II
% XXXVI.-A M. DE NEUlLLt.
ample. J'aimerais mieux^ je crois, vous faire quatre fois la description de tout le resle de l'Italie, qu'une seule fois calle de Romç. EU^ e«t l^elle cette Rom^, et si belle que, ma foi, toiît le reste me parait peu de chose en comparaison. Quand je n'avais rien à faire dans les auberges, je me mettais en robe de chambre et en bonnet, et je vous écrivais à la hâte le farrago de tout ce qui m'avait précédemment passé par la tête ou devant les yeux. Aujourd'hui c'est un établissement fait, une vie réglée, où, le temps étant distribué, il n'est guère possible d'avoir de l'exactitude, et assez de loisir pour vous envoyer comme cidevant de gros volumes. Tout ce que je puis faire c'est d'être exact dans la correspondance, et de vous parler aux uns et aux autres, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre, selon vos goûts différents, et selon qu'elles me reviendront dans l'idée. Après tout, que pourrais-je vous dire sur cette matière qui ne fût un rabâchage perpétuel? Cette ville a été tant vue, tant décrite ; il y a tant de plans, tant de figures, qu'il ne tient qu'à vous de faire, comme madame Houdart, un voyage sédentaire dans votre cabinet. Faites mieux , mon cher Neuilly , réservez-vous pour un temps plus propice : les circonstances ne sont pas toujours les mêmes. Ce que vos affaires n'ont pas permis que j'obtinsse de vous à mon départ, j'en veux avoir ma revanche une autre fois. J'y reviens avec vous , et nous débaucherons Malteste. C'est une grande affaire que ce voyage-ci, quand on l'examine de loin et qu'on le fait pour la première fois ; à la
seconde, ce n'est rien. L'expérielice, la connaissance dn pays et des usages, celle de la langue, aplanissent ce qu'il peut y avoir de difficultés. Les nôtres ne sont survenues que des fausses mesures que nous avons souvent prises, faute d'être instruits ; la plus fausse est la manière dont notre tour se trouve pris pour parcourir l'Italie.
Si vous voulez venir faire une course d'un an, je vous conseille de partir au commencement de septembre, et dépasser par la Provence, sans oublier de voir Nîmes ; je vous engage aussi à vous embarquer à Toulon, à passer à Gênes , Viarregio , Livourne, Pise, Lucques, Florence, Sienne ; à arriver à Rome le 20 octobre, et à en partir huit jours après pour Naples, afin d'y être pour la Toussaint, où la belle saison dure encore, et où les spectacles commencent; vous devez en être de retour avant la fin de novembre, et séjourner à Rome jusqu'aux environs de la fête de l'Ascension, pour laquelle il faut être arrivé à Venise, en passant tout droit et rapidement par la route de Lorette, Ancône, Ravenne. Vous aurez le petit carnaval de Venise plus beau et moins fastidieux que le grand, qui ennuie par sa longueur. Revenez en France par Vicence, Vérone, Mantoue, Bologne, Modène, la Lombardie, Parme, Plaisance, Milan, les lies Borromées, Pavie ; bientôt je vous vois & Turin, Chambéry, Genève, Besançon. Vous voilà de retour chez vous ; je vous ai mené sans fatigue. Or çà, à quand la partie ?
Quand vous serez ici, car je crois vous y voir déjà
avec moi, quelle impression croyez- vous que vous fera le premier coup d'œil de Saint-Pierre ? Aucune. Rien ne m'a tant surpris à la vue de la plus belle chose qu'il y ait dans l'univers, que de n'avoir aucune surprise ; on entre dans ce bâtiment dont on s'est fait une si vaste idée, cela est tout simple. Il ne parait ni grand, ni petit, ni haut, ni bas, ni large, ni étroit. On ne s'aperçoit de son énorme étendue que par relation, lorsqu'en considérant une chapelle, on la trouve grande comme une cathédrale ; lorsqu'en mesurant un marmouset qui est là au pied d'une colonne, on lui trouve le pouce gros comme le poignet. Tout cet édifice, par l'admirable justesse de ses proportions, a la propriété de réduire les choses démesurées à leur juste valeur. Si ce bâtiment ne fait aucun fracas dans l'esprit à la première inspection, c'est qu'il a cette excellente singularité de ne se faire distinguer par aucune. Tout y est simple, naturel, auguste, et par conséquent sublime. Le dôme, qui est à mon avis la plus belle partie, est le Panthéon tout entier, que Michel-Ange a posé là en l'air, tout brandi de pied en cap. La partie supérieure du temple, je veux dire les toits, est ce qui étonne le plus, parce qu'on ne s'attend pas à trouver là-haut une quantité d'ateliers, de halles, de coupoles, de logements habités, de campaniles, de colonnades, etc., qui forment, en vérité, une espèce de petite ville fort plaisante. La moindre partie de l'église, à ce que je trouve, est le portail ; ni celui-là, ni celui qu'on vient de faire à Saint- Jean-de-Latran,
quoique assez beau l'un et l'autre^ ne répondent à la majesté des bâtiments. Comment ceci a-t-il pu être construit par des gens qui avaient devant leurs yeux la façade de la Curia Antoniana et celle du Panthéon ?
Ce que l'on fait de mieux à présent, c'est d'ôter tous les iableaux des chapelles de Saint-Pierre, que l'humidité avait presque entièrement perdus, et d'en faire des copies en mosaïques, les plus belles qu'on ait jamais vues. S'il vous plaît, chaque tableau coûte quatre-vingt mille francs ; ce qui devient moins surprenant quand, en les voyant travailler, on examine leur énorme grandeur, le temps nécessaire pour en faire un, et la matière qui y entre : ce sont des chevilles de verre coloré par le moyen des métaux qu'on y mélange dans la fusion.
Je ne vous dis rien de la colonnade au-devant de l'église : vous la connaissez ; mais vous n'avez pas vu jouer les deux fontaines à côté de l'obélisque. Figurez-vous deux feux d'artifice d'eau, qui jouent toute l'année jour et nuit sans interruption ; je n'ai rien trouvé qui. m'ait fait plus de plaisir. Tous les jours je vais leur faire une visite d'amitié, . Surtout quand le soleil donne dessus. En général, la plus belle partie de Rome, à mon gré, ce sont les fontaines ; celle de la place Navone est de tout ce que j'ai vu dans mon voyage ce qui m'a le plus frappé. Le nombre de ces fontaines, qu'on trouve à chaque pas, et les fleuves entiers qui en sortent, sont plus agréables et plus étonnants encore que les édifices,
tout magnifiques qu'ils sont en général, surtout les anciens : le peu qui reste de ceux-ci, défiguré comme il Test, est encore autant au-dessus des modernes pour la simplicité et la grandeur, que la République romaine était au-dessus de TÉtat de TÉglise. Enfin, pour vous dire en un mot ma pensée sur Rome, elle est, quant au matériel, non-seulement la plus belle ville du monde, mais hors de comparaison avec toute autre, même avec Paris, qui d'autre côté l'emporte infiniment pour tout ce qui se remue.
Les souverains qui, depuis Sixte V, ont fait des choses immenses pour Tembellissement de la ville, n'ont rien fait pour la culture de la campagne, où Ton n'aperçoit, à la lettre, ni une seule maison ni un seul arbrisseau. Le gouvernement est aussi mauvais qu'il soit possible de s'en figurer un à plaisir. Machiavel et Morus se sont plu à forger l'idée d'une utopie ; on trouve ici la réalité du contraire. Imaginez ce que c'est qu'un peuple dont le tiers est de prêtres, le tiers de gens qui ne travaillent guère et le tiers de gens qui ne font rien du tout ; où il n'y a ni agriculture, ni commerce, ni fabriques, au milieu d'une campagne fertile et sur un fleuve navigable ; où le prince, toujours vieux, de peu de durée et souvent incapable de rien faire par lui-même, est environné de parents qui n'ont d'autre idée que de faire promptement leur main, tandis qu'ils en ont le temps, et où, à chaque mutation, on voit arriver des voleurs frais, qui prennent la place de ceux qui n'avaient plus besoin de prendre ; où l'impunité est
assurée à quiconque veut troubler^la société, pourvu quMl soit connu d'un grand ou voisin dW asile ; où tout l'argent nécessaire pour les besoins de la vie ne se tire que des pays étrangers : contribution qui va toujours en diminuant ; où enfin est perpétuellement établi le système que nous avons vu en France, non pas à la vérité avec la même fureur ; mais observez que, les billets n'ayant pas cours hors de Rome, il faut payer en argent tous les besoins de la vie, parce qu'il les faut tirer d'ailleurs, et que le pays ne produit rien ; ce qui, à la longue, a tellement diminué la quantité des espèces, qu'aujourd'hui il n'est presque plus possible d'en apercevoir.
Voilà bien du mal que je vous dis d'im pays qui, avec tout cela, est fort agréable pour les étrangers, non-seulement pour les motifs de curiosité, mais par l'extrême liberté qui y règne, par la politesse des gens qui l'habitent, qui en général sont tous remplis, sinon de cordialité, du moins de prévenance ; obligeants et de facile accès bien plus qu'en nul endroit d'Italie. Il est fort aisé ici aux étrangers de se répandre dans la société et d'être bien venus partout ; et les Romains entre eux commencent à se mettre sur le pied de la vie familière et à manger ensemble comme en France. Vous voudriez bien, à cause de M. Thomas, qui aime les bocages, savoir un mot des vignes de Rome et de Frascati ; je vous dirai seulement là-dessus que les Italiens les estiment trop, et les Français trop peu. Quoique nous soyons autant au-dessus d'eux pour les jardins, qu'ils nous surpas-
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sent pour les édifices, c'est toujours un agrément que je ne vois nulle part ailleurs, que d'avoir en hiver des arbres toujours verts et feuilles, et en été les eaux les plus belles et les plus claires qu'il soit possible de voir. On estime fort les vues de ces lieux, mais elles ne me plaisent guère, car qu'est-ce que la vue d'une plaine étendue, mais aride et déserte ? J'en dis autant des maisons ; elles sont recouvertes de bas-reliefs antiques de fond en comble, mais il n'y a point de chambres à coucher. Pour des statues admirables, vous en trouverez là tant que vous voudrez. On vient de découvrir deux centaures égyptiens qui ne le cèdent en rien à ce que Rome avait de plus beau, et un pavé entier de mosaïque antique d'une salle d'Adrien. Le pape ramasse tout ce qu'il peut en monuments et en forme un musée, au Gapitole, qui n'est guère moins considérable que celui du grand-duc, et qui serait aussi beau s'il avait le même arrangement. Adieu, mon cher objet, mille compliments à Maleteste, Chevigny, Bevy, Montot et sa petite dame, etc.