‹ Le presbytèreChapitre 45 sur 45 · ET DERNIER · texte numérisé non relu

ET DERNIER

Dès que j'eus reçu la lettre que l'on vient de lire, je volai à Momex. M. Prévère y était arrivé dès la veille. A partir de ce jour, nous demeurâmes réunis autour de Louise, et toute correspondance cessa enlre nous.

Ainsi cette lettre clôt cette histoire, dont il n'est que trop aisé de présager l'issue. Je pourrais m'arrôter ici, et j'en étais* tenté, car le mystère convient à ces tristes jours, et d'ailleurs tout

récit est froid auprès de ces lettres où chacun des personnages tour à tour se peint et répand son âme. Toutefois je frustrerais à regret cette affectueuse curiosité que je me plais à supposer chez ceux qui ont poursuivi jusqu'ici la lecture de cet écrit : c'est pour y satisfaire que je vais ajouter quelques pages aux pages qui précèdent. Mon intention n^ est plus dépeindre, défaire revivre tant de sentiments et de passions qui s'agitent encore autour de Louise mourante; mais j'essayerai, dans un simple et court récit, de conduire rapidement à leur terme ceux des faits de cette histoire que le livre précédent laisse inachevés.

J'étais parti de Lausanne dans l'après-midi; je traversais Genève à dix heures du soir, et vers onze heures, je gravissais le coteau de Momex, sans savoir vers quelle habitation diriger mes pas. Mais M. Prévère, instruit dès le matin de la démarche de M. Reybaz, avait calculé l'heure de mon arrivée et prévenu mon embarras. Comme j'arrivais au sommet de cette montée qui s'élève en chaussée, au-dessus d'une carrière déserte, j'aperçus un homme assis. A mon approche, cet homme se leva ; je reconnus le chantre, et je volai vers lui. 11 ne put rien me dire ; mais, pendant que je le serrais dans mes bras, je sentais sa poitrine tressaillir avec violence. Avant de me guider vers la maison, il s'assit de nouveau, s'efforçant en silence de modérer sa douleur et d'en faire disparaître les traces. C'est dans ce moment qu'un bruit de pas nous annonça l'approche de M. Prévère. Il avait voulu laisser libre cette première entrevue, et il se joignait ensuite à nous pour me presser dans ses bras et pour tempérer l'affliction de M. Reybaz.

c Nous sommes, dit-il bientôt, trois infortunés que la main céleste frappe dans toute sa rudesse... nous ne laisserons pas pour cela de la bénir. Charles est préparé.... M. Reybaz l'est moins, de qui les yeux se sont dessillés plus tard, parce qu'il vivait près de cet ange, dont la patience et la douceur sont un irrésistible leurre.... Qu'il fasse donc un fervent appel à Dieu, qu'il s'appuie sur nous, que surtout il songe à sa fille, envers qui il peut tant encore, soit que Dieu veuille nous la rendre, soit que.... » M. Prévère ne put poursuivre. Sa peine, ainsi que la mienne, devenait muette en face de celle du chantre, et nous étions en proie à cette compassion, énergique à la fois et stérile, qui fait bouillonner le cœur et tarir la parole. Nous nous acheminâmes en silence vers la maison.

De tous les personnages de cette histoire, M. Reybaz est

.486 LE PRE^YTÈRB.

celui ^ se peint là jmeia dans aes kttreft. Ghacwi a pu y yoît de queJUe trempa était sqb. âme, droite, sesùbl^, pieuse , digne d'une rs^re estime, mais tenace et obstinée. Au fond de cette âme, UB. préjugé, ou, comme Mu Reybax l's^pelie mieux encore, un instinct, qui, ch£2 lui^ tenait de rhonnôteté plus encore que de Torgueil, fut le ver qui devait la ronger, pour la résoudre un jour en poussière. U ne m^avaii jamais aimé, j^zuds eonmi peut-être, et, à Texception de ce court intervalle, pendant lequel il c<msentit à voir en moi le fujbmr époux de sa fille, durant vingt année» de ma vie, dés mes plus jjeunes ans, il s'était roidi contre moi, roidi ccmtre me& vosoXr contre mon approche, jusqu'à ce moment £atal où, ma naissance lui étant dévoilée, il frémit d'horreur et posa cette barrière qu'il ne voulait plus franchir. C'est seulement alors que commença pour lui le vrai combat, et que cette véhémence^ dont il parle souvent dans ses lettres, dut être employée tout entière à. maintenir son âme entre Teffîroi où le jetait le déclin de sa fille et l'efiâroi non moins grand d'accepter la tache qui ne se lave point. Sans doute il s'aveuglait par moment sur l'état de Louise ; d'autres ibis il comptait sur ses pcières, sur la pitié de Dieu envers cette créature innocente ; néanmioins^ 4 partir de ce moment, son calme ne cache pluâ qibe des lorturea^ et l'on sent que son âme est près d'être prée^itée de ces hauteurs où elle se cramponne à tant d'effort, locsquCr guidé par la tendresse ou poussé par l'angoisse, il entre dans la chambre de Louise.... A la vue de cette chevelure coupée, seulement alors, il m'appelle. Pendant quelques moments, peut-être ce sacrifice de ses longues rancunes et ses légitimes insfcinct& leurra- t-il sa douleur; mais, dès cette nuit même, ses yeux se dessilèrent: il vit comme à nu qu'il avait joué et perdu k bonheur de sa fille, et son cœur violemment brisé demeura sous le faix d'une souffrance sombre, amère^ sans mesure. C'est cette soufûrance dont le spectacle était la parole à M. Prévère, si accoutumé pourtant à consoler les affligés, et qui, chassant de mon cœur jusqu'au sentiment de mes propres maux, n'y laissait de place que pour plaindre avec une cuisante pitié celui-là même qui en était l'auteur.

Quand nous fûmes arrivés à la maison^ M. Reybaz se retira dans sa chambre^ et je demeurai seul avec M. Prévè^re, qui ignorait encore dans quelIes^ dispositions j'élais arrivé. Je lui appris que la lettre du chantre, au lieu de me remplir de joie,

IJS FRfiSBTïÈIffl. 4ê7

m'fl¥ait frapfé d'épowanto^ et qa«, Mmi conyainca cpi^dile ae lui avait été arrachée que. paor Tiiodsiinence du danger, j'étais accouru, certain dé^ (|ae le» j0ars de Louise étaient Gomptéa. M. Pré V ère se hâta de me con&naer dans cette affreuse certitude; puis, détournant peu à peu ma pensée de dessus moi pour la porter sur le sort de Louise, si triste, et pourtant susceptible encore d'adoucissanaent^ il m'entretint pendant longtemps avec un accent rempli de tendresse et de coï)«âaisce, faisant tourner sa propre douleur, son estime,, mes sertimenta de ^été, quelque noblesse d'âme doat j'étais e£^ble,.ôt surtout mon sunour pour Louise, au. profit de ce cour^^e un peu exalté» maôe sincère.^ sans lequel je n'eusse pas manqué de m'abandonner à toue les égarements du désespoir. Pendant qu'il parlait, Marthe parut sur le seuil de la. porte, et^ s'adressant à M. Prévère, sans presque remarquer ma présence : « Cette attente l'épuisé, ditelle... que monsieur le pasteur fasse entrer M. Charles*... ce sera un soulagement et une joie pour ma pauvre maîtresse, j M. Prévère sortit ausaitôt pour s'assurer que M. Reybaz était demeuré chez lui ;^ puis„ étant revenu, il me prit par la main, et| précédés de Marthe, nott& montimea dans la chambre de liCMikise, Dès qu'oa ouvrit la porte,, eUe prononça mon nom, et j'étai» dans ses bras...

Louise, avertie dès la veille par M. Prévère, et avec d'inâni« ménagements,, que j'aurais le bonheur de la revoir et que c'était du consentement de sou père, avait accueilli cette ouverture avec joie et sans trop de trouble. Pressentant que je ne me ferais pas attendre, elle avait voulu>^ cette nuit-là,, dem^uver vêtue : je la trouvai assise sur sa couche. La rougeur de l'émiO" tion colorait ses joues, ses yeux brillaient de joie, la tendresse ranimait ses forces et réchauffait ses étreintes ; elle ne me parut ni menacée ni débile.... un moment,, il me semlda que toutes ces alarmes passées fussent des songes, et je ressaisis, avec un tran^^rt d'incomparable joie, ce bonheur que j'avais cru envolé pour jamais. Elle s'en aperçut, et comme eiïrayée de mes illusions, elle voulut tempérer cette ivresse en laissant échapper quelques paroles de douce résignation. Alors seulement elle reprit sa pâleur, son regard perdit son feu, je la vis changée, et je fus rendu à moi-même. M. Prévère s'étant levé engagea Louise à prendre quelque repos, et il m'entraina hors de la ehamlHre.

Au jour, je descendis dans le jardin et je fis quelque chemin

sur la route. Les paroles sinistres de M. Prévère, la douleur anticipée du chantre, m'avaient frappé d'épouvante ; et pourtant Louise était à moi, je me trouvais auprès d'elle, mes vœux étaient comblés. Entre ces craintes puissantes et oes joies sans douceur, mon cœur gardait un morne équilibre, et j'errais çà et là, en proie à une sorte de stupeur. On était aux derniers jours de décembre \ la neige couvrait les hauteurs voisines, un jour sans soleil éclairait d'une lueur blafarde ces roches grisâtres et ces forêts dépouillées ; en sorte que ce même endroit que j'avais vu une seule fois auparavant si riant et si animé s'offrait à mes yeux confusément empreint de l'éclat des souvenirs et de la tristesse de la réalité.

Bientôt M. Reybaz parut sur le seuil. Je me dirigeai vers lui, et, sans nous être parlé, nous nous éloignâmes ensemble de la maison, il était plus tranquille, son air était affectueux, et, sans qu'il me témoignât plus d*amitié qu'autrefois, il semblait comme navré de m'avoir haï, comme honteux et surpris que ces instincts, jadis si tenaces, aujourd'hui disparus de son âme, le livrassent sans défense à l'assaut des reproches et du repentir. Quand nous eûmes cheminé quelque temps, je lui appris que j'avais revu Louise, et je lui contai les détails de cette entrevue: il m'écouta sans émotion. Mais, quand je voulus parler de l'état rassurant dans lequel je l'avais trouvée, et de l'espoir qui restait encore, son cœur se gonfla, son front s'assombrit, et, sans dire une parole, du geste, il repoussa ces lueurs. Je me tus. Alors, touché peut-être de cette situation, oh c'était le jeune homme, innocent de ces choses et dépouillé pour la vie, qui consolait un vieillard auteur de tant de misère, il saisit ma main pour l'étreindre, ses yeux se remplirent de larmes, et il me regarda avec tendresse pour la première fois de sa vie. Aussitôt mon cœur bondit de chaude affection, je me jetai à son cou, je l'accablai de mes vives caresses, et je fus son fils. Quand, ce jour même, je contai à M. Prévère les détails de cette entrevue : « Malheureux Reybaz ! dit-il avec un accent de navrante tristesse, qui apprenez si tard, et à si haut prix, combien vite fuit la haine au premier souffle de la charité ! »

Vers le milieu du jour, comme nous étions rassemblés tous les trois dans l'appartement d'en bas, Louise y descendit, appuyée sur le bras de Marthe. Elle venait s'asseoir à table avec nous. Le sentiment de sa présence m'ôtait, à moi, toute tristesse; son regard m'inondait de plaisir, et au son de sa voix.

que je n'avais pas entendue depuis si longtemps, j'éprouvais des tressaillements d'allégresse. Il fallait la présence de M. Prévère, et sui;(oot celle du chantre, pour réprimer les transports auxquels, seuls avec Louise, j'aurais donné un libre essor. Pour elle, préoccupée de la douleur de son père, elle arrangeait pour lui ses discours et son maintien, réprimant sa tristesse sans oser feindre le contentement, et cachant même le plaisir que lui causait notre réunion si désirée, dans la crainte d'effleurer de trop près la pensée d'une séparation prochaine. Néanmoins son doux sourire, ses marques de tendresse, les signes de sa mélancolique joie, s'adressaient à tous, en s'appropriant à chacun de nous ; et, sous le charme de son angélique parole, le chantre lui-môme passait insensiblement de ce calme contraint et tendu qu'il s^mposait devant sa fille à une tristesse plus tempérée, mais dont le flot, plus insinuant aussi humectait malgré lui sa paupière et donnait à sa voix le tremblement de Témotion.

Louise n'avait point encore appris de moi comment j'avais été accueilli par son père, ni comment, dans cette étreinte du matin, s'étaient dissipées ses longues rancunes ; mais du premier regard elle eut tout deviné, et, à d'imperceptibles signes, je reconnus de quelle amertume se mélangeait pour elle la douceur de cette réconciliation tardive et stérile. Tout était prêt enfin pour ce banquet d'union et de félicité qui avait été le rêve de sa vie... Elle seule allait manquer à l'appel. J'étais auprès d'elle ; vers la fin du repas, sa main chercha la mienne pour la presser, pour s'y appuyer, pour résister à l'assaut de mille pensers douloureux, de mille regrets désolés. Ses yeux brillaient d'angoisse, le frisson marbrait ses pâles joues, et ses derniers efforts retenaient à peine sur ses lèvres un sourire menteur. Je regardai M. Prévère, qui, s'étant levé de table, dit à M. Reybaz : Laissons-les ensemble ! » Et ils sortirent. Alors se versa le calice. Je jette un voile sur ces choses que les mots ne peuvent peindre et qu'il n'est pas séant d'étaler aux regards. Seulement dirai-je que ce furent là les plus violents, mais les derniers tumultes au sein desquels s'acheva ce déchirement sans lequel une jeune fille tendre, adorée et près de poser sur la tête la couronne d'épouse ne se sépare pas de cette terre.

Ainsi s'écoula cette première journée. Dès le lendemain, ces impétueux mouvements qui signalent les époques solennelles de joie ou d'infortune firent place à une sorte de calme, au milieu duquel les habitudes se créaient peu à peu, noyant les

kM làE PRESBYTËRfi.

transports, les eomlnrts, ]atriG(leS6ei!ndme,âans leooors de levr paisible uniformilé.Ceilefi de Loutse,âa Teste, si Ponfait attention anK nguaurs de la saison, étaient peu «diangées. (Jbaqae iaur elle descendait dans PappartefaoBt d'en "bas pour prendre son repas particulier à la même table où nous prenions le nôtre. C'était le seul moment où nous nous trouvions réunis tous ensemble ; le reste du jour, elle nous voyait chaeun à part. M. Prévàre entrait le matin dans sa chambre pour s'y entretenir avec elle, jusqu'à ce que M. fleybaz vint lui succéder ; tous les autres moments étaient à moi jusqu'au soir. Vers sept heures, après que chacun de nous était venu pour lui donner un baiser d'adieu, M. Prévère faisait retirer Marthe et demeurait encore quelques moments auprès d'elle.

J'étais arrivé à Momex la nuit même de Noël. Jusque vers les derniers jours de février, les semaines s'écoulèrent d'un cours assez paisible ; et à cotte époque l'état de Louise, loin d'avoir empiré, parut au contraire avoir subi quelques changements favorables. Depuis que j'étais réconcilié avec son père, sa tristesse avait perdu de son smiertume ; ma présence auprès d'elle remplissait ses heures et réalisait le dernier vœu qu'elle eût formé ; enfin les témoignages assidus de ma tendresse étaient pour elle une douceur journalière, au charme de laquelle son cœur, si longtemps comprimé, se livrait avec un abandon tantât mélancolique et tendre, tantôt vif et passionné. Au miHeu de ces habitudes nouvelles, ce déclin, dont le rapide progrès avait frappé d'épouvante M. Prévère, semblait avoir suspendu son cours ; et, comme il arrive lorsque les apparences mêmes les plus trompeuses vont à la rencontre 'des désirs les plus chers, tandis que quelques lueurs d'espoir se faisaient jour dans l'esprit de M. Prévère, dans celui du chantre lui-même, j'en étais à ne me souvenir pas même des alarmes passées et à goûter un bonheur sans mélange.  mes yeux, Louise était convalescente ; chaque jour je lui trouvais plus de force ; la saison seule s'oppposait encore à son entier rétablissement ; je vivais, le triomphe et l'allégresse dans le cœur. Seulement, par égard pour M. Prévère, pour M. Reybaz, pour Marthe elle-même, je comprimais en leur présence l'essor trop vif de ces sentiments; et c'était auprès de Louise, c'était en couvrant ses mains de baisers, en la pressant avec transport dans mes brsœ, que je laissais s'épandre ma puissante joie et couler mes pleurs de reconnaissance et d'amour. Pour elle, ses lettres révèlent qu'elle

LE PRSSOmÈRE. 491

n'avait pas cro vivre jusque-là; et si, à la vérité, en aucune occasion, d^Mus ces diemiers déehiraneifts dont j'ai parlé, elle n'aâfecta de parler ée sa te pnxteise, il m'es^pas à cpoive non plus qu'elle ait jamais ressaisi l'espérance; mais, preim»t ses jours de répit comme un don de la bonlé de Dieu, elle s'atta* chait à -n^en troubler pour personne le calme fragile < Ainsi, tandis que chaque jonr, dans ses entretiens avec M. Prévère, c'était au travers du sépulcre que sa pensée avait à s'élever vers les deux et l'éternité, vdiaque jour aussi, sans me leurrer, sans me désabuser non plus, elle assistait à ma joie, ^Ue accueillait, non sans secrets soupirs, mais tendrement et avec des larmes de gpratitude, mes caresses et sies transports. -Ce fut néanmoins vers cette époque qu'elle me pmrla de son désir de nvoir la cure. J'étais si aveuglé, ^e la tristesse môme de cette expression dont elle se servit ne dessilla pas mes yeux. Je souris à oe projet; j'en parlai à M. Prévère, à M. Reybaz; le médecin fut consulté, et il fut convenu qu'aux premiers jours du printemps nous reteurnôrions tous à la cure. Il fallait y faire quelques dispositions appropriées aux habitudes nouvelles et à l'état de santé de Louise. Ce soin me fut confié, et, le 23 mars, je quittai Mornex pour m'y rendre.

La veille de ce jour, j'eus avec M. Reybas un court entretien, dans lequel il me donna ses ordres particuliers.il s'agissait de choses sans importance, et je ra'étonnaîs de le voir s'y attar cher et m'en parler d'une voix émue lorsque je compris que ces choses n'étaient qu'un détour pour arriver à l'objet dont la pensée le troublait : cet objet, c'était la chambre de Louise. Il voulait m'instruire des changements qu'il y avait faits et me fournir un tour pour en parler d'avance à Louise, dont il redoutait à présent la surprise lorsqu'elle se verrait au milieu de ces apprêts de fête et de cette demeure renouvelée. Mais je pus deviner bien plus qu'écouter ces détails ; car, malgré les détours par lesquels M. Reybaz s'était approché de ces souvenirs de récente espérance, un funèbre rapprochement se fitdans son âme, qui lui ôta la parole. J'essayai de lui faire partager mes illusions et ma joie ; mais, comme l'autre fois, du geste il repoussa mes paroles et il. me fit signe de m'éloigner.

Je m'étais promis de voir M. Dervey, en passant à Genève, pour le remercier de ses soins passés et pour hti donner des nouvelles de Louise. Il était absent quand je me présentai chez lui. Comme je redescendais l'escalier, je vis monter un vieillard

qui, au bruit de mes pas, leva la tôte et pâlit à ma vue. G^était M. Ghampia. J'étais moi-même embarrassé de savoir comment me comporter avec lui, lorsque, sondant mon regard et enhardi par mon embarras même, il hasarda aussitôt auprès de moi le ton gaillard et familier qui lui était habituel. Après quelques propos : c Faites à ma loge, me dit-il, l'honneur d'un bout de visite.... J'y vis reclus, sans rien savoir de tant de gens dont vous me donnerez des nouvelles. • Je le suivis, dans sa loge, où je n'entrai pas sans répugnance, tant elle me rappelait d'odieux souvenirs; mais j'ignorais entièrement alors les relations de M. Ghampin avec Mme de la Gour et la part qu'il avait prise à la découverte du secret de ma naissance, en sorte que, lui pardonnant volontiers ses anciennes préventions, j'étais reconnaissant de son accueil et tout prêt à oublier le passé pour lui rendre mon amitié.

M. Ghampin est l'auteur de la mort de Louise et de la ruine de ma destinée. Si, à la vérité, il serait injuste de mesurer la perversité de cet homme à l'étendue des maux qu'il a faits, il serait peu sensé aussi de voir en lui un de ces êtres monstrueux dont on ne trouve le type que dans l'imagination des romanciers. La cupidité, l'esprit d'intrigue, appartiennent à bien des hommes et sont la cause de bien des actions basses et méchantes ; Porgueil, le défaut de principes, cette démangeaison de la langue qui porte tant d'oisifs à rechercher et à répandre le.mal plus aisément que le bien, ce qui est secret avec plus de plaisir que ce qui est découvert, sont à la fois des traits communs à une foule d'hommes et des sources fécondes de maux et de catastrophes. M. Ghampin, unissant à ces défauts des qualités d'esprit et d'intelligence que n'ont pas tous ses pareils, ne fit guère que ce qu'ils feraient tous s'ils venaient à se trouver dans une situation semblable à celle où il se trouva lui-même sans l'avoir cherchée. Dès le principe, sa curiosité s'attacha à ce mystère, dont plus tard il devait déchirer le voile ; sa malice s'appliqua à dénaturer mes démarches, puis, s'autorisant de la bassesse même de ma naissance, elle s'aigrit de mes justes mécontentements : sans être encore perverse, elle était déjà empoisonnée. Après le duel, un instinct cupide, et ce Jbas orgueil qui, en vertu d'une contradiction qui n'est qu'apparente, accable d'une part, tandis qu'il rampe de l'autre, l'approchèrent de M. Ernest de la Gour, dont il servit méchamment la cause, bien plus encore pour se venger de mes mépris que pour aucun

LE PRESBYTÈRK. 493

motif de générosité et d'attachement envers ce jeune homme ou envers M. Reybaz. C'est jusque-là que, tout en étant le même qu'il fut depuis, il ne fut pourtant que ce que sont tant d'êtres de sa sorte, à qui le hasard seul épargne de plus coupables noirceurs. Mais, lorsque, plus tard, rorgueilleuse malice de ce pervers trouve un flatteur appel dans les instances de Mme de la Cour, un prétexte dans son infortune, un appât dans son opulence, alors il caresse les préjugés, il attise les rancunes de son ami ; et, quand ce malheureux, tremblant devant ce qu'il a fait, chancelle, se débat et va s'échapper du rets où on l'enlace.... pour l'y retenir, l'audacieux portier descend au crime : il me perd, et, avec moi, tous ceux qu'il prétend sauver. Frappant exemple de ces maux que sèment dans l'ombre les basses passions, les sourdes manœuvres d'un misérable ; de ces crimes secrets que la loi n'atteint pas, qui rongent et dévorent dans les ténèbres, et où trempent, à divers degrés, beaucoup d'hommes que ne règle, à défaut d'un cœur honnête, ni la crainte de Dieu ni Tamour de leurs semblables.

Il a pu paraître étrange qu'un tel homme se trouvât être l'ami de M. Reybaz ; et cependant qui n'a pas observé combien les souvenirs d'enfance, l'égalité de condition, des goûts analogues, une instruction de même degré, ont de force pour approcher deux hommes différents de naturel, et plus différents encore de moralité? Mais, d'ailleurs, ici, cette amitié était ancienne plutôt que continuée, familière bien plus qu'intime. Longtemps elle avait pu subsister, fondée sur des rapports de jeunesse et de plaisir; plus tard, elle se fût éteinte d'elle-même sans les circonstances qui vinrent la renouer d'une manière si funeste, alors que, depuis six ans déjà, M. Reybaz et M. Ghampin, l'un retiré à la cure, l'autre retenu à la ville par sa profession, ne s'étaient plus rencontrés. C'est ce que marque la première lettre de M. Champin au chantre. Au surplus M. Reybaz, exercé, à la vérité, dans la connaissance de la nature humaine, en vertu de cette consciencieuse droiture qui le portait sans cesse à s'approfondir lui-même, à sonder ses motifs et ses intentions, était d'ailleurs peu connaisseur en hommes, et malhabile à démêler la nature et la valeur particulière des individus. En ceci, il apportait des instincts plus que de la réflexion ; il partait de ses répugnances et de ses sympathies bien plus qu'il ne raisonnait les unes ou les autres : et c'est ce qui explique comment il était si indulgent pour sonami et si sévère pour moi ; comment aussi,

494 I£ PR&BBTTÈAB*

iérme «et obstiné dans ses propres idées, il se renconlirait 9iwt M. Ghattpin, bien pli» qu'il n'élait mené par lui, et finit |»ar étte la viotime, et non pas la dupe de ee fointe. finÉn, il y ayait telles menées, teilles sortes d'aotions doirt son âme faomôte ne oonoevait pas même la pensée ; et, s^l oomprenait qne son ami, pour le sauver d*un opprobre érientvel, allât jnsqa'àTecheiclier les parents de Charles, il ne soupçonna jamais un seul instant que Ton ptt être guidé, dans une action semblable, par la cupidité ou mèmeTpar l'orgueil.

M. Qfaampin fait allusion dans -ses lettres aux trouUes de notre révolution. Il n'y avait joué aucun rôle qui pût de faire remarquer; mats, avec d'autres de sa oendition, il j éetait arrivé au partage du pouvoir, et il avait assisté avec satisfaction à l'abaissement des familles aristocratiques. C'est durant cette époque qu'il s'était imba, à l'égard de la religion «t de ses ministres, de ces idées à la fois iiostiles -et moqueuses, qu'il avait contracté l'audace de la pensée et la baine rebelle des supériorités. Le cours des événements l'avait ensuite remis à sa place; mais, tandis que, par ses opinions et par ses antécédents, il était demeuré le jaloux ennemi des classes riches et puissantes, le sentiment de son abjection et de ses besoins, ou les conseils de sa cupidité, le rendaient souple, rampant, à l'égard des individus haut placés dont l'approchaient les circonstances ou ses intérêts. Par une autre inconséquence, assez ordinaire aux vieillards qui ont traversé cette époque, quand il semble qu'il aurait dû être favorable à toutes les nouveautés issues des progrès dus à la révolutîoh, en particulier à raffranchissement de l'industrie, enchaînée autrefois par les maîtrises et les jurandes, il avait au contraire le mépris des produits modernes, le regret et l'estime des choses du temps passé; de cette montre du chantre, par exemple, qui lui donne occasion, dans l'une de ses lettres, de «'irriter contre l'horlogerie du siècle. Cette génératk)n d'hommes, produit des révolutions qui affranchissent les masses populaires des sentiments de respect, d'ordre, de bienveillance et de religion, pour les déohainer contre ceux qui les oppriment, et, pendant longtemps aussi, contre ceux qui les gouvernent, tend à se perdre, mais pour renaître à chaque fois que les mêmes orages renaîtront, et pour montrer à quel ^hant prix les sociétés achètent des avantages souvent incertains; pour montrer surtout quels maux préparent à l'humanité ceux qui, hommes ou classes d'hommes, oppresseurs ou fauteurs de

XiE PIUS8BTTÈRE, 495

troabl«8^ rendent inévitables ces seeoasses violantes, d'<»ù le peuple ressort plus libre et moins bon ; affeanehi, mais déréglé, et lent à reprendre les vertus de sa eondkion.

J'étais^ e»tré dans la. loge de M. Chasipin. Le rusé vieillard, tout en> ne paiiaiss«it que m'interroger sur les personnes de la euffe, eut bientôt reconnu qpue je n'étais au fait d'aucune de ses menées, et un sentiment de joie se mêla à Tinquièta curiosité dont son visage laissait percer les lûgnes.. Il me parla avec ve»peet de M. Prévère, avec intérêt et décence de Louise, en ame^ nant à propos des exemples de jeunes filles que des contrariétés de ccsur avaient rendues malades, et que raccomplissement, môme tardif, de leurs vœux, avait roAdues à. la santé. PuiSy pvo^ fitant de ce que j'ignorais entièrement la destinée de M. Ernest pour toucher ce point délicat : c Ce sont, dit-il comme ineidem« meol, les fièvres d» pays qui Font emporté. Il s'y est J4)int un suHivaifr traitement, uue saignée hors de propos, qui sait?... U ne manque pas de langues qui- assureat qu'il s'est aidé à laisser coules la saignée, sinon à la faire. ^ J'écoutais ces paroles, le cœur troublé, songerait avec com^assioB au triste sort de ce jeune bomme enlevé à sa mère, et avec effroi à ces mystérieux diseour» dont sa mort était TolBJet. C'est sous cette impression ^e jie me levai pour sortir, pendant que M. Cbampin cherchait à me retenir, tout en multipliant les propos gais et affectueux, afin de dissiper matristesseetd'endormirma curiosité. J'insistai pour partir. Alors il descendit avec moi l'escalier, il m'accom* pagna jusque dans la rue, où il eut l'art de me retenir quelcpies moments encore, comme pour rendre les passants et les voisins témoÎBS de notre entrevue ; et, après m'avoir cUt adieu,, il demeura sur le seml , en me suivant du regard j.u6qu'à ce que i'evsse tourné l'angle de la rue.

C'est là le dernier entretien que j'ai eu avec M.Champiu;bieii que parvenu à une extrême vieillesse, il ait survécu à la plupart des personnages qui figujrent dalis cette histoire. M. Prévère l'avait pénétré et jugé, quand toute une partie de sa trame était encore enveloppée dans le plus profond secret, et que Mme de la Cour, qui seule venait d'en entrevoir l'odieuse perversité* reeulait d'épouvante. Moirméme, je ne devais pas tarder à ccmnaître cette trame ; cependant M. Cbampin est mort, il y a ua an seulemait, sans avoir reneoatré sur cette terre la punition de ses esuvres^ ni même le mépris et la haine qu'il méritait de la part des hommes. Nul d'entre nous ne songea jamais à tirer

une inutile vengeance de ce vieillard en divulguant ses menées ; et la personne qui aurait pu être directement intéressée à le faire, Mme de la Cour, en perdit jusqu'à la pensée, aussitôt qu'elle eut rencontré chez M. Prévère, au lieu du blâme et du soupçon, l'estime, la pitié et d'affectueuses consolations. Un seul homme, à la cure, dont cette révélation aurait profondément bouleversé l'âme et aggravé l'infortune, en lui montrant de quel misérable il s'était, à ^on insu, fait le complice, s'est éteint sans connaître la trame de M. Ghampin : c'est le chantre, et sa noble et droite conscience s'est moins reproché sans doute une fatale obstination et le sacrifice trop tardif de ses instincts et de ses rancunes, qu'elle ne se fût épouvantée d'avoir fait triompher le ténébreux complot d'un scélérat. Ainsi M. Ghampin a pu se traîner de longues années encore, sans voir éclater cet orage toujours suspendu sur sa tête; il a pu, du fond de sa loge, contempler en paix ces tombes ouvertes par lui et engloutissant l'une après l'autre ses victimes. Nul bruit du dehors, à peine un sourd murmure, est venu l'inquiéter dans cet antre, où bientôtleretinrentsesinfirmités,etoù,vers la fin de sa carrière, il a vécu des secours de son gendre, devenu veuf, et des aumdnes de M. Dervey. Il n'y a que peu de mois que j'ai appris à ce pasteur sur quel misérable étaient tombés ces bienfaits; et, en l'interrogeant à mon tour, je me suis confirmé dans la pensée que M. Ghampin, durant ces années de solitude et de réflexion, a végété dans les langueurs d'une égoïste et fausse paix, sans connaître les remords d'un cœur honnête ni le repentir consolateur d'une âme religieuse.

Je m'étais acheminé vers la cure, ému de ce que je venais d'apprendre au sujet de M. Ernest ; mais, à mesure que j'approchais, ma pensée changeait d'objet. Dès que je fus entré dans le hameau,- je me vis entouré des paysans qui accouraient à ma vue, s'appelant les uns les autres et sortant de leurs maisons pour m'accueillir avec mille témoignages d'amitié et en m'accablant de questions sur M. Reybaz et sur sa fille. Aucun d'eux ne se doutait que la vie de Louise fût en péril, et, leur sécurité se communiquant insensiblement à moi, je leur donnais des nouvelles de plus en plus rassurantes, non sans être arrêté à chaque pas par les survenants, à chacun desquels je devais redire les mêmes choses. La plupart m'accompagnèrent jusqu'à la cure. Ce séjour aimé de mon enfance, embelli en été de toute la pa* rare des hêtres, des herbes, des fleurs et de ces plantes qui

masquent de touffes verdissantes la vétusté des antiques murailles, était alors nu, grisâtre comme le ciel et froid comme Pair. Dès que j'y fus entré, j^ailai droit à la chambre de Louise, et, surmontant les émotions qui m'y attendaient, je m'occupai aussitôt des dispositions pour lesquelles j'étais venu. Elles consistaient principalement en précautions à prendre contre les rigueurs de cette fin d'hiver. Je fis aérer toutes les pièces de l'habitation, pour chasser l'humidité qu'auraient pu y laisser les réparations de maçonnerie faites l'automne précédent, et je priai la pauvre Grozat de venir habiter, jusqu'à notre arrivée, cette < demeure longtemps déserte, afin d'y entretenir du feu et d'y ramener la chaleur. Lorsque ces préparatifs et d'autres furent achevés, j'allais repartir pour Mornex, lorsqu'un incident me força de coucher .encore une nuit à la cure.

Dès mon arrivée, les paysans m'avaient mis au fait des bruits qui couraient sur la mort de M. de la Cour. Pensant que j'obtiendrais quelques lumières sur ce sujet par les parents de Jacques, j'allai chez eux ; mais, se voyant déjà compromis par leurs précédentes indiscrétions, ils prétendirent, auprès de moi, ne savoir rien autre chose que ces bruits vagues qui circulaient dans le hameau, sans qu'on sût, à les entendre, d'oti ils étaient venus. J'en étais donc demeuré au pdint où m'avait laissé M. Champin, lorsque le lendemain, vers deux heures de l'aprèsmidi, on vit arriver au village deux voitures traînées par des chevaux de poste. Du siège de l'une d'elles Jacques sauta à terre, qui courut dire bonjour aux siens. Il était en deuil. On apprit de lui que Mme de la Cour était dans la première voiture, et que, dans la seconde, était le cercueil de M. Ernest , mort à Turin d'une fièvre du pays. Sans s'arrêter plus longtemps, Jacques se mit à courir pour rejoindre les voitures qui, dans ce moment, montaient lentement le coteau de la cure, et qui, bientôt après, entrées dans l'avenue, allèrent s'arrêter devant la maison de Mme de la Cour.

Mme de la Cour avait choisi pour arriver le moment oti, les habitants de la cure étant encore tous réunis à Mornex, elle se trouverait affranchie de diverses démarches que les convenances exigeaient et que sa situation actuelle à leur égard aurait rendues pénibles ou impossibles. Mais, pendant que les voitures montaient le coteau, elle vit avec étonnement les volets ouverts à la cure et la fumée qui sortait des cheminées ; en sorte que, ayant questionné Jacques, elle apprit de lui le prochain retour

49^ LE PRBSBTTËRB.

de Louise et ma présence au hamMo. Cette wmvéïïe hi jet» dans le trouble. A peine descendue de voiture, elle m'envoya ub dcHoestique pour me prier de sa part de passer aiqprès d'eik avant de repartir pour Momex. Je répondis que je m^y renébrais dans une heure ; maôs, avant qoe ce terme fùtt écenié, je m'aclieminai vers le château. En traversant le vestibale, j'iq>erçiis- k cercueil déposé dan» une chambre basse, où un homme en deniè veillait auprès. Gétt& vue me fit unie impression profonde, et j'arrivai pâle et tremUant dans la chambre de Mme de la Gonr^ où je fus introduit.

En me vo jant, cette dame me tendit la ma» avec me ewpn»^ sioD de visage où se peignaient à la fois la compassioa et un ia^iet effroi : « Parle^mei, me dit^Ue en sondant mon regard, de Mlle Reybaz... Pourqpiei cette longue aiDsenee de M. Pré^ vère ? Pourquoi ces lettres sinistres?... » Sans bien comprendre tout le sens de celte question, j'y r^ondis en lui peignant Fétat de Louise, ainsi que je me le représentais à mei-méme. Quand j*eiis terminé : c Qne Dieu vous entende! » rei^iX Mme de la» Cour, puis, saisissant ma maîn qu'elle serra avec effusion : « Ah I Quules I Charles ! quand vons saurez te«% an lieu de me déteeler, vous me plaindrez... Ne »iis-je pas la première victime de ce monstre? * Je ne compris rien à ces paroles. Mme de 1» Cour s'en aperçut, et, donnant essor à une agitetion qu'elle ne pouvait plus surmonter : < Eh bsen t s'écria-i-elle en se tenant, sa^ie^ tout... Anssi bien ee poâds est trop lourd sur mes

CCBUF. V

En disant ces mots^ Mme de la Cour, passant ma» Peapire de sentiments qui laisaient taire sa douleur, s'approeha d'mie table sur laquelle était déposée une petite cassette, d'où eUe sortit une liasse de. papiers, puis elle vint repvendre sa place. C'est alors que, pour la première fois, je fiis mis an fait de la tramer dont le lecteiH* a suivi le fil dans cette correspondance de Chas»pin, que Mme de la Cour tenait alors dans ses mains, et que je connus de quelles menées j'avais été la victime. QuaiMk elle eut achevé ce récit, où la donileur, le ressentiment, le regiet, tan» tdt humectaient ses yeux^tantdt enflammaieni ses paroles, cUe ouvrit la liasse, elle y choisit, parmi les lettres de M. OnmpiB, peur m'en faire lecAore, celles qui mettaâsnt. le plus en évidease r«rtace et la méchanceté de cet homme ; elle me fit eonaai^e celle que lui avak écrite M. Reybaa; enfin, elle joail sous mes yens ees ps(ge» de M. Prévère, qai> en retirant h son fils tout

ei^>0rr et en le mettant sur là trace des manœuTres entreprises péor me perdre, smâeni provcxfoé scm désespeir, porté sa honte an eomble et armé son bras contre Im-mème. Je conçus, de tofites ces lectures, bien phis de douleur que de ressentiment, attentif que j'étais à tant de eombato, de craintes, de sinistres prophéties, dont Louise était Pobjet dans toutes ces lettres, et surtout dans la deraière. Sous l'empire de cette impression, je sentais se dissiper le» illusions qui me restaient encore, plun rien que de funeste se trouTait dans mes souvenir», et, tandis « que Mme de la Gouir, effrayée de ma tristesse et de mes Uurmes,. me pressait d'iustaintes questious, je détruisais une à une, en y réjpoBdaot, les e^érances que je loi avais données qiBelques instant» auparavant, jusqu'à ee qu'eu&velle s'écria avec désespoir : a Elle est perdue I... et M. Frévère ne s^est pas tron^ !» A ce cri, je demeurai frappé de stupeur, mes larme» tarirent, etpen-> daait que Mme de la Cour, ai!^issée d'angoisse, seo^lait avoir oublié ma présence, j'éprouvais la pressante envie de iB'ék>i« gner: C'est que notre inîdrtune n'avait plus rien de commun, si ce n'est de se rapporter h un même objet : mon eœur saignait de douleur, le sien était assailli par le reproche et ghicé d'épouvante. Je pri» tristement congé, sans qu'elle pariât ni de me re^ tenir ni de nous revoir, et je regagnai la cur». Au sortir de l'avesue, je rencontrai Antoine, qui m'apportait un billet arrivé p^Miant ma visite au château. Je transcris ee billet.

c Charles,

«Revenez vers votre Louise, revenez, mon bien-aimé, et retournons ensemble vers ces lieux que j'aimerais revoir.

« La volonté de mon père chancelle : il est prè» de renoncer à ce voyage. Pour l'y déterminer et lui épargner cette lutte, arrivez à Momex avec deux voitures.

t LouifflE. P

Je partis le lendemain avant le jour, afin d'entrer à Genève aussitôt que le» porte» de la vilie s'oufvriraient. J'y louai deox voitures, et, vers dix heure» du matin, je metrouvabà Aioroex. Mai», quelle que fût mon impati^ace de revoir Louise, on ne me laiâsa entrer âans sa chambre que dans la soirée, lorsque tomba la fièvre, qui ne la quittait plus que durant de eeorts intervalle».

SDe me combla de tendre» care»»e»> qu'elle entremêlait

paroles résignées; puis, levant par degrés les derniers voiles, elle me parla de sa fin prochaine. Je sus ici maîtriser ma douleur et adoucir la sienne. Dans un long entretien, je lui dis mes résolutions, mes projets, mes serments; je reçus le dépôt sacré de ses vœux, de ses intentions dernières, de ses espérances, de cette tendresse, enfin, de cette patiente et chrétienne douceur, dont il semblait que, près de quitter la terre, elle voulût laisser au milieu des siens le charme consolateur.

Le soir même, avec Marthe et M. Prévère, nous disposâmes tout pour le départ, après y avoir fait consentir M. Reybaz, qui semblait comme enchaîné par une sorte de stupeur à attendre son sort sur ce rocher de Mornex. Le lendemain, quand on chargea les effets sur un char, il voulut, un moment, aider aux préparatifs ; mais, à la vue du rouet et d'autres objets qui appartenaient à Louise, Témotion le saisit, et il s'éloigna. Ce char s'achemina le premier. Quand tout fut prêt, Marthe et moi nous montâmes dans la voiture où- nous attendait Louise, à demi couchée, tandis que M. Prévère et le chantre, montés dans l'autre voiture, venaient de prendre les devants.

Durant ce triste voyage, Louise nous entretint, Marthe et moi, avec calme, mêlant à ses discours mille témoignages d'affection et de reconnaissance, et s'attachant à tempérer à l'avance nos futurs regrets par les derniers souvenirs qu'elle nous aurait laissés. Lorsqu'on approcha de Genève, elle jeta les yeux sur ces remparts, sur ces maisons, sur ces antiques tours de Saint- Pierre, comme pour faire un adieu à sa patrie; mais quand nous eûmes traversé la ville et que nous approchâmes de la cure, elle redevint silencieuse et ses yeux se mouillèrent de larmes dont elle cherchait à nous dérober la vue. M. Prévère avait fait recommander aux paysans de ne pas entourer la voiture, de n'avoir pas l'air de s'en occuper ni d'y reconnaître quelqu'un. Mais, pour mieux faire, ces bonnes gens se tenaient dans leurs maisons, regardant de derrière les vitres, et laissant ressentir â Louise le sentiment de cette sinistre curiosité dont elle était l'objet. Au milieu de ce hameau désert, une jeune enfant seule, cette orpheline dont il a été question, du seuil d'une étable, d'otielle reconnut Louise, accourut en poussant des cris de joie. Louise fit arrêter : l'enfant monta sur le marchepied de la voiture pour s'élever jusqu'à la croisée de la portière, et remarquant peu, dans sa joie, la pâleur de sa bienfaitrice, elle lui fit des amitiés naïves auxquelles celle-ci s'a-

bandonna sans tristesse. La voiture se remit en route, et, après avoir gravi la montée, elle tourna près de la mare pour venir s'arrêter devant la porte de la cure. M. Prévère nous attendait sur le seuil; en l'y voyant seul, Louise demanda aussitôt où était son père, c Un peu plus tard, » répondit M. Prévère. Ces mots coQtristèrent Louise, qui, sans insister, descendit de voiture et entra lentement dans la maison. Arrivée au milieu du corridor, elle fut obligée de s'arrêter quelques instants. Je la soutins dans mes. bras, et, quand elle eut repris courage, je lui aidai à monter le petit escalier qui conduisait à sa chambre, où elle entra. A la vue des changements qui y avaient été faits, de cette parure de fête, de ces témoignages d'affection et d'espérance, elle fut pénétrée d'un amer attendrissement, et, s'étant assise sur une chaise qui était à côté de la porte, elle y demeura, cherchant un appui contre moi et serrant en silence mes mains que mouillaient ses pleurs. J'étais, pour la consoler et la soutenir, rempli de force et de calme. Dès que je lui eus fait quelque bien par mes discours et par mes caresses, elle témoigna le désir que j'allasse auprès de son père, et je sortis aussitôt que Marthe fut venue pour lui aider à se mettre au lit.

Je ne trouvai dans la maison ni M. Prévère, ni M. Reybaz. M. Reybaz, habitué au grand air et au repos des campagnes, n'imaginait pas de chercher la solitude dans une chambre ; et, s'il était dominé par quelque angoisse, il sortait comme pour respirer plus seul et plus à l'aise. A peine descendu de voiture, il s'était réfugié dans cette place solitaire, où, autrefois, il avait coutume de chercher le sommeil durant la chaleur du jour. C'est là que je le retrouvai avec M. Prévère, qui ne Tavait quitté un instant que pour se trouver sur le seuil au moment de l'arrivée de Louise. M. Reybaz. peu attentif aux exhortations de son ami, tantôt se levait, tantôt demeurait assis, s'adressant à lui*même des paroles entrecoupées. J'allai droit à lui et je le conjurai de se posséder. Je lui dis que je serais son fils, son appui, uni pour toujours avec lui par le même amour, par la même vénération pour sa Louise : mais qu'avant toutes choses, nous devions adoucir l'amertume de ses derniers jours, et qu'en ce moment même elle souffrait de ne l'avoir pas encore revu. A ces derniers mots, son agitation parut cesser, et se levant : c Allons la voir, > dit-il. Nous nous rendîmes ensemble dans la chambre de Louise.

Marthe s'y trouvait, qui voulut se retirer. M. Reybaz, regar-

50t LE PRBSBTTÈRE.

daat cette pauvre femme damème œil dont il aurait accueilli sa Thérèse : «Reste, Marthe, lui dit-il, restes tous.... j'aiplo» d'amis que je ne suis dig^e! » S' approchant ensuite de Louise, il Temhrassa et s'assit auprès du lit. a Mon enfant, reprit'^il, je n'ai pas oublié le» conseils de votre dernière lettre.^.. Cette chambre, je Pavais- renouvelée pour vous.... Si Dieu^ne veut pas.... N'ayez crainte que je murmure...» Qu'elle vous soit alors un plus digne vestibule à ces demeures- où il vous appelle et où vous attend votre mère.... » Le chantre continua de diseourir, pendant que nos ccsurs s'ouvraient à la consolation. Pour la première fois, en effet, on osait parler en commun de la cosamu&6 peine, et l'affliction, dépeuillée de contrainte et mise seua la protection de Dieu, était pénétrante, sans être aussi amère. Marthe fondait en larmes. M. Prévère écoutait d'un« air grave et comme touehé du religieux efibrt de son ami ; et Louise, attendrie, mais soulagée, prodiguait à son père les plua tendues et les plus faciles caresses. Elle voulut nous exprimer la dou^ ceur qu'elle goûtait à nous voir autour d'elle unis et résignés, et elle dit ce jour-là tout ce qu'elle désirait nous dire de corn'» mun à tous.

Les jours suivants, son dédin fut rapide, mais son calme croissant. On était aux premiers jours d'avril : les arbres eom^ mençaient à bourgeonner et le soleil à. dorer plus souvent les campagnes; deux ou trois fois Louise exprima le désir d'être assise auprès de sa fenêtre : nous fûmes obligés de l'y porter sur nos bras. Durant tous les moments que lui laissaient de libre l'angoisse ou la fièvre, nous demeurions réunis au^ès d'elle, l'entretenant tantôt de discours pieux, tantôt des choses et des gens du hameau, ou des petites commissions dont eUe nous avait charges pour eux» A mesure que le moment fatal approchait, il y avait chez tous, et chez le chantre aussi plus de calme ; l'admiration pour Louise nous inspirait en sa présence une sorte d'exaltation ; son courage se communiquait à nous, les soins se multipliaient : en sorte qu'au milieu d'émotions si variées et d^ journées si remplies, la douleur demeurait comme suspendue. Le 25 avril, se' sentant quelque force, elle fît appe^ 1er son orpheline, la veuve Grozat et quelques femmes qu'elle aimait à cause de l'affection qu'elles m'avaient toujoturs témoi-* 9iée; elle leur dit quelques paroles d'amitié et d'adieu; et le 26, comme nous étions tous réunis autour d'elle, son regard se ternit, la parole expira sur sea lèvres ; ses mains seules,, en cher-

chant les n^res, parlèrent pour elle, et, au coucher du soleii, elle entra dans le sein de Dieu.

' Je me tiens en dehors de ce récit. Simple spectateur, je oon^ temple cette jeune fille qui s'éteint.... et mon âme est remuée jusque dfflis ses profoiadeurs. Oh sont les mots qui rendent ce spectacle, les images qui le peignent? C'est ici plus que le lis tranché par la faux, plus que la jeunesse et la grâce qui àisps^ raissent, frappées par une impitoyable main!... C'est la vertu, la pureté, la filiale tendresse, qui périssent victimes d'ellesmêmes! Spectacle bien digne, ou d'un affreux et éternel murmure, ou d'une éclatante et immortelle espérance; d'un impie désespoir ou d'une soumission pleine de confiance, de respect et d'amour !

Le bruit de cette mort sema le deuil et le regret dans ce petit hameau, dont Louise avait été l'ornement et la providence; de touchants témoignages accueillirent la triste nouvelle, et ces pauvres paysans sentirent qu'ils venaient de perdre un bien qui ne leur serait pas rendu. D'eux-mêmes, ils s'abstinrent de tout bruit autour de la cure ; ils se rendaient silencieux à leurs travaux, et, suspendant les jeux du soir, ils se tenaient rassem*blés sous le porche de leurs maisons, s'entretenant des afflictions de la cure et de cette jeune demoiselle sortie de leurs rangs pour demeurer l'amie de tous et la protectrice de leurs enfants. Dès le lendemain, M. Prévère, sensible à ces marques d'un décent et affectueux regret, et jaloux d'y attacher, en s'y associant, quelque utile direction, descendit au hameau, et vint s'asseoir au milieu de ses paroissiens. Il les entretint de Louise, de sa fin, de la place qu'ils avaient tous eue dans son cœur. Il admira devant eux cette piété vraie et simple qui avait donné à une frêle enfant un courage d'homme fort, cette bienfaisance si ancienne et tant d'intelligence à secourir et à consoler. Les femmes, plus faciles à émouvoir, et avec qui Louise, initiée à leurs soucis domestiques, avait eu de plus intimes rapports, fondaient en larmes; et les hommes, tout rudes qu'ils sont au village, ^aves et remués, écoutaient avec respect. Pendant qu'il parlait, M. Prévère avait approché de lui l'orpheline de Louise, lui rappelant les marques d'affection de sa protectrice et lui faisant des caresses où sa propre douleur trouvait un adoucisse-*ment. Quand il se leva pour se retirer, les paysans se décou-* vrirent; l'un d'eux demanda au nom de tous quand aurait lieu l'enterrement, a afin d'y accommoder les ouvrages, et que cha*

can pût faire son devoir à l'entour de cette respectée demoiselle, s M. Prévère leur annonça que ce serait pour le lendemain à dix heures, et il les quitta, accompagné de deux des anciens, qui le reconduisirent jusqu'à la cure.

Pendant son absence, Mme de la Cour Vy avait fait demander. Il s'y rendit, me laissant auprès du chantre. Le désespoir de cette malheureuse dame , lorsqu'elle apprit la mort de Lotfise, avait éclaté en cris de douleur et de remords, et, tandis que le véritable auteur de tant de maux vivait tranquille derrière Tabri de ses ruses et de ses mensonges, elle s'accusait hautement d'indignité et de crime. C'est à ces transports que M. Prévère la trouva livrée. Il avait toujours eii le soupçon que M. Champin av^it été mis en œuvre de ce côté-là, et les bruits qui s'étaient répandus sur la mort de M. Ernest l'y avaient confirmé. Cependant, avec ce tact d'un homme à la fois rempli d'indulgence et de discernement, il n'avait jamais douté que la part vraiment criminelle de l'œuvre n'appartint tout entière à Champin. Quant à Mme de la Cour, qu'il connaissait bonne de cœur, honnête et généreuse de sentiments, il n'avait garde de lui attribuer d'autres torts que ceux de la faiblesse et de l'imprudence, et de lui imputer autre chose que des démarches inconsidérées, où le lâche abattement d% son fils l'avait entraînée malgré elle. Ce fut animé de cet esprit qu'il se présenta à Mme de la Cour, c certain, lui disait-il, qu'elle s'accusait injustement et que son âme honnête tournait en reproches de justes regrets. » Il Técouta, il la jplaignit, il lui parla avec cette autorité de caractère et de charité qui lui soumettait les cœurs; et, après l'avoir calmée, il lui dit qu'il entendait demeurer son ami, et que ce lui serait une douceur nécessaire que de parler souvent de Louise avec ceux qui l'auraient connue et regrettée. Dès lors il a tenu sa promesse. Ces entretiens ont sauvé cette pauvre dame du désespoir ; et, bien qu'elle ne se soit jamais consolée d'avoir été involontairement la cause de la perte de Louise , bien qu'elle l'ait pleurée plus douloureusement encore qu'elle n'a fait son propre fils, l'amitié et les soins de M. Prévère, ceux que j'ai eu la douceur de lui rendre, ont contribué à tranquilliser sa conscience et à lui rendre le repos dont elle a joui durant les quinze années qu'elle a survécu à Louise.

Le lendemain , dès neuf heures du matin, tous les hommes du hameau et des habitations éparses alentour dans les champs

étaient rassemUés sous les tilleuls de la oare, du côté opposé à celui où se faisaient les préparatifs du convoi. Au loin, dans les vergers, derrière les haies, les mèr s, les filles, contemplaient ces tristes apprêts. Bientôt la bière fut descendue et parut devant le seuil de la ma son. On voyait cessus la couronne de blanches fleurs qui, dans nos usages, pare le cercueil de celles qui meurent vierges. Derrière s'avançait le chantre, ayant à ses côtés le fiancé de sa fille; après eux, M. Prévère et un paysan parent de Thérèse; ensuite, deux anciens du hameau, appelés à défaut de parents du côté de M. Reybaz. Ce triste cortège se mit en marche, et, au contour du portail de Téglise, tous les hommes s'y ajoutèrent deux à deux, dans 'le plus profond silence. Arrivée au cimetière, la tète du convoi s*arrôta devant une fosse peu distante de celle qui, trois semaines auparavant, s'était refermée sur M. de la Cour. Pendant que l'on y descencait le cercueil, M. Prévère voulut s'approcher du chantre et le distraire de ce s\ ectade ; maiSile chantre l'écarta du bras et demeura l'œil sec et attaché sur l'œuvre des fossoyeurs. Quand ce fut fini, il leur donna lui-môme l'obole funèbre, et, s'appuyant sur moi, il demeura quelques secondes immobile ; puis, s'étant retourné, il reprit le chemin de la cure. Là, les six personnes du convoi se placèrent devant le seuil, et tous les paysans, ayant passé devant elles, la tôte découverte, se dispersèrent dans le hameau pendant que nous i entrions dans la maison.

Quand Marthe nous vit rentrer, cette humble et compatissante femme qui, depuis tant de temps occupée jour et nuit autour de Louise, lui avait souri jusqu'à son dernier moment, s'abandonna aux transports de la plus douloureuse affliction. Elle pleurait jusqu'à cette dépouille mortelle aux côtés de laquelle elle venait de veiller avec tendres&e et consolation. M. Reybaz s^approcha d'elle, il l'embrassa, tt, d'un ton plein d'affection : < Marthe, lui dit-il, il n'a pas tenu à vous que Louise vécût, et il a tenu à moi qu'elle ne périt pas.... Vous avez choisi la bonne partj et elle ne vous sera point Me, »

Dès le soir de ce môme jour, M. Prévère s'entretint avec moi, et il me fit part de l'intention où il était que je restasse à la cure durant cet été et que je ne reprisse le cours de mes études que l'hiver prochain. Il le désirait pour lui-même, mais surtout pour M. Reybaz, à qui mon affection, mes soins, ma présence, allaient devenir de jour en jour plus nécessaires. M. Prévère

me dit qu'il comptait désonnais sur la résignation et le courage de son malheureux ami, mais qu'il n'était pas sans inquiétude au sujet des ravages que ce coup terrible avait déjà faits dans sa constitution ou de ceux qu'il pourrait y faire encore, c Notre unique consolatioD, mon cher enfant, ajouta-t-il en s'attendrissant, c'est d'accomplir religieusement les vœux de Louise.... > n s'arrêta, et nous pleurâmes ensemble.

En effet, ce malheureux père avait été frappé au cœur, et l'altération de ses traits, dès cette époque, ne justifiait que trop les sinistres prévisions de M. Prévère. M. Reybaz n'avait pas une de ces physionomies qui s'effacent du souvenir en s'y confondant avcfc celles que l'on a remarquées chez le commun des hommes. Sa taille était nerveuse plutôt que forte, sa démarche grave, ses manières empreintes de dignité, et sa mise de campagnard toujours attrayante par l'air dont il portait sa bure, autant que par une sorte d'agreste et fraîche propreté. Mais ce qui parait cet homme, c'était la droiture de son âme, visiblement empreinte sur sa figure rude et hâlée. La véhémence et le souci y avaient leurs signes; mais aussi cette chaste austérité, cette fine et naïve façon de sentir, et cette habitude de pensée, qui s'alliait en lui au défaut d'instruction et de lumières. Accessible à mille sentiments forts ou délicats , et aussi inhabile à les dissimuler qu'enclin, par une sorte de retenue naturelle, à en comprimer l'essor, son visage en était le miroir muet, mais fidèle; et tous ces mouvements du cœur, dont son langage était sobre, son œil les révélait avec une vive et franche simplesse. Jusqu'à l'époque où je quittai la cure, et cette dernière fois qu'il vint à la ville avec Louise et M. Prévère, il avait encore, à côté des mâles dehors de Tâge mûr, les riches fleurs de la jeunesse, et ses cheveux courts et fournis en conservaient la brillante noirceur; mais, quand je le revis alors, ils avaient passé, dans l'espace de quelques mois, à une blancheur prématurée. Les rides s'étaient accumulées sur son front, le tourment avait creusé ses joues, brisé sa vigueur; et il semblait que ce ne fût plus que l'ombre de cet homme dont la robuste verdeur rappelait jadis involontairement ces chênes noueux, dont la sève est puissante et l'âge difficile à dire-.

Aussi, malgré son religieux effort de résignation, bien que docile à tous nos conseUs et sensible à nos moindres soins, M. Reybas s'acheminait visiblement vers, sa Louise. Dès les premiers jours, il se remit aux occupations que nécessitaient

les désordres apportés dans son petit bien par les temps d*absenoe et par les dépenses de maladies; il s^occupa des travaux de campagne, et, au bout d'un mois, il voulut reprendre ses fonctions de chantre; mais il n'était déjà plus de cette terre : ces efforts mêmes tournaient contre lui, et ces vains mouvements lai servaient à peine à fuir des loisirs odieux ou à échapper aux atteintes d'une affliction chaque jour plus profonde. Lui-même se sentait intérieurement détruire, et, sans oser se réjouir dans ce sentiment, il y puisait une secrète consolation et le courage de supporter le fardeau d'une vie qu'il ne porterait pas bien loin. Hormis les moments où il était occupé, nous ne le laissions, M. Prévère ou moi, jamais seul, et je couchais dans sa chambre. Il accueillait nos soins avec une humble reconnaissance» il écoutait nos discours, il acquiesçait à nos avis; mais, tandis qu'il nous soumettait cette volonté que, par le souvenir de sa fatale obstination, il semblait avoir abdiquée, au fond de son âme vivaient, sourds et tenaces, un chagrin rongeur, des regrets dévorants et une inconsolable douleur. Déjà, vers la fin de l'été, il fallut qu'il renonçât à remplir ses fonctions de chantre, et sa santé devint si chancelante, qu'au mois de novembre, à Tépoque où, selon nos projets, je devais reprendre le cours de mes études, M. Prévère jugea à propos de ne pas m'éloigner de la cure. J'y demeurai donc pour assister au rapide déclin du chantre, qui s*éteignit dans nos bras, le 19 février, dix mois et sept jours après le décès de sa fille, auprès de laquelle il a été enseveli. Je ne livre plus au lecteur, sur cet homme si respectable, si intéressant et si à plaindre, que cette dernière pièce, que nous trouvâmes après sa mort dans l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. Elle achève de le peindre et clôt dignement son histoire.

Moi, Pierre Reybaz, jouissant de mon sens, assez pour dire mon remords et mes intentions dernières, j'écris cette pièce, qui est mon testament.

Depuis le jour où Charles a été mis sur le pavé de la cour, c'est M. Prévère qui a suivi la droite ligne de l'Évangile, et c'est moi qui m'en suis écarté.

508 tE PBESBYTÈRB.

Saps être des pires de ce monde, j'ai causé de grands maux. IiCpn âme s'est nettoyée tard du levain d'orgueil, et, quand, mes yeux se sont dessillés, la.main de FÉtemel s'est abattue sur ma fille. J'implore son pardon, j'adore le fouet de sa colèra, et je meurs, comptant sur ses miséricordes.

Je lègue, sur mon bien, cinq cents florins aux pauvres de la paroisse, trois cents à la veuve Grozat, et mille à la bonne Marthe.

. Je lègue à Ghampin deux couverts d'argent marqués à mon nom, et,comme il n'est pas moyenne, en sus, un présent de deux cents florins, rois à part dans le tiroir de gauche, avec son nom dessus. Je n'ai pas à lui pardonner, puisqu'il a cru me servir; mais, s'il a dévié avec moi, qu'avec moi il s'amende.

Parmi les effets de Louise, M. Prévère et Gharles se partageront entre eux ce qui sera à la convenance de leurs ressouvenirs, moyennant que ces efl'ets demeurent, en totalité, au dernier survivant, qui pourvoira à ce qu'ils soient détruits plutôt encore, qu'aliénés.

Le surplus de mon bien, y compris ce que j'ai hérité de Thérèse (dont le détail ci -joint), je le laisse à Gharles, en don gratuit d'affection. Je me confie en son pardon , et j'implore sur lui la bénédiction de Dieu, jusqu'à ce qu'il nous rejoigne.

Pierre Retbaz.

Page 1