‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 24 sur 26 · i un.— A M. DE NEUlLLr · texte numérisé non relu

i un.— A M. DE NEUlLLr

Notre nombre n'est cependant pas diminué. Lacurne, fort malgré moi , s'est allé engendrer d'un grand marquis Bevilacqua, enseigne des chevau-légers de la garde du pape et cousin de sa douce mie Bentivoglio ; mais de ces cousins à qui on dit : Mon cousin j que faites-vous? Cela m'a mis de mauvaise humeur. Les nouvelles sociétés me déplaisent, surtout en voyage, où l'on veut être à son aise, en pleine liberté. Nous voilà donc en quatre chaises de poste, le 28 février, sur les huit heures du soir, par un froid des plus gaillards, prenant congé à droite et à gauche des obélisques et des fontaines. Je pleurai sur la face^ à la porte del Popolo. Je fis un signe de protection au Ponte- Molle, et me mis à courir à la lueur des étoiles, sur le grand chemin d'Otricoli. De vous dire de quelle couleur est cette ville, c'est ce que je ne sais pas. En général , je vais vous inener grand train tout le long de cette route-ci, qui n'a rien de bien remarquable. D'ailleurs, mon cher Neuilly, j'ai trop d'impatience de vous rejoindre pour voiis amuser à la bagatelle. En faveur du motif, vous ne me saurez pas mauvais gré, de vous avoir déjà passé sans rien dire Castelnuovo, Regnano et Civita«Castellana. Aussi n'y a-t-il rien qui en vaille la peine.

On a l'honneur d'être roué tout le long par la Via Flaminia, qui est une des plus dures antiquités que je connaisse. Ce fut à Regnano, qu'au milieu de la nuit, après avoir fait atteler nos chevaux et payé la poste au postillon qui nous allait mener, nous fûmes surpriis de sentir que nous n'allions point. La raison

de cela, ne vous en déplaise, c'est que notre postillon rusé, feignant de s'en aller pisser, avait sourdement enfilé la venelle avec notre argent. Le maître de la poste ne put jamais se mettre au fait de ce tour d'adresse. Il fallut lui donner de nouveaux sequins pour pouvoir aller en avant. Je l'ai cependant tou' jours soupçonné d'avoir eu part à la gloire de l'in^ vention.

Avant que d'arriver à Otricoli, on repasse le Tibre sur un beau pont de pierre, que les papes ont fait faire. De là on va à Narni , ville située dans u» terrain inégal , et où il y a quelques fontaines passables. Pour y arriver, il y a des chemins fort escar^ pés et des vallons assez agréables. Puis, toujours chemin faisant, on se trouve à Terni {inter amnes)^ situé dans un fond, au milieu d'une petite plaint étroite, bien plantée d'arbres. Cette ville, aussi bien que Narni , n'a rien que d'assez commun ; mais vou$ n'entendez pas raillerie sur la cascade ; si je ne vous la faisais voir vous feriez autant de bruit qtf elle. Il faut quitter sa éhaise*, monter à cheval, s'enfoncer dans les bois et les montagnes jusqu'à une lieue et plus.

Le bruit de la cascade se fait entendre d'asses loin, daas un temps calme. Elle est formée par la chute de la rivière du Velino, qui, ayant son cours

1 On peut y aller maintenant en calèche, par le chemin que le pape Benoit XIV fit faire à grands frais. On jouit tout à son aise de la vue de cette magnifique cascade du pavillon nommé la Specola, élevé par Pie VI en 478^ . R. C.

au-dessus de montagnes esëarpées, se précipite tout d'un coup quand le terrain vient à lui manquer sur un bassin de pierres qui fait rebondir Peau avec un assez bel effet. De ce bassin elle retombe en nappe sur trois rochers, qui lui font une digue. Elle la surmonte par son impétuosité, en formant trois espèces de roues d'eau bouillonnante, retombe dans un second bassin , et de là, avec grand fracas^ va se jeter dans la rivière de Ncra, qui est si étonnée de cette brusque incartade, qu'elle est longtemps à se remettre de son trouble et de son agitation.

Voilà ce que c'est que la cascade de Terni tant vantée. Quoique plus haute de beaucoup que celle du Teverone à Tivoli , à mon gré elle ne la vaut pas. Son effet n'est ni si agréable, ni si commode à considérer en tout sens, pour en pouvoir jouir à son aise, la disposition des lieux les rendant difficiles à pratiquer. La rivière est peu considérable, ce qui rend la grande nappe un peu étroite.

La montagne d'où elle se précipite, à vue de pays, n'a guère que 90 à 100 pieds de haut *. J'ai vu dans le Bugey et ailleurs diverses chutes d'eau qui ne valent guère moins que celle-ci, et je ne conseillerai pas aux voyageurs qui seront pressés de se détourner de leur route pour la voir, surtout s'il est tard et que le temps soit sombre. En revanche, s'il fait

* Foric erreur; la cliute est de 143 mètres. Tournon, lome I, page 486.

Sans doute M. de Brosses était malade lors de son passage k Terni ; il ne sent ni le beau paysage ni Tadmirable cascade* K. C,

ROUTE DE ROME A MODÈNE— SÉJOUR A MODÈNE. 44ô

un beau soleil > c'est une vraie partie de plaisir à faire dans la belle saison, que de porter un bon dîner champêtre au fond du vallon, d'y descendre soimême à pied pour se camper entre la montagne et l'arc de la chute d'eau, et de passer quelques heures là-bas à s'amuser, tant des divers effets de ce torrent que de ceux de la réfraction des rayons du soleil. Ce détour nous retarda assez longtemps pour n'arriver qu'à la nuit à Spolette. Le terrain depuis Terni est tout montueux, le pays vilain.

La ville de Spolette est située sur une hauteur. La nuit nous empêcha de la voir ; aussi bien n'en vautelle pas la peine. Il y a en haut un pont singulier, ou plutôt im aqueduc qui communique d'une montagne à une autre, outre un arc de triomphe et quelques autres restes d'antiquités. Près de là est la ville d'Assise, où je -me gardai bien d'aller, craignant les stigmates comme tous les diables.

Le lendemain matin ; ah ! messieurs mes amis, fa fresco, fresco. Diantre, ce n'était que roses et fleurs que le froid que nous avions eu la nuit, en partant de Rome , en comparaison de celui qu'on trouve ici , à ce maudit passage des Apennins et tout le long de l'Ombrie. C'est une bise pointue qui vous perce à jour de part en part; et quand on va au nord dans une chaise à l'italienne , ouverte par devant, on a l'avantage de n'en pas perdre le plus petit souffle. Pour vous rafraîchir le sang, vous avez une suite indiscontinue de précipices horribles avec un chemin très-étroit, fort en talus du côté de la chute; méca-

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nique peu agréable pour les voyageurs» mais néces«saire à cause des eaux qui , sans ce penchant ^ feraient des ravines impraticables. On va donc tout le long d'une chaîne de montagnes; et non loin de PesignanOy on rencontre un très-joli petit temple de marbre blanc» à colonnes corinthiennes. De là ou descend insensiblement à Foligno, dont la plaine environnée de montagnes forme un bassin rempli de maisonnettes. De la hauteur le coup d^œil est joli » et le pays doit être charmant dans la belle saison. L'air est un peu moins rigoureux dans la plaine; mais bon ! Cela n'est pas de durée ; il faut se renfoncer pis que jamais dans les rochers» et pour le coup on n'en voit pas le bout; cela ne finit plus. A Serravalle» on me porta tout roide au sortir de ma chaise» près d'une troupe de jeunes filles jolies comme de petits cœurs; elles en tiraient bon augure ; mais» hélas ! ce n'était pas parte in quâ. Elles se chauffaient à l'entour d'un grand feu^ allumé sur un théâtre de briques. Je leur demandai s'il faisait so\ivent de ces froids'là dans leur Italie, a Ordinairement» me dirent-elles» jusqu'au mois de juin. » Ah ! pardieu» mesdemoiselles» je vous en félicite, je ne crois pas que je fasse jamais bâtir de maison de campagne dans votre région pour mon plaisir. Nous nous étendîmes à terre» sur de grosses couvertures» environnés d'un grand feu. Nous dévorâmes du pain noir et quelques gros oignons» le pavé nous servant de nappe. Là-dessus on s'endort comme si de rien n'était; mais le diable» c'est qu'il faut repartir. Ouf! voici une

furieuse journée. On va cependant à Valcimara, puis âTolentinOy où je fis vos compliments à saint Nicolas et dis adieu à Tx^pennin, dont le passage en .cette saison est en vérité du dernier ridicule. Maudite montagne! je t'ai mise en lettres noires sur mon registre, à côté du Vésuve, et je ne pense pas que de longtemps il me prenne fantaisie de renouveler connaissance avec vous deux.

La route cependant devient supportable et le pays prend une physionomie plus honnête. Vous arriverez sans ennui à Macerata et à Recanati ; ils ne valent pas la peine de s'y arrêter. Dans le fond, Lorette ne le mérite guère mieux ; mais enfin il est plus célèbre : il faut y faire une pose.

La ville de Lorette est médiocrement grande, les rues ne sont pas mal percées et passablement bâties. La place publique, au-devant de l'église, est ornée, ce me semble, d'une fontaine et d'une statue de Sixte-Quint. On a placé sur une plate-forme au-dessus de la façade de l'église quelques pièces de canon pour la défendre en cas d'insulte imprévue de la part des pirates. Elles n'y seraient pas d'un grand secours si on s'avisait de tenter quelque entreprise sur les richesses de la S'an^a-Casa ; maïs diverses circonstances rendent ce projet peu praticable. Lorette est à trois quarts de lieue dans les terres. Il n'y a pas là auprès sur la côte de la mer d'endroit propre à faire une descente. Au-dessus et au-dessous sont les villes d'Ancône et de Fermo, où il y a toujours garnison, et il serait difficile qu'une flotte de corsaires pût y

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rôder sans être aperçue, ce qui donnerait Falarme dans le pays ; mais quand même les pirates seraient venus à bout de surprendre Lorette , on leur aurait bientôt coupé le chemin du retour et repris ce qu'ils auraient volé. Ajoutez à cela que pour un pareil projet il faudrait armer une escadre considérable, ce que de petits jcorsaires de Tunis et d'Alger ne seraient pas en état de faire : outre que les frais de l'armement absorberaient une partie du profit. Il n'y aurait donc que le Grand Seigneur qui pourrait tenter une pareille chose, ce qu'il ne fera assurément pas, n'ayant nul besoin pour s'enrichir de faire le métier de voleur de grand chemin.

L'église n'est ni belle ni laide, toute simple, blanche, divisée par des arcades. La San(a-Gasa est au milieu^ isolée et occupant la place du chœur. Vous savez que cette Santa-Casa est tout entourée extérieurement d'un revêtement de marbre , qui cependant ne la touche pas immédiatement, par respect ; il y a un petit vide entre-deux, large de quelques doigts. L'architecture et les bas-reliefs de ce revêtement sont de différents auteurs ; quelques-uns du Sansovino, et la plupart de Raphaël de Montelupo. Les uns ni les autres de ces ouvrages ne sont. pas fort bons, quoique Misson les exalte beaucoup.

Je n'ai que faire de m'étendre sur le détail de ceci, non plus que sur tout ce qui concerne la divine chambre . La description en a été donnée fort au long et avec grande exactitude par Misson, auquel je vous renvoie. Vous y trouverez les dimensions, détails,

ligures, gravures et tout. Elle est bâtie de pierres d'un gris jaunâtre, taillées en forme de petites briques. Cette pierre, fort reconnaissable par son grain singulier et par sa couleur, est commune aux environs de Lorette et de Recanati, comme je l'ai facilement remarqué. Le miracle de construire exprès la Santa-Casa, si tant est qu'on se soit donné cette peine, n'a pas été difficile; c'est un ouvrage à faire en peu d'heures. L'intérieur était jadis revêtu d'un enduit presque tout tombé aujourd'hui. On avait barbouillé par-dessus quelques peintures grossières, telles qu'on les faisait dans le xiii® siècle. On y aperçoit encore les restes d'une figure de roi de France. Personne ne dit la messe sur l'autel qui est dans la chambre ; c'était un privilège réservé à saint Pierre, dont messieurs ses successeurs ont hérité. Il y a un autre autel dans un petit réduit, long et étroit,. derrière la chambre. C'est celui-là qui sert habituellement pour le commun des célébrants. Ce petit cabinet n'est du haut en bas, tout le long des murs, qu'or et diamants. Sa principale figure est la Beatis^ sima madonna di Loreto, haute de près de trois pieds et demi et faite par saint Luc, comme tant d'autres. On ne lui voit plus que le bout du nez. EUe est tout aiîublée d'une mante ou robe longue de diamants avec une couronne de même, superbe. Celle de l'enfant Jésus, aussi bien que l'habillement, sous de pareille étoffe, et plus belle encore, les pierreries étant d'un plus beau choix. Vis-à-vis, un ange d'argent présente à la Madone un petit Louis XIV, d'or,

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du même poids qu'avait ce prince en venant au monde : c'est un vœu d'Anne d'Autriche. L'amour naturel qu'ont les Français pour leur souverain me donnait un grand désir d'avoir celui-ci en ma puissance. Je ne vous ennuierai pas ni moi non plus du catalogue des ex-^voto qui sont là suspendus, non plus que des tas de breloques d'argent et d'or, et de pierreries de toute espèce, qui sont dans le grand trésor, où à force d'objets on ne voit rien. Passez sur le quai des Orfèvres à Paris, cela est tout aussi curieux. Les plats de faïence peints par Raphaël n'y manquent pas non plus. Dans ce pays- ci, dès qu'une soucoupe est barbouillée de bleu et de jaune, la voilà peinte par Raphaël. Il est vrai, cependant, qu'il y a en quelques endroits de ces porcelaines qui sont belles, et qui peuvent avoir été peintes sur ses dessins, mais fussent-elles le chef-d'œuvre du Japon, elles n'arriveraient pas à être aussi solennelles que deux vieilles écuelles de terre ébréchées^ où le petit Jésus mau** geait sa bouillie. On les garde précieusement dans un trou de muraille avec la robe de la sainte Vierge, d'un tapis de soie ponceau à gros grain, comme du gros de Naples. Elle s'est bien conservée jusqu'à présent, par miracle. N'allez pas, je vous prie, chicaner cette robe, sur ce que la soie était alors, même en Orient, une marchandise trop chère et trop rare pour servir au vêtement des gens du commun, ni le miracle sur ce que l'étoffe est scellée entre quatre glaces, sans jamais sentir les impressions de l'air. Le plafond do trésor est peint par Pomarancio. Des sen*

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tinelles y montent la garde, aussi bien qu'à l'église.

Ancône, où nous arrivâmes au sortir de Lorette, mérite mieux d'être vu. La ville est bâtie en très-bel aspect, sur un rocher baigné par la mer. Elle a un bel et bon port que Trajan fit autrefois construire ou réparer. Il vient de l'être magnifiquement et à grands frais par le pape Clément XII. Il a fait bâtir dans la mer même un lazaret commode et sûr pour faire la quarantaine. Le port est fermé par un long m6le ; c'est un des meilleurs de la mer Adriatique. A l'entrée du môle est un très-bel arc de triomphe de marbre blanc de Paros, élevé en Thonneur de Trajan, de Plotine sa femme et de Marciana sa sœur.

La ville d' Ancône est ce que nous avons trouvé de mieux depuis notre départ de Rome. On peut la mettre au quatrième rang de celles de l'État ecclésiastique, après Bologne, Ferrare, Ravenne. Je n'ai point été à cette dernière, et j'ai mal fait, car on dit qu'il y a de bonnes antiquités ; c'est le seul endroit de marque dans l'Italie que je n'aie pas vu.

Nous fîmes rencontre à Ancône de notre ami le cardinal Lambertini, que nous saluâmes ; il s'en va au conclave. Je lui dis, en riant, qu'à l'élection que nous avions faite al VascellOy je lui avais donné ma voix pour être pape, et qu'il devrait me faire cardinal. Il me répondit sur le même ton, qu'il n'était pas encore assez vieux, et qu'il fallait garder ma bonne volonté pour un autre concJave. Après un quart d'heure de conversation, nous nous séparâmes. Il tira à son enseigne et nous tout le long de la mer à

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Sinigaglia, petite ville de fort jolie apparence, où nous n'entrâmes point. Il s'y tient chaque été une foire célèbre pour la quantité de Levantins qui y abordent.

Après Sinigaglia, c'est Fano, où il y a un arc de triomphe à trois arcades, mal conservées. Puis Pcsaro, petit , mais joli , avec une fontaine dans la place publique. Enfin Rimini , où l'on entre par un arc de triomphe, jadis élevé en l'honneur d'Auguste. tPy remarquai, au clair de la lune, une longue rue droite, une place, un beau pont de marbre antique à cinq arches. Toutes ces villes sont bâties de briques.

Rien n'est plus beau que toute cette route à travers la marche d'Ancône. Depuis Lorette jusqu'ici le pays est extrêmement fertile et bien planté, et s'il nous parut agréable à la vue, malgré une couche de neige de deux pieds d'épaisseur qui , pour vous l'annoncer d'avance, a la modération de n'avoir que cent quarante lieues de long, de Lorette au Mont- Cenis, que serait-ce si nous avions joui de la vue de cette plaine dans la belle saison ! Quel dommage que ce pays ne soit pas entre les mains d'un souverain qui en puisse faire un meilleur usage ! Il ne faut pas dire, comme Misson, que c'est la rigueur du gouvernement papal qui ruine ce pays-ci. Rien n'est plus faux que cette accusation, aussi bien que la plupart des contes ridicules que cet écrivain, estimable d'ailleurs, se plait â inventer en haine du papisme. Le gouvernement papal, quoiqu'il soit en efifet le plus mauvais qu'il y ait en Europe, est en même temps le

plus doux. C'est cette môme douceur, devenant insouciance et faiblesse, quia contribué à appauvrir le pays et a tout fait dépérir sous la main de vieux et débiles souverains. Le bas peuple est extrêmement fainéant, mais en même temps il est fort sobre, de sorte que comme il ne paye presque point d'impôts, et qu'il ne se soucie de rien pour lui-même, il passe volontiers sa vie sans rien faire.

Une bonne partie de notre route depuis Lorette s'est faite dans la mer même, sur un sable fin. Les postillons aiment mieux cela que de marcher au bord sur le g^alet, et ils ont raison. La manière d'aller est amusante, surtout la nuit, par une lune brillante telle que nous l'avions.

A Rimini on quitte la mer pour prendre à gauche. Forli , Faenza, qui a l'honneur de donner son nom à la faïence, et Imola, voilà les trois villes où l'on passe avant que d'arriver à Bologne. Il fallut presque gratter sur la neige pour retrouver celle-ci. Nous la revîmes enfin, ayant fait trois cent huit milles, presque tout d'une^ haleine, depuis Rome. C'est une furieuse traite, mon ami ; vous m'en voyez tout essoufflé ; cherchez-moi une auberge de coton pour me remettre.

Je voulus savoir le lendemain matin s'il était vrai qu'à force d'avoir vu des tableaux j'en fusse las et dégoûté. J'allai revoir d'abord le Martyre de sainte Agnès, du Dominiquin, et je trouvai que ce tableau, que le Job et le Salomon du Guide, la sainte Cécile du Parmigianino et les merveilles de Louis Carpache

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étaient toujours les mêmes merveilles. Je ne m'étais & la fin lassé de peintures à Rome que parce qu'elles y sont souvent trop mélangées, et qu'on a eu, dans diverses galeries, plus d'égard à la quantité qu'à la qualité. Enfin je persiste à mon dire, et l'école de Bologne est toujours ma favorite.

Nous allâmes aussi sans délai renouveler connaissance avec nos petites dames de l'été dernier, que nous trouvâmes toujours les meilleures personnes du monde. Le soir il y eut bal al casino, où tutta la nobiltà s'était rassemblée ; mais je fus l'homme du jour. Dès que j'entrai, on s'attroupa autour de moi pour apprendre des nouvelles du conclave, et savoir qpi serait pape. Moi , suivant toujours mon système et pour faire ma cour à ces messieurs, je leur dis que ce serait Lambertini*, leur archevêque. Il leur parut que cette nouvelle demandait confirmation ; mais ce qui me surprit, c'est que l'un d'eux, se tournant de mon côté, me dit d'un ton de mépris : faranno qui un bel cazzo ! Je trouvai ce propos non-seulement impertinent, mais encore très-déplacé, ayant toujours vu LambeHini aimé et estimé, soit dans son pays, soit à Rome.

Le Gaulois Sainte-Palaye avait trop d'impatience de se faire exhiber, par Muratori , je ne sais quel recueil de vieux jongleurs provençaux pour passer

^ Ce pape, homme aimable et de beaucoup d^esprlt, s'exprimait ainsi au sujet du roi de France : « Est-il besoin d'autre preave de « l'existence d^une Providence que de voir prospérer le royaume a de France sons Louis XV f » R. C.

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toute cette journée à Bologne avec nous ; il s'envola à Modène sur les ailes de sa vieille doctrine, et ne trouva non plus deMuratori que de chiens verts. J'îïi lieu de croire qu'il se dépiqua sur mademoiselle Grognet, jadis danseuse à l'Opéra-Comique, favorite de mademoiselle Salle, à ce que portait la chronique, aujourd'hui première sautilleuse du duché de Modène, et fort avant dans les bonnes grâces de certaines dames de la ville, parce qu'elle a, comme vous savez, des talents grands et des dents. Aussi, pour donner aux aventures plus d'air de vraisemblance, elle va toujours vestita da uomo. Une Sapho valant bien un Muratori , Sainte-Palaye se la donna pour compagnie, tête à tête à souper. Je ne puis vous dire^ au juste lequel des deux eut le dessus dans cette , affaire.

C^est dommage que dans Paris Tous ces messieurs les beaux-esprits.

Ces messieurs de TAcadémie Soient sujets à telle infamie *.

Tant il y a qu'ils s'en trouvèrent assez bien pour se raccrocher le lendemain matin à déjeuner, et qu'à peine étaient-ils remis des fatigues de leurs occupations quand nous les rejoignîmes, Lacurne et moi. Le marquis Bevilacqua était allé descendre chez sa sœur ; il nous vint retrouver après dîner. Nous allâmes faire visite au marquis Rangoni, premier ministre, et le prier de nous présenter à madame la

* Voyage de Chapelle et Bachanmoot. R. C.

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duchesse ; mais le marquis nous avertit qu'il n'était pas jour, et que dans cette maison on ne dînait qu'à sept heures du soir. Madame la duchesse de Modène • a trouvé plaisant déjouer au biribi toute la nuit , de souper à six heures du matin et de se coucher à huit; en conséquence elle se lève à cinq heures du soir, donne la matinée à Ses affaires et se met à table à l'heure que je vous ai dit. Le susdit marquis ne trouve pas cela si plaisant qu'elle ; il se plaint amèrement du dérangement que cette petite vie apporte à la cour. Pour moi, je crois que le principal dérangement est celui de tenir tête au biribi régulièrement pendant huit heures chaque nuit. Ce métier,

* Mademoiselle de Valois, fille aînée du Régent. Ses relations intimes avecle duc de Richelieu donnèrent lieu à un tel éclat, que le public en fut instruit. Mademoiselle de Valois, dans la première jeunesse (dix-sept ans),.d^une beauté éblouissante^ fille du maître de la France, avait été demandée en mariage par le roi de Sardaigne ; mais la découverte des liaisons de cette princesse avec M. de Richelieu fît un si grand bruit, qu'il eut du retentissement jusqu'en Piémont. Dès lors, la négociation relative h son mariage fut rompue. Le duc de Modène, dont Touïe apparemment était moins fine que celle du roi de Sardaigne, se mil sur les rangs et fut accepté avec empressement par le Régent. Seulement inaderaoiselle de Valois , fidèle h son amant , refusait obstinément cette alliance. Son père ne parvint à Vy faire consentir qu'en lui accordant la grâce et la liberté de M. de Richelieu , alors enfermé à la Bastille, impliqué dans la conjuration de Geltamare, dirigée par la duchesse du Maine contre le Régent. Le cas était grave. Après ce douloureux sacrifice pour sauver son amant, mademoiselle de Valois s'abandonna à un profond désespoir.

On peut se rappeler, au surplus, que la duchesse de Bourgogne avait raffolé de M* de Richelieu , alors qu'il comptait à peine seize ans! R. C.

OÙ Ton mangerait fort bien le fonds de la cbàtellenie de Panurge en un hiver, doit fort altérer les revenus de la principauté. Tant il y a qu'elle est toujours fort aimable, la bonne princesse .'Nous allâmes le môme jour, à l'issue de son dîner, lui faire notre cour et lui présenter les lettres que le cardinal de Tencin nous avait remises pour elle. Elle nous reçut avec beaucoup de bonté, nous fit l'honneur de nous inviter à dîner pour le lendemain, et nous donna rendez-vous pour le soir même à un beau bal que donnait un gentilhomme de la ville. Elle n'a pas changé de figure depuis le voyage qu'elle a fait en dernier lieu en France ; elle est fort grosse, assez haute en couleur, l'air majestueux et bon ; en un mot, elle prend de plus en plus la ressemblance de feu M. le Régent, son père. En tout, c'est toujours une assez belle femme et de bon air. Elle n'est pas mécontente de son sort aujourd'hui ; et à défaut de Paris, où l'on ne peut pas toujours être, elle parait s'accommoder de Modène, où elle est en effet fort bien depuis la mort de son vieux beau-père, qui la désolait. Son mari parait en user fort bien avec elle ; elle vit avec lui bourgeoisement et d'un air d'amitié, et avec les dames de sa cour familièrement et avec bonté. Avant que d'aller chez elle, nous avions fait notre visite au duc. Il était seul dans son cabinet, où nous restâmes une petite demi-heure à nous entretenir de Paris, de Rome, et autres propos généraux ; il nous recommanda fort de revenir le lendemain de bonne heure voir ses tableaux. Rien ne nous aurait moins res-

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semblé (jue d'y manquer. 11^ a l'aison de les préconiser; c'est assurément la plus belle galerie qui soit en Italie, non qu'elle soit la plus nombreuse, mais c'est la mieux tenue, la mieux distribuée et la mieux ornée. Ce n'est point ce fatras de peintures l'une sur l'autre, mélangées sans ordre, sans goût, sans cadre et sans intervalle ; ce qui étourdit la vue sans la satisfaire. Voilà comment cela est la plupart du temps à Roxae chez les Giustiniani, AUieri et ailleurs. Ici, tout est de choix ; les tableaux sont en petit nombre dans chaque pièce, magnifiquement encadrés, et disposés sans confusion sur une tenture de damas qui les fait bien ressortir ; ils sont distribués avec gradation, de manière qu'à mesure que vous avancez dans une nouvelle pièce, vous y trouvez de plus beaux ouvrages que dans la précédente. D'abord, c'est du Jules-César Procaccini; mais de son meilleur, c'est-à-dire du fort beau ; puis de l' Albane, du Parmigianino, duYeronese, du Titien, du Raphaël, de sa première manière ; le Reddite Câesari, l'Assomption, de Louis Carrache ; le Saint Roch, d'Annibal, tous deux d'une composition grande et noble, et plusieurs autres, dont j'ai très-mal fait de ne pas dresser un catalogue ; ma paresse est une sotte. Enfin, du Corrége; mais quel Corrége ! deux grands tableau^ de la Vierge, d'un beau style et d'un charmant coloris... Le Saint-George, qui est sorti tout entier de sa toile, et qui sera aussitôt que vous au bout de la chambre... La petite Madeleine, graade comme la main, qu'on tient infixée dans le mur^

KOUTE DE HOME A MODÈNE.— SEJOUR A MOBÈNE. 45»

et cachée dans une petite armoire, c»r elle est fort portatire et délicieuse à voler : c'est un enchantement. Le feu duc la portait avec lui partout où il

allait; j'en voudrais bien faire autant La Nuit de

Noël ; oh Dieu ! quel tableau ! je ne puis jamais y songer sans exclamation. Pardon, divin Raphaël, si aucun de vos ouvrages ne m'a causé l'émotion que j'ai eue à la vue de celui-ci. Vous avez votre grâce à vous, plus noble, plus décente ; mais celle-ci est plus séduisante. Vous savez combien je vous admire, combien je vous estime ; laissez-moi aimer l'autre de tout mon cœur. L'action de ce tableau se passe au milieu de la nuit, comme vous le voyez ; la campagne au-dehors de l'étable est éclairée par un peu de lune. Cette faible lumière fait contraste avec celle qui part du corps de l'enfant Jésus, et qui éclaire tous les objets au-dedans de l'étable. L'effet de ce clair-obscur est incroyable; non-seulement par le merveilleux contraste ci-dessus avec la lumière du dehors, et aussi par l'artifice qu'a eu le Corrége de réunir la lumière en un point et de ne la faire porter que légèrement sur les superficies éloignées du centre, mais encore par le ton des couleurs qui y sont employées. Cette lumière n'est pas une lumière jaunâtre de lampe, telle qu'on la voit dans les ouvrages du Caravage ou de l'école hollandaise ; mais une pure et vive lumière du soleil, telle qu'on ne trouve rien de pareil nulle part ailleurs. Le Saint Pierre en prison de Raphaël n'est pas même de cette force. Une bergère dont la vue en entrant dans

Téiable se porte naturellement sur le corps de Tenfanty clignote les yeux comme il arrive quand on a la prunelle frappée des rayons du soleil. Dès qu^on eut découvert le tableau, je ne pus m'empêcher de faire le même mouvement, tant cet éclat surprend et éblouit. Les herbages, les terrains, enfin tout le détail de l'ouvrage, sont d'un coloris, d'un frais^ d'un fini, d'une conservation admirables; on dirait que ce tableau est fait d'hier seulement. Aussi ai-je ouï dire aux artistes qu'on n'avait jamais pu deviner quel procédé le Corrége avait employé dans le mélange de ses couleurs. Mais qui pourrait décrire la tendresse, l'agrément, l'affection, la beauté, l'expression du visage, tant de l'enfant que de la mère, qui est presque couchée sur lui pour le caresser. C'est ici Marie pleine de grâces, ou il n'y en eut jamais.

Enfin, quoique, à tout mettre dans la balance, il y ait des tableaux plus parfaits que celui-ci , si on me donnait à choisir parmi tous ceux que j'ai jamais vus, je le prendrais sans hésiter, tant j'y ai mis mon inclination. Le duc de Modène m'a dit qu'il conservait le marché par écrit qui fut fait avec le Corrége pour cet ouvrage (il revient à environ 600 livres de notre monnaie, autant que je puis m'en souvenir); et que c'est une fable ridicule que ce qu'ont raconté quelques historiens ; savoir, qu'on lui donna 200 livres en liçirds pour le prix de son ouvrage, dont il fut si charmé, n'ayant jamais reçu de si grosse somme, qu'il revint courant chez lui avec

ROUTE DE ROME À MUDÈNE.— 8EJOUK A MODÈ^IE. 461

cette lourde charge ; ce qui lui fit prendre une pleurésie dont il mourut.

Nous ne manquâmes point au rendez-vous du bal : en y allant y mes porteurs me versèrent sur un gros tas de neige fondue. Je m'en tirai foH adroitement à ce qu'il me sembla y et tout en entrant dans la salle , on me vint prendre pour danser avec la jeune princesse ^ Moi danser! belle proposition! vous savez comme je m'en acquitte. Je crus cependant qu'il ne serait ni poli ni respectueux de refuser. Au beau milieu de mon menuet, je m'aperçus que dans ma chute j'avais rempli de boue mes beaux bas blancs , large comme la main, tout le long de la jambe. Vous ne sauriez croire combien cette vision augmenta les gr&ces de ma danse. Je ne sais si on y prit garde ; mais, dès que j'en fus quitte, j'allai me camper dans le coin le plus obscur de la salle. Le duc y vint peu après, et, pendant une partie du bal, il eut la bonté de s'entretenir avec moi de musique et de quantité d'autres choses. Il a beaucoup d'esprit et parle fort agréablement. Il me mit très-bien au fait de la chronique scandaleuse de la ville ; les femmes qu'il passait en revue lui servaient volontiers de texte. Il est railleur, le bon seigneur! Le lendemain matin se passa à voir la ville ; ce fut bientôt fait. Elle est médiocrement grande, peu jolie, et aussi sale que du temps du Potta. Le sol où Modène est bâtie est bas , peu ferme et fangeux ; il semble que ce soit une terre

* Aujourd'hui mariée en France au duc de Penlhièvre.

(Note de Vattteur,)

de DouTelle création. Yous savez qu'on y trouve k une extrême profondeur des plantes et fragments d'ambre qui doivent être là depuis quelques milliers de siècles. Beau sujet de réflexions morales et physiques ; mais ne nous jetons point dans la dissertation , et revenons au Pot ta et à la Secchia rapita ( le Seau enlevé, sujet du poëme épique de Tassoni). On le garde sous la tour de la cathédrale, dans une précieuse boite. On s'empressait beaucoup pour nous le mener voir : je n'en fus pas curieux, et je devinai sans peine un vieux seau de bois pourri et vermoulu. Cette tour est haute et a un bel escalier de marbre. La cathédrale ne contient rien de distingué dont je me souvienne. Le seul bâtiment de marque qui soit dans cette ville est le palais : s'il était fini , ce serait un des plus magnifiques édifices de l'Italie. Le goût d'architecture de la façade extérieure ne me plaît point du tout; on a commencé d'y construire au milieu je ne sais quel donjon d'une hauteur démeisurée, ou tour de Babel à quatre étages che sarà uno spropositOj pour le reste de la Ugne du bâtiment. Ne me fera-t-on jamais des façades comme celle du Louvre, ou comme le portique d' Antonin (la Dogâna), à Borne? L'intérieur du bâtiment est admirable ; la cour est environnée d'un double étage de portiques et de colonnades, dont il n'y a encore que deux côtés et un demi-portique de construits. Mais je vous prie de fixer un peu votre attention sur un escalier ouvert qui va dé fond en comble , et dont les étages sont portés par des files de colonnes accouplées.

Dites^moi si ce n'est pas là le roi des escaliers , et si vous pouvez vous lasser de le considérer.

L'heure de notre dîner faisant une lacune dans notre journée, nous la donnâmes à la bibliothèque et à Muratori. Nous trouvâmes ce bon vieillard avec ses quatre cheveux blancs et sa tête chauve , travaillant , malgré le froid extrême , sans feu et nu-tête dans cette galerie glaciale, au milieu d'un tas d'antiquités ou plutôt de vieilleries italiennes; car, en vérité, je ne puis me résoudre â donner le nom d'antiquité à tout ce qui concerne ces vilains siècles d'ignorance. Je n'imagine pas, qu'hormis la théologie polémique , il y ait rien d'aussi rebutant que cette étude. Il est heureux que quelques gens veuillent s'y adonner ; et je loue fort les Du Gange et Muratori qui, se dévouant comme Curtius, se sont précipités dans ce gouffre ; mais je serais peu curieux de les imiter. Sainte-Palaye, au contraire s'extasiait de voir ensemble tant de paperasses du x* siècle. Nous y fîmes diversion par quelques inscriptions l'omaines ; car notre Muratori est un homme à plu* sieurs mains. Il nous dit qu'il s'était habitué à travailler ainsi tous les jours de sa vie sans se soucier des précautions qu'on prend contre le froid ou le chaud. Il nous fit des plaintes amères de ce que tutti i danari si spendevano in soldatesca , che andava rovinaiido affatto le lettere. Enfin, après deux heures de conversation, où ne fut pas oublié le chapitre de notre ami le président Bouhier, dont le nom se trouve toujours naturellement dans la bouche des gens de

464 un.— A M. DE NËCJILLT.

lettres de tout pays y nous nous séparâmes du bonhomme j fort contents de sa simplicité et de sa vaste doctrine. Chemin faisant, après Ta voir quitté , nous faisions des réflexions sur cette fantaisie du duc de Modène, qui met le plus beau et le plus clair de son revenu à entretenir deux mille hommes qui ne lui servent durant la paix que de recrues pour les autres souverains y auxquels ils ne cessent de déserter, et qui , pendant la guerre , ne lui sont d'aucun secours pour sa propre défense vis-à-vis des grosses armées qui se chamaillent en Lombardie. Mais que voulezvous?

Tout marquis veut avoir des pages ^

Il faut cependant qu'à chaque guerre d'Italie il endure, faute de pouvoir faire mieux, que son état devienne la proie du premier venu. C'est ce que le feu duc éprouva assez durement dans la dernière guerre de la part du maréchal de Villars, qui lui fit dire de lui remettre les clefs de Modène. Le duc ne les refusait pas, mais il demandait seulement que, pour l'honneur et parce qu'il est feudataire de l'Empire, on fit approcher du canon ou au moins quelques troupes, ce que le maréchal n'eut jamais la complaisance de faire. Ce fait m'a été rapporté par le gentilhomme même qui alla traiter avec le maréchal de Villars ; il était encore tout scandalisé de cette

1 La Fontaine. La GrenouiUe qui f)eiU m faire aussi grosse qvs l§ bœuf. R. €.

dureté? Voilà le grand inconvénient de ce petit État, le seul qui reste de cette espèce en Lombardie. Il a bien perdu de sa valeur depuis qu'il a pour voisins, non plus ses égaux comme ci-devant, mais des puissances telles que celles de Bourbon ou d'Autriche. Du reste, c'est une très-jolie souveraineté qui vaut deux millions de rente , et n'est pas sujette à cette infinité de chapitres de dépenses qui accablent les grands royaumes. J'ai fait souvent cette remarque que les petits princes sont plus riches à proportion que les grands. L'appareil d'une grande monarchie, et surtout le militaire, épuise ceux-ci; les autres, quand ils sont sages , n'ont de dépenses de luxe à l'aire qu'en bâtiments et en objets d'arts : aussi se voient-ils en état d'acquérir des collections souvent de plus grande valeur que celles des rois, comme ont fait les Farnese et les Médicis. Si le pape tirait de ses sujets autant qu'un autre souverain , et que ses finances fussent passablement administrées, ce serait, toute dépense défalquée, le pjus riche potentat de l'Europe.

Pendant que nous nous entretenions ainsi, nous faisions des visites chez le marquis Guicciardi, le jeune llangoni, madame Gesi, et plusieurs autres cavaliers et dames, avec qui nous avions commeiicé à faire connaissance ; elles ont été assez promptes ici, la noblesse de l'un et de l'autre sexe y étant fort polie et prévenante. Il me parait qu'elle aime le plaisir, et a grande vocation à s'amuser. Tout le temps que nous sommes restés à Modène s'est passé

4«fi LUI.— A M. DE NEUILLY. .

en fêtes; à la vérité ce sont les derniers jours du carnaval, peut-être la ville n'a-t-elle pas l'air si vif ni si brillant dans le reste de Tannée. Le duc a eu cette année une fort bonne idée ; c'est de mettre le carnaval de Modéne sur le même pied que celui de Venise. On va masqué à la cour, aux promenades, aux spectacles^ aux Ridotti, qui sont des galeries près de l'Opéra où l'on s'assemble pour jouer. Ces mascarades donnent à une ville un perpétuel air de fête. Nous allâmes sur le soir dans nos carrosses faire il corso, c'est-à-dire nous promener au petit pas de nos chevaux tout le long de la grande rue. Ce n'était pas la beauté du temps ni celle de la saison qui nous y invitaient ; mais enfin il fallut suivre le torrent, faire comme le reste de la ville et aller badauder à voir les masques, ainsi qu'on^a coutume de faire à Paris à la porte Saint-Antoine. Or sus, mes petits amis, je vous conseille de vous plaindre de ce que je vous fais toujours attendre en chaque occasion : vraiment cela vous convient bien à dire, après que j'ai fait attendre la duchesse de Modène pom* diner, dans sa capitale ; c'était une circonstance qui manquait à ma gloire, et je ne sais pourquoi j'en fus si honteux. Au cours nous avions donné ordre à notre cocher de se détacher de la file des carrosses, et de suivre celui de la duchesse quand il la verrait retourner au palais. Il prit martre pour renard ; et, voyant toujours là des gardes, qui étaient ceux du due, il continua d'aller et venir d'un grand sangfroid, et nous de le laisser faire; de sorte que nous

ROUTK DK ROME A MODÈNE.— SÉJOUR A MODÈNE. 467-

arrivâmes au palais de graad matin à ce que nous nous imaginions, car il n'était guère plus de six heures du soir. En entrant dans l'antichambre^ on nous dit que Son Altesse était à table ; qu'elle nous avait attendus pendant une demi-heure, avait envoyé trois fois voir si nous ne venions pas, et enfin avait conclu que nous l'avions oubliée. Là-dessus nous décidâmes qu'il fallait s'en retourner. Je jugeai cependant qu'il était convenable, pour ne pas combler notre sottise, de lui faire savoir auparavant que nous étions venus. Elle nous envoya dire aussitôt d'entrer ; 3e poussai Lacume pour être l'orateur de cette mauvaise cause. Il lui bredouilla un bout de méchante harangue, qu'elle interrompit en prenant fort bien la chose, et nous disant qu'elle avait diné beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'elle voulait aller immédiatement après à l'Opéra, où nous viendrions avec elle. On nous donna des chaises ; le potage ne faisait que d'être servi, et le diner se passa en conversation fort gaie, presque toute en français. Les deux princesses ses belles-sœurs y étaient, sept ou huit dames et deux ou trois hommes, outre nous quatre^ le marquis Bevilacqua faisant le quatrième. Au sortir de table, nous allâmes à l'Opéra dans la loge de la duchesse. Cet opéra était une chose nouvelle en Italie. Le duc de Modène, jugeant avec raison que la construction de nos poèmes lyriques, mêlés de récits, d'airs, de chœurs, de duos et de ballets, est fort préférable pour la variété du spectacle et de la musique à l'éternelle monotonie des poëmes

italiens^ qui n'ont que de longues scènes de récitatifs toujours terminées par un air, avait fait traduire un opéra français intitulé : le Carnaval et la Folie. Les paroles en sont fort jolies et étaient très-bien traduites ; mais la musique assez médiocre du S. PuUy n'y répondait pas : de manière que je ne sais comment cet essai prendra sur le goût des Italiens. Il fallait mon ami Pergolese ou le Sassone pour faire réussir l'afiFaire. Les ballets étaient fort jolis; ils étaient de la composition de mademoiselle Grognet, qui ne s'y démenait point mal en habits d'homme, haute comme une pinte. A la fin du premier acte, la duchesse me dit : « Remarquez, je vous prie, la danseuse qui va entrer, et vous me direz si, dans toutes vos courses, vous avez jamais vu une. aussi belle créature. » Je tirai ma lorgnette, et je reconnus mon admirable Ancilla de Yenise. A ma mine, la duchesse me dit en riant qu'elle s'apercevait que je la connaissais encore mieux qu'elle. La créature tient ici sous ses lois le jeune Rangoni, qu'elle désole par sa bêtise et ses caprices; car les Contes des Fées n'ont jamais rien fait de si beau que cette figure, et les serpents n'ont jamais rien eu de si bête parmi eux. Dès que l'opéra fut fini, j'allai la voir dans sa loge, où nous renouvelâmes connaissance. J'y trouvai Rangoni qui me donna son agrément pour la voir chez elle, où je ne manquai pas de me rendre le lendemain. Cette même nuit, il y eut grand bal et grand biribi; je ne m'occupai non plus de l'un que de l'autre. Après avoir un peu trotté et fait tous mes

tours comme Jeannot Lapin ^, je dormis six contredanses dans un coin de la salle.

Le mardi gras y le duc nous invita à une grande fête quMl donnait le soir. Nous nous rendîmes à l'Opéra, où tous les jeunes princes étaient; le duc fit approcher le cadet, dont sa femme est accouchée en France, il y a trois ans, en me disant : «Voyez mon petit Parisien, n'est-il psis joli?» Il m'en parut fort en train ; c'est l'effigie de M. le Régent. L'alné des princes a environ seize ans, il ressemble beaucoup à son père par le visage et par la taille ; on le dit fort hautain.' Son mariage vient d'être conclu avec la jeune Gibo, fille unique du prince de Massa-Carrara ; c'est une petite souveraineté qui sépare les États de Lucques de ceux de Gènes. G'est de là qu'on tire ce beau marbre de Garrare, le plus beau de nos marbres blancs modernes, mais qui n'approche pas de l'éclat de celui de Paros dans l'Archipel, qu'employaient toujours les Romains. Ge mariage est une bonne affaire, surtout en ce qu'il donne au duc de Modène une petite place sur la Méditerranée.

Après l'opéra, le duc me prit la main et me dit : Venez, que je vous fasse voir la salle des Tuileries, Il fit apporter des flambeaux par ses pages, et me conduisit dans une grande salle de spectacle entièrement semblable à celle-ci : le même architecte a construit l'une et l'autre ; celle de Modène est l'original. Sur la réputation qu'elle avait, le roi voulut

^ La Fontaine, Le Chaij la Belette et le petit Lapin,

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