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JACQUES A SON PERE

De Turin. .

Vendredi dernier, je vas à la poste par Tordre de not' maître, et en secret de madame, pour quérir une lettre qu'il attendait de M. Prévère : c'était mon office de chaque jour, depuis deux mois durant. Ce jour-là les gens du bureau me font signe qu'il y a quelque chose, et qu'on est à faire le triage. Bon, que je me dis, not' maître sera content et moi aussi, que ce métier n'amuse guère. Pour lors, je me plante devant la porte à attendre. A ce moment, j'aperçois venir, du bout de la rue, la calèche, avec madame dedans, que je reconnais aux plumes blanches de son chapeau. Je m'enfonce dans l'allée : la calèche file devant la porte, comme un éclair; et de ce mouvement a dépendu la vie de not' maître, comme vous allez voir. A cette heure, ils l'embaument, durant que nous autres nous faisons les paquets pour retourner au natal, où on l'enterrera, faute d'un coin ici dans leur terre sainte qu'ils gardent pour eux, vous offrant la voirie.

La lettre reçue, je retourne à l'hôtel ; et, bien avant'd'y être, je rencontre not' monsieur qui me Tarrache des mains, fait sauter le cachet et dévore le contenu. Gomme je suivais, il se retourne en disant : 4 Laisse-moi ! » On était dans la rue du Pô. N'ayant où aller, je vas droit devant moi jusqu'au pont, où je m'arrête à regarder un train de bois qui descend la rivière. Durant que je regarde, voici des dragons au grand galop, tout le monde s'espace, et puis la voiture du roi, et puis trois voitures de princes et de princesses, et puis encore des dragons, €t puis la foule qui se referme derrière ; d'où, brûlé de soleil et de poussière, j'entre dans un bouchon, où je me rafraîchis d'an demi-pot, et pas sans eau : car leurs vins, pour n'être pas chers, n'en vont que plus droit à la tête. En tout, j'avais bien employé une heure, quand je m'achemine vers l'hôtel. Voilà que, dès le bas de l'escalier, j'entends un tumulte : je vois, sur une galerie d'en haut, le valet de chambre qui vaque effaré;

et, entré dans une salle, j'y trouve notre dame, qu'on entrepose sur une chaise longue. Elle était échevelée, les yeux fermés, du sang au bras et sur ses attifements : le coup était fait. Not' monsieur, rentré à l'hôtel, avait forcé le secrétaire de madame pour lire ses papiers ; après quoi, il s'est mis deux balles dans le cœur. Si donc,, devant la poste, madame m'avait vu, aussi sûr comme j'écris, elle aurait voulu prendre la lettre ellemême, et, retournée à l'hôtel, sa présence et son soupçon empêchaient ce malheur. J'en suis net : j'avais mes ordres.

Revenue à elle, madame a fait des plaintes et des sanglots, que c'était à fendre le cœur, voulant qu'on la laissât auprès de son fils et répétant toujours : c Misérable ! misérable ! » d'où j'étais scandalisé, croyant qu'elle traitait ainsi M. Prévère. Mais j'ai su ensuite que c'est un nommé Champin, de qui elle recevait en secret de son fils, ces lettres qu'il a lues dans le secrétaire, et sur le vu desquelles il s'est détruit. Tant il y a que, dès le soir même, elle nous fait venir dans sa chambre, moi et la femme de chambre qui sommes de la cure, pour nous dire qu'on nous fera notre deuil et une gratification; mais cette dernière, à condition seulement qu'on soit discret et qu'on n'écrive rien au pays de ce qui a eu lieu, mais seulement que son fils est mort d'une mauvaise fièvre, comme il n'en manque guère dans ce pays de soleil et de marécages, et pour les étrangers notamment. On lui a promis; ce que je vous dis pour votre gouverne à tous, et surtout par rapport à la cure, où va-t'en leur premier le annoncer cette fièvre, tant à M. Prévère qu'à Reybaz, afin que madame sache qu'on a été discret et qu'on puisse lui en fournir la preuve, en cas que, d'autre part, la chose se répande, comme c'est à croire.

Voici maintenant le fin de l'affaire, comme on le conte à l'office. Cette lettre de M. Prévère disait à not' maître que, quand bien même on a fait une manœuvre pour perdre M. Charles, en recherchant ses père et mère, qui se sont trouvés être des repris de justice, cette manœuvre ne lui profiterait pas à lui, M. Ernest, parce que Mlle Louise épouserait quiconque avant de l'épouser lui. Là-dessus, not' monsieur épouvanté force le secrétaire, et il y trouve la preuve de cette manœuvre faite par un nommé Champin, qui a reçu de madame cent louis pour la faire. Alors, se voyant tout ensemble déchu de son espoir et perdu d'infamie, il s'ôte la vie, et, trois minutes après, la calèche arrive.

4â2 I^ PRESBYTÈRE.

: A. vrai dire, depuis cette première de Verrèxe, que Thôte eutpèeka, not' maitre A'avail fait que différer. Seolem^xt, ces derniers tempSf à pmrfcir d'une lettre qu'il écrivit à M. Préirère, et daas l'intervalle de la réponse il avait repris un peu bonne humeur, hcMnnis qu'à l'heure du courrier, quand j'arrivais les mains vides, il me faisait des fureurs à épouvanter nne borne, comme ai j'en pouvais mais.. C'est depuis ce mieui que notre maîtresse se hasardait à le perdre de vue de temps en temps, et jamaift i^us d'une heure, dont bien mal lui en a pris, à la pauvre dame. Depms le soir qu'elle nous a parlé, oii ne l'a plus revue, si ce n'est la Rose qiû pénètre dans sa chambre pour le service, et aussi le iuédecin pour prendre ses ordres par rapport à l'embaumement, et un cercueil de plomb, ou sera mis not' maitre. Quant au jour du départ, on n'en s^t rien encore, sinon que, ce matin, j'ai eu l'ordre d'aller à la police pour retirer les passe -ports. Et bieft aise que je suis d'eat étere revenu! Us m'ofit faut entrer dans un cabinet, où j'ai été qi^estionné tant sur moi que sur mon maître, de façon que j'en tremblais de tous mes membres, sachant que, pour la poUtique, \ls ne badinent pas, et que, si on a seulement l'air, il» envoient maître et valet pourrir dans un cachot noir, à six cents lieues d'ici, au milieu d'une forêt, où l'on n'entend qu'un bruit de chaînes et de fan> tomes. J'ai dit que mon maitre s'était toé par amourette, et que, pour ce qui est de moi, je sers à table et je ârotte ks chambres, notamment que, l'autre jour encore, sur le pont du Pô, j'ai crié : ■€ Vive le roi! » avec les autres. Là-dessus, ils m'ont d^ivré^et je cours encore.

De tout ceci, reste à savoir ce qu'il adviendra, si je resterai aa service, ou si madame me donnera la ferme, ou enfin quoi. £b attendant faites la guerre à l'œil, et salfiex M. le pasteur, à qui je donne raison, sachant qu'il n'est pas pour laire tort à personne; et encore que, si ça pouvait me nuire de lui avok menti sur cette fièvre, je vwis délia à son égard, et alors dites-lui tout, lui recommandant le aec^ret, et que j'ai bien hâte de rei^ trer en pays chrétien, surtout étant de sofi bearcail. Sur ce, bonjour à tous, et à la Jeannette, qui a bien fait de reaumcher Paul Redard, sans quoi je la plai^sùs là, et c'est pas lui qui l'aurait relevée. ,

Votre affectionné J^acques.

P. S. On s'en va par le Simplon, qui est une m(5îitagne creusée

L£ PBEaBYTiRE. 483

par Bonaparte, où il y a un grand trou dans le roc, s'ouvrant de ce côté-ci et débouchant en Valais. J'aimerais mieux le plein air, si ce n'est qu'il ny a pas de route, et seulement des frimas, avec des brigands parmi, qui tirent sur tout ce qui a quatre sous. Que la Jeannette prie seulement bien, matin et soir, et vous tous. Une fois réchappé de ces repaires, faudra, pour que je m'y remette, qu'ils me viennent chercher.

CLXXXYIII

MARTHE A M. PRÉTÈRE.

DeMorofiX.

Soyez ki ce soir, monsieur le pasteur; je succombe à maintenir ce père. Que sa fille trouve au moins un abri pour s'éteindre !

Il y a quelques jours- qu£ ma chère maîtresse me paria de sa mort, qu'elle sait prochaine. C'était à propos de papiers qu'elle yent rovts faire teinr en eaehette de son père. A diverses fois depuis, elle m'a pressée de eonper ses cheveux, dont e)le veut disposer eHe-môme, et je m'y étais toujours refusée, quand, hier au soir, voyant qu'elle s'apprêtait à s'y fatiguer, je pris de ses mains les ciseaux, et, aveuglée parles pleurs, je coupai ces chères dépouilles.... A ce moment^ M. Reybaz, que nous avions cru couché, est entré!... Il voulait parler, mais sa voix s'est brisée en un gémissement, et, sans achever, il est sorti.... J'ai obtenu de ma maltresse de demeurer et de se mettre au lit, à condition que je ramènerais sou père auprès d'elle.... Je l'ai trouvé dans la salle d'en bas, debout, sans lumière, et en proie à cette angoisse muette qui est chez lui signe de véhémence.... Sans m'écouter ni me répondre, il m'a suivie, pour demeurer distrait et fixe, durant que sa fille Taccablait de caresses et de propos du ciel.... Sorti de la ebambre à minuit, il ne s'est pas couché, et, au petit jour, il a fait partir une lettre.

En ce moment, il se promène dans le jardin en regardant à la fenêtre de Mlle Louise, vers qui j'ai hâte de retourner, voulant, si je puis, la retenir au lit et Tempécher de descendre avant que vous soyez arrivé.... Elle sait que je vous écris... .J'envoie par le char de Chevalier, qui vous ramènera.... Dans cinq heures, TOUS pouvez être ici. Ne tardez pas, par pitié pour votre servante.

Marthe.

LE CHANTRE A CHARLES

De Mornex,

Celui qui vous a été rude et contraire dans votre bas âge, tant pat instinct, que, plus tard, à cause de la tache que tous ignorez, revientà vous.... Prenez sa Louise!

Je suis tardif à vous appeler.... Encore est-ce Vépouvante.'qui m'y dompte.... Déjà elle prenait congé de la terre.... J'ai vu sa chevelure ravie par elle au sépulcre pour vous être conservée!... Venez donc, pour Pamour d'elle ; sauvez-la, et mon cœur vous bénisse à meilleur droit qu'il ne vous maudissait durant cette noire tourmente !

Votre père et votre mère, Charles, ont vécu de crime et péri dans les cachots! Vous êtes le fruit perdu de leur adultère!... Apprenez ces choses, maintenant que, cette tache livide, je Taccepte, que je veux Teffacer, et ma Louise la blanchir.

Retbaz.

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