II
no UIL— A M. DK NKt'iLLÎ.
en avoir une pareille en France. On ne d'en sert pas trop à Modène, non plus qu'à Paris; on a reconnu que la forme ordinaire de nos théâtres est encore plus commode.
Je vous ai annoncé une fête du duc pour ce soir ; elle a été aussi complète que galamment imaginée ; il traita la ville et les faubourgs, sans exception. Immédiatement à l'issue de l'Opéra, on servit un souper au parterre, et dans chaque loge pour les i^ectateurs; un autre au théâtre pour les acteurs; un dans l'orchestre pour les musiciens. Cependant il emmena toute la cour dans une galerie des Ridotti , où l'on servit quatre tables : sa femme, ses deux sœurs et lui, en tenaient chacun une. Il avait assorti et nommé toutes les personnes qui devaient être à dbaeune et nous avait distribués tous quatre à une différente. Nous entendîmes dans la foule un maître d'hôtel qui criait comme un diable, sa liste à la main, quattro signori francesi. Il avait naturalisé pour cette fois leBevilacqua.
Nous nous hâtâmes afin de ne pas tomber dans l'inconvénient de l'avant-veille ; je me trouvai à celle du duc; nous n'étions que dix à chaque table. Le souper fut extrêmement gai, plein de familiarité et de bonnes plaisanteries. Nous tînmes table plus longtemps qu'on ne 'fit à la salle du théâtre ; et, pendant que nous finissions, ob haussa le parterre pour faire une salle de bal, que nous trouvâmes à notre retour tout arrangée et éclairée d'une infinité de lustres et de girandoles ; aux deux bouts de la sâlle
ROUtE nt HOBfENf: A MUAS. m
àtt ba), ùû avait ménagé deax salons en retranche* ment pour nn pharaon et un lansquenet. Je travaillai à gagner quelques sequins, non sans besoin, car nos finances, que nous avions échangées à Rome avec Migieu contre des lettres de change sur Milan, visaient totalement à leur fin. La duchesse, de son côté, s^en donnait de toute sa force au biribi dans sa loge. C'est le fermier des revenus de l'État qui tient le biribi et exerce par des commis porte-sacs ; c'està-dire qu'il passe la nuit à se faire donner dés quittànt;es.
Sur les quatre heures du matin nous avons pris congé de leurs Altesses, comblés de leurs bontés. Je suis venu fermer èette lettre pour vous l'envoyer, et nous allons monter dans rïOs chaises de poste pour aller mener la même vie à Milan. Cette dernière résolution peut vous paraître déplacée ; votre profonde régularité à faire le carême ne vous laisse pas trop deviner comment on se met dans la tète de s'en aller ^ comme des fous, commencer un carnaval le mercredi des Cendres.
LiV.r-A M. DE NEUILLY.
Rontfl dé Hodène à Hilan.
Milan, ^ maVs 1740.
Sappia dunque V. S. ehe la Quaresinia est faite an bonne règle peur avoir quarante jours ; c'est ainsi
473 LIV.*-A M. DE NEUILLT.
que cela se pratiquait du temps de saint Ambroise; Je ne sais quels^pilogueurs qui , mettant les points sur les iy allèrent s aviser ensuite que dans ces quarante jours iUy avait quatre dimanches où Ton ne jeûnait point , ce qui rendait la figure du carénée imparfaite ; là-dessus ils nous régalèrent de cette queue additionnelle de quatre jours hors d'œuvre, que nous avons bonnement reçus. Mais leur rhétorique ne fit que glisser sur Tesprit des Milanais, qui alléguèrent le rituel et se moquèrent de Tordonnance. Il n'y eut prières ni menaces qui pussent sur ce point altérer leur zèle pour les formes de la primitive Eglise. Saint Charles, de son temps, voulut inutilement renouveler la querelle. Ses diocésains envoyèrent un ambassadeur à Uome^ chargé des affaires du carnaval, et cependant, parce qu'on les contrariait, ils ôtèrent l'observation ordinaire du vendredi et du samedi de cette semaine, alléguant qu'il était inouï que la veille du carême fût un jour maigre; les gens mitigés ont depuis étendu cette pratique au dimanche^ par la raison qu'il ne serait pas ^conve* nable de commencer par le jour du repos une si longue pénitence.. Aio/B^ , à la suite d'un graoa 1)al qui commence le dimanche au soir et dure jusqu^au jour, on va se mettre à table, où l'on reste une grande partie du lundi ; car tout cela , c'est le souper du dimanche. A la vérit^^ cette dernière circonstance n'est, comme ils en conviecment eux-mêmes, qu'une tol^ance : ils ne la reg^ardent pas comme de droit étroit. Sérieusement cette petite piatique ne laisse
pas de valoir beaucoup d'argent à la ville de Milan. Tous les gens des diocèses cîrconvoisins y accourent en foule selon la maxime : Odia restringenda.
Avant que de partir, nous dîmes adieu fort tendrement, et avec grand regret, à notre ami le marquis Bevilacqua ; j'ai eu le plus grand tort de vous en mal parler en partant de Rome. Je m'étais butté contre lui à lai voir faire métier d'être éternellement sur les épaules de madame Bentivoglio, sans jamais dire un mot ; car le rôle de Sigisbée est intolérable aux yeux des spectateurs. J'avais tort, ce n'était de sa part que mauvaise habitude nationale ; c'est un garçon charmant, plein de sens, d'esprit et de douceur ; en un mot, de la plus agréable société du monde. Il s'en retourne de son côté à Ferrare, sa patrie.
Nous ne fîmes que traverser Heggio sans nous y arrêter, tant nous avions hâte d'arriver en diligence pour le carnaval de Milan. Reggio me parut aussi grand que Modène, mieux percé et mieux bétti. On y tient tous les ans une foire assez fameuse, pendant laquelle la cour de Modène vient à Reggio se divertir. Il y a toujours en ce temps, à ce qu'on m'a dit, un fort bon Opéra ; voilà ce qui m'en plairait le plus. La route de là jusqu'à Parme est presque toute de prairies arrosées par une petite rivière qu'il faut traverser. La ville de Parme est médiocrement belle, parfaitement bien située dans une riche plaine, et n'est pas moins riche que Modène en peintures du Corrége. C'est ici que sont ces deux
474 LIV.— A M. DE NKUILLT.
d6mes fameux, qui firent faire tant d'exclamaiions aux Carraches, sur ce qu'ils avaient trouvé des choses plus belles encore que la Sainte Cécile de Raphaël : oui, plus belles sans contredit, et même de beaucoup, car il y a tant d'ouvrages de Raphaël au-dessus de la Sainte Cécile ! Mais les Carraches n'avaient encore vu que cela de lui. Vous vous imaginez sans peine qu^ nous courûmes à ces dômes comme au feu. Je n'eus pas grande satisfaction de celui de la cathédrale. On n'a pas eu assez de soin d'entretenir les toits, de sorte que l'humidité l'a fort g&té. Outre cela, il y a une grande faute de composition de l'avoir peint à petits compartiments et en figurines, qui se disoernent mal à une si grande élévation. Les quabre statues qui paraissent servir d'appui aux quaire angles de là voûte m'ont paru de meilleur goût que le reste, et dans une proportion convenable. L'autre d6me, celui de Saint-Jean, effaça la mauvaise impression que pouvait m'avoir donnée le précédent. Il n'est composé que de douze figures prodigieuses, dessinées d'une hardiesse inouïe, et qui plafonnent d'une manière si vraie, si perspective, qu'assurément il ne s'est jamais rien fait d'égal en ce genre. Remarquez que, parmi ces figures gigantesques, il y en a qui n'ont pas deux pieds effectifs de hauteur ; cela est vu de fond en comble depuis la plante des pieds jusqu'à la tète, et pour le coup, je vous jiire bien qu'elles sont en l'air. Les Carraches ont imité en beaucoup d'endroits cette b^Ue manière dont le Corrége est l'inventeur. Avant lui, on apphquait les
tableaux sur les plafonds comme des tapisseries. Vous vous souvenez de ce que je vous ai rappqrté ià ce sujet, en vous parlant du plafond de Psyché à la Longara, à Rome. En vérité, quand on fait un catar logue des peintres, il n'y faut jamais n^ettre ce^ deux-ci ; ils sont trop hors de pair pour entrer dans aucune classe. Ce sont deux anges descendus du ciel et qui y sont remontés ; et même je vois que leurs imitateurs ont moins réussi à approcher 4^ Gorrége que de Raphaël. Le Gorrége a de plus sur l'autre de n'avoir jamais eu aucun parfait modèle à imiter, de n'avoir pas été à poi*tée de se former sur le grand goût de l'antique, pour n'être jamais sorti de son pays ; en un mot, de tout devoir à sa propre invention et à la beauté ravissante de son génie. Ge n'est pas cependant qu'il n'ait eu un meilleur maître que n'a eu Raphaël : Mantegna est fort au--dessus du Péf ugin ; mais il y a si loin des maîtres aux élèves qu'il ne faut les compter ici pour rien. Je dis tout cela, non pour égaler le Gorrége à Raphaël, mais pour que vous lui donniez une place distinguée après lui. Mettez ensuite qui vous voudrez au premier rang de la première classe. Nos historiens français vous ont proposé Rubens et le Poussin ; quant ^ moi, si j'en crois mon esprit, ce sera Louis Garrache ; si je laissa faire mon cœur, ce sera le Guide.
Pour revenir au dernier dôme dont je vous pariais, il mérite d'être mis au premier rang de la première classe des grands ouvrages. Il y a aussi dans une auti*e église un très- fameux tableau du Gorrége
représentant la Madeleine en adoraUon devant la Vierge et l'enfant Jésus, toujours de cet éclat et de ce coloris ravissant qui n'appartiennent cpi^à. ce peintre. Depuis que la ville de Parme n'a plus de cour ni de Farnese, ^Ue devient pauvre, comme il est arrivé à Ferrare et aux autres villes qui ont perdu leurs sou* verains.
Je ne m'amuserai pas à voir autre chose au palais que le fameux théâtre construit à peu près à l'antique ; il vaut une belle et bonne description. La forme en est circulaire dans une des moitiés ; c'est celle destinée aux spectateurs, et carrée dans l'autre moitié, qui contient le théâtre proprement dit. On entre par une porte peu élevée, placée en face du théâtre^ dans un parterre demi-ovale, dont le sol est pavé de pierres de taille, et creusé en bateau d'environ trois pieds, pour y mettre l'eau à cette hauteur, quand on le veut : ordinairement et aujourd'hui le sol est chargé de terre et nivelé. Autour de ce parterre règne un fer à cheval passablement élevé, bordé d'une balustrade qui soutient ving^tquatre statues de petits génies. Sur ce fer à cheval, s'élève un amphithéâtre de gradins hauts d'une quarantaine de pieds, et interrompus de temps en temps par de petits escaliers fort étroits servant à parvenir aux différents gradins. C'est sur ces gradins que se placent les dames d'une manière assez incommode à la vérité, car elles n'ont rien pour s'appuyer par-devant; mais qui pare infiniment le spectacle^ en laissant voir en entier, et par étage, toutes les
dames et toute leur parure. L'amphithéâtre des gradins est couronné par un rang d'arcades, aussi en demi-ovale ; chacune des arcades séparée par deux colonnes accouplées forme une loge. Une corniche continue au-dessus da ce rang, soutient un second étage de pareilles loges et arcades, et ce second étage a pour comble une balustrade surmontée de statues. C'est à ce troisième étage qu'est le paradis. Voilà pour les spectateurs ; il y a de quoi en placer quinze mille. L'orchestre est dans deux tribunes qui sont au-devant du théâtre et par les côtés. Le théâtre a bicA cent vingt pieds de profondeur et une largeur proportionnelle; les ailes sont ornées de colonnes et de quatorze statues^ dont les deux premières, équestres, représentent Alexandre et Ranuce Farnese. Cet édilice ne parait pas fort vaste, eu égard à tout ce qu'il contient, tant les proportions y sont bien observées et le terrain ménagé. On entendl trèsdistinctement de la porte d'entrée tout ce qui se 'dit à voix ordinaire au fond du théâtre ; j'en ai £îft l'épreuve. Au surplus, on ne fait usage de ce théâtre que pour des fêtes ou occasions solennelles ; à l'ordinaire, on se sert d'un théâtre fait comme ils le sont tous dans le pays. , * /
Notre séjour à Pariée fut court. Nousi en repartîmes le soir, et enfilâmes une très-belle chaussée, bordée de deux na villes, laquelle forme le grand chemin. Nous nous arrêtâmes assez longtemps à considérer le champ de la bataille que nous gagnâmes en 1734, contre le général Mercy. La place ne parait
476 LI V .-^ M. DE NËJLJILLY.
elle €fit fort couverte d'arbres. JiCs deux navilles .qui côtoient le grand chemin, sur lequel eut lieu une partie de l'action, y durent apporter assez d'eipbarras. Le fo^^t de l'affaire se passa aux environs d'un moulin distapt de la ville d'un quart de lieue. Nous primes grand plaisir ^ nous faire montrer et expliquer le tout avec exactitude, par des gens de la ville que nous avions aliénés exprès. Cette affaire ^ut une rencpntre étourdie, à laquelle ni Tun ni l'autre des p^krtis ne s'attepdait, et dont MM. nos généraux qui, comme dit la chanson, n'avaient assurément point de tort, ne se doutaient pas un qjiiart d'heure auparavant.
Çettj$ longue et droite chaussée nous conduisit à Qorgo-Sap-Donnino, gros bourg, où nous couchâmes ^t de là à Plaisance, où je fis peu de séjour. La ville est grande et n'a pas mauvais air. Les rues que je vis sont larges, passablement bâties, et ne me parurent p^^s trop fréquentées. La principale est ^ort }ongue et tirée à droite ligne ; c'est celle où l'on fait le Çours^ c'est-àrdire où l'on va étouffer en carrpsse à l'heure de la promenade, selon l'usage assez plat de quantité de villes dltahe.
Le vaisseau de la cathédi^^le est vieux, son plus grand mérite pour moi est d'avoir des fresques du Guerchin, de Lanfranc et même des Garraches. A la chapelle de l'Assoqaplion, la figure de la Vierge par Françesçhini, pljsifonne très-bien, quoique la voûte soit presque plajke. L'x^uvrage est kQn çt sai^ Q^i^^h
leur s'il n'était pas blanchâtre. Dlem^rquez jspcore TÂdoration des images et la Circoncisiop du jaènu^ auteur. Ce que j'ai vu de mieux à Plaisance est l'église des Augustins; c'est une croisée tput en arcades. Les flancs de la croisée ont encore UQ double rang d'arcades. Une colonnade forme la grande nef, et des arcades simples divisent deux collatérales de chaque côté. Il y a autant de petites coupoles que d'arcades dans chacun des flancs. Tout cela, est ^ pierre blanche et d'un goût d'architecture assez hQjÇ. La place devant l'hôtel de ville est ornée de àpuf. statues équestres de bronze de Ranuce Farnese et de son père. La noblesse plaisantine a sa cqnver^atiQn publique al casino^ comme à Bologne, et loue ses équipages aux étrangers^ comme à Sienne ; je crois que sur cette nippe-là elle trouve peu d'argent. Nous ne fîmes usage pi des carrosses ni de la conversur tion; après peu d'heures de séjour, nous primes le chemin de Milan. Tout au sortir de Plaisance, on passe le Pô fort commodément sur de petits poats volants, qui aboutissent de côté et d'autre du rivage à des estrades, par le moyen desquelles on place les voitures sur le pont. Ce pont a des anneaux dans lesquels passe une corde fortement tendue : on les fait couler tout le long, et vous voilà de l'autre côté. Ce sont toujours de même des plaines, des chaussées et des navilles jusqu'à Milan, où nous nous retrouvâmes la seconde fois avec beaucoup moins ^'argent que la première; et, pour vous dire les choses tout nettement, avec si peu qu'à grand'pein^ç
480 LIV.— A M. DE NEUILLT.
eûmes-nous de quof payer la dernière poste. Ainsi la première visite quMl fallut faire fut celle au banquier. Je fus député de la société pour lui rendre ce devoir, et très-mal reçu d'icelle à mon retour, lorsque j'annonçai que Jéroboam Rousselet,
Avec UQ cœur d'airain, Refusait un billet endossé de ma main;
il me dit pour ses raisons que l'écriture de M. Mi^eu valait son pesant d'or, et qu'il en faisait si grand cas, qu'il voulait, selon l'usage, avant de payer, avoir de lui une lettre d'avis. Or, jugez où cela nous rejette. Je parie que Migieu s'en est allé courir à Naples; mais je ne veux .pas parier qu'il oubliera d'écrire, car je suis trop certain de gagner. J'employai pour fléchir ce malheureux banquier une rhétorique qui aurait amolli le cœur d'un cannibale. Je crois même que je lui citai plusieurs passages latins; mais, bon ! doctrine perdue, vous savez que : Si l'empire romain avait eu des banquiers plus durs que les rochers et plus juifs que le diabléy il riau-' rait pas été si ferme et si durable. Heureusement, qu'à l'exemple de ce que le fidèle Brinon avait fait pour le comte de Gramont, je m'étais gardé une poire pour la soif, savoir : certaines vieilles pièces d'or du temps de Louis XIV, que j'exhibai à mes compatriotes pour calmer leur douleur. Voilà sur quoi ftous nous reposons pour notre séjour icî et notre route jusqu'à Turin, où nous recevrons le montant de nouvelles lettres de change; en tous cas.
nous avons ici de vieux amis, comme le comte Simonetta, qui apparemment ne nous laisseront pas dans cet embarras. Vous voyez comme je vous entretiens de toutes nos petites disgrâces ; c'est que l'on charme ses ennuis en les racontant.
J'ai voulu ici , comme à Bologne , aller repasser sur mes vieilles admirations; mais/ ma foi ! Rome et tant d'autres belles choses que j'ai vues depuis m'ont tout gâté Milan ; à mesure qu'on se forme le goût, on devient plus difficile. Je voudrais bien retenir tous les superlatifs qui sont dans les premières lettres que je vous écrivais ; bien des choses, dont je vous ai parlé avec des expressions tout â fait magnifiques étaient alors en effet telles â mes yeux, qui n'avaient rien vu de mieux, et sont devenues médiocres , par comparaison avec d'autres meilleures.
Par exemple, je me souviens de vous avoir envoyé un catalogue pompeux des tableaux de l'Ambroisienne qui i&e paraissent cette fois assez meisij[uins. Il est vrai que le jour est si noir et si vilain qu'il attriste tous les objets. Il y a plus de dix pieds de neige amoncelée dans les places. Je n'ai trouvé que la colonnade antique de Saint-Laurent qui résistât à un tel entourage. Laissons donc toutes les beautés matérielles pour ne nous occuper que des amusements du carnaval, et de la société plus aimable et plus à la française ici qu'en aucune autre ville d'Italie. Nous revoyons nos anciennes connaissanc-es, la princesse Trivulce, la bonne comtesse Simonetta, les Bellinzoni, Archinti, Clerici et autres. Noûsfestî-
nouSf fiQus narguons un peu le carême. I^pus allops le soip àTOpéra, la nuit nous courons au })al ; mais nous i^e JQuons point; vous en savez laraisou. On donne à TOpéra une pièce dont la musique est de Léo, un de mes auteurs favoris, ie soupçonne que je l^tpi^yeraiç fort bonne, si je pouvais Fen tendre, mais le parterre est fou ou ivre y ou plutôt tous l^s deu^ à la fois. Je ne crois pas qu'il y ait rien de si désolant et en même temps de si impertinent quje jle bruit qu'il fait; la balle n'e^ approche pa$. Ce n'ç^t poit assez que chacun y fasse la conversation en criant du plus haut de sa tète, et qu^on applaudisse avec de grands hurlen^ents , non les chants , mais les chanteurs dès qu'ils paraissent , et tout le temps qu'ils chantent , et cela sans les écouter. Messieurs du parterre jonty en outre, de longs bâtons refendus dont }h frappent tant qu'ils peuvent sur les bancs , par forme d'admiration. Ils ont des correspondants dans les cinquièmes loges qui, à ce signal, lancent à millipns des feuilles contenant un sonetto imprimé^ à la jbouahge de la signora ou du virtuoso qui vient de chanter. Chacun s'élance à mi-corps des loges pour en attraper. Le parterre bondit et la scène finit par un ah 1 général, comme au feu de la Saint-Jean. Autant d'acteurs autant de factions, autant de scènes pareilles. Le plus grand carillon est le plus grand triomphe, et le dénoùment de la pièce est un mal de tète prodigieux infligé aux assistants. Le gouverneur était pj[*ésent à tout ceci. Je manquai lui aller faire une scè^H^, ^ ^op tour, s«ir ce qu'il ne répri<9«4^ Pi3
un pareil scandale. Je n'ai pas laissé qpe de me doigter, après quelques représentations, que le sujet de la pièce est la continence de Scipion, et qu'un nomnaé Salimbeni, qui y faisait le rôle du mari, a une fies belles voix de castrats de l'Italie . Les décoration^ sont belles, mais moins qu'à Rome. 11 y a un combat de gladiateurs dans un amphithéâtre qui a été trèsbien exécuté. Nous ne ferions pas mal d'introduire dans nos opéras ces sortes de représentations qui divertiraient le peuple et même aussi les gens de plus haut étage ; mais notre théâtre est si petit qu'on ne peut y mettre un nombre suffisant de gens pour des batailles, ou autres choses de cette espèce. Celui de Milan est extrêmement vaste, plus même à ce qu'il m'a paru que celui d'Aliberti à Rome; mais moins que le théâtre neuf de Naples : à dire vrai, l'un et l'autre le sont trop.
Les bals sont magnifiques ici, tant par l'ornement des salles et les illuminations, que par le grand nombre de dames parées et masquées. Ne croyez pas cependant que ce soit un coup d'œil aussi surprenant ni aussi superbe que celui de l'opéra à Paris; mais il est moins mélangé de mascarades communes. Le jeune de Senneterre, fils de l'ambassadeur, ne laisse pas que de s'en mêler, malgré la foule et 4eux yeux qui lui manquent. Il prend pourleonducteur le pre* mier qu'il trouve sous sa paain et va partout causant avec l'un ou avec l'autre , et se faisant raconter lout ce qui se passe. Je lui sais bon gré de prendre son mal en patienee et de n'avoir pas reijiOBcé au^ ^peç-
tacles, lors même quMl ne peut plus être spectateur.
A quoi tient-il que nous ne partions? Voilà ce carnaval postiche passé , et même quelques jours au delà ; mais vite ! qu'on ouvre les portes à deux battants. Ma foi ! Migieu m'a trompé , la lettre d'avis est enfin arrivée , et voilà M. le banquier qui^ avec de grandes révérences , nous apporte notre argent. Hom ! que je le trouve bien plus bel homme cette fois-ci que l'autre ! Or çà, bonsoir pour aujourd'hui.
Je m'en vais à Turin, où je vous donne rendezvous. Il faut cependant que je vous dise avant de vous quitter que je suis allé exprès à la cathédrale de Milan, pour en comparer le coup d'oeil au dedtins avec celui de Saint-Pierre. L'église de Milan, quoique moins grande^ parait l'être davantage, parce que les proportions n'y sont pas si bien observées et que lés piliers, qui sont en plus grand nombre, paraissent faire une perspective plus étendue. Du reste, je crois qu'en efiPet c'est le plus grand vaisseau que je connaisse après celui de Saint-Pierre, si ce n'est peutêtre celui de Saint-Paul, hors des murs, qui peut bien l'égaler ou du moins en approcher d'assez près. Ce n'est que pour la grandeur qu'on peut mettre en comparaison l'église de Milan et celle de Rome. A cela près, le Duomo n'est en rien digne d'être nommé en même temps que Saint-Pierre. Il est noir, obscur, et par-dessus tout cela gothique. Quelque magnifique et d*un travail prodigieux que soit ce gothique, on redouble furieusement de mauvaise humeur contre lui^ quand on a vu les bâtiments des
anciens Romains. Il n'y a de vraiment beau ici que la hardiesse et la grandeur de Tentreprise, qui, vue dans les détails, donne Fidée d'un prodigieux travail et de dépenses non moins excessives. J'ai vu célébrer la grand'messe dans ce dôme, suivant le rite ambrosien qui s'y est conservé. On chante le Kyrie eleison après le Gloria in excelsis. Au lieu d'épltre on chante deux leçons, puis une troupe d'hommes et une troupe de femmes représentant le peuple de Milan vont successivement faire l'oblation du pain et du vin. Après l'offrande, on dit le Credo, j jC célébrant se lave les mains immédiatement avant la consécration, et la messe finit par un nouveau Kyrie eleison.
J'ai été retirer à la bibliothèque Ambroisieune diverses collations de manuscrits de Salluste. Il m'est revenu dans la pensée de vérifier sur le fameux manuscrit de Josèphe, traduit par Ruffin, si le passage sur Jésus-Christ, tant contesté entre les savants, s'y trouvait ou non ; mais je n'ai pu avoir satisfaction sur ce que je souhaitais. Le manuscrit a beaucoup de lacunes, et l'endroit des ouvrages de Josèphe où l'on aurait intercalé ce passage est du nombre de ceux qui y manquent. Après tout, il n'est pas besoin de doctrine ni de grand examen. Il ne faut que lire l'endroit de Josèphe pour voir que le passage est supposé, et même fort maladroitement. Car coupant en deux la narration de deux faits subséquents, il partage deux phrases qu'on voit se devoir suivre immédiatement. Ce manuscrit de Josèphe,
m LV.~A M. D^ NEUILLY.
i^crit ^u|: du papyrus d^Ëgypte, est ùu des plus singuliers qui existent. Il ne parait pas avoir moins de treize cents ans d'antiquité, de sorte qVil peut avoir été écrit du temps même de Ruffin. Il est fort incomplet et ne contient que cinq livres des Antiquités judaîqueSj savoir le YP jusqu^au X*, encore sontrils in^parfaits.
Pour le coup, bonsoir tout à fait.
Roato de Milui à Tiirin.--S«joiir à Tniia.
Turin, 3 avril 1740.
Avant dç recommencer, je veux vous donner un avis par forme de préface ; c^estde ne jamais prendre la cambiatura, si vous venez en ce pays, quoique je vous aie pu dire de contraire dans mes précédentes lettres. Le gouverneur de Milan nous avait donné, sur notre requête, un ordre pour Tavoir. Cela ne s'obtiept pas sans peine, et ce fut une faveur dont npus nous serions bien passés. Les maîtres de poste et les postillons, enragés quand on Ta, parce que Ton paye un tiers de moins, vous font toutes sortes de chicanes; ils ne voulurent jamais partir de Milan la nuit, disant que la cambiatura n^allait qu^avec le soleil. ILs faisaient décbarger et peser les malles à chaque relais, ppur faire payer^le su|rplus de ce que doi^ pprte^ 1^ c^mbiatur^, à moinç que pppr empè-
cher ce retard^ nous ne leur payassions le surplus d<e poids, sur leur estime, qui était toujours du double de }a réalité. Il faisait un froid de tous les diables sur le grand chemin. Quand je parlais à mes postillons de faire aller leurs chevaux au trot, j'avais pour toute réponse : Corne dunque Eccellenza? questo è la cambiatura, non è la posta. Vainement leup otfrimes-nous de leur payer la poste, les bourreaujc eurent la malice de n'en point vouloir : Oh l Signori, no, Avete la cambiatura, non avete la posta. Nous renonçâmes bien vite à notre bénéfice, dès que nous fûmes hors des terres de l'empereur, et à moins qu'on n'ait que de fort petites traites à faire, d'une ville ^ une autre voisine, il ne fiiut jamais prendre d'autre voiture que la poste. Il est vrai qu'elle est fort chère presque partout, excepté dans les Etats du pape ; mais surtout dans le Piémont et en Lombardie. De tous les articles de notre dépense celui-ci a été le plus élevé. Il a même dépassé ce que j'en avais prévu en conmiençaut le voyage ; mais aussi sont-elles parfaitement bien servies, et l'on marche à sa guise sans dépendre de personne, ce que l'on ne peut faire avec des voiturins qu'il faudrait d'ailleurs, à tout moment, rouer de coups de bâton, et c'est une fatigue.
De Bologne à Turin 212 milles; en tout, de Rome à Turin, par cette route, la plus longue qu'on puisse prendre, 520 milles; c'est-à-dire selon moi, 208 lieues. On compte ordinairement trois i^illes pour une lieue, pu une heure de chei^in ; m^ iiin hQmiiie
48H LV.-A M. DE NJiUlLLY.
à pied, qui marche d'un pas de route bien égal, ne fait pas plus de deux milles et demi par heure.
Enfin y nous voici à Turin avec deux cents lieues d'avance. Ainsi, mon cher objet, il ne reste plus pour vous rejoindre que le mont Genis, qui, comme vous savez, est un pas ridicule ; car je compte le reste pour rien. Celui-ci ne sera pas trop plaisant; on nous a donné avis quMl était gelé à fond : ce qui m^a paru peu difficile à croire, en voyant le froid quMl fait en Lombardie à la fin de mars. Si par hasard vous avez des amis qui se figurent qu'il ne se fait point d'hiver en Italie, avertissez-les bien de ma part que c'est une erreur populaire que Brown n'aurait pas dû omettre dans sa réfutation.
Quoique nous soyons venus de Novara tant que les chevaux de poste ont pu courir, je n'ai pas laissé de trouver le chemin fort long, par l'excessive froidure qu'il m'a fallu endurer sur la route. Nous a'y étions pas seuls exposés. J'eus la consolation de voir que nos cardinaux français, qui s'en vont au conclave, n'en tiraient pas meilleur marché que nous. Je fis rencontre, à Verceil, du cardinal de Rohan, que je saluai. La garnison s'était mise en haie pour le recevoir à son passage. Il était avec l'abbé de Soubise- Yentadour, son neveu, dans une chaise à l'italienne, ouverte à tout vent comme les nôtres, dont ledit seigneur abbé paraissait mal édifié ; pour le cardinal il n'en tenait compte. J'admirai sa vigueur à son âge et incommodé comme il l'est. Verceil est entièrement démantelé. Les lambeaux de fortifications qu'on
a fait sauter sont encore sur la place. C'est une chose qui fait pitié à voir qu'une place démolie, surtout avec la neige, qui attriste les objets les plus riants. J'avais passé précédemment à Novara, qui me parut alors plus joli. C'est tout ce que je vous en puis dire, n^ayant fait que traverser et jeter un coup d'œil sur la nouvelle église de San-Gaudenzio, laquelle, aussi bien que son maître- autel, vaut assez la peine d'être vue. La ville, qui fait construire ce bâtiment, s'est imposée un tribut sur la viande pour subvenir aux frais.
Turin me parait la plus jolie ville de l'Italie ; et, à ce que je crois, de l'Europe, par l'alignement de ses rues , la régularité de ses bâtiments et la beauté de ses places , dont la plus neuve est entourée de portiques. Il est vrai que l'on n'y trouve plus , ou du moins rarement, ce grand goût d'architecture qui règne dans quelques monuments des autres villes ; mais aussi on n'y a pas le désagrément d'y voir des chaumières â côté des palais. Ici, rien n'est fort beau, mais tout y est égal , et rien n'est médiocre , ce qui forme un total , petit à la vérité (car la ville est petite), mais charmant. Le palais du roi est assez beau ; les appartements sont vastes. Je ne les ai vus qu'en courant, non plus que les tableaux : il y en a de bons et en bon nombre ; mais que Quintin ne m'en demande point de catalogue. Je n'ai eu garde de m'amuser, la plume à la main, â détailler ces peintures glaciales : les galeries ne sont pas tenables par le temps qu'il fait ; on ne peut habiter que sous les che-
4*10 LV.— A M. I)K NKLILLY.
minées. Dans Tapparteinent de la reine y il y a wn eabinet tout de vernis de la Chine, sur un tond noîr ; cela est magnifiquement triste. Le palais^ qu'on appelle le Palais-Madame *, a une façade superbe, et bien au-dessus de celle du grand palais. La balustrade qui termine le second ordre d'architecture supporte des statues de pierre d'une grande légèreté : on peut dire que cette façade est le principal ornement de la ville. Au-dedans, on trouve un des plus beaux escaliers qu'il y ait au monde, à deux rampes, et orné d'une belle architecture. La voûte qui le soutient est légère et bien tournée ; et celle qui le termine, toute garnie de rosaces, de pierres variées : ne cherchez rien de plus ici. Au bout de cela, il n'y a point d'appartements ; c'est un escalier sans palais. Le petit logement qu'il contient est occupé par le jeune due de Savoie, à qui nous fûmes présentés par M. de ***, son gouverneur.
Le sdir de mon arrivée, j'allai chez le marquis de Sennèterre , notre ambassadeur. Sa femme a beancoup d'esprit, et n'en est pas un brin moins caustique. Sa belle-fille est gentille : c'est une Sainte -Suplis. Le jeune Sennèterre l'a épousée par réminiscence depuis qu'il a perdu la vue. 11 s'est souvenu de Ta voit connue jolie et l'a voulu avoir. Pour l'ambassadeur, c'est, comme vous savez, un excellent humain ; il n'a pas inventé la poudre, mais, ce qui me parait préférable, il aime passionnément la musique et s'y entend
> L*auteur veut parler, sans doute, du palais del Duca, s^ur la place Castello. R. C.
IIOUTK DE MILAN A TURIxV.-SÉJOUH A TURIN. 491
â merveille, fy fus régalé d'un excëlleiit eèncert; bonne chantetise et de ces airs, de ces charmants aire italiens. On n'en veut point d'autres en paradis. Ajoutez Lanzetti , dont vous connaissez tout le mérite sur le violoncelle, par-dessus tout, les deiix Bezzuzzi , l'un hautbois , l'autre basson , qui eurent ensemble de petites conversations musicales dont il fallait pâmer d'aise. Je ne puis votis exprimer les ravissements où cela jette. Je n'ai rien éprouvé en ma vie de plus enchanteur ; cela ne peut se compîarer qu'à la Nuit du Corrége, La fête se donnait pour le cardinal d'Auvergne, qui était arrivé de la veille. L'ambassadeur nous présenta à lui , aussi bien que quantité d'autres gentilshommes piémontaisou étrangers, parmi lesquels était le marquis de Courbon; Je fus fort choqué, à vous dire vrai, qu'un homme fugitif de France et condamné pour une action infàmé fût ainsi reçu tout ouvertement chez un ambassadeur. Lé pauvre cardinal est en train d'aller faire lin pape, et montrer sa calotte roiige ainsi que son rubdit bleu au peuple et au sénat romain, comme xxrï en-faut est en train de sa poupée. Je rabattis un |)eù les fumées de son enthousiasme, en tirant de ma poche la carte du conclave, et lui faisant voir le nid à rats qui lui est destiné pour gHe ; car il a été des {ilus malliraités par le sort , lors du tirage des places. Je lui expliquai toutes les appartenances et dépendances de ces sortes de logements, et en même temps je lui enseignai son métier de cardinal, qu'il ne savait pas, et lui appris quelle était la manière dont on passadi
499 LV.— A M: DE NKUILLY.
son temps dans cette honnête prison du coûclave. H ne me parut pas prendre tant de plaisir à ce récit qu'à une partie de brelan.
La cour est en deuil à cause de la mort de M. le duc, beau- frère de la feue reine. Je ne vous dis rien de la reine d'aujourd'hui, vous la connaissez ; sa lèvre d'Autriche se marque de plus en plus, et elle est encore plus couperosée que nous ne l'avons vue à Dijon: à cela près, sa figure n'est pas déplaisante, elle a surtout l'air noble et majestueux. Elle tient tous les soirs un cercle aussi triste qu'il soit possible d^imaginer. Elle est assise dans son fauteuil au milieu de son cabinet; toutes les dames sont rangées autour d'elle à une certaine distance, debout sur leurs pieds comme des péronnelles ; car elles ne s'asseoient jamais que pour jouer. La reine, de temps en temps, adresse quelques mots à quelqu'une d'entre elles, qui répond succinctement sans s'approcher ni bouger. De là, on va au salut ou au Stabat. Voilà la récréation actuelle de la cour de Turin ; on n'y joue pas à cause du deuil et plus encore à cause du carême. Quand on joue, c'est un triste quadrille entre quatre femmes, les hommes ne jouant jamais avec la reine. Je me figure qu'une étiquette si divertissante ne fait pas moins bâiller le souverain que les courtisans.
La ville est plus amusante que la cour; il y a beaucoup de dames aimables et des maisons où les assemblées sont brillantes et nombreuses ; on y joue au pharaon d'une manière fort singulière. Le ban«
quier est un colporteur du haut étage, comme vous diriez quelque commis des seigneurs Bazire ou La Fresnaye ; il met en banque sa boite garnie de breloques quelconques, chififons et bijoux d'or du plus mauvais aloi qu'il peut, chacun desquels porte son prix numéroté, qui ne manque jamais d'être au moins au double de la vraie valeur. Les pontes qui gagnent se payent en bijoux à leur choix; quand ils perdent, ils payent en argent. Je vous laisse le maître de décider si cette mécanique a été inventée pour rétablir l'égalité dans ce jeu si désavantageux. Il faut bien s'observer dans ces sortes d'assemblées et partout ailleurs, en parlant des gens du pays. Je ne sais où les maris piémontais ont pris cette dangereuse coutume de faire porter à leurs femmes im nom différent du leur. La femme de M. le comte A... est madame la marquise B..., cela pourrait causer aux gens qui ne seraient pas prévenus de fâcheuses équi- ^ voques. Le français et l'italien sont presque également en usage à Turin. Ni l'un ni l'autre ne sont néanmoins la langue propre et vulgaire du pays ; c'est le piémontais, espèce de dialecte de l'italien tout à fait abâtardi , auquel je n'entends goutte. C'est un pauvre langage, de l'aveu même de ceux qui le parlent.
Nous n'avons pas eu de peine à nous faufiler ici dans le monde assez promptement, étant munis de quantité de lettres de recommandation pour le marquis de la Roque, le frère du commandeur de Solar, et beaucoup d'autres. D'ailleurs je me trouve en pays
de connaissance, ayant ici plusieurs parents (M. de Bellegarde qui a été ambassadeur en France, et le marquis des Marches). A propos, ne vous rappelezvous pas d'avoir vu à Dijon ce grand comte de la Roque, le terrible argus de la reine ? Vous souvientil que nous le prenions tous pour un ogre qui mangeait les petits enfants tout crus? Point du tout, c'est un homme charmant et d'une politesse achevée. U nous a reçus le plus agréablement du monde, nous festine sans cesse, et par-dessus tout cela nous régale de la voix d'Ëzéchiel, Tun des bons châtrés d'Italie. U fallait qu'il eût son ordre d'être ainsi rébarbatif. J'allai un matin à la chapelle, dans l'intention d'entendre Somis, mais il ne joue pas tous les jours, et son tour ne devait revenir que dans quelque temps ; de sorte qu'il me fallut user de cajoleries, tant envers le maître de chapelle qu'envers lui, pour l'avoir incessamment. Je dis à l'un que sa musique était la meilleure de l'Europe ; à l'autre, qu'il en faisait le principal ornement, et qu'il serait dur pour moi, après avoir entendu les plus fameux violons de l'Ita-^ lie, de partir sans entendre le maître de tous. Avec cette rhétorique, j'eus mon Somis pour le lendemam. Il joua un concerto a posta pour moi, et fit une sottise ; je serais parti persuadé qu'il était de la première force, au lieu que, quoique bon violon, je le trouvai inférieur aux Tarlinj, Veracini, Pasqualini, San-Martini et quelques autres encore. Ohl que je le troquerais bien contre sa sœur, la charmante^ la céleste Yanloo, dont aucune voix que j'ai entendue
en Italie ne m'a fait perdre l'idée ! Il y en a beaucoup de plus grandes et de plus sonores, niais on ne, trouvera nulle part plus de grâces ni plus de goût, ni personne qui mette autant qu'elle de vie et de joie dans son chant.
Le roi * était à la chapelles; sa figure est désavan* tageuse, il est de petite taille et de mauvaise mine ; mais il est laborieux, intelligent, grand politique, brave et habile dans l'art militaire. J'ai oui en France quelques personnes faire honneur au mstréchlal de Broglie du gain de la bataille de Guastalla ; au contraire, le marquis des Marches qui y était et qui ne quitta pas le roi de Sardaigne m'a assuré que c'était à son msrltre seul qu'on en était redevable. En récompense, il m'a dit n'avoir de sa vie rien vu de si grand que le fut le maréchal de Broglie le jour de sa funeste aventure de la surprise de la Seochia, quand il psunit devant le roi et toute l'armée, sans culotte, venant de perdre tout ce qu'il avait au monde de plus cher, sa réputation, son bien et sa famille ; en un mot, dans des circonstances où tout autre que lui serait tombé dans le découragement et aurait fini par perdre la tète. Tout était dans un désordre et dans une confusion facile à imaginer, au milieu de laquelle le roi d'un côté, et le maréchal de Goigny de l'autre, donnaient des ordres qui allaient achever de tout gâter. Le seul M. de Broglie, d'un sangfroid admirable, vit d'un coup d'œil ce que leurs
^ Charles-Emmanuel 111. -
dispositions avaient de défectueux, le leur fit voir en quatre mots, les rectifia, y ajouta ce qu'il fallait, et sauva l'armée. Il n'y a jamais eu, me disait-il, de plus grand homme qu'il ne le fut en ce moment. Le marquis d'Ormea, premier ministre, possède lui seul et en entier la Qpnfiance du roi. II passe pour très-capable, et l'on dit que c'est bien lui qui contribue le plus au grand rôle que son maître joue en Europe, et qu'il y jouera encore longtemps selon les apparences. x\ussi de toutes les puissances d'Italie, les Italiens ne craignent que lui : il est à leur gorge à ce qu'ils disent , et les suffoquera tôt ou tard ; il n'est pas assez fort à la vérité pour envahir beaucoup à la fois, mais il s'étend peu à peu. Le mi Victor, son père, disait que l'Italie était comme un artichaut qu'il fallait manger feuille à feuille. Son fils suivra tant qu'il pourra cette maxime, et s'alliera successivement et sans égards pour le passé, avec tous les grands princes qui lui feront sa condition meilleure, toujours par préférence , cependant, avec la maison d'Autriche plutôt qu'avec les Espagnols , ni avec nous , quoiqu'il ne puisse s'agrandir qu'aux dépens de cette maison ; car le duché de Milan est le véritable objet de sa concupiscence. Mais, dans les temps difficiles, il accrochera quelque chose d'elle, et avec de la patience, il aura tout; au lieu que, s'il laissait s'établir en Lombardie quelque prince de la branche d'Espagne , comme don Carlos ou un de ses frères , ce serait une puissance au moins égale à la sienne , qu'il trouverait immédiatement sur la place même ,
et qui lui servirait à jamais de pierre d^achoppement. Ce n'est pas que , s'il vient jamais à bout d'avoir Milan, il ne trouve de terribles difficultés à s'y maintenir, les Milanais ayant les Piémontais en exécration, et dans tout le reste de l'Italie ils ne sont guère moins mal voulus. Le roi a fait, il y a quelque temps, une action peu généreuse. Vous savez les discussions considérables qu'il a avec le pape, et qui sont actuellement en voie de se terminer par le moyen du cardinal Alexandre Albani. Giannone *, qui a écrit l'histoire du royaume de Naples d'une manière qui a furieusement mis aux champs contre lui la cour de Rome, était venu chercher un asile en Piémont, et le roi l'a fait ensevelir dans une prison obscure, pour faire sa cour aux papaux, et avoir quelque peu meilleur marché de son affaire. Le gouvernement piémontais vise assez an despotisme; les Savoyards surtout y sont cruellement foulés.
Tandis que nous sommes sur le chapitre de la politique et du militaire, voulez- vous, mon cher objet, que je vous fasse voir la citadelle de Turin? C'est une place régulièrement fortifiée et à cinq bastions ; les ouvrages sont, dit-on, minés et contre-minés. La plupart, aussi bien que les souterrains, ont été faits par le duc PhiUbert de Savoie. Il y a au milieu de la place un puits admirable qui tombe aujourd'hui en ruine ; il y a un double escalier dont les deux rampes circulent l'une sur l'autre , de telle sorte qu'un che-
•* Mort dans la citadelle de Turin , en 1748, à Tâge *de soixantedouze ans. II. C.
Ji. 28.
4d8 LV.— A M. Dt: NEUILLY.
val qtli y descend en tournant remonté, après avoir • bu , par une autre rampe , et ne rencontre point les chevaux qui descendent par la première. Une voAte qui couvrait ce puits, et qu'on a laissé détruire, a entraîné la destruction de l'escalier. Je voulais aller voir le ch&teau du Valentin *, qui vient de ma famille ; ce fut le bisaïeul de mon vieux oncle sempiternel qui , en quittant le domicile de Turin , le vendit au pHnce Emmanuel-Philibert , lequel en fit une maison de plaisance. Mais la neige perpétuelle qui tombe sans cesse m'en a empêché jusqu'à préseht. On a ici une manière très-commode de déblayer la neige des rues en très-peu de temps» Il y a dans le quartier le plus haut de la ville, laquelle est à peu près plate, un ruisseau qui donne de l'eau, dont on a amassé un lac , qu'on grossit en jetant de la neige dedans; Quatidil est assez gros, on le distribue par toute la ville, selon les différentes pentes, tout le Icmg des rues. La populace pousse la neige dedans , dont la fonte va toujours augmentant le ruisseau, de torrent va se jeter dans le Pô, et, en deux heures, il nettoyé toutes les rues.
Un des principaux objets que l'on vante à Turin est la chapelle du Saint-Suaire ; elle est élevée de
^ Le Yalentlno est un château royal situé sur le bord du Pô , au delà de la Porle-Neuve. On donnait autrefois dans ce château une Hie h jear de Saînt-Valeutin, le U février. Chaque dame appelait le cavalier qui la servait $on VakrUm; c*est de là qu*e8t venu le nom de cette demeure. Jean de Brosses, m.iître d'hôtel de H«nri II et de Henri IV^ acheta le château du Yalt^niln en 4559 et le revendit en 4577. R. C.
quarante degrés au-dessus et derrière le chœur de l'église métropolitaine de Saint-Jean : l'architecture intérieure est du père Guarini, théatin, qui l'a exécutée tout entière en marbre noir, mais qui n'est pas d'un beau noir. Six grandes arcades, disposées en rond, s'élèvent depuis le bas jusqu'à un cordon surmonté d'une corniche régnant tout autour, partagée par trois tribunes pratiquées dans l'épaisseur de la voûte et garnies de balustrades dorées ; le reste de la voûte est divisé en espèces de fenêtres cintrées, dont les arcs portent les uns sur les autres : les cintres s'élèvent ainsi jusqu'au sommet du dôtDe. Cette manière tient un peu du gothique, et le total de la chapelle, quoique noble, est triste et d'un goût qui ne me plaît nullement. J'aime bien mieux vous parler du théâtre neuf, que le roi vient de faire construire ; c'est un des plus magnifiques et des mieux entendus qu'il y ait en Italie. On n'en a pas encore fait usage ; il ne commencera à servir que l'hiver prochain. L'Opéra de Turin a très-bonne réputation; on dit qu'il est toujours fort bien composé; je souhaite aussi qu'il soit moins tumultueux que ceux des autres villes. La bibliothèque de l'Université n'est pas extrêmement nombreuse , mais elle parait bien composée. Il y a assez de manuscrits, entre autres un très-beau Lactance, qu'on prétend être l'origiùal sur lequel il a été imprimé ; j'en mis, selon ma coutume, quelques-ims de Salluste à part. De là, j'allai voir ce qu'on appelle le trésor des Archives. C'est un grand bâtiment composé de plusieurs salles. Oa y
conserve entre autres choses trente volumes in-fol. des ouvrages de Lîgorio (Pirro) , antiquaire napolitain, tous écrits de sa main, avec une quantité d'excellents dessins de toute espèce, aussi de sa main. Cet ouvrage roule presque en entier sur les médailles, les antiquités et la géographie ; c'est un travail immense ; mais la principale pièce qui se voit en cet endroit , c'est la fameuse table isiaqiie, de basalte. C'est un des plus fameux moi;ceaux qui nous restent de la haute antiquité égyptienne. Elle est chargée d'hiéroglyphes, de figures^égyptiennes relatives peut-être au culte d'Isis, peut-être à autre chose ; car que sait-on? Ces figures étaient la plupart en argent incrusté dans la pierre. Il en manque aujourd'hui une grande partie. J'ai su toute l'histoire de ce monument, mais je l'ai oubliée, et ceux qui la montrent n'en savent pas un mot : tout ce dont je me souviens, c'est qu'elle était jadis à Mantoue, et que, dans une prise de cette ville, elle fut pillée par les soldats, à cause de l'incrustation d'argent qui était dessus, dont ils arrachèrent une partie. Elle a été perdue pendant longtemps, et je ne sais plus comment elle est revenue au roi de Sardaigne. Pignoria en a donné le dessin avec une longue et savante explication ; c'est un livre dont je vous conseille Templette, si vous ne l'avez pas. Avouez, monsieur le doux objet, qu'il faut que j'aie de la bonté de reste pour vous écrire de ces longues pancartes, tandis que vous me faites inutilement soupirer pour vos lettres depuis un siècle. Savez- vous bien que, dans la place
ROUTE r>E MILAN A TURIN.— SÉJOUR A TURIN. 501
que j'ai Thonneur d'occuper à la Tournelle, j'en ai vu mettre à la question qui ne vous valaient pas ? Je crois que vous vous tenez pour atteint et convaincu d'être un fainéant du premier ordre ; et vous savez si je suis disposé à l'indulgence, quand il s'agit du septième péché mortel. Cependant je veux bien encore préférer miséricorde à justice; mais, croyezmoi, le plus sûr pour vous est de vous mettre incessamment en état par une bonne longue réponse à Genève, où je vais actuellement voir s'il n'y aurait pas moyen de rendre les derniers devoirs à mon cher oncle, qui a manqué la plus belle occasion du monde d'entrer en paradis à la suite du saint-père. N'oubliez pas non plus, pour plus grande précaution, de vous faire promptement expédier des lettres de grâce par votre secrétaire Magnien, que j'aurai la bonté d'entériner à mon retour. Je ne vous fais pas le détail de tout ce que vous devez dire de ma part à nos amis et amies ; vous savez cela sur le bout du doigt ; mais il faut un chapitre particulier de ces jolies choses que vous savez si bien dire à nos charmantes petites dames, Bourbonne, Montot et Fonte tte. Oh! che gusto de les revoir après un an d'absence, et de parler du Capitole avec ce qu'on aime !
Adieu, mon roi, mes respects très-humbles à madame votre mère et à madame de Neuilly, que je compte trouver grosse d'un garçon. Prenez vos mesures, si cela n'est pas fait actuellement, et figurez-vous bien que , de nécessité nécessitante, il faut que dans le courant de l'année elle nous fasse un
pelît doux objet. Vous le voyez, vous avez beau iie rien valoir, j'ai beau en être convaincu, il y a toujours pour vous un tendre maudit qui me prend à la gorge et dont je ne puis me défaire.