été demandé, vous aurez tel autre : les gaz, les sections coniques, Bentham, les systèmes incomplets, les quadrumanes, l'angle facial.... » Et imaginez-vous bien que je sentais tous ces ingrédients se mêler dans ma tète et y former une bouillie monstrueuse, ce qui me causait un trouble infini. « C'est sûr, pensais-je tout en courant; je vais mêler les gaz avec les systèmes, et les quadrumanes avec les sections coniques. > Et j'arrive essoufflé dans le vestibule rempli de jeunes gens, les uns délivrés, les autres dans l'attente, tous parlant à la fois.
Au milieu de ce brouhaha, une cloche sonne. Cette cloche-là, Louise.... Au reste, toutes les cloches me font tressaillir, depuis celle qm me réveilla dans l'église. La porte s'ouvre, et j'entre avec la foule dans une grande salle oti je ne vis rien d'abord, tant j'avais peur. J'allai m'asseoir sur la sellette. A peine assis, je vois parmi le public un gros monsieur qui me fait un signe d'encouragement : c'éts^it M. Dumont. Je n'en eus que plus peur de mêler Bentham avec les quadrumanes.
Cette salle est toute tendue d'étoffe verte, ce qui m'a un peu dégoûté de la verdure des champs, d'ailleurs obscure, à cause de grands arbres et des tours du temple de Saint-Pierre, qui interceptent la lumière du ciel. J'avais, en face de moi, mes juges : c'est l'académie. Figurez*vous une douzaine de messieurs habillés de noir, à figures graves, dont les uns sommeillent, d'autres prennent du tabac, quelques-uns chuchotent; dont chacun me faisait l'effet de Minos aux enfers, lorsqu'il juge les ombres, en grand costume. Du reste, quand on est épouvanté, tout devient sinistre. Au-dessus du recteur et de son fauteuil, pend à la muraille un antique portrait de Calvin, Calvin maigre, à l'œil perçant, en toque noire, en robe noire, l'index levé sur moi, sans nul doute.... me désignant aux regards, à l'excommunication, à l'enfer! s'il m'arrivait de faire des quiproquo, comme j'en avais tant de frayeur.
La scène a commencé. Un professeur s'est interrompu tout juste pour m'adresser une question. Je ne m'y attendais pas,
({uand mtoe j'aurais dû ne m'attendre qu'à cela ; de façoa qpie je suis resté stupéfait, absolument incapable de trouver lanioindre réponse à faire.... Silence complet, Calvin menaçant. J'étais si mal à mon aise, si embarrassé, si près de saisir une contenance quelconque à la place de celle où je me trouvais, qu'il me passa par la tète d'éclater de rire ou de fondre en larmes pour me tirer de là. « Monsieur, me dit mon professeur, il me parait.... » A peine il a dit ces mots que je pars comme une sonnerie. 11 s'arrête, et je pérore à fil, comme une machine, conune une sonnerie, vous dis-je, qui sonne tous ses coups, jusqu'au dernier, en dépit de tout le monde, bien qu'elle ennuie, bien qu'on la maudisse^ et puis je m'arrête net.
J'étais très-honteux de mon succès; mais du moins ayant perdu une grande partie de mon trouble, je devenais plus capable de réfléchir sur mes paroles et de me faire valoir autrement que comme un perroquet. Aussi je rassemblai toutes mes forces pour l'épreuve suivante, et, quand la seconde question me parvint, accompagnée d'un regard amical de M. ûumont, j'étais prêt à la recevoir. Notez qu'il s'agissait des utilitaires, de cette école dont Bentham est le chef, M. Dumont l'apôtre, notre professeur l'adversaire. Situation piquante, n'est-ce pas, Louise ? Ah ! mais j'avais dans ce moment une audace trèsrgrande, et Calvin ne m'épouvantait ni plus ni moins que la pendule. J'exposai le système nettement, à la satisfaction de l'un et de l'autre, de M. Dumont et du professeur. £t puis il restait à le juger. Ici, je ne pouvais plus plaire à l'un sans déplaire à l'autre ; je me décidai pour ma conviction, je l'attaquai de mon mieux, aussi fort que je pouvais, et avec les armes que me fournissaient mes cahiers, et avec celles que je me forgeais à l'instant même, entraîné par l'intérêt de la question, mais surtout par l'attention qui m'était prêtée. Et voyez comme je fis bien! mon professeur ne se sentait pas d'aise, et M. Dumont, faisant abstraction dn fond, qui était évidenunent hors de ma portée, m'encourageait du regard le plus flatteur et le plus bienveillant, content de me voir oser, de me voir déployer les ailes et répondre en quelque degré à l'opinion qu'il avait bien voulu concevoir de moi. Après cet effort d'éloquence, le reste n'était rien; je m'en suis tiré, si non brillamment, du moins avec aisance et au milieu de la faveur. Au sortir, j'ai accompagné M. Dumont chez lui, et croyez bien que je buvais cooome nectar du ciel ses moindres mots d'encouragement. Il est sûr, Louise, que j'ai un amour-propre
épouvantable ; j'ai honte de vous le laisser voir ainsi à nu; mais^ par amour-propre encore, je n'y veux rien changer.
Et puis attendez. Hélas! je n'en suis pas encore remis. Du faite de la gloire, des sommités du quatrième ciel, je suis redescendu en un instant à ras terre. Je suis entré chez M. ûumont grand philosophe, adversaire de Bentham, puissance avec qui l'on traite ; j'en suis sorti écolier, écolier confus, mouche bourdonnante, rien ! moins que rien 1 Oh ! que j*étais froissé, humilié; loin, bien loin de mes joies de triomphe de tout à Theure ! persuadé, horriblement persuadé qu'un bon examen, approuvé en règle et par les experts, prouve peu de chose encore !
M. Dumont m'a fait asseoir : a Bravo ! mon ami, j'ai été content (je trouvais l'expression mince;. Il y a eu dans votre attaque de la chaleur (j'attendais du feu, du feu ardent), quelque idée de la question (oh ! oh !), peu de gaucheries (insoutenable !), peu de logique aussi, beaucoup de lieux communs mille fois réfutés (insolent!); mais comme thèse d'écolier (ah! bien oui!), il y avait du bon (bien heureux vraiment!). »
Voilà son discours et mes réflexions. 11 a poursuivi : « Travaillez, mon ami, et vous pourrez une fois aborder ces questions intéressantes. Quand vous les aurez comprises (avez-vous l'idée de si peu de fard dans l'expression ?), vous verrez qu'elles se lient à tout ce qui intéresse le plus Thumanité. U m^a paru, à vous entendre, que les sciences morales sont celles qui vous attirent; ce m'est de bon augure pour la carrière que vous entreprenez. Courage ! voici une bibliothèque tout entière h votre disposition (plus de mille volumes, Louise ! A cette vue, je sentais sortir de moi tout mon goût pour les sciences morales!); je vous offre mes services, mon amitié, et ma table tous les quinze jours: c'est le mardi, s Je me suis confondu en remerclments avec assez d'aisance, car ils étaient sincères ; et je suis sorti avec quelques volumes sous le bras.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est fort agréable de n'avoir plus d'examen en perspective ; je me sens allégé de plus depoida encore que je n'en portais avant cette corvée :*toutme rit, *tout me parait récréation, plaisir, et je suis maintenant libre et seul avec votre image. Avec elle, je me promène ; avec elle, je cherche la campagne, les bois, l'ombrage ; et partout j'éprouve une plénitude de bonheur qui m'était inconnue. Oh ! non, Louise, je ne regrette pas mon enfance ; je jouis mieux aujourd'hui des biens absents^ qu'alors de ceux au milieu des-
196 LE PŒ\ESBYTÈRE.
quels je coulais mes jours; Penfauce est toute au présent, mais Pamour rend aimable le passé, le présent et le temps qui n'est pas encore. Vous partout! vous sans cesse ! vous, le charme de tout ce qui m'occupe, de tout ce que je vois, de tout ce que je rêve ! Quelquefois je tâche à m'attrister, à me soucier, pour rester dans la réalité et me croire un des mortels ; impossible : j'ai beau vouloir refouler le bonheur, il déborde de toutes parts....
Je ne suis plus retenu ici (jue pendant quelques jours, car on n'entend pas, je suppose, que je doive sacrifier à ces quelques leçons que je donne le bonheur si longtemps attendu de vous voir!... cette pensée m'enivre!... Dois-je écrire, demander? dois-je attendre l'ordre de M. Prévère, l'invitation de votre père ? dois-je partir sur l'heure?... En vérité, le bonheur me trouble l'esprit; veuillez guider un pauvre malheureux que la joie rend fou.
Au revoir donc, au prochain revoir, Louise, ma bien-aimée !... Au revoir, Louise, ma sœur d'autrefois, ma fiancée désormais ma providence en tout temps!... Ah ! quand j'approcherai, quand je verrai le hameau d'abord, puis la cure , le clocher, les peupliers, la mare !... quand j'entrerai dans la cour, quand je franchirai ce seuil, quand j'entendrai résonner sous mes pas cet escalier de bois.... Fortuné voyage ! toute la journée je le fais par la pensée : je vous rencontre tantôt au bas du pré, tantôt à la fontaine, tantôt seule, tantôt avec M. Prévère.... et c'est ainsi que je supporte d'être encore séparé de vous.
Charles.
M. DERVEY A M. PRÉVÈRE.
De Genève.
Je VOUS fais savoir à la hâte, mon cher confrère, que les de la Cour retournent à la cure. Après une longue lutte et des scènes très- vives, cVst le jeune homme qui l'a emporté. Déjà ils préparent leurs bagages, et demain ou après-demain ils seront au château. Ce départ est le sujet de beaucoup de conversations, qui tendent à ébruiter ce que vous voudriez tenir caché. Dans un certain monde on prononce le nom de Mlle Louise avec un malicieux dédain, et la rivalité des deux jeunes gens n'est déjà plus un mystère . Seulement, comme on ne sait rien de positif
sur les engagements de M. Reybaz, l'opinion est qu'il ne résistera pas aux avantages d'une alliance si magnifique pour sa fille. Hâtez donc la publication des annonces ; c'est, je pense, le seul parti qu'il y ait à prendre. Après cela, tout sera dit, et M. Ernest n'aura rien de mieux à faire que d'aller visiter les cantons.
Notre jeune ami vient de subir ses examens d'une façon brillante. J'ai reçu à ce sujet les plus flatteuses félicitations. Mon ami Dumont, qui y a assisté, augure très-favorablement du jeune homme. Du reste, ce succès a mis Charles en vue. Il est déjà connu ici sous le nom de Porphelin de M. Prévère; M. Prévère estTami de M. Reybaz; M. Reybaz a une fille aussi distinguée par ses vertus que par les grâces de sa figure.... tout autant de raisons pour hâter ces annonces, qui lèveront un voile dont la transparence dérobe à peine ce qu'on prétend cacher derrière.
Quant à Charles, il ne songe ni à ses succès, ni à ]\l. Ernest, ni à ces propos dont il est l'objet. Pour l'heure, il n'a qu'une seule et unique pensée, c'est celle de retourner à la cure. Il nous en entrelient tous les jours, à chaque instant, et, quel que soit notre regret de le voir s'éloigner, nous faisons chorus avec lui sur la justice, sur la nécessité, sur l'urgence de ce charmant départ. Je pense que vous allez remplir son vœu. J'abrège, pour ne pas retarder le départ de ce billet que l'on attend.
Votre affectionné Dervey.
LOUISE A CHARLES
De la ciire.
C'est le cas ou jamais que la dame de vos pensées vous témoigne toute sa joie \ De ce jour fatal, comme vous l'appelez, vous avez fait^un beau jour de fête : je suis radieuse, M. Prévère est bien heureux, et mon père me charge de vous témoigner sa satisfaction.
Votre lettre est charmante, mais elle m'a intéressée bien plus encore que divertie. Je compatissais trop à vos alarmes pour goûter ce qu'elles ont de plaisant. Quant aux paroles de M. Dumont, qui ont bien égayé M. Prévère, elles m'ont paru, ne vous déplaise, fort encourageantes, et des plus propres à enflammer . votre zèle. Soyez certain que cette amitié seule, que vous témoigne un homme aussi distingué, équivaut à la plus honorable opinion de vos tajpnts.
198 LE PRESBTTBRS.
Et puis, TOUS me parlez Ik de tontes sortes de choses- que je ne comprends pas. Ces termes dont vous vous senrez me sent inconnus. Que vous êtes heureux, vous jeunes hommes ! on vous apprend tout, on promène votre esprit sur mille connaissances curieuses, variées ; on enrichit votre intelligence, et Ton s'assure encore qu'elle s'enrichit. Et nous.... nous? Charles, rien 1 Nous sommes négligées ; indignes, sans doute, de nous abreuver de ces sources. Je suis humiliée, car j'ai mon amour-propre aussi, de voir que vous devenez instruit sans que j'apprenne rien, moi très-curieuse, vous savez, et un peu jalouse. Mais, en vérité, vous ne saurez que me dire, moi que vous répondre ; nos causeries vont tarir faute de points communs où nous puissions nous comprendre. Je suis en guerre contre les institutions, contre les choses ainsi établies, et un peu contre vous. Puisqu'on nous interdit tout savoir, je suis presque fâchée qu'il y ait du savoir sur la ferre. Ce qui me fâche aussi, c'est de voir que M. Prévère trouve cela bien. Savez- vous ce qu'il m'a dit? car je lui ai fait part de mon humeur : c Ce serait grand dommage qu'une femme fût occupée de ces choses. Elle y perdrait en grâces ce qu'elle y gagnerait en médiocres connaissances dont elle n'a que faire. D'ailleurs, il y a des devoirs plus importants qui la réclament. » Voilà donc notre lot ! Plaignez- vous à présent de M. Dumont ! Au moins, s'il vous montrait une route difficile, il ne vous en barrait pas l'entrée.
Ce sont là mes sujets de dépit, d'autant plus réels qu'au fond je me doute qu'il a raison, M. Prévère. Mais alors pourquoi m'avoir appris à aimer l'instruction, la lecture? pourquoi m'avoir admise à l'entendre, à l'entendre avec transport, moi profane^ moi destinée à ne pas apprendre, à ne rien connaître? pourquoi avoir cultivé mon intelligence? Pourquoi m'avoir appris à lire, à écrire? C'est me faire voir les eaux vives et m' empêcher de m'y désaltérer : je trouve ce procédé cruel. Je le lui ai dit, car nous avons disputé là-dessus, et puis il m'a expliqué que c'était pour le mieux. Ce qu'il y a de drôle, c'est que mon père était là qui soutenait, lui, que je suis déjà trop savante : «c Car enfin, disait-il, elle lit dans les livres, s
Je conclus à ce qu'on aurait dû m'élever à garder les moutons. Le métier de bergère s'accommode de cette ignorance où Ton nous tient, mieu7 que celui de demoiselle. Encore est-ce un métier bien gâté uw^-ais Tâge d'or, oii seulement depuis les bergères de Florian. Vous souvient-il d'Estelle? Vous souvient-il
LE. PRESBITTÈRE. ' 199
quand nou» dévorioas ces pages toutes pleines de faui. pour les grandes personnes, toutes vivantes de vérité pour nos imaginations d'alors? Avez-vous oublié cette ivresse avec laquelle nous parcourions ce monde pastoral ? Aimables bergères, au teint si blanc, malgré le soleil ; à la robe si propre, malgré rétable; au langage si élégant, sans écoles, sans Lancasters! Mais, dites, Charles, quel dommage quMl n'y en ait plus! Pourquoi le monde n'est- il pas fait ainsi? Que tout est devenu manant, et que les moutons, quand ils y songent, doivent regretter cet âge fortuné de leur histoire !
Le livre m'est tombé sous la main l'autre jour. Vous le dirai-je? je n'y prenais plus de plaisir! 11 me rappelait nos lectures, voilà tout; mais plus d'ivresse. J'en ai pleuré presque. Est-ce que tout ce qui nous charme doit ainsi disparaître? Est-ce que l'imagination meurt avec les premiers ans? avançonsHious sans cesse vers déplus ingrates rives, vers des réahtés nues et sans prestige? Oh! que je voudrais retenir ces illusions enchantées ! ressentir l'attrait si plein que nous goûtions à ces puériles histoires! Non, Charles, je ne puis avec vous médire de l'enfance. Ces plaisirs étaient purs, vifs, aimables ; ils suffisaient à parer le présent des plus douces, des plus riantes couleurs. Perte réelle, immense ! Pour moi, si j'aime le présent, je regrette le passé; et pour l'avenir, je ne sais trop qu'en dire. Chaque jour il arrive, apportant peu, enlevant quelque chose; et je lui sais moins de gré de ses dons que je ne lui en veux de ses larcins.
Florian ne m'allant plus, j'ai repris Paul et Virginie. Monpère, qui n'aime pas les histoires tristes, avait fait disparaître le livre, mais Marthe me l'a retrouvé, et lundi, j'ai porté mon petit volume sous les chênes de Chevron. Ici, je l'avoue, le charme ne s'est pas usé, comme pour les pastorales de Florian : ce monde est à la fois tout autrement poétique et tout autrement vrai, ^e ne parle pas de cette belle lie de France que j'ignore, et que pourtant je crois avoir vue; je parle de ces scènes de sentiments, si pures, si vraies; je parle de ces fraîches couleurs, de ce style qui pénètre mollement le cœur, jusqu'à ce qu'il l'ait comme inondé d'une tristesse douce. La fin, je ne la relis plus : elle est trop poignante; mais je retourne sans cesse au commencement, dont elle embellit l'innocence comme d'un voile de mélancolie. Je jouis mieux des belles journées de ces deux en- ^ts, alors que je pressens le sort qui leur est réservé. Un
jour Mme de la Cour, voyant mon engouement pour ce petit poëme, m'envoya Atala ; « C'est dans le genre, disait-elle, mieux écrit et plus moderne. » Je n'ai pas comparé, n'étant point à même de le faire, mais je ne puis comprendre qu'on les compare. L'avez-vous lu ?
Qu'est-ce donc qu'entendent les gens instruits par bien écrit, mal écrit? car c'est le jugement que j'entends toujours prononcer par Mme de la Cour sur les nouveautés qu'elle reçoit. Je me figure tantôt qu'il s'agit de l'élégance des phrases, tantôt il me parait qu'elle parle du fond de la pensée, de ce qui plait ou ennuie, et, parmi tant de sens divers, je ne sais auquel me fixer. Bien écrire, c'est-à-dire écrire des choses comme celles-là, des choses qui attirent tous les cœurs, qui captivent tant de monde, que ce me semble devoir être un plaisir céleste I Que de gloire! mais avant cela, que de moments charmants passés à créer ces aimables personnes, à vivre au milieu de ces fictions attrayantes ! Je n'y vois qu'un mauvais côté, c'est qu'au sortir de cette ivresse on doit trouver le monde bien triste et bien morne. Louise.
P. S. Voici bien du babil, Charles, et je n'ai pas encore répondu aux questions par lesquelles vous terminez votre lettre.... c'est que je voulais essayer cie vous raccommoder avec les postscriptum. Sachez donc que notre vie d'autrefois va renaître ; c'est M. Prévère qui l'a décidé ainsi , mais c'est moi qui ai voulu vous en donner l'annonce. Il trouve que vous avez mérité, par vos fatigues de cet hiver, quelques semaines de repos.... et je le trouve aussi. Il se reproche que, depuis que nous sommes heureux, nous n'ayons pas encore été réunis pour jouir ensemble de la concorde et de la félicité communes.... et je me le reproche aussi.... Il assure que votre présence sera pour moi une vive joie, pour mon cœur une longue fête, pour mes journées et mes semaines un cher et doux aliment... et je n'ai garde de contredire. Ne«uis-je pas une docile écolière? Ah! Charles, je vous dis quelque part que ne sais pas être heureuse. Effacez cette ligne ; jetez au feu ce mensonge.... Que tout est changé ! Il me faudrait plus d'efforts maintenant pour vous cacher ces émotions de bonheur, qu'autrefois il ne m'en fallait pour vous dérober ce trouble dont j'étais agitée.... La joie, la sécurité, la tendresse qui rend tout aimable, sont aujourd'hui les seuls sentiments qui se partagent mes heures; et, quand je songe à
ces semaines qui vont venir, je suis tout près de médire avec voua de ce passé que je regrettais tout à l'heure encore.
Le jour où vous viendrez n'est pas encore fixé, c'est M. Prévère qui vous le fera connaître prochainement.
Votre Louise.
M. PRÉVÈRE A M. DERVEY.
De la cnre.
Je vous remercie de votre avis, mon cher confrère, bien qu'il me jette dans une grande perplexité. Ce retour vient justement contrarier le projet que j'avais formé de faire venir Charles ici pour y passer l'été. Je lui avais fait dire, avant la réception de votre billet, que dans peu je fixerais le jour où il devrait se rendre auprès de nous. Le voilà qui compte maintenant sur cette promesse, au moment où je voudrais bien ne l'avoir pas faite.
Je pense comme vous que le meilleur moyen de nous tirer de cette situation aussi singulière que difficile, c'est de publier prochainement les annonces, et, si la chose dépendait de moi, elle serait déjà faite; mais j'ai beaucoup de peine à y déterminer M. Reybaz. Il m'objecte des motifs très-sensés, et sur lesquels nous étions d'accord il n'y a pas longtemps, sans que je puisse lui découvrir les véritables raisons qui m'ont fait changer d'avis, ni risquer, en insistant trop, de lui faire croire que je me défie de sa fidélité à tenir ses promesses. Toutefois, j'espère encore pouvoir obtenir son consentement, et mon plus grand embarras, c'est de maintenir ce pauvre Charles à la ville jusqu'à ce que j'y sois parvenu. Dites-lui, je vous piie, que nous nous disposons à le recevoir, et que dans peu de jours il recevra la lettre par laquelle je l'appellerai auprès de nous.
Il n'est plus douteux maintenant que la conduite et les dé" marches de M. Ernest ne recouvrent une arrière-pensée, et qu'il n'espère encore parveAir à ses fins en gagnant du temps et en se montrant sous ses côtés favorables. Ils arrivèrent au château avant-hier. Ce matin déjà il s'est présenté à la cure, comme si rien ne s'était passé. Ses manières étaient convenables et polies ; il s'est montré auprès de Louise amical sans: trop d'empressement ; néanmoins, il paraissaitavoir besoin de s'observer beaucoup pour que rien dans son langage ni dans ses expressions ne laissât percer le sentiment dont il est possédé, et que trahis-
202 LE PRES87l1ËR£.
saient sa réserve même et son regard constamment attaché sur Louise. L'incendie de laGrozata été le texte de leurs entretiens; c'est aussi à propos de la situation de cette pauvre femme qu'il s'est mis en rapport avec moi et avec M. Reybaz, sans négliger de se ménager un prétexte à d'autres visites. Louise, qui n'a connaissance ni de ses derpîères démarches ni de ses vues actuelles, l'a accueilli à son ordinaire, et il a poussé l'hypocrisie jusqu'à lui demander des nouvelles de Charles, mais sans s'appesantir sur ce sujet, comme vous pouvez croire. Quant à Mme de la Cour, elle n'a pas paru encore, et je suis déterminé, si je ne puis obtenir de M. Reybaz la prochaine publication des annonces, à me rendre auprès d'elle, à lui faire connaître les engagements de M. Reybaz et à faire savoir à son fils, par son entremise et en mon nom, que le rôle qu'il joue est aussi inutile à ses vues que honteux pour son caractère.
Le bruit s'était répandu ici que les de la Cour ne viendraient pas cet été ; aussi leur soudaine arrivée a-t>elle produit la surprise et excité la curiosité. Il parait que M. Ernest lui-^môme n'aurait pas craint de donner à ce sentiment quelque équivoque pâture, puisque sans cause connue, sans aucune démarche de qui que ce soit d'entre nous, il s'est manifesté dans le hameau quelques mouvements, il s'y est fait entendre certains propos qui indiquent, de la part de ceux qui les ont tenus, l'intention d'agir indirectement sur les dispositions de M. Reybaz. Heureusement celui-ci, outre qu'il est aimé et considéré de tous nos paysans, qui l'approuveront et le soutiendront dès qu'il aura manifesté publiquement ses intentions, n'offre aucune prise à ces sourdes menées et poursuit inébranlablement son droit chemin, sans regarder à autre chose qu'à Charles. Si Charles, qpi a gagné cette année dans son esprit, continue à lui inspirer àe la sécurité, avant un an M. Reybaz aura oublié la tache de sa naissance, et il verra enfin dans cet enfant ce qu'il a tant de peine à y voir, un naturel excellent, un cœur droit et bien placé et les qualités de caractère les plus propres, entre bien d'autres, à assurer le bonheur de sa Louise. Que Dieu le protège!
Vous prenez un si sincère intérêt à ce jeune homme, mon cher confrère, que je me livre avec complaisance au besoin de m'en entretenir avec vous, bien sûr que vous m'écoutez avec patience et peut-être avec plaisir.
Agréez, je vous prie, l'expr^sion de ma gratitude et de mon amitié. Prévârs.
LXXYI
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Détrompez-vous, Louise, vous n« m'avez pas du tout raccommodé avec les post-scriptum. La dernière phrase du vôtre me cloue ici. Le terme de mon exil n'est donc pas encore venu? et quand j'avais fait toutes mes dispositions pour prendre mon vol ce soir ou demain, voici qu'il faut attendre jusqu'à ce qu'on ait ûxé le jour.... Fixé le jour! Mais, bon Dieu! tout jour n'est-i* pas bon pour que, sur mes deux pieds, je gagne la cure ? Y at-on vendu mon lit, démoli ma chambre? Qu'à cela ne tienne! en comparaison de cette cage-ci, la grange me sera un palais et le foin de la grange un royal édredon.
Mais non, je chéris les post-scriptum. Le vôtre ne contient-il pas des lignes adorables?.,. Ah! Louise, l'espoir, la joie, quelque bonhenr aussi vous visitent! le trouble a fui, le présent vous rit, l'avenir est serein.... paroles qui ajoutent à ma félicité la seule, l'unique chose qui pût y manquer! Que je ne me plaigne donc pas, que j'attende avec patience, etqu'en attendant je vive ayec vous par la pensée. Tout mon temps esta moi, je vais vous écrire des volumes ; mais aurez-vous bien le temps et l'envie de les lire? Je réponds d'abord à votre lettre, où vous tenez des propos qui m'ont indigné.
Gomment, Louise, vous plus savante, vous antre que vous n'êtes? A Dieu ne plaise!... Et puis, tous vous ignorez donc vous-même? Savante? vous l'êtes en tout ce qui est aimable, charmant de savoir. Savante? vous l'êtes en grâces, en sentiments. Savante? vous l'êtes infiniment plus que votre serviteur, tout grand philosophe qu'il a été un quart d'heure durant. Il admire vos lignes, il est tout au plus à même de vous bien comprendre, et vos questions rembarrassent fort. Que je vous dise cequ'ils entendent par bien écrit, mal écrit? Mais pour qui donc me prenez-vous? A vous plutôt de me l'apprendre. Bien écrit, c'est comme vous écrivez, je n'en sais pas davantage.
Attendez pourtant. C'est vrai que j'ai fait ma rhétorique. Mais en rhétorique ce sont toujours des harangues qu'on est censé devoir écrire. Il s'agit là de démonstratif, de délibératif, de judiciaire; il s'agît de synecdoque et de métal epse.... C'est vrai que je suis savant. Voilà des mots que je vous défie bien de
comprendre et que je n'ai garde de yoxis expliquer : d'abord, parce que je prétends conserver ma supériorité; ensuite parue que vous ririez de voir qu'ils signifient des choses.... Figurezvous qu'on appelle des carottes daucves siaphylinus..,. Beau! savant! docte! Ce sont pourtant des 'carottes, rien autre. Ainsi pour ma métalepse. Croyez, Louise, que beaucoup de gens sont savants de ce savoir-là, qui ne sont pas savants du vôtre.
Écrirai -je des harangues? je ne sais ; mais le fait est que j'ai là ma recette toute prête pour haranguer dans les règles. Donnez-moi une assemblée populaire, un millier d'hommes seulement à qui parler, des Romains si possible, et je vais les admonester le mieux du monde, selon Cicéron et Quintilien ; c'est ce qu'on m'a appris en fait de style et de composition : la rhétorique n'est que cela. Mais donnez^oi le moindre sujet à traiter, un billet à écrire, je n'y suis plus. Je ne sais que faire de mon délibératif, et je trouve que ma métalepse ne m'aide pas beaucoup. Je sens qu'ici Texorde n'est plus de saison, que la narration serait décidément hors de propos, et je retombe sur mes propres lumières toutes seules, très-humilié de voir qu'elles ne m'éclairent pas du tout. Et vous, Louise, vous qui savez si bien dire, vous pour qui la plume est si docile et se promène avec tant de grâce et de liberté, vous voudriez être plus savante! vous vous adressez à moi pour le devenir? 'tout au moins tâchez de m'iuterrDger sur lasynecdoque.
Dans les sciences morales (c'est mon fort, vous savez), je suis tout aussi avancé. Je sais le nom des systèmes, le nom de leurs auteurs : Descartes, Leibnitz, Platon ne me sont pas inconnus; j'ai vu ces figures-là quelque part; voilà le plus gros de ma pacotille en fait de sciences morales. Pour leurs idées, je m'y embrouille; la portée de ces idées, je m'y perds; une conviction en faveur de l'un ou de l'autre de ces systèmes, pas plus que ce qui se passe dans la lune : somme toute, je m'y entends comme en alchimie. Avec cela, prêt à soutenir l'un, l'autre, à votre choix ; prêt à vous redire de mémoire l'objection et la réfutation, comme tel qui dit la messe sans la comprendre; prêt en un mot à faire un examen , à le faire bien , à gagner mon diplôme.
Parmi ce que je sais, la seule chose que je m'imaginç savoir, ce sont les quelques bribes de mathématiques que j'ai attrapées cette année. Ici, il me semble bien qu'il n y a pas deux manières de savoir. Ces vérités-là n'ont qu'une face ; on la voit ou on ne
la voit pas ; Teau est teouble ou elle est limpide. C'est le plaisir de cette étude d'ailleurs si ingrate; j'entends si ingrate pour moi, car pour d'autres elle a ses charmes, si je puis m'eocprimer ainsi. Bien plus,. elle a sa poésie , je tiens ceci d'un mathémati^ cien. A la bonne heure; mais j'aurais voulu qu'on ne se servit pas du môme mot pour cette poésie-là que pour l'autre.
Vos lignes sur Florian m'ont rajeuni de dix années ; et c'est vrai que rajeunir, c'est-à-dire s'apercevoir qu'on a vieilli, ce n'est pas une sensation agréable. Mais pourvu que je vieillisse en vous a,dorant, moi je ferai bon marché de l'ancien âge d'or, âge d'incojicevable misère en comparaison.de celui où je vis quand je SQnge à vous, quand je me crois quelque peu aimé de vous, quand seulement je reçois une de vos lettres, quand seulement je l'attends, quand seulement je me doute que vous récrivez. Age de perles et d'émeraudes, âge d'aurore et de pourpre, âge que Némorin n'a pas connu, ni Florian, ni personne. Pour l'autre, pour Paul, je ne dis pas.
A propos de bergères, c'est au théâtre qu'il faut les voir, si vous tenez à en perdre le goût pour toujours. Ah! Louise, c'est qu'à vrai dire le théâtre est la plus étrange chose pour un paysan comme moi. On y voit des personnages qui ont la prétention d'être des gens de campagne ; rien ne me parait plus comique que leur jeu, leur costume et l'assurance avec laquelle ils se donnent pour des gens de campagne. Pour les bergères , les Estelles, figurez- vous des poupées mignonnes: mousseline, rubans, bouquets, escarpins; et puis, fardées jusqu'aux yeux et les mains dans les poches à lisérés; le langage, les manières et la naïveté soat de même aloi. Du reste, convenu, parfaitement convenu que €e sont là des gardeuses de moutons ; nul n'y contredît, et je m'imagine qu'une bonne partie des gens qui regardent se représentent des pays où il en est ainsi. Je voudrais bien voir ce que dirait un des moutons de la cure en face de ces bergères à falbalas.
^ Ceci n'empêche pas que le théâtre ne soit une récréation fort démon goût, et ces jours-ci, ne sachant que devenir, j'y ai passé mes soirées. Malheureusement ici les bons acteurs sont rares, et les bonnes pièces plus rares encore. Ce sont des drames lamentables ou des vaudevilles quelquefois spirituels, quelquefois gais, souvent détestables, presque toujours licencieux. Au sortir de mes tragédies grecques, toujours graves, solennelles, religieuses, j'ai trouvé le saut brusque. Toutefois je n'ignorais
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pas que la (^xmédie ekdtie les mœurs en fiunt. J'ai donc ri aV6ti tout lé -monde, mais en trouvant pourtant qu'il serait plus vrai de dire de la comédie qu'elle corrompt les mcswrs en riant, A chaque instant en effet, ces pièces, dont je parle, choquent la pudeur, pervertissent le bon sens, jettent du mépris sur ce'qtie les hommes doivent respecter; le tout en riant, en riattt beaucoup, et c'est ce que j'y vois de plus triste. A force de rire de cette façon-là, on doit finir par ne plus rien prendre au sérieux et par voir dans le monde réel une comédie , tout comme on croit bientét voir dans ces comédies le monde tel qu'il est.
Je vous parle là des mauvaises pièces, mais elles sont nom'* breuses, et les moins fâcheuses ne sont pas, je vous assure; celles qui ont la prétention d'être morales. Car alors il y a si peu de conviction chez l'auteur, il est si gauchement honnête, les sentiments sont si outrés, les situations si fausses, qu'on Voit bien que la morale ne saurait avoir de plus maladroits apôtres. Pas de petites vertus, pas de médiocres vices , des héros et des scélérats; le vice puni, très-puni ; la vertu récompensée, beaucoup trop; et tout cela passe par^dessus la tête de ces bourgeois, trop modestes pour aspirer au sublime, trop honnêtes pour descendre au forfait.
Mais ce qui m'a bien surpris , c'est de voir là, étalées aux loges, des dames de la ville avec leurs filles, avec ces mêmes demoiselles si réservées que je rencontre quelquefois dans le monde. Je ne pense pas, certes, qu'elles s'y corrompent en riant; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles y viennent entendre et voir une. foule de choses pour lesquelles on se ferait chasser de toute société un peu honnête. De plus, elles ne rient pas, je veux dire qu'elles sont fort sérieuses toutes les fois que de gros rires, des huées indécentes ne manquent pas de signaler à l'al^ tention ce que la pudeur la moins scrupuleuse voudrait voiler encore.
Une autre chose m'a chagriné, Louise. Après tout, ce théâtre est français , ces acteurs sont français ; tout cela nous est ou devrait nous être étranger. Quand on ne peut pas se composer ses pièces, il faudrait savoir se passer de celles d'autrui, et faire ce sacrifice à l'intérêt comme à la dignité de sa natioiï. Celles-ci, en effet, composées pour un autre peuple, effacent pitr leur insensible action la physionomie du nôtre. Elles lui inculquent les passions, les préjugés, les haines et les sympathises d'un public français; elles transforment pendant trois heures
LE PHPSByrÈRB. ' 307
de temps, et quatre .fois par semaine, c$s citoyens de Genève en bourgeois de Dôle ou de Dijon. - Ils applaudissent à Bonaparte, qui leur prit leur pays ; ils hurlent contre tels, qui le leur ren*dirent; ils battent des mains au couplet sur la conquête, au couplet sur le cheyalier français, sur le grenadier français.... Les premières fois je ne comprenais rien à ces acclamations, et aujourd'hui tout ce que j'y ccnnprends, c'est que ce peuple, fait par son passé, par son intelligence , par son civisme et par ses moeurs pour se suffire à lui-même, et qui d'ailleurs est fier de sa modeste patrie, se réduit pourtant à n'être sur son propre théâtre que l'écho de cette tourbe déjà si niaise qui, sur les théâtres de France, trépigne ou applaudit au gré des vaudevillistes ou des histrions.
Et puis il est des jours, Louise, où ce môme peuple se présente sous un aspect tout autrement intéressant. Mardi, il y avait une revue des milices. Dès six heures du matin, les bataillons se répandaient hors des murs , dans cette vaste plaine de Plainpalais, dont une foule jmmense formait le pourtour. La beauté du temps, le tambour et la musique militaire animaient cette vivante scène; et déjà ce qui n'était qu'une revue semblait une fête magnifique.
Peu blasé sur ces émotions patriotiques, je sentis bientôt mon cœur remué par ce spectacle. Je me promenai de groupe en groupe parmi cette foule de spectateurs, rencontrant de toutes parts ce sentiment de fraternité qui naît si vite de celui de patrie. On causait ensemble sans se connaître, l'on prenait part ensemble aux incideftts de la revue ; chez tous le langage était cordial et les manières affectueuses. Après avoir erré ainsi pendant quelque temps, je finis par demeurer en place, retenu, auisi que d'autres, par les saillies d'un vieil horloger. « Je suis une patraque, disait cet homme d'un ton fort sérieux, mais j'en ai deux là-bas qui défilent! — Encore bien vert! papa Lebrun, lui a dit quelqu'un. — Bahl les huiles sont figées : à vieille pièce il n'y a rhabilleur qui fasse!... Et puis, a-t-il ajouté en se redressant d'un air martial.... si jamais!... Vous m'entendez bien. » J'écoutais ce brave homme avec respect. Gomme d'autres autour de moi, j'avais pris un petit garçon sur mes épaules, afin în*il pût voir la revue. Les joyeuses clameurs de ces enfants se mêlaient aux propos de ces vieillards, et, à chaque fois que je pe. retournais, je rencontrais le regard reconnaissant de la jeune mère de mon marçiot.
208 LE PRESbVtÈRE.
Cependant nos magistrats étaient entrés dans la |)laine. Après
qu'ils eurent défilé entre les rangs, ils Vinrent se placer souis une tente, et les manœuvres commencèrent. Pendant que le canon grondait et que de toute la ligne jaillissaient le bruit et la fumée, je me sentais peu à peu jeté dans une sorte d'ivresse, dont le charme grave et plein m'était inconnu. C'est que la patrie était là- tout entière, unie, heureuse, modeste, sans som« mités fastueuses, sans populace misérable, tirant son unique Justre du bonheur et de la concorde de ses enfants ! C'est que r armée s était là^, petite, mais citoyenne, 'mais nôtre, composée des pères, des époux de ces femmes qui circulaient dans la ^ule ! C'est que notre bannière flottait dans les airs, et gue, la réupissant par la pensée à ces vingt et une bannières qui flottent glorieuses dans l'ombre des vallées et sur la crête des monta-
fnes, ce faisceau me représentait la commune patrie, grande e trophées, de bonheur et de liberté ! Et si cette simple revue , si ce simulacre de manœuvi'es , si cette foule, ces femmes, ces vieillards, suffisent à donner de si vives émotions, Louise, qu'est-ce donc lorsque le danger appelle aux armes, lorsque ce sol, ces mères, cette patrie, sont à défendre, etqu'une sainte cause, ralliant lescœurs, les volontés et les bras, pousse au combat ces phalanges?... Mais je m'arrête, car je me sens en veine de tirades, et il nous faut encore rentrer à la ville. Déjà pendant les feux et les dernières évolutions, les remparts s'étaient couverts de monde; partout, aux fenêtres, sur les arbres, sur les chariots que le hasard amenait, des groiq)es anii)aés embellissaient cette scène riante, tandis que les soldats, harangués par leurs chefs, faisaient retentir l'air de leurs acclamations. Ils défilèrent ensuite. Quelques-uns laissaient porter leur fusil à leurs petits garçons, et ceux-ci, sous cette glorieuse charge, marchaient triomphants et ravis de joie. D'autres, aveo cette bonté qui n'appartient qu'à des soldats citoyens, cherchaient à ménager cette foule qui se pressait autour d'eux; parfois de gais accidents faisaient circuler le rire de rang en rang et de groupe en groupe. Arrivés bientôt à leurs places d'armes, tous ces soldats furent licenciés, et de toutes parts on les voyait se rendre par pelotons dans quelque agreste verger, sous quelque fraîche treille où les attendait un petit banquet, joyeux terme de leurs fatigues et de leurs sueurs. Bien tard encore dans la soirée , on entendait ci et là, dans les environs, des coups de fusil et de gais refrains.
J^ PBESBYTÈRE. 209
^^JjSt yeux, Louise, demeurer sur cette impression. Le peuple du tliéâtre et le peuple' du Plainpalais ne se ressehiblent guère ; 'Cf'est de ce dernier que' je suis et que je veux être! . ' Votre Charles.
l' LXXVII
"'^ LOUISE A CHARLES
Ml ••
De la care.
,.j .^'ai lu, Charles, votre lettre avec un extrême plaisir; non pas iqu'c^lfl ne m'apprenne certaines choses tristes dont je ne me .doutais pas môme, mais à c^use du charme que j'éprouve à voir 'ayplc vous et par les môniies yeux que vous. Ces pensées , ces seq^ments que vous faites naître en moi pour la première fois, Jil pgàe semble comme si je les avais toujours eusr; et, quand je pourrais m'expliquer d'une façon bien plus modeste cette sympathie d'opinions et de jugements, je m'amuse à en jouir comme d'un signe que nos esprits s'entendent et que nos cœurs sont faits l'un pour l'autre.
. Il y a un point pourtant sur lequel je me suis promis de vous faire^ une querelle : ce sont vos remarques sur ces jeunes demoiseUes, dont vous vous faites le juge un peu sévère, lorsque, à votre âge, un peu de chevaleresque réserve aurait dû vous rendre muet, sinon indulgent. Au surplus, blâmez les mères, pères, tuteurs , parrains , la société si vous voulez , la nature des choses encore, mais ne blâmez pas ces pauvres demoiselles.... car je grille d'envie d'aller au théâtre, et j'avais fait promettre à mon père qu'il m'y conduirait la première fois que pous irons à la ville. Gomment voulez -vous que j'ose m'y présenter maintenant? que j'aille risquer de vous paraître une .citoyenne de Dôle ou de Dijon?... Ne voilà-t-il pas un beau résultat de vos indiscrètes remarques? M. Prévère est beaucoup plus accommodant que vous : il savait notre projet, qui ne l'a .jeu aucune façon scandalisé.
Voilà mes griefs. A présent, faisons la paix et que je vous dise
combien j'ai été émue avec vous par le spectacle de cette revue.
.,Vos lignes me faisaient belliqueuse à vue d'œil. C'est vrai que le
.çentiment de patrie grandit, réchauffe, ennoblit toutes choses.
.Comment n'en serait-il pas ainsi? Souvenirs d'enfance, affec-
..tions, famille, tout s'y résume : c'est lui qui, en confondant les
sentiments de chacun dans les sentiments de tous, exalte au
SIO LE PIU«:S9YTÈR£.
plus hant point rinyincible force de la concorde et de, la fraternité.... A cette occasion, j'ai relu, dans ce petit volume dépa-^ reillé que vous savez, les triomphes de Morgarten, de Sempach^ de Morat, et je tressaillais de joie, de gloire aussi, Charles ; car, à cette juste cause, à cette sainte vaillance de ces hommes antiquesi on s'associe, on prend parti, on combat à leurs côtés, et, lorsque Dieu leur a donné la victoire, le cœur entonne avec eux les actions de grâces et Thymne de gloire !
Vous voyez que, sur vos traces, je m'abreuve à ces hautes sources. L'onde m'en est salutaire ; car, d'ailleurs, c'est vrai que je hais les tambours, les fusils, la guerre, et tout particulièrement ces guerriers qui, les jours de revue, nous reviennent ici le soir avinés et chancelants; apparemment au sortir de ces banquets dont vous faites un charmant tableau. Mais, depuis que j'ai lu votre lettre, je fais tous mes efforts pour me réconcilier avec ces petits inconvénients de la vie militaire. Je vais jusqu'à tâcher de me persuader qu'après tout les guerriers de Grandson et de Morat aimaient aussi à se ràfrakhir^ et qu'il leur arrivait souventes fois, dans les jours paisibles, de perdre, disséminés autour des bouteilles, cet admirable aplomb avec lequel leur phalange broyait les lignes bourguignonnes* Que je saurais gré à un historien de faire quelques reproches à ce sujet, aux fins que je pusse m'encourager à voir dans Brachoz ou Redard rafraichis de vrais Suisses, fidèles aux traditions de leurs pères et, comme eux, ne perdant l'aplomb qu'au cabaret! Ces deux dontje vous parle ont bien égayé le village. Ils sont rrivés vers sept heures. Brachoz n'avait plus son fusil, et des malins avaient rempli d'herbe la giberne de Redard. Malgré cela, ils revenaient en répétant à eux deux toutes les mancBU- Tres du matin. Brachoz, grave, solennel, et adressant tous ses commandements au bataillon ou à la colonne; Redard, les yeux mourants et se laissant faire. A l'entrée du hameau, Brachoz a commandé à la colonne de marquer le pas; et cette pauvre colonne, qui ne se soutenait en équilibre qu'au moyen d'une marche en zigzag, dès qu'elle a voulu, se tenir en place, est tombée dans le fossé, où Brachoz, pensant la retenir, a roulé avec elle. Jugez des éclats de rire. Brachoz et Redard, relevés à grand'peine, s'en sont pris de leur chute Tun à l'autre, et, après s'être querellés, ils s'en allaient signer la paix au cabaret, lorsque mon père est survenu, qui les a fait rentrer chacun chez soi. Vous voyez, Charles, que cette belle plaine de
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Plsunpalais, c'est le théâtre où se joue la pièce, tandb que nos communes de campagne, ce sont les coulisses d'oti partent et où reviennent les acteut*s. Voilà pourquoi je n'étais pas sous le charme avant que vous m'y eussiez mise.
Mais, à propos, vous laissez revenir ici les de la Cour sans m'en donner avis'! Où sont donc vos fantômes? Je m'attendais, je l'avoue, à recevoir de vous une lettre bien orageuse, et piis....rien ! Il faut que M. Ernest vienne lui-môme à la cure pour me dire qu'il est de retour ! ,
Ils sont arrivés jeudi, et c'est hier que nous avons reçu sa visite, à l'issue du dîner : nous étions réunis. Il s'est présenté avec beaucoup d'aisance et de politesse aussi, mais en homme, qui, s'il n'en est pas honteux, a du moins oublié tout à fait certaine velléité qui le porta autrefois à demander la main d'une campagnarde. C'était un caprice pastoral dont il parait être bien revenu. 11 a rapporté de la ville un air, des manières, un ton fort distingué, mais des moins champêtres. La pauvre Crpzat a été le texte de l'entretien; tout au plus s'esMl dit quelques paroles sur la rudesse de l'hiver, sur la précocité du printemps, et il m'a courtoisement demandé de vos nouvelles. Soyez vrai; vous ne vous attendiez pas à cette attention de sa part? J'ai répondu que vous vous portiez à merveille, et que dans peu de jours vons serez des nôtres. Cette nouvelle ne l'a ni réjoui ni troublé, et il m'a été imppssible d'apercevoir dans son air le plus petit fantôme. Lorsque, à mon tour, je lui ai demandé des nouvelles de sa mère, il m'a dit que , sans une migraine qui s'est déclarée le matin môme, elle l'aurait accompagné : et il a ensuite parlé d'elle d'un air de bonne grâce et de respectueuse affection, dont je hii ai su gré sans savoir bien pourquoi ; car enfin, c'est fort naturel. Ce que je trouve, au fond, c'est que M. Ernest a pris de l'aménité, du sérieux, une réserve qui lui sied bien, et qu'on sait toujours gré aux gens d'être plus aimables qu'ils Vêtaient.
Voilà en grand détail le récit de notre entrevue. J'espère, cette fois, que vous ferez trêve à vos alarmes, et que vous serez tranquillisé tout de bon au sujet de la passiofi de M. Ernest. Cette tranquillité viendra d'autant plus à propos que vous allez de nouveau frayer avec lui, et qu'il est fort agréable, lorsqu'on vit ensemble, de se voir de bon œil. Mon père, je vous assure, ne m'a paru ébloui du tout ni par le rang ni par l'opulence; bien au contraire, il accueillait M. de la Cour <Pun air si peu
charmé, que j^ai dû me mettre en fraji^ de bonnes gr|Lces et de conversation, pour que notre voisin ne regpdât pas trop de son côté. M. Prévère m*a laissée faire, mais sans venir à mon aide, comme il fait ordinairement; en sorte que, si je trouve que M. Ernest a gagné, le moins qu'il puisse faire, c'est de trouver, de son côté, que j'ai bien fait aussi quelques petits progrès.
J'ai demandé à M. Prévère s'il n'a point de commission à me donner pour vous. Il a souri et m'a répondu que, pour m'épargner toute peine, il vous écrirait lui-même ^u premier jour. Ainsi, Charles, un peu de patience, point de rébellion et plus de supplique : car cette grave affaire se discute dai^s un conseil où je ne suis pas admise.
Votre Louise.
M. PRÉVÈRE A CHARLES.
De la cure.
Si vous êtes bien impatient, mon cher enfant, de revenir auprès de nous, nous ne le sommes pas moins de vous revoir. Mais j'avais désiré que vous ne vous trouvassiez plus placé, à l'égard de Louise, dans une situation équivoque; et, jusqu'à ce que je fusse d'accord avec M. Reybaz pour hâter la publication des annonces de votre mariage, il convenait que vous demeurassiez où vous êtes. Aujourd'hui, notre parti est pris. Vous pourrez donc partir dès demain jeudi, et dimanche vos annonces seront lues à l'église, au service du matin. A partir de ce moment, votre situation sera claire aux yeux de tous, et nous serons, les uns et les autres, débarrassés de cette gène qu'impose un secret d'ailleurs bien difficile à garder.
Ai-je besoin de vous rappeler, Charles, que ceci ne change rien au projet de M. Reybaz, qui est toujours de ne vous unir à sa fille qu'après que vous aurez été consacré ministre du saint Évangile? Vos succès récents m'ont montré que vous tendez sérieusement, par la plus courte et la plus honorable voie, vers cette carrière qui sera le port de votre destinée. Continuez, mon cher enfant : tout en répondant à mon attente, vôuà ferez la joie de ceux qui vous aiment. M. Reybaz a été heureux de votre succès, et Louise en a ressenti un bonheur qui se répand dans tout son air comme dans tous ses discours. '/ '
LE ÎPRESBYTÈRE. 213
' Les de la Coar, qui oiit passé l'hiver à Genève, sont de retour ici depuis quelques jours. C'est une circonstance qui me contrarie, mais moins pourtant que si je ne comptais pas, comme je le fais, sur votre prudence et sur ces sentiments généreux que la félicité et la gratitude font naître si aisément. Je vous ai dit, dans le temps, que M. Ernest avait demandé la main de Louise ; si donc j'en avais été libre, j'aurais certainement choisi, pour publier vos annonces, un jour où il aurait été absent de la cure. Puisque nous ne pouvons pas avoir pour lui cet égard, ayons au moins tous les autres qui peuvent dépendre de nous, et que rien de notre part n'encourage ou n'autorise d'imprudentes manifestations. C'est par ces motifs que nous tiendrons secret le projet de publier les annonces dimanche, afin d'éviter, s'il est possible , de la part des paysans , des réjouissances bruyantes, dont l'écho pourrait' être pénible à M. Ernest.
Voilà, Charles, ce que je voulais vous dire. Montrez ma lettre à M. Dervey seul : mais, en prenant congé de ces dames, n'oubliez pas de leur exprimer le vif désir que j'ai de les voir venir, cet été, passer deux ou trois semaines à la cure, avec mon ami pervey. C'est une faveur que je sollicite au nom de nous tous, et une fête sur l'attente dé laquelle nous allons vivre heureux dès à présent. Je vous envoie quelque argent, afin que vous puissiez réçler toutes vos' pietites affaires, et en particulier rémunérer ^acieusement les domestiques qui vous ont servi.
A demain donc, mon cher enfant, le vif plaisir de vous embrjisser.
., Prévêre.
M. PRÉVÈRE A M. DERVEY.
De la cure.
Je vous dois, mon cher confrère, quelques détails sur cette journée de dimanche. Grâce à Dieu, la voilà passée; mais j'ai éprouvé de vives anxiétés. Espérons toutefois que les consé- JJiences en seront bien celles que nous avions prévues. Déjà M. Ernest n'est plus au château, sa mère va le rejoindre ; et ce ^oyage aux cantons, projeté à Genève, se trouve être le prétexte <ïe leur éloignement.
Nous étioçis convenus, M. Reybaz et moi, par égard pour
M. Kmest, de tenir secret notre proje't de publier les annonces dimanche; c'était afin d'éluder les maeifestations et les réjoni»- Bances d^usag^ en pareille occasion. Mais, dès le jeudi, nous prévîmes que la chose serait difficile. Déjà Ton se doutait ici que Charles arriverait dans la journée : vers le soir,, quelques- «ns allèrent à sa rencontre, d'autres Tattendirent à rentrée dn TiDagB, quelques boites furent tirées; en on mot, il fut accueilli presque ouvertement comme le fiancé de Louise, et plusieurs d'entre les paysans parlèrent devant lui de la publication des annonces, fixée au dimanche suivant. Samedi, nous sûmes qu'on faisait des préparatifs de fête. Il s'agissait d'une collation ehampétre et d'une danse en l'honneur des fiancés, qu'on devait prier d'y assister. Sans plus attendre alors, et dans le désir de régler chi moins cette fôte puisque nous ne pouvions pas l'empêcher, nous fîmes savoir que danse et collation auraient lieu à la cure, et que Charles et Louise y conviaient les gens dn hameau. Une vive allégresse et des cris de joie accueillirent cette nouvelle.
Dès le jeudi M. Ernest, que nous avions vu presque à chacun des jours précédents , ne s'était plus montré. Le samedi soir, je reçus un billet de Mme de la Cour, qui, supposant avec raison que je suis dans le secret des démarches et des sentiments de son fils, bien que je n'aie jamais eu l'occasion de m'en entretenir avec elle, me conjurait de retarder la publication des annonces, ou tout au moins d'empêcher qu'il n'y eût à- ce sujet des réjouissances au hameau. Une brève allusion à l'état de son fils lui servait de motif et d'excuse à sa demande : tout son billet respirait le trouble et l'angoisse. Je lui répondis que, quant aux annonces, il m'importait d'en h^ter la publication; que, quant aux réjouissances, par des motifs de convenance dont j'étais pénétré, j'avais tout fait pour les éviter, mais 'sans pouvoir y réussir; qu'au surplus, je me permettais de lui conseiller de s'éloigner avec son fils pour ce jour-là, en ayant soin de partir avant l'heure du service divin. Antoine , qui porta ma réponse, revint bientôt après, sans que Mme de la Cour l'eût chargé de m'apprendre ce qu'elle avait résolu. Il l'avait trouvée tout en larmes, il avait remarqué de l'agitation dans la maison, et, dans la cour, quelques domestiques, des journaliers, et un Masseur, nommé Paulet, ancien compagnon des désordres de M. Ernest, celui qui lui a aidé à perdre la fille Coissat. Ces gens, sachant de quelle part venait Antoine et à quel effet,
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roui accompagné d-ânjores et d&hnées. Cette ignoble agressioà, en me 'faisant craindre pour le lendemain quelques scènes de désordre, m'avait presque déterminé à tout suspendre, fête et annonces, lorsque, en examinant avec plus de sang-froid qu^lea pou-vaient être les conséquences de ce délai et de cet éclat, j*ai résolu de m*en tenir au parti précédemment arrêté et de passer outre.
Le lendemain matin, je n'appris rien des de la Cîour, jusqu'à l'heiire du service. Tout était calme : les paysans se raâsem>» bhdent tranquillement devant le portail de Pégiise; Charles, peur éviter toute démonstration de leur part, se tenait dans la » maison. J'étais occupé dans ma chambre à relire mon sermon^ lorsque, vers dix heures, j'ai vu arriver les domestiques des de la Cour, les deux frères Paulet, d'autres aussi, qui, comme eux, ne viennent jamais à l'église ; au lieu de se mêler aux paysans , ils se tinrent à l'écart. Cette attitude m'inquiétait. Je donnai l'ordre de sonner, et, avançant de vingt minutes l'ouverture dû service, je me rendis à l'église en traversant la foule, qui y entra aussitôt après moi. Le temple était rempli, à l'exception du premier des trois bancs réservé» aux notables ; des personnes venues de la ville occupaient les deux autres.
J'attendais impatiemment que la cloche eût cessé de sonner, afin de lire les annonces avant l'arrivée des de la Cour, dans le cas oii, contre mon attente et mes prévisions, ils prendraient le parti de venir à l'église, lorsque, au bruit d'une voiture qui s'arrêta devant le portail, un mouvenaent de vive curiosité se fit apercevoir dans l'assemblée, et tous les regards se tournèrent du cété de La porte. Client eux. M. Ernest entra le premier, la tête haute, affectant un air d'aisance mêlé de quelque nuance de dédain pour cette curiosité dont il était l'objet. Il chercha des yeux Louise, qui n'était pas dans le temple ; et, au moment oti il rencontra ceux de Charles, ses traits, pâlis par l'émotion et contractés par l'effort, se couvrirent de rougeur et marquèrent comme un frémissement involontaire; Mme de la Cour venait derrière lui , son voile était baissé ; tous les deux, en entrant dans le banc demeuré libre, saluèrent; parmi les personnes -de la ville, quelques-unes de leurs connaissances : je saisis ce moment pour lire les annonces. Mais, au premier mot que j'eus prononcé, M. Ernest se retourna, s'assit,>et, les yeux fixés sur moi, il écouta, sans trahir le moindre trouble, ces courtes paroles, si amères pour lui, et,
dans sa situation, si humiliantes. Le trouble et la compassion altéraient ma voix; et telle était ma tristesse, qu'en publiant cette annonce si désirée par m9i, si heureuse pour mon pauwe Charles, j'éprouvais toute la doukur d'un juge qui prononce une fatale sentence ! J'ai prié , j'ai prêché ensuite, mais sans chaleur, sans onction, sans pouvoir détourner ma pensée ni mes regards du malheureux qui était en face de moi. Lui-même, vers la fin du service, semblait ployer sous l'effort : son regard était terne, une expression de sombre chagrin envahissait sa figure et en détachait insensiblement ce vain masque de calme et de fierté.
Le service terminé, la foule s'écoulait, lorsque, de la chaire où j'étais demeuré , j'ai entendu des détonations et des cris. . M. Ernest venait de sortir : je suis accouru. J'ai vu alors parmi les paysans un grand tumulte; à quçlque distance, Charles, qui tenait terrassé sous lui un des Paulet; au loin, la voiture des de la Cour qui s'éloignait tranquillement. Voici c^ qui s'était passé. Les paysans avaient eu l'égard de laisser partir M. Ernest avant de tirer les boites; mais, après la première détonation, des pierreS) lancées de derrière une haie, étaient tombées au milieu d'eux et en avaient atteint quelque$-uns. C'étaient les Paulet, à la tête de quelques journaliers. Deux venaient d'être saisis, et le reste avait pris la fuite. Je rétablis l'ordre, ces deux hommes furent relâchés, les boites et l'allégresse reprirent le dessus, une députation d'anciens vint dans le jardin complimenter Louise, Charles et M. Reybaz, et le reste de la fête s'est écoulé sans désordre et sans nouvelle alerte. Du reste, M. Ernest était déjà loin, et aucun de ses domestiques n'a été reconnu parmi ceux qui étaient avec les frères Paulet.
J'avais chargé Antoine de veiller de loin à ce qui se passait chez les de la Cour. Vers midi, une heure après le service, il a vu M. Ernest, à cheval, sortir de l'avenue et se diriger du côté de Chouilly; au moyen de ce détour, on se rendjà la ville sans traverser le hameau. Ce matin, l'on a su que Mme de la Cour se dispose à rejoindre ce 9oir son fils à Genève, et à partir avec lui pour les cantons. Quant à la durée de leur absence et à l'époque de leur retour à la cure, ce sont choses qu'ils ne savent peut-être pas eux-mêmes. Si, plus tard, vous apprenez, quelque chose à ce sujet, ayez la bonté de m'en informer.
Voilà, moucher confrère, l'histoire de mes tribulations. Nous allons maintenant, je l'espère, jouir de quelque repos et goûter le bonheur de notre réunion. M. Reybaz s'est peu préoccupé de
M. Ernefst ; il a été tout entier à la fête et aux marques de considération qu'ira reçues des paysans. Pour Louise, cette journée^ qui la mettait en vue , ne pouvait être fort de son goût ; néanmoins elle a présidé le soir à la collation et à la danse , avec sa bonne grâce habituelle : on lui avait caché les scènes du matin. Quant à Charles , je vous laisse à juger de sa joie, de sa gaieté, de sa folle ivresse : à plusieurs reprises j'ai dû l'obliger à se contraindre, car il dépassait sans cesse cette ligne de tempérament qui plait à M. Reybaz , et qu'il exige de Charles plus rigoureusement que de tout autre.
Il ne me reste plus qu'à vous rappeler, mon cher confrère, Ja promesse que vous avez faite à Charles. Voici les beaux jours : ces dames voudront, je l'espère, faire et lier connaissance avec Louise, qui est digne de les aimer et d'en être aimée. Charles ne voit que l'heure et le moment de réunir à sa famille de la cure sa famille de la ville ; ce sont ces expressions ; dans la bouche de cet orphelin elles me sont bien chères , et je ne les écoute pas prononcer sans que le sentiment d'une attendrissante gratitude remue mon cœur. Que son vœu s'accomplisse, je vous en prie ; et qu'avant le l^''^ juin, ou pour ce jour au plus tard, vous soyez tous ici. Déjà on s'est occupé de vos logements ; et ces préparatifs sont une fête ajoutée à cette fête perpétuelle où vivent aujourd'hui , sous nos yeux, ces chers enfants. Que Dieu soit béni qui m'avait réservé cette joie !
Votre bien affectionné Prévère.
LE CHANTRE A CHAMPIN.
' De la cure.
Pendant que tu noces , Champin , ici nous faisons les annonces. C'était dimanche passé. M. Prévère m'y a poussé , tant à cause de ce que le mystère n'était plus de saison, que pour en finir avec ce notable qui lui tient au cœur moins qu'à toi. M. de la Cour a paru le matin à l'église, comme pour s'y faire confirmer en public un refus que je lui avais signifié entre quatre yeux, et par deux fois. Aussitôt le prêche fini, il a monté à cheval et tiré vers la ville, où sa mère va le suivre. Ainsi épargne-toi des plaidoyers qui arriveraient trop tard. Quant à cette meute de langues , je ne vois plus ce qui leur reste
à jaser ; ainsi dépistées , force leur sera da se ruer sur une autre trace.
La journée était belle , et la> mémoire en veut durer au hameau. Dès après le prêche, voici qu'au sortir , uo toanerre de boites éclate sur tous les côtés ; mémement que , si la Toiture de la Cour n'avait pas été loin déjà, ce n'est pas leur cocher qui aurait maintenu les dievaux. C'est à ce moment que des vauriens ont lancé des pierres; on en a rossé d'eux, les autres courent encore. Après les boites , j'ai été prévenu par Olivet que j'eusse à me rassembler au jardin avec ceux de la cure. Ainsi ai-j e fait (dès la veille j 'avais trente-cinq bouteilles de blanc toutes prêtes, et les verres rincés); c'était une députation du hameau, les anciens en tête, pour complimenter. Charles était là^ Louise est descendue, on s'est placé sous la galerie, en avant du seuil, et Olivet ayant donné le mot, ils sont entrés. Les anciens. Redard en tête , étaient vêtus de noir; le reste suivait, deux à deux, endimaâchés ; et, en queue , les catéchumènes de l'amiée, rangés sur deux files : à gauche les filles ; à droite les garçons ; derrière , la marmaille du hameau. Arrivés en regard de nous. Redard a dit (j'ai copie de tout le compliment) :
« Monsieur Reybaz,
« Où est chargé , de par le village, de vous complimenter de tout son cœur pour la susdite alliance , qui est un gage de la bénédiction de Dieu sur votre tête. Qu'il fasse reluire. son soleil sur ce couple, et conserve vos jours aux fins d'en jouir, comme pour lui être en aide ! »
c Monsieur Charles et mamselle Louise,
€ De même part , on est chargé de souhaiter à votre uuiotk les fleurs et les fruits ; bien certains qu'on est que les vertus, ne manqueront pas , dont la preuve est au bout, étant la mère des malheureux. »
Ici, les boites ont tiré par deux fois successives ; après quoi, les oatéchumènes de Tannée , venus sur le devant de la foule^ ont chanté ce quatrain :
Que le bon Dieu, de sa main sans pareille, Verse ses biens sur les ans de tous deux ! Prions, prions, pour que son regard veille Sur ces conjùints ao hameau si prépieux l
Ici, les boites ont tiré de nouveau. J'ai répondu :
« Je ressens un grand honneur ao compliment du hamean ; et ces enfants, ainsi fêtés par nos anciens, sont remués au cœur, et résolus de mériter la bénédiction qui leur est souhaitée par des si dignes, j»
Ici, les boites ont été tirées en quatrième récidive; après quw on s'est touché la main, et j'ai fait avancer la cave : moi et Charles servant aux anciens, et la petite versant du trempé aux enfants. C'étaient soixante-quatre assistants; néanmoins, voyant les femmes guetter de derrière la haie, j'ai fait signe, et elles sont Tenues se mélanger à l'assemblée (outre les trente-cinq de blanc, j'avais sous la main quinze de rouge). C'était riant à regarder, Champin , que le jardin ainsi illuminé de monde , et M. Prévère, qui, venu ensuite, a ravivé l'attention sur la chose et tempéré de sa présence l'allégresse du propos, toujours in* cline à s'émanciper après un verre de vin. Encore était-ce Charles qui faisait du mouvement et du bruit sa plus grande part. Le quatrain est de Lauron , le régent, et n'ayant pas encore servi, puisqu'il l'a fabriqué la veille sous les yeux d'Ami Jaquet, et en moins d'une heure de temps.
Le soir , vers trois heures , a commencé la fête , réglée par M. Prévère, durant que je vaquais à l'arrangement et à ce que chacun trouvât sa part, tant de victuaille que d'amusement. Le ciel étant clair, j'avais fait dresser les tables sous les acacias, ov c'était un coup d'œil à voir. M. Prévère tenait le bout d'ui^ côté; venaient ensuite les anciens, puis les villageois, pères, mères, garçons et fillettes ayant communié ; au milieu, Charles et Louise ; et à l'autre bout, moi, par rapport au tonneau de vin, placé à ma droite, avec Antoine pour tirer au fur et à mesure, plutôt à mon signe qu'à mon commandement. Mais j'étais con* trarié par Brachoz, lequel, s'étant mis à portée du tonneau, se ravitaillait lui-même, sous prétexte d'être honnête envers ses voisins et discret envers Antoine, déjà chargé de besogne. Aussi^ vers le milieu de la collation , il en était déjà à raconter des histoires de l'an quarante : la grande pache des trois frères^ Ramu2, le renfort de Césegnin , et cinquante parades , les unes pour le miraculeux, les autres pour le rire. Quand ensuite on s'est levé , le voilà qui festonne en arrière , où, rencontrant le talus, il s'étend par terre. Alors plusieurs l'ont entouréi aux fiasqne M. Prévère n'en eût pas le scandale; et, moitié en le
menant perdre, moitié en lui promettant du vin chaud, ils Uont enfin reconduit au logis , où, à peine étendu sur le foin, il a ronflé à pleins naseaux. Pour la marmaille , on Pavait espacée sur le gazon , où Marthe répartissait à chacun sa ration pareille. Ils ont bu à tour.
Après la collation, les boites ont tiré en présage de la danse et les ménétriers (c'étaient Dutoit, le violon, et Guédrin, la clarinette) ont donné le branle. Alors, du gazon oti Ton était encore, les couples se formant, Charles et Louise en tôte, ont cadencé vers la grange, où a commencé le moulinet, durant que nous autres anciens , épars à l'entour , on regardait cette jeunesse tournoyer. C'était dur pour les Coissat que de n'y pas voir leur fille. Braves gens , sans tare de père en fils , les voilà à même de porter envie à plus d'un qui ne les vaut pas ; et ce n'est pas M. Ernest qui pourrait, de tout son argent , laver la souillure qu'il leur a faite. Encore, sans M. Prévère qui les a distingués, se tenant auprès d'eux, c'est tout s'ils allaient jusqu'au bout. Au soleil couché, j'ai fait signe aux ménétriers, qui ont joué la danse finale et quitté leur échafaud. On s'est alors souhaité le bonsoir , t)our ensuite s'accompagner les uns les autres , en devisant au clair de la lune : d'où j'ai connu , aux propos qui se tenaient, que chacun s'en retournait content de la fête, et satisfait de quoi s'en souvenir. Une chose pourtant en marquera tristement Tanniversaire pour les Piombet. Durant qu'on dansait à la cure, leur fille rendait le souffle. Elle était fiancée à Paul Redard.
Te voilà au fait , Champin , de cette journée, où j'ai eu plus de contentement que je n'en attendais, me voyant ainsi soutenu de tout le hameau , et honoré dans ma Louise, dont l'air, sauf un peu d'embarras , signifiait le contentement. Pour l'autre , je me serais contenté de transports plus tempérés et d'allégresses moins turbulentes. Néanmoins sa tenue de cette année , et ces examens où il s'est montré parmi les premiers , sont l'indice que le temps est en sa faveur , et qu'avec les ans ce vin qui fermente posera sa lie et prendra son bouquet. Il va demeurer ici quelque temps, durant que leurs académies chôment , et M. Prévère lui conimencera l'hébreu , où ils lisent à rebours. Comme tu Tauras su, dant huitijours les Dervey nous arrivent, et ce sera Theure de les accueillir comme ils ont accueilli ce garçon.
Si quelque jour, cet été, tu nous arrivais avec ta Catherine et
son homme, je serais content de le connaître et de vous accueillir pareillement.
Ton afrectio.nné Retbaz.
(La correspondance est ici smpendue du mois de juin au mois d'octo6re, pendant le séjour à la cure.)
CHARLES A LOUISE
De GenèyC; fin d'octobre.
Me voici, Louise, du ciel redescendu sur la terre.... Ces murs m^toufifent, ces maisons m'écrasent.... ma chambre, mes livres, un de mes professeurs que je viens de rencontrer, tout m'accable d'un incomparable ennui. Si, aimé de vous, je n'étais pas par là le plus heureux des mortels, combien ma destinée actuelle, après ces mois de félicité, me fournirait matière à de lamentables tableaux.
Quel soleil, quelles fleurs, quel riant éclat aux lieux où vous êtes?... Quels soirs l J'adore ces sentiers, ce banc, ces vieux tilleuls, ce firmament de là-bas que nous regardions ensemble. Le moindre de ces ressouvenirs me donne des tressauls de bonheur et enlaidit à mes yeux tout ce qui bouge autour de moi, tout ce qui parle , tout ce qui se montre , tout ce qui n'est pas eux!... Je m'arrête i car mon cœur se serre, et tout mon bonheur ne m'empêcherait pas de verser des larmes de tristesse.
C'est dans quinze jours que recommencent les cours; que ferai-je jusque-là? J'ai revu quelques-uns de mes camarades : ils sont tout entiers à leur affaire , je veux dire à leurs études, tandis que je suis tout entier à la mienne , de façon que nous causons sans nous entendre. Hier pourtant ils m'entraînèrent à faire une partie de plaisir au mont Salève. De là-haut, j'ai vu la cure, j'ai distingué le clocher et, je crois, les tilleuls : mon cœur battait de joie.... Avec* un de mes camarades, nous nous sommes assis à l'ombre de ce bouquet de hêtres que l'on voit de partout et que l'on appelle les Treize- Arbres ; et là , je lui ai conté mon histoire. Comme il m'écoutait! Louise, comme il me portait envie! En vérité, j'avais compassion de lui. Et quelle différence c'est pour moi que de n'avoir plus à taire mon bonheur ! chez les Dervey , par exemple , maintenant qu'ils savent
tout, maintenant qu'ils vous connaissent, maintenant qu'ils me trouvent le plus favorisé des garçons de la terre , et qu'As s'en réjouissent avec moi comme d'aimables, comme de vrais amis qu'ils sont tous !
Cette montagne de Salève , Louise , est un charmant but de promenade ; je veux vous y conduire un jour. Elle est peu -élevée et cependant abrupte : au sommet , .ce sont des croupes désertes, sans arbres, sans habitations, d'oii la vue se promène d'un côté sur le majestueux amphithéâtre des Alpes , d'où elle plane, de l'autre , sur les plus doux paysages que puissent enserrer des montagnes. Au fond du bassin, le lac, tranquille comme une glace, réfléchit les teintes tantôt grises, tantôt azurées du ciel; et de ses rives jusqu'aux bleues parois du Jura s'élèvent en ondulant des coteaux enchantés , ici tout brillants de prairies, là tout sombres de bois ou tout scintillants de blanches bourgades. Dans les cieux flottent des nuées dont l'ombre se promène sur cette vaste scène , et l'on voit insensiblement les coteaux se voiler pour resplendir ensuite. Pendant que nous étions à contempler ce spectacle, une flottille de voiles, qu'on n'apercevait pas d'abord , sortit tout à coup de l'ombre, et ce fut comme si la vie et la lumière prêtaient un charme tout nouveau à cette scène déjà auparavant si majestueuse et si belle.
De ce sommet , nous sommes redescendus sur le revers opposé du mont. Ici, ce ne sont ni des précipices comme du côté de Genève , ni des groupes sauvages comme sur les hauteurs, mais des vallons agrestes, des coins d'ombre et de rochers, des chemins rocailleux, et tantôt de vertes clairières où paissent quelques vaches, tantôt des bouquets de noyers sous lesquels sont éparses de rustiques demeures. Tout dans ce vallon respire le calme, et, à voir devant leurs demeures délabrées ces bonnes gens oisifs, on se sent l'envie de venir y partager cette insouciante paresse. Derrière le hameau de Monnetier, dans certaines retraites ignorées , j'ai noté deux ou trois places pour y bâtir notre chaumière , si jamais l'âge pastoral revient sur )a terre, ainsi que vous en exprimiez un jour le vœu, en faveur des moutons de ce siècle ! Une chose cependant manque à ces endroits, ce sont de belles eaux.
Nous nous sommes arrêtés pour dîner à^ornex : c'est nn village sur le penchant d'un mont couronné de ruines. Il y a là de jolies maisons, où des familles de Genève viennent passer quelques mois d'été. Aussi on y rencontre des citadins qui lisent sorts
l'ombrage, on y oroise des caravanes de daines montées sur des ânes, des messieurs en frac, des demoiselles en parure de ville, des sociétés babillardes et folâtres, et toutes ces personnes., Louise (je nie le suis fait affirmer par deux fois), sont là pour se ^aérir d'une multitude de maux... Au fait, pourquoi pas? On ne se porterait déjà pas trop mal, qu'à oe train de vie on se porterait bien mieux encore. Nous avons salué, salué ; puis au delà nous nous sommes retrouvés dans des bois de châtaigniers sous lesquels le sentier descend en serpentant jusqu'à la rive de l'Arve, où l'on retrouve le grand chemin. Cette montagne m'a plu infiniment, et je me suis promis d'y revenir, sans songer toutefois que voici l'hiver.
J'ai des nouvelles dies de la Cour. Us en ont eu vite assez des cantOBS. Depuis cinq semaines ils sont ici entreposés dans un bôiel meuUé qu'ils louent au mois. M. Ernest sort à cheval de temps en temps ; je ne l'ai pas rencontré : on dit qu'il a l'air -sombre et farouche. Vous avez pu voir, Louise, que mes fantômes d'autrefois n'étaient que trop réels. Mais, depuis les annonces, je ne le crains plus. Le portier ne m'en a plus dit un mot ; je lui aurais pourtant permis de m'apprendre ce qu'ils font dans cet hôtel, et s'ils passeront l'hiver ici ou à la cure. Qui vivra verra.
Mais dites-moi, Louise, n'irai-je point passer à la cure le jour de Noël ? Fondra-t-on les plombs sans moi ? Vous chargerezvous d^adresser ma requête à M. Prévère, à votre père?... Ma destinée, toute belle qu'elle est, n'est pas close. J'aimerais aussi «avoir s'il y aura un autel pour Marthe, une bourse pour Antoine, des loups pour Dourak et du vin pour Brachoz. Que j'aie en attente cette joie de vous revoir bientôt, et me voir sur-le-champ guéri de ma mélancolie, et je vais travailler en chantant. Si elle m'est refusée, je vais ne vous écrire que des doléances, qui vous rendront aussi ennuyée que je suis malheureux loin de vous.
Votre Charles.
LOUISE A CHARLES
De la care.
Vos doléances, Charles, ne me déplaisent pas : elles s'accordent assez avec la disposition d'esprit oil je suis depuis quelques jours. Vous m'avez vue gaie, fc^le; je sois maintenant posée.
presque mélancolique ; et ces prés, ces campagnes dont vous parlez avec tant d'enthousiasme, ne me semblent, à moi, ni bien fleuris ni bien riants. C'est apparemment à cause du déclin de l'automne...
Mais êtes- vous sujet comme moi à voir des sortes de refrains se loger, se fixer dans votre esprit et demeurer plusieurs jours sur le bout* de votre langue ? Aujourd'hui ce ne sont plus les neiges d^antan ; c'est le premier vers du Don Carlos de Schiller.
Die schœnen Tage ia Aranjuez.
Sind nun zu Eode *.
A peine ai-je eu repris mes habitudes domestiques et ce train vulgaire d'occupations que votre séjour était venu interrompre, qu'aussitôt a surgi ce vers; et je redis, et je ne puis m'empêcher de redire tantôt à moi-même, tantôt à voix basse, lorsque je suis seule ;
Die schœnen Tage in Aranjoez Sind nun zu Ende.
J'ai présenté votre requête à mon père. Il a jugé la demande juste, presque convenable, tout au moins naturelle, puisque enfin il s'agit là d'une cérémonie domestique et d'une opération, selon lui, sérieuse en bien des points. Pour moi, je me réjouis de vous revoir; mais ces pronostics, sans y croire, je les redoute, et depuis longtemps je n'assiste à ces jeux que pour ne pas perdre mon droit aux interprétations, que je tourne du côté favorable, quand mon père, ainsi qu'il y est sujet, incline au sinistre et s'en fait du souci.
Voilà donc un point qui est réglé : vous pouvez maintenant faire trêve à votre tristesse et travailler en chantant. J'ai communiqué vos nouvelles des de la Cour à M. Prévère; il en avait connaissance par M. Dervey, qui lui mande ne rien savoir de leurs projets pour cet hiver. Vous m'avez fait sourire avec cet air sombre et farouche que vous prêtez à M. Ernest : songez donc que je l'ai vu ici l'air riant et dégagé. Et puis sombre, passe encore ; mais farouche 1
Il me semble maintenant comnie si j'avais parcouru ce mont Salève, dont vous me faites une si jolie description. Dès mon enfance je le connaissais de vue, comme une montagne bleue, rayée de lignes grises, interrompues en un point par une échan-