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Les beaux jours d'Arai^uez sont passés

crure profonde ; au delà, je me représentais des cavernes, des solitudes, des loups, et, pas bien loin^ les Alpes qui d'ici semblent posées sur ces croupes dont vous parlez ; je suis charmée d'apprendre que ce soient au contraire des pâturages, des huttes (lél2J)rées et des laboureurs qui goûtent le frais, les bras croisés. Seulement trouvé-je que vos caravanes babillardes et vos messieurs en frac gâtent un peu le tableau ; et, à cause de cela, je demeure fidèle à mes roches d'Allemagne, où la nature est moins belle sans doute, moins variée, mais oCi Ton est plus seul avec elles. D'ailleurs, je n'y retrouve pas nos belles eaux, et, sans cette fraîcheur des nappes limpides, sans ce mouvement et ce murmure des flots, la plus belle campagne ne vous laisse-t-elle pas regretter ce qui en ferait ie charme principal. Souvenezvous des poètes : oublient-ils jamais ce trait, et imagineraient-ils un bocage ob. ne gazouillerait pas quelque ruisseau fuyant sur les graviers et baignant les tendres fleurs? Assurez-vous donc qu'en cet endroit où sera notre chaumière , quelque petit filet abreuve les herbes et sautille parmi les rocailles, qui nous semblera, dans son modeste cours, comme une image bien-aimée de notre vie. C'est là, au fond, le charme des ruisseaux, Charles ; ils ont le mouvement, ils ont les accidents de la vie ; ils passent, ils fuient comme nos jours ; à quelque distance nous les perdons .de vue, mais nous les sentons fuir encore, fuir plus loin, fuir toujours, baigner de nouvelles rives tantôt ingrates, tantôt verdoyantes, pour s'aller mêler, sans s'y perdre, au grand réservoir qui appelle à lui toutes les eaux du monde. Image pleine d'attrait, n'est-ce pas ? image mystérieuse et pourtant frappante, où le cœur s'attache, se complaît, goûte de la mélancolie et de l'espérance, de l'attendrissement et du calm^, ce calme qui nait de la grâce même des tableaux et de la confiance secrète en ces renseignements, qui sont conune la voix du Créateur sortant de ces œuvres. Non, je ne dis plus, comme autrefois, que les poètes se copient parce qu'ils se répètent; j'ai compris que chacujQ d'eux arrive, doit arriver à son tour à cette même source intarissable de poésie ; et que, sur les mêmes sujets, sur les mêmes sentiments, ils chantent au travers des siècles un hymne toujours le même et toujours nouveau 1

C'est M. Prévère qui m'a aidée à trouver cela. Votre lettre, que je lui ai lue, nous a amenés à converser sur ces sujets. Oh! qae j'aurais désiré que vous pussiez l'entendre ! Comme il sent, comme il explique, comme il rattache tout au bien, sans effort,

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sans nulle intention de prôehtir, en entremêlant ses paroks graves de gaietés aimables, de remarques curieuses et toujours propres à exciter la pensée en la dirigeant! Le cours de Fentretien Ta conduit à me parler des diverses manières de cultiver les sciences naturelles, et, à ce propos, il m'a lu le soir quelques pages des écrits de de Saussure, qui m'ont donné une envie ^âréme de ne. pas nous claquemurer dans notre chaumière, mais de faire de là quelques excursions vers ces hautes Alpes, dont cet auteur fait des descriptions si attachantes et si simples. « Ce savant, disait M. Prévère, est d*autant plus poôte qu'il ne songe pas à l'être. » Et pour me le prouver il m'a lu des vers dp Pabbé Delille, sur le Montanvert, où cet abbé, pour vouloir poétiser son modèle, en fait un portrait tout brillant et tout faux à la fois. 11 m'a semblé voir en effet, d'un côté , de l'or un peu fruste, et, de l'autre, quelque chatoyante verroterie. Après quoi M. Prévère, prenant sur sa table un petit volume tout usé, s'est misa lire quelques vers dans un idiome inconnu, a Nous parlons -de poésie agreste, a-t*il ajouté ; en voici qui est touchante, aimable, colorée , parfaite comme la nature même.... » Je l'ai grondé de me fair& ainsi venir l'eau à la bouche, à propos d'un plaisir qui m'est interdit «Mais je vous prêterai, Louise, la traduction de Delille. — Mais il aura rendu cela comme il a fait le Montanvert? — Un peu, » a dit en souriant M. Prévère. Ce livre, Charles, ce sont les Géorgiques. Mon père, qui est survenu, a voulu dire son mot contre les livres en général, et contre ces Géorgiques en particulier. « Vous vous méprenez, mon cher Reybaz, lui a dit M. Prévère, car c'est ici un livre d'agriculture ; il enseigne les préceptes dç cet art que vous aimez. — L'agriculture des livres, a répondu mon père, ça n'a jamais fait pousser une carotte. L'agriculture c^st chose de pratique, non de plume. Les pluies et les chaleurs sont dans la main de Dieu ; pour le reste, c'est à l'homme d'y pourvoir de ses bras, de son habitude, de ses sueurs, sans que d'écrire avance ni retarde la croissance de l'épi; et votre Géorgique^ avec ses rimes, a moins fait pour faire baisser le prix de la coupe que s'il avait soigné son champ et pris la faucille avec ses moissonneurs. j> C'était fort drôle. Le dépit de ne pouvoir lire l'agriculture de Virgile a fait que je me suis mise du côté de mon père ; et nous avons guerroyé si agréablement, que la soirée s'est écoulée comme un clin d'œil, comme le petit ruisseau quand il arrive en ces endroits où son lit se resserre, oii sa pente s'iudine, où l'obstacle de qudl-

LE FRE8BTTËRE* tif

«foesr caîllotiz le réveille et l'excite, où il ae laace comnïe qb trait, puis ressort de dessons les bouillons pour aller dormir à •deux pas, dans une flaque traaMiaille etfyrofbnde.

Votre Louise.

CHARLES A LOUISE

De Genève.

J'adore les rui^seatix, Louise, je cherche partout des ruisseaux : je veux aller à Allemogne avant que l'hiver enchaîne ce mouve-^ ment et fasse taire cette douce voix des ondes que vous m'en* «eignez à comprendre. J'aimais les torrents, l'écimie, et ce beau vacarme des flots en fureur; mais, je l'avoue, je trouvais fades •et monotones ces innocentes eaux qui murmurent éternellement entre deux rives uniformes, avant que le murmure bien plus doux encore de votre plume eût enchanté mon esprit et comme •ouvert mon cœur à de nouveaux sentiments*. Je vous l'ai dit déjà, je ne sais ni voir ni sentir", et dans ces domaines où se pro* mène votre pensée, moi, avec mes yeux bandés, je n'ai d'accès qu'autant que votre main m'y conduit ; de plaisir que si votre voix m'en révèle les mystères.

Ainsi je commence à croire qu'il avait bien raison, M.Dumont, trop raison! Plus j'apprends, moins je sais; plus j'étudie, moins je pense ; plus j'avance dans la 'carrière où me voici engagé, plus le but où je croyais tendre s'éloigne et se décolore. Me voici en théologie ; bon Dieu ! que tout ceci répond peu à mon attente î Je m'étais figuré une étude attrayante, animée, parlant à l'âme plus qu'à l'esprit, enrichissant le cœur plus que la mémoire... Me voici apprenant de l'hébreu, apprenant des dogmes^, apprenant de l'histoire, de l'homilétique, de l'exégèse, de l'apologétique... Les premiers jours, je me suis trouvé si désappointé, que j'en avais, je vous assure, 1« cœur gros, et que je n'ai pu m'empôcher de conter mes peines à M. Dervey. « Vous n'êtes donc pas, m'a-t-il dit, de l'avis de ceux qui voudraient dans nos études plus d'exégèse encore, de la dogmatique plus haute, de Phistoire plus profonde, et je ne sais combien de sei>ences, de doctrines et de systèmes qu'on fabrique en Allemagne? Oh ! non, lui ai-je répondu. — Eh bien, mon bon â«d, consolez-vous alors, en vous mefttairt bien dans Tesprit que la théologie n'est pas la religion ; qu'elle est au contraire bien isouvent funeste à l'esprit

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religieux ; et que, se composant partout et essentiellement des mêmes éléments, la nôtre présente cet avantage d'être restreinte dans de justes limites par des hommes de piété et de sens, qui savent que là- ne se trouve ni le feu qui réchauffe, ni la flamme qui éclaire, et que la mission du ministre de Christ est une mission d' œuvres, non d'érudition. » Ces explications m'ont un peu tranquillisé. Il n'en est pas moins vrai que je trouve ceci trop froid, trop distant encore de la pratique, trop à côté de la chose, qui est après tout de s'enrôler à Jésus-Christ, non pas pour devenir savant, mais pour paître un troupeau, pour lui consacrer sa vie, pour le servir par le triple et puissant ascendant de l'exemple, des œuvres et de la prédication.

Bon Dieu ! que je pense souvent à M. Prévère! que je regrette souvent cette merveilleuse école, où j'apprenais si bien dans le temps que je n'étudiais pas, où j'ai puisé ces sentiments, ces forces, ce vivifiant désir d'action, qui, je l'espère, résisteront au désappointement que j'éprouve ! Ah ! si à cette même chaire d'où l'on nous enseigne tant de choses, il venait avec l'autorité de sa vie, avec les lumières de son pastorat, avec la chaleur de sa charité et l'éloqueDce de son langage, nous instruire, non pas de la science des livres, mais de la science des hommei^, de leurs maux, de leurs besoins, de leurs misères; s'il venait nous enseigner non pas telle doctrine célèbre, mais commeut on préserve, on console, on dirige, comment on porte au bien ses semblables, commentles plus simples passages de TÉ vangile contiennent, peur le fidèle qui les pratique, bien plus que pour le savant qui les commente, des trésors de sagesse et de contentement, en faisant trouver la joie dans l'abnégation de soi, la grandeur dans l'hu* milité, le gain dans le sacrifice ; s'il venait nous révéler ce que c'est qu'un ministre de Christ, et, en nous peignant la difOculté non moins que la beauté de cette vocation, enflammer, exalter nos jeunes courages... quels ne seraient pas la vie et les fruits d^un pareil enseignement, les charmes et l'attrait de cette étude ! et ne voyez-vous pas avec moi, Louise, toutes les théologies du monde, tous les docteurs de PAllemagne laissés loin, bien loin derrière, dans l'art de former les jeunes hommes au saint ministère, par ce seul ministre professant ce qu'il a pratiqué^ senti et prouvé par sa vie entière ?

Il est bien vrai, Louise, qu'à mon âge on s'est fait des illusions que la réalité est destinée à décevoir : il est vrai encore que j'ai pris jusqu'ici tout juste dix leçons, et que c'est un peu

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tdt pour asseoir mon opinion; mais je vous livre les miennes à mesure qu'elles viennent, quitte à les réformer ensuite : de cette» façon enfle, au lieu de se vider, ce sac à babil que votre père croyait près d'être épuisé. A tout événement, je vous prie de ne pas communiquer ces remarques à M. Prévère; car de quel air soutiendrais-jemon dire devant lui? I^'est-il pas, lui et d'autres qui sont )'hooneur de notre Église, sorti de cette école? Au fait, je commence à croire que Ton est ce que Ton veut être, et que le désappointement et les critiques indiquent encore mieux le manque de volonté que le manque de ressources.

D'ailleurs, je vais vous voira Noël; ainsi trêve de doléances! Ah ! remerciez votre bon père, qui a si bien compris que ma présence là-bas est nécessaire. Et qui donc, plus que .moi, a droit à consulter le sort? Que n'aurais-je pas à lui demander sur ceux qui m'ont donné le jour?... Vous parlez de ces mots qui se logent dans l'esprit , qui demeurent sur le bout de la langue : les miens, Louise, depuis quelque temps surtout, c'est mon père , ma mère!... Où sontnls? Pourquoi ignorent- ils la fé-, licite de leur enfant? Les connaîtrai- je enfin? M'ont-ils oublié ?... . Ah ! je ne puis le croire, et j'éprouve moins d'amertume à pen^ ser qu'ils sont nforts qu'à me persuader qu'ils me savent vivant et qu'ils se dérobent à ma tendresse.

Mais ce ne sont pas les plombs qui dé voilent, ces mystères! Pour vous, Louise , en redoutant ces pronostics ainsi que vous faites, vous donnez à penser que vous y croyez plus qu'il ne faut. Veuillez donc rire des mauvais et ne croire qu'aux bons. C'est ce que je fdis. Que peuvent tous les plombs du monde contre la publique promesse de votre père, contre sa croissante confiance, contre son cœur qui m'accepte, en attendant qu'il m'aime? Je saurai l'y forcer, Louise.

Voulez- vous savoir à quoi je passe mes soirées? Au lieu d'interroger l'avenir, je rebrousse dans le passé; je relis, chacune à leur date, vos lettres de l'an passé, et, faisant un parallèle entre ma situation présente et celle d'alors^ bien belle déjà, il me semble comme si j'avais monté du quatrième ciel au huitième. C'était l'époque de mes fantômes ; votre père m'écrivait des rudesses; je tremblais devant ce portier. Fantômes, où ôtesvous? Monsieur Champiu, où est votre malice? Et ,au lieu de rudesses.... M. Reybaz qui veut que je sois à la cure le jour de Noéll... Et quand je serai à la cure , le -jour de Noél, je ferai considérer à M. Prévère que le jour de l'an est tout voisin, et

qu'en manquant trois jours seulement de dogmatique et d'hébreu, je pourrai finir auprès de vous ce petit bout de .vieille année, pour entrer avec vous dans Tannée nouvelle. Je confie ces arcanes à- votre discrétion , Louise , sans vous empêcher d'ailleurs de commettre toutes les indiscrétions qui seraient favo» râbles à l'accomplissement desdites arcanes.

Votre Charles.

LOUISE A CHARLES

De la cure.

Si VOUS relisez mes lettres, Charles, j'en fais autant des vôtres, et j'y vois que ce n'est pas la première fois que vous éprouvez des désappointements dans le cours de vos études. J'espère donc qu'ici, comme par le passé, ces nuages sont passagers, et qu'ils ne nuiront en rien au résultat, comme par le passé aussi. Je me figure qu'il est inévitable que l'on vous fasse acquérir beaucoup de connaissances qui ne concourent qu'indirectement à vous former au saint ministère, et je ne m'étonne pas qu'ayant commencé par prendre , dans le commerce de M*. Prévère , une si grande idée du but , vous soyez un peu désappointé lorsqu'on vous contraint, pour y arriver à votre tour, de rebrousser jusqu'au point de départ des chemins un peu arides qui y conduisent. Il m'a fallu faire toute cette dépense de raisonnements pour me tranquilliser; car que deviendrions-nous si, poursuivant sur la pente où vous voici, vous alliez vous décourager à mesiire que vous approchez de ce port oîi mon père vous attend? Au surplus, cette conclusion si juste à laquelle vous arrivez, que le découragement serait plutôt le signe du manque de volonté que du manque de ressources, me rassure pleinement.

Voici l'hiver qui nous menace ; mais quels beaux jours en- <M>re ! Hier, ces campagnes étaient ravissantes d'éclat, et tontes paisibles de ce repos des champs qui ont fini leur travail et livré leurs récoltes. Pour ne rien perdre de ces dernières magnificences, j'ai couru tout le jour. Dès le matin, M. Prévère me proposa de faire une promenade. Nous avons été passer le Rhône pour côtoyer Tautre rive jusqu'à Cartigny. Ce village est agreste et paisible comme la cure ; comme à la cure aussi, il y a une belle maison de notable. En passant auprès, devinez donc qui nous avons vu là? Devinez entre cent, entre mille....

LE BRESBYTÈRE. Sai

An milieu d'une nombreuse et gaie société qui était rassemblée devant la maison, un monsieur en redingote, d'une belle figure, et le bras en écbarpe ! Tout à côté un gros, un très-gros monsieur, ample dans ses habits, ample dans ses gestes, d'épais sourcils, et le chapeau fort à la bonne!... J'ai dit: « Voilà M. Dumont.... et Tautre doit être M. Bellot! — Ce sont eux effectivement, » m'a dit M. Prévère ; et, de derrière la haie, nous les avons indiscrètement regardés pendant uq bon moment. J'avais presque peur, comme vous, à votre dîner; mais j'éprouvais un vif plaisir à cette rencontre imprévue qui me faisait connaître deux hommes que j'aime de tout mon cœur à cause du bien qu'ils vous veulent. Nous n'entendions pas leurs paroles, mais il y a eu un moment où, sans doute à propos de quelque saillie, s'est fait entendre ce rire de M. Dumont dont vous m'aviez parlé, si bon, si franc, qu'il s'est communiqué à toute la société, et à nous-mêmes derrière notre haie. Bientôt nous avons passé outre sans être vus, et traversant de nouveau le Rhône au bac de Peney, nous sommes arrivés à la cure pour dîner.

Le soir, M..Prévère étant occupé et mon père absent, j'ai pris Dourak avec moi, çt nous nous sommes rendus ensemble aux collines de Chevron. Jamais, Charles, je n'avais vu si beau encore le spectacle de cette verdoyante vallée, de ce mont Salève, de ces Alpes tout entières empourprées des rayons du couchant ! Une transparente brume, répandue partout, au lieu d'assombrir la scène, semblait multiplier et répandre une fine et sciTititbtnte lumière, tandis que de toutes parts autour de moi resplendissaient les riches teintes des feuillages d'automne.... c Belle vallée! belle et chère patrie!» pensais-je avec un sentiment d'attendrissante gratitude.... puis mes regards se sont fixés sur la c©rç pour ne s'en plus détourner. Ah! Charles, quelles espérances planaient sur ce paisible séjour! quel avenir j'ai pu contempler!... quels rêves si présents, si réels, dont mon cœur s'enivrait! Des larmes de bonheur ont coulé de mes yeux, et je bénissais Dieu qui vous a donné à M. Prévère, pour que je pusse vous être donnée et trouver dans votre tendresse ma félicité, dans votre destinée, l'appui, le refuge, l'abri bien-aimé de la mienne.

Pendant que je me livrais tout entière à ces sentiments, Dourak retirait de dessous les feuilles sèches mon petit volume de Paul ^ Vérgime, que j'y avais égaré la dernière fois. 11 était dans un triste état; néanmoins je l'ai retrouvé avec un vif plaisir, tant

j'éprouve d'attachement pour les livres sur lesquels j'ai lu pour la première fois quelque intéressant récit. Étes-vous donc sujet à ces enfantillages? La couleur des pages, le format, les moindres accidents des feuillets, la disposition des paragraphes, tout finit par s'associer bientôt au charme du livre ; de façon que, ces choses changées, le charme diminue, je lis avec d'autres impressions, ce ne sont plus ces mômes lieux où je me plaisais tant. .Toutefois , vous le dirai-je? Charles, quand j*ai eu retrouvé mon volume, j'ai ouvert, j'ai voulu lire.... mais, à côté des émotions que je venais d'éprouver, ces pages m'ont paru froides, ces tableaux de bonheur pâles, ces choses sans puissance pour me captiver. J'ai refermé le livre et repris avec Dourak le chei9in de la cure.

Votre Louise.

M. PRÉVÈRE A CHARLES.

De la care.

Vous deviez, mon cher enfant, venir passer auprès de nous deux ou trois jours à Noël : je viens vous proposer un autre arrangement qui, sans nuire à vos études, vous sera une compensation du plaisir que vous vous promettiez. Nos quatre jours de vacances s'ouvrent le 29 ; nous irons passer ce jour-là et le suivant auprès de vous. M. Reybaz a des emplettes à faire à la ville ; en outre, il a promis à Louise de la conduire une fois au théâtre. Vous les y accompagnerez donc vendredi, si le spectacle est convenable.

Adieu, mon cher enfant. Nous nous réjouissons de vous voir; c'est dans cette chère attente que je vous embrasse tendrement.

Prévère.

LE CHANTRE A CHARLES

De la cure.

Hier, à la veillée, on a fondu les plombs : on était la petite Marthe et moi. Jean Redard vint un moment pour savoir, et tout autant pour faire parade des siens, oh. ils ont eu une bourse (}uî est significative, et un autel qu'il pense être marque d'hyménée pour une de ses trois filles, qui chacune se l'attribue.

Gomme aux nôtres et à ceux de plusieurs du hameau il y a un sabre, indiquant du remuement entre les puissances et des rencontres d'armées ; ceci s'accorderait bien avec ce qu'on dit du Russe qui s'apprête, et de ces courriers qui battent la grande route d'Allemagne.

Pour revenir à la chose, c'est vers huit heures qu'ayant tiré de la boite les menus plombs que j'ai recueillis de ci de là durant l'année, et notamment un gros provenant de la couverture du pigeonnier, j'en fis trois parts, pour autant que nous étions* regrettant de n'avoir pas à vous livrer la vôtre. Marthe fondit la première, et amena un plomb qui nous mit en gaieté, en ce que, n'ayant rien de sinistre, il était d'ailleurs parsemé d'autels lui pronostiquant des maris par douzaines, et, à Tangle, un* vaisseau qui marque traversée et voyage d'outre-mer. Sur quoi la petite s'est invitée à sa noce, et moi au baptême de son troisième, pour en être le parrain, et la Combet ma commère. Marthe a quarante-six ans et n'est fréquentée de quiconque ; toutefois les plombs ne mentent guère, et ce ne serait pas la première au village qui , bien que mûre , trouve un garçon pour la marier, si, outre sa cinquantaine, elle lui apporte cinquante louis de . bien. Pour ce qui est du vaisseau, c'est un jeu du métal ou une présomption de nos yeux ; car il n'y a chance que la pauvre Marthe s'en aille naviguer aux Amériques, ou boire son café à l'endroit où croit la plante.

J'ai fondu en second, et versé tout à la fois, d'un seul virement de la casserole, non à fîl, comme il y en a qui font, voulant se ménager plus de chances, sans songer qu'ainsi faire, c'est prétendre gouverner le sort, et non qu'il nous gouverne. Aussi, que leur advient-il? A une question sans droiture le sort fait une réponse ambiguë, et, au lieu d'une seule plaque dont les signes s'accordent en un pronostic clair et certain, ils en ont deux, trois, dont les signes s'opposent, se contredisent et aboutissent à un pronostic mensonger. Au surplus, la mienne n'a pas marqué grand changement en bien comme en pire, n'y ayant ni bourses plus amples que ce qu'il en faut pour le pain quotidien, ni cendres ou noirceurs tirant au sépulcre. Seulement y a-t-ii, vers le rebord, deux sabres en croix, dont l'un, brisé à moitié, signalé une défaite : et non loin, des pointes de langues, indiquant les dards du babil et le venin des paroles. Mais depuis Gain le sang a coulé sur la terre, et depuis Eve la langue a îravaillé ; ce n'est donc là de quoi se soucier plus que dé coutume. ,

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* La petite est venue ensuite, riant de la chose et se doimant pour n'y pas croii^, en quoi je ne la contrariais pas, dans la crainte de ce que pourrait amener son plomb, au-dessus duquel, dorant qu'elle jouait, je voyais tournoyer une cendre qui s'y est posée, non sans m' assombrir. Le plomb versé, j'ai vu la cendre fixée pas loin du pourtour, et, la faisant disparaître furtivement, j'en ai gardé le pronostic en dedans de moi-même, sans que Marthe ni Louise, attentive aux autels, aux bourses et aux fleurs étoilées, aient vu dans ce plomb autre chose qu'hyménée, félicité et jours tressés de grâces du ciel. Moi-même je me suis regaiîlardi à leurs propos, en ce que si la cendre y était (et encore je l'y craignais peut-être plus que je ne l'y ai vue) , du ' moins elle était sans noirceurs, sans fosses, et plutôt un jeu malicieux du hasard ou du vent, qu'un signe ordonné d'en haut. Que , dans tous les cas , ces choses demeurent ignorées de Louise.

M. Prévère vous a écrit qu'on ira à la ville jeudi pour y séjourner deux jours, tant par rapport à des emplettes qu'à votre intention, et pour faire voir le théâtre à Louise, à qui j'sû promis, et à moi qui ne Tai pas vu. Par la même occasion, on visitera le musée ovi sont ces pierres curieuses et tous les animaux féroces figurés au naturel ; puis le temple de Saint-Pierre , où se voient les douze apôtres en couleur, et ces hautes colonnes qui se rejoignent en voûte par-dessus les têtes, vraie maison de Dieu, où je ne suis pas entré que je n'aie eu comme Timpression de tabernacles, de parvis et de saint respect du Seigneur. Pas bien loin, je veux montrer k Louise cet escalier de l'hôtel de ville, qui vous fait monter par une rampe pavée, comme qui dirait une rue, jusqu'aux toitures de l'édifice, et oii, dans les anciens temps , les quatre syndics montaient à cheval , suivis du oortége. Ces choses vues, ou chemin faisant, on songera aux emplettes où vous nous guiderez , connaissant les marchands , sinon la marchandise. Pour M. Prévère, occupé de son côté, il rejoindra aux repas et pour la soirée du jeudi, qu'on passera au coin du feu. Nous logerons chez Mme Ghaumont , chez qui il vous faut retenir trois chambres, les mêmes, si faire se peut, qu'il y a deux ans.

Dieu merci, Louise est mieux que je ne l'aie encore vue. Appliquez-vous donc, Charles, à bien apprendre votre profession, et n'oubliez pas que, favorisé de Dieu, il ne vous reste plus qu'à . vous rendre digne. Soyez comme ces arbres dont on ne sait qui

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les a plantés, mais que leur bonne venue fait épargner, jusqu'à ce que, à cause de l'ombrage qu'ils donnent et des fruits qu'ifs portent, -on s'en fasse honneur.

Votre affectionné Retbaz.

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