CHAPITRE VII
Julie Bondeli.
Parmi les femmes qui se passionnèrent, au xvm*' siècle, pour les œuvres et la personne de Jean-Jacques Rousseau, il convient de citer Julie Bondeli ou de Bondeli, jeune Bernoise enthousiaste et sympathique, dont la figure, presque inconnue, surtout en France, mérite d'être mise en relief.
Nous avons découvert sur ses Relations avec le philosophe quelques documents que nous croyons intéressants. Nous allons les faire passer sous les yeux du lecteur : auparavant, toutefois, nous tenons à donner quelques détails sur cette femme intelligente, dont l'âme, pleine de poésie et d'idéal, se sentait entraînée vers les penseurs les plus illustres de son temps.
Julie Bondeli naquit à Berne, en 1731, d'une famille patricienne. Son père, Frédéric de Bondeli, occupa pendant longtemps des charges publiques. Il finit par se retirer dans les environs de Berne, à Kœnitz. C'était un homme fort instruit, ainsi que sa femme; ils s'appliquèrent à former de bonne heure l'esprit et le cœur de
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
leur fille, et la firent élever à la française, suivant l'usage des riches familles bernoises.
Celle-ci avait un goût inné pour l'étude. Elle y apportait une véritable passion; elle s'adonna non seulement aux lettres, mais aussi aux mathématiques. Absorbée^ tourmentée sans cesse par le désir d'apprendre et de connaître, on la voyait, au milieu des livres, dévorant tout, s'exaltant l'imagination, vivant dans le monde sublime des idées, des chimères et des rêves.
Ses parents voulurent refréner cette ardeur et faire goûter à leur enfant les plaisirs du monde, si attrayants parfois pour une jeune fille. Elle obéit presque malgré elle, ses goûts étaient ailleurs. Les distractions mondaines lui parurent vides, elle les délaissa bientôt, et, à vingt ans, elle se mit à étudier la philosophie et Thistoire.
Elle voyait chez son père des savants, des lettrés; elle s'attacha à eux et rechercha leurs entretiens. Sa première éducation reçut ainsi un utile complément. C'est un bienfait précieux de pouvoir de la sorte, à Theure de la belle jeunesse, fréquenter les gens de mérite et mesurer par eux ce qui donne de l'attrait, de la valeur et du prestige à l'homme. Quel guide plus sûr et plus éloquent pour diriger ses pas dans la vie !
Julie Bondeli eut pour professeur le savant Samuel Henzi. Il exerça sur elle une grande influence, l'encouragea dans son attachement aux lettres et aux sciences, et lui fit apercevoir les grands horizons de l'histoire. Aussi, sous sa direction, devint-elle un véritable esprit philosophique, ce mot étant pris ici dans son meilleur sens. Elle lisait Platon, Aristote, Leibnitz, Locke, Wolf, et connaissait à fond les littératures française, anglaise et allemande.
En 1761, elle perdit son père. La fortune et le bien-être de la famille se trouvèrent restreints par cette mort, mais la considération et l'estime dont elle jouissait n'en furent point diminuées. Les personnages les plus influents et les
plus distingués de la société bernoise continuèrent à rechercher et à voir Julie. Sa maison devint un foyer, un centre intellectuel.
Elle avait les qualités propres à attirer l'élite et à créer ce qu'on appelle un salon^ c'est-à-dire le don d'amener et d'entretenir la conversation sur des sujets chers à toutes les personnes cultivées qu'elle recevait et qui étaient liées, grâce à elle, et par l'amitié et par la ressemblance des goûts.
Elle ne possédait pas une grande beauté physique, mais la beauté de son âme rayonnait dans toute sa personne. C'était par l'esprit avant tout qu'elle exerçait et répandait son attraction. Jamais femme n'eut plus de vivacité naturelle, de gaîté, de simplicité morale. Par nature, elle était passionnée et impétueuse : elle dut lutter avec énergie pour assouplir son caractère. Ses connaissances, ses attraits, l'empire de son esprit furent le résultat de sa volonté.
Elle avait un front noble, de beaux cheveux noirs, des yeux expressifs, une voix pleine d'âme. Ce fut par toutes ces qualités rassemblées, esprit, grâce, savoir, qu'elle fut une des premières à créer, à former, à réunir la belle société de Berne^, qui, avant elle, n'avait point de centre et vivait sans contact. Est-il une plus noble tâche pour une femme instruite, dévouée au culte de Fart et de la pensée?
Amie de Wieland, ce Voltaire de l'Allemagne, de Zimmermann^ le grand médecin philosophe de la Suisse, d'Usteri, le savant de Zurich, et en correspondance avec ces puissants esprits, Julie Bondeli s'enthousiasma en lisant les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau. Elle prit aussitôt la défense de ses principes et manifesta hautement à son entourage l'admiration qu'elle en ressentait. Les plus belles lettres qu'on a recueillies d'elle ont pour but d'amener des sympathies et des amitiés au citoyen de
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Genève. Bref, Rousseau fut pour cette femme, avide de grandeur, une révélation inattendue, un événement moral d'une importance capitale. C'est dire déjà quelle était sa supériorité.
Elle prit feu surtout pour la Nouvelle Héloïse. Ce qui la frappait et la séduisait, c'était le réveil des sentiments vrais, renaissant sous la plume magique de Rousseau, et succédant aux manifestations artificielles de l'époque.
Nous allons passer en revue les appréciations et les j ugements de Julie contenus dans sa correspondance en partie retrouvée. Ils attestent, plus que de longues dissertations, l'influence et le prestige du philosophe. Cette correspondance, écrite en langue française, renferme des incorrections de style, bien excusables chez une étrangère, mais la pensée est toujours nette, claire, pleine de franchise.
C'est surtout dans ses lettres à Zimmermann^ qui vont de 1761 à 1775, qu'il y a à glaner pour les recherches et les conclusions qui nous intéressent.
A la date du 29 juillet 1761, elle écrit à cet homme éminent :
« La rapidité avec laquelle je lus Héloïse ne put me garantir de l'enthousiasme. M^^'^ Curchod^en vit les effets : bientôt le raisonnement succéda à cette première effervescence de l'imagination et du sentiment. — Il faut que le prestige de ce livre soit bien fort^ puisqu'il a pu me faire agir en sens contraire d'une habitude qui est aussi ancienne que ma faculté de raisonner. Un reste d'enthousiasme me donna de l'humeur contre tous ceux qui ne pensaient pas comme moi au sujet à' Héloïse. »
Dans cette lettre à Zimmermann, Julie Bondeli parle des appréciations qu'elle a soumises précédemment à
^ Amie de Julie Bondeli.
M^^*' Curchod, son amie, sur le roman de Rousseau. Il y a intérêt à connaître cette critique. En voici les principaux passages :
« 15 mars 1761.
(( A Mademoiselle Curchod.
« J'ai entendu parier de la nouvelle préface d'Héloïse. Si Rousseau avait le cœur prophétique et le cœur reconnaissant, il m'en aurait envoyé tout un ballot pour m'indemniser de la bile que je me fais en soutenant son livre. Si mes antagonistes, ou plutôt les siens, étaient des mangeurs de sapience, des gens à gros principes, ou de ces âmes sublimes et innocentes, que la simple apparence du mal fait frémir, je respecterais leurs préjugés et les laisserais dire.
(( Mais non, ce sont des fats et de petites maîtresses; c'est cet essaim sémillant, qu'on connaît sous le nom générique de bon ton, qui ose élever ses clameurs contre Héloïse. Et le moyen de ne pas me fâcher? Si encore ils se contentaient de la trouver ridicule, un sourire moqueur me vengerait suffisamment de leur jugement; mais ils osent la trouver coupable et faire briller à ses dépens une délicatesse dont on leur voit faire peu d'usage ailleurs.
(( Aussi, malheur à ceux qui m'en parlent dans ce goûtlà! J'ai bientôt fait avec les femmes : un air ironique et ^ des sourcils sévèrement froncés sont toute ma réponse. Mais les hommes, plus courageux et plus raisonneurs, ne se paient pas de mine, il faut disserter; quel embarras! Comment affirmer ce que peu de femmes osent à peine laisser entrevoir, crainte des conséquences. Mais, Dieu merci, j'ai du courage et de la malice aussi; je prends un ton et un air si imposant que, jusqu'ici, il ne m'est point arrivé encore d'entendre quelque mauvais propos. »
Ces citations prouvent combien la Nouvelle Héloïse remua profondément les cœurs et les esprits. Ce fut pour
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
les contemporains une source d'émotion considérable, un fait sans précédent. Chacun se passionnait pour ou contre l'œuvre de Rousseau, non seulement en France, mais dans toute l'Europe.
Dans une seconde lettre à M^^^ Curchod, en date du 30 avril 1761, Julie Bondeli revient sur le livre fameux et le défend avec énergie.
« Je viens », dit-elle, « d'en voir une critique intitulée : Prédiction tirée d'un vieux manuscrit. J'admire combien on peut avoir d'esprit lorsqu'on veut seulement être méchant; combien on peut étaler de grands principes lorsqu'on ne veut pas remonter jusqu'à ceux des autres; combien on peut voir de conséquences dangereuses lorsqu'on possède le rare talent d'extraire le venin d'un ouvrage; combien tout ouvrage de morale peut devenir venimeux lorsqu'on change de place ce qui a été écrit dans un ordre déterminé, lorsqu'on omet les idées intermédiaires, et lorsqu'enfm on perd de vue le but dans lequel le tout a été composé! »
L'enthousiaste Bernoise entre ensuite dans l'analyse des caractères peints par Rousseau : Julie^ Saint-Preux, Volmar, et raisonne comme un philosophe de profession. On reconnaît, en la lisant, qu'elle a des idées arrêtées sur les grandes questions morales de l'humanité, et qu'elle s'est exercée à raisonner sur la logique des passions. Au milieu de l'admiration qui l'entraîne, elle sait faire des réserves, et ses critiques sont pleines de justesse. Bref, par ses jugements restrictifs ou élogieux, elle montre l'élévation de son esprit et affirme la noblesse de son âme.
En 1762, Rousseau publie VEmiie, son chef-d'œuvre. Aussitôt, comme on le sait, les persécutions s'abattent
sur lui, le livre est censuré et brûlé par la main du bourreau, et le philosophe est obligé de quitter la France. A Genève, sa patrie, on procède avec la même rigueur; l'ouvrage et l'auteur sont condamnés et proscrits comme à Paris. C'est alors que l'illustre écrivain se réfugie dans la principauté de Neuchâtel, gouvernée à cette époque par le roi de Prusse, Frédéric IL II y trouve par bonheur un peu de repos, après l'orage, et en jouit délicieusement. L'accueil de milord Keith, au nom du roi de Prusse, dit Sayous, les lieux pittoresques oii il trouvait une retraite, l'air des montagnes, les promenades, les longues herborisations dans ces vallées paisibles, adoucirent d'abord l'amertume de ses sentiments.
Julie Bondeli tressaille à la nouvelle que Jean-Jacques s'est rapproché de sa ville natale. Pouvait-elle ne point s'intéresser à ses malheurs, elle qui vivait de sa pensée, défendait ses livres et travaillait à sa gloire?
Rousseau avait quitté Montmorency le 9 juin : le 29, elle écrit à Zimmermann :
« On dit Rousseau à Iverdun. Si cela est, MM. Tscharner et Fellenberg veulent y aller; moi^ je n'irai pas, je suis trop fâchée contre lui, non à cause du livre d'Emile en lui-même, mais parce qu'il a poussé sa sottise au point de dire des choses qui le priveront, partout oîi il sera connu, d'un asile, même en Hollande. Pour Genève, il n'en est plus question, le livre y a été brûlé, et le clergé y excommunierait jusqu'à son cordonnier. On prétend que, dans sa dernière maladie, il s'est repenti amèrement de sa sottise, mais le livre était déjà publié. »
Ainsi, c'est par une sorte de dépit affectueux qu'elle ne se rendra point à Iverdun. Elle brûle du désir de voir son grand homme, mais elle le voudrait parfait. Toutefois, elle songe à lui sans cesse, elle veille de loin sur son sort, comme une sœur dévouée, elle en parle chaque jour à ses
LE PRP:STIGE de J.-J. ROUSSEAU.
amis. Pendant plusieurs années, Rousseau va l'absorber tout entière.
Le 7 juillet, elle dit à Zimmermann :
« Je suis au second volume A' Emile , je ne puis le lire qu'en courant, et suis obligée de réserver une lecture plus réfléchie à une autre fois. J'y ai cependant vu des idées neuves et vraies, et surtout des observations sur l'enfance comme jamais aucun écrivain sur l'éducation n'en a fait. ..
(( L'arrêt du Sénat de Genève n'est que trop vrai, et j'en suis doublement affligée, d'abord pour Rousseau et ensuite pour ceux qui l'ont provoqué : ce sont mes amis, j'ai honte, et d'autant plus honte que leur vrai motif n'est pas celui de la religion surprise qui peut, en quelques façons, excuser les excès auxquels elle porte. Les premiers coups se sont portés à Genève, par la cabale de Ferney; cette cabale a influé jusqu'à Berne : je crève de honte en pensant que l'auteur de la Piicelle^ de Candide et de VEpître à Uranie nous enseigna à persécuter Rousseau; mais je n'aurai pas honte seule; comme je suis informée de toute l'affaire et qu'on ne se doute pas que la véritable chaîne en puisse être connue, j'en ferai usage pour contusionner mon prochain. J'avais d'abord deviné d'où le coup partait, et une partie des motifs qui l'ont fait partir, l'autre s'est développée par la suite et a changé mes désagréables soupçons en certitude.
« On espère que M. le bailli d'Iverdun trouvera quelque moyen d'adoucir l'arrêt, et, en tergiversant, on gagnera le temps de faire connaître aux moteurs de cette affaire qu'on connaît les sublimes motifs qui les ont animés, ce qui pourrait les adoucir et leur ôter la foi implicite de ceux qui l'ont gagnée. »
Julie Bondeli, on le voit, a l'esprit sagace et sait démêler le fil embrouillé des intrigues et des passions. Quelle générosité en même temps ! Elle est animée d'une sainte colère
contre les persécuteurs de Rousseau : ce sont ses amis, il est vrai, mais elle en souffre davantage et jure de les démasquer. Il semble que Jean-Jacques lui a communiqué la flamme et la passion qui le poussent à défendre la vérité et la justice.
Les lettres de Julie à Zimmermann deviennent de plus en plus animées et intéressantes. Nous la sentons vivre, nous assistons à ses espérances, à ses alarmes.
Le 20 juillet^ elle écrit :
(( Parlons de Rousseau; je profite du privilège qu'ont les femmes de dire impunément des vérités impertinentes ; mais j'ai beau exhaler ma bile, je n'en suis pas moins profondément attristée de l'incongruité qu'on a commise à son égard. L'arrêt de quitter Iverdun lui a été notifié avec ménagement et accompagné de l'expression vraie du regret le plus amer : il l'a reçu en sage, mais non en stoïcien, car il a versé des larmes — cette circonstance achève de me désoler — et il est parti à l'instant même, en rendant sensibilité pour sensibilité à lM. de Moïry et à madame. « Je vous aime, non comme on aime un étranger de mé- « rite, mais comme mon plus proche parent », lui a dit ]\|nie Moïry; « les âmes d'une certaine trempe le sont « entre elles^, malgré l'éloignement des temps et des lieux, (( et malgré la différence que la fortune et le hasard y ont « mise. » Voilà quels furent ses adieux. On écrit de Neufchâtel qu'il est dans le Val Travers... »
Julie se réjouit de voir le philosophe en ce pays, les gens qu'elle y connaît sont dignes de lui et deviendront ses amis. Elle signale notamment le baron d'Allardis, Anglais jacobite, qu'elle appelle « un autre Rousseau », puis elle ajoute :
(( C'est bien la cabale de Ferney qui a fait son malheur
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
à Genève, mais on m'a dit que l'un de ceux que je soupçonnais à Berne avait été le seul qui eût parlé en sa faveur : cela n'a point réussi, parce qu'on est prévenu contre ses jugements philosophiques. »
Elle termine en disant qu'elle vient d'achever la lecture de V Emile, et qu'elle pardonne à l'auteur d'avoir écrit que les filles lettrées ne devraient point trouver de maris parmi les hommes vraiment dignes de ce nom.
Zimmermann s'intéressait vivement au philosophe et était avide d'avoir de ses nouvelles, a Parlons de Rousseau, et parlons-en souvent », disait-il à sa correspondante, qui ne demandait qu'à le satisfaire. Elle lui cite de longs passages des lettres qu'elle reçoit, celui-ci entre autres, émanant de son amie. M"® Curchod, qui se trouve à Lausanne : « La sentence du Conseil de Genève contre les derniers livres de Rousseau, et son arrêt privé contre la personne de l'auteur, causent la plus grande fermentation. Pour lui, il a appris cette nouvelle avec douleur, mais il n'a laissé exhaler aucune plainte irrespectueuse contre les magistrats, et il conjura ses amis et ses parents de ne point mettre de chaleur dans sa défense. »
Julie ensuite (lettre du 7 août) rapporte une anecdote qui jette une lumière caractéristique sur les mœurs rigoureuses et intolérantes de la République genevoise à cette époque :
<( Un M. Pictet, de Genève, en renvoyant un exemplaire d'Emile à son libraire, l'accompagna d'une lettre dans laquelle il blâme beaucoup le magistrat de s'être précipité dans la condamnation de l'auteur, et lui prête des vues et des raisons qui ne peuvent que lui faire déshonneur. Le libraire fit circuler la lettre, et lui et M. Pictet furent mis en prison. Le dernier fut obligé de demander pardon à Dieu et à la Seigneurie, fut suspendu pour un an du 200 ^
^ Conseil de Genève.
et on lui a olé tout droit honorifique de la bourgeoisie pendant ce temps, et au surplus une forte censure, et le libraire est suspendu pendant six mois pour toute prétention au 200. Vous voyez qu'à Genève, comme partout ailleurs, le magistrat n'aime pas qu'on lui dise ses vérités. »
x\près avoir constaté que Rousseau se montre sévère dans ses jugements sur les femmes, jugements inspirés surtout par les Françaises, Julie dit à Zimmermann :
(( J'aimerais mieux recevoir un soufflet que d'être obligée de parler à' Emile parmi le plus grand nombre de gens. Mentir n'est pas mon fait, et parler vrai, on ne l'ose. J'ai cru me tirer d'aff'aire en prenant un ton froid, un air indifférent, et en parlant avec beaucoup de prudence; mais, malgré toutes ces sages précautions, mon instinct féminin m'a également fait apercevoir qu'on me soupçonnait d'hérésie. Je fais avec Emile ce que vous avez fait avec Héloïse^ je recueille les différents jugements que j'en entends porter, et ces observations me font plus souvent souffrir que rire. »
Le 11 août, elle dit à Usteri :
« Si je suis admiratrice des ouvrages de Rousseau, je suis bien plus encore son amie zélée, et à ce dernier titre, j'abandonnerais volontiers ses écrits à l'injustice de la censure, si c-'était un moyen de garantir sa personne des outrages d'un zèle amer et mal entendu ; la gloire de le défendre de la première me paraîtrait beaucoup moins douce que le bonheur de le mettre à l'abri de l'autre. »
Le 21 août, Julie a recueilli d'intéressants détails. Elle les tient de deux habitués de son salon bernois, M. Tscharner et M. Fellenberg, qui ont passé une semaine dans la compagnie du philosophe, à Môtiers-Travers. Elle est impatiente de les communiquer à son cher Zimmermann, et elle lui adresse une longue lettre.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
A propos de rinstallation de Rousseau, elle cite la réponse du roi de Prusse à milord Maréchal^ gouverneur de la principauté de Neuchâtel. « Ayez bien soin de cet illustre infortuné », dit le monarque. Elle montre l'écrivain occupé à faire des lacets aux fuseaux, et donnant des leçons de clavecin à deux petites filles, puis elle ajoute :
« La plus grande partie du temps, il a le dos courbé et la tête baissée sur la poitrine, l'attitude de la méditation et de l'accablement : aussitôt qu'il parle, il lève la tête et fait voir des yeux indéfinissables. Son langage est comme son style : rapide^ précis et élégant. Son ton de voix et ses gestes sont toujours ceux de l'enthousiasme... Son commerce est doux et poli, malgré cela, un ton d'humeur qui afflige et n'insulte pas : ce ton est le résultat de ses idées et de sa disposition mécanique. Sa santé est dans l'état le plus triste, quoiqu'il ne souffre pas toujours violemment: il ne peut jamais rester longtemps en place; quelque temps qu'il fasse, il est obligé de se promener. Il ne dort point, et appelle dormir ce que d'autres gens nomment sommeiller après dîner, encore cela ne fait-il que l'incommoder davantage par l'étourdissement qui en est la suite. Le café lui dégage la tête et lui donne de la vie ; il fait souvent le sien lui-même à deux heures du matin, pour ne pas inquiéter sa gouvernante. »
Une disciple aussi fidèle ne pouvait rester longtemps ignorée du maître. Jean-Jacques connut l'existence de Julie Bondeli et les sentiments d'admiration qu'elle professait à son égard. Il sut aussi qu'elle avait fait la critique de ses ouvrages, et il manifesta le désir de connaître ses jugements. Nous allons donc la voir entrer, c'était fatal, en relation avec le grand homme.
Elle dit à Zimmermann, le 21 septembre :
« M. Usteri me mande que Rousseau a donné commission à M. Hess de me voir à son passage à Berne^ et de me demander de sa part ce que j'ai écrit sur Hélo'ùe et sur Ejjiiie, voulant le faire imprimer (Dieu me soit en aide!) avec une collection d'autres lettres qui lui ont été adressées à ce sujet... M. Usteri ne me dit point de lui envoyer <îe que Rousseau demande, ne doutant pas que j'aime mieux le lui envoyer directement.
« Il se trompe ; je suis enthousiaste, mais pas assez folle pour saisir avec avidité l'occasion de troubler la solitude d'un honnête homme par mon griffonnage. Sans lui rien dire de cela, je lui envoie, à lui M. Usteri, ce que Rousseau demande, c'est-à-dire une seule lettre sur Héloïse, avec une autre pour lui, qu'il peut, s'il veut, envoyer à Rousseau. Il ne m'importe, pourvu qu'il lui répète que je ne veux pas être imprimée... Imaginez un peu quel serait le sort de votre pauvre amie, si on reconnaissait sa lettre apologétique sur Rousseau dans un recueil rassemblé et publié par lui-même. J'aurais beau prier Dieu publiquement, je n'en serais pas moins une athée. »
Ces dernières lignes sont caractéristiques pour faire ressortir et apprécier, dans toute son étendue, la tyrannie qu'impose parfois le milieu social où nous vivons. Malheur à qui pense autrement que la généralité ! Malheur surtout à qui le fait voir!
Julie Bondeli ressent des impressions généreuses, conçoit des idées justes; elle les soumet à quelques esprits éminents comme le sien, et elle est heureuse de ces confidences données et reçues. Elle est pleine de courage et de noblesse d'âme, et cependant elle tremble en songeant que le public de Berne pourrait connaître ces idées et ces impressions, dont elle est si fière au fond de sa conscience. Elle sait qu'elle serait presque déshonorée.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
De nos jours, la tolérance est plus grande, et il y a moins à s'inquiéter de Fétroitesse de vues des gens qui nous entourent. Toutefois, que de précautions encore à prendre pour exprimer notre pensée, surtout si nous sommes sous la dépendance de ceux qui nous écoutent, si nous avons à attendre d'eux aide, protection ou travail. C'est cette tyrannie de la société, cet esclavage de l'opinion que Rousseau ne put supporter jamais. Ses disciples ont hérité de son amour passionné pour l'indépendance.
En écrivant le 12 octobre à son ami, Julie lui communique l'extrait d'une lettre de M^^^ Curchod, qui a quitté Lausanne pour retourner à Genève. Cet extrait jette une clarté curieuse sur l'ensemble des faits :
« Vous vous êtes fait à Lausanne, chère Julie, des amis et des ennemis ; vous avez écrit tous les détails de la conduite de Yoltaire vis-à-vis de Rousseau. M. Moultou l'a su et l'a publié avec tout l'empressement imaginable. Partisan de Rousseau jusqu'à l'enthousiasme, il a usé son esprit et son corps à justifier ou à pallier les fautes du citoyen. A. Usteri joue le même rôle, et je suis presque brouillée avec lui pour m'être un peu trop éliminée dans une de mes^ Lettres. Depuis que Rousseau est malheureux, M. Moultou et M. Usteri se tutoient et se donnent des marques d'affection incroyables, et des louanges en proportion. »
Julie mettait tout son monde en mouvement autour de Rousseau, mais sans paraître elle-même. Elle éprouvait une joie intime à lui témoigner ainsi son dévouement. Le philosophe ne tarda pas à discerner ce zèle discret et à comprendre qu'une douce main de femme dirigeait ces sympathies de son côté. Aussi, lui témoigna-t-il la sienne en demandant des détails sur cette amie inconnue. Voici, en effet, ce qu'elle raconte à Zimmermann, à la date du 17 décembre :
« Mon bel ami Kirchberger me mande que la curiosité
de Rousseau à mon sujet s'est étendue jusque sur ma figure. (( Ah! Monsieur », s'est-il écrié, « vous m'en dites « trop, vous allez me faire perdre la tranquillité! »
La lettre de M. Kirchberger, à laquelle Julie fait ici illusion, a été retrouvée. Elle mérite d'être connue, car elle renferme des particularités curieuses sur le citoyen de Genève, que M. Kirchberger venait de voir, pendant deux jours, à Môtiers-Travers. Voici donc ce qu'il dit à l'aimable Julie Bondeli, dont il était épris d'ailleurs :
« Gollstat, le 22 novembre 1762.
« ... Vers deux heures, Rousseau me reçut cordialement. Après avoir causé une demi-heure avec lui, je voulus m'en aller, craignant de l'incommoder. Il m'engagea à rester. Nous parlâmes du Contrat social; il sortit, et rentra bientôt avec un exemplaire du livre qu'il me présenta d'une manière plus qu'obligeante. Il me mena dans ce qu'il appelle son laboratoire, et là il me lut une continuation à' Emile, qui contient des situations bien plus fortes que toutes celles dont j'ai ouï parler en ma vie. Emile écrit à son maître : il se trouve à Paris avec son épouse, et, dans ce séjour d'horreurs et de corruptions, Sophie avoue à son époux qu'elle est adultère ! Je fus effrayé, saisi, ému; je sentais que mes yeux se mouillaient de larmes, et Rousseau, le grand Rousseau, pleura ui-même.
« Environ à six heures du soir, il me demanda si je ne connaissais pas à Berne une demoiselle de beaucoup d'esprit et qui écrivait très bien. Je vous nommai tout de suite. Là-dessus^ il me dit des choses sur votre esprit que je me garderai bien de vous répéter; vous avez de la modestie, ma chère amie, je ne veux ni la blesser, ni la détruire.
(( Il me demanda plusieurs particularités à votre sujet, ^t j'eus le plaisir de vous rendre justice. « Gonnaissez- « vous cela? » me dit-il en me montrant votre lettre sur
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Héloïse. (( Je la reconnais », dis-je, « elle est de sa main. »• Je restai encore avec lui jusqu'après sept heures.
« Comme il m'avait invité à dîner, j'y retournai le lendemain. Il me fit boire après le repas un excellent vin d'Espagne : « Nous boirons à la santé de M^^^ Bondeli, vous « aurez soin de le lui dire. » — Et c'est pour vous faire ma commission que je vous écris. En vérité, Jean-Jacques Rousseau, qui boit à votre santé avec le meilleur vin de la cave de mylord Maréchal, n'est pas une chose à rejeter. Aussi, lui montrai-je la joie que j'avais de vous l'apprendre. Après dîner, nous nous promenâmes une demiheure, nous rentrâmes, et je le quittai après huit heures.
« Ne m'enviez-vous pas ces deux journées? Quand je vous verrai, je vous dirai un plus grand nombre de particularités au sujet de cette visite. J'ai trouvé, en général,. Rousseau d'une vivacité et d'une douceur singulière. II a une physionomie agréable et délicate, les mouvements qu'on y découvre sont d'une simplicité et d'une naïveté charmante : c'est certainement, de tous les hommes que j'ai vus, le plus aimable et le plus honnête. »
Voilà, certes, des documents intéressants sur Rousseau. Quelle bonne humeur en lui, quand l'image de ses ennemis et de ses malheurs s'effaçait de son âme! Quel charme à le voir alors, à lui parler, à l'entendre! Quelle impression de simplicité et de grandeur il laissait dans l'âme de ses interlocuteurs!
Quand M. Kirchberger le quitta, il lui dit : « Je vous vois partir avec autant de regret que je vous ai vu venir avec peu de plaisir : je hais les nouveaux visages, mais quand ils sont comme le vôtre, je suis bientôt réconcilié avec eux. »
Julie Bondeli n'aurait pas été femme si elle n'avait brûlé d'impatience de voir M. Kirchberger, afin d'entendre-
UîsE A3IIE INCONNUE DE J.-J. ROUSSEAU. 167
de sa bouche le récit de sa visite, et de savoir par le détail tout ce que Jean-Jacques avait dit d'elle. Aussi, dès que son ami revient de Berne, elle va le trouver, puis se hâte de tout raconter à Zimmermann.
A la date du 21 janvier 1763, elle écrit à ce dernier :
« M. Kirchberger fut enchanté de la modération avec laquelle Rousseau parla de Voltaire. « C'est un homme né ce bon, il a foncièrement le caractère le plus aimable », dit Rousseau, « mais les gens avec lesquels il a vécu l'ont « rendu méchant. » M^**^ Levasseur, en disant toujours « Voltaire » tout court, ne fut pas si modérée que Rousseau. Celui-ci, en s'interrompant, lui dit : « Mademoiselle, « pourquoi ne dites-vous pas Monsieur de Voltaire'l »
« Tronchin fut traité autrement. M. Kirchberger ne prononce plus son nom qu'en frémissant. Rousseau lui a dit qu'il avait vu le moment oii Tronchin, par ses menées, sa réputation et ses correspondances, lui ôtait tout asile dans l'Europe entière. M^^'^ Levasseur soutient que ceux qui ont persécuté Rousseau ne croient pas en Dieu...
« Rousseau a dit qu'il n'aimait pas à écrire des lettres, qu'il en était accablé^ qu'il répondait de loin en loin, ou point du tout, que la publication à'Héloïse lui avait coûté 200 francs en ports de lettres. »
Après lui avoir adressé ses amis les plus dévoués et les plus sûrs, Julie éprouva le désir de voir à son tour le philosophe. Celui-ci, d'ailleurs, avait manifesté l'intention de lui rendre visite. Mais l'heure de cette rencontre n'avait point sonné encore. Nous ne la verrons se produire que pendant l'été de 1765. En attendant, Zimmermann continuera à être renseigné sur tout ce qui se passe.
Le 11 mars, elle lui dit :
« Le roi de Prusse a envoyé à mylord Maréchal une somme considérable pour Rousseau, avec prière de l'ac-
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
cepter comme un don et non comme de l'argent, et outre cela, ordre à Mylord de faire bâtir à Rousseau, aux dépens du roi, un ermitage avec un jardin dans l'endroit de la principauté qui plairait le mieux à Rousseau ; mais celui-ci a tout refusé. Mylord en ayant avisé le roi, le roi répond à Mylord : « Le désintéressement de Jean-Jacques est un « grand pas vers la vertu, si ce n'est pas la vertu même. »
En même temps, elle écrivait à Sophie Laroche, une de ses amies les plus chères :
« On blâme beaucoup Rousseau de n'avoir rien voulu accepter : je suis d'un avis contraire; il ne faut jamais démentir ses principes, et à quatre doigts du tombeau, il en vaut moins que jamais la peine. Dieu me garde d'en vouloir au désintéressement de Rousseau, mais si Sa Majesté avait eu le loisir de lire le Contrat social, il aurait vu une raison de plus au refus de Rousseau. »
Une correspondance directe va s'établir entre Julie et Jean-Jacques. Celui-ci cherche à plaire et fait des compliments : quoi de plus naturel? Chose curieuse, la jeune femme en semble irritée. Habituée aux discussions littéraires et philosophiques, elle oublie son sexe, et voudrait que Rousseau ne vît en elle qu'une intelligence. Elle pousse même assez loin cette attitude, et perd alors cette simplicité qui sied si bien à une femme. Elle montre de la coquetterie, de la vanité, de l'orgueil, là oii elle devrait, comme auparavant, faire preuve seulement de bonté, de respectueuse amitié, de sollicitude filiale et aussi de grâce féminine.
Il faut lui pardonner, il est vrai, puisque c'est par elle en définitive, par sa correspondance que nous connaissons ses faiblesses de caractère, et qu'au fond elle ne cesse point d'être dévouée au philosophe. Passons donc avec indulgence sur ces petits côtés de la nature humaine.
Après s'être fait beaucoup prier par le grand homme.
elle lui écrit enfin directement, et raconte le fait àZimmermann (13 août 1763) :
« Trente fois en ma vie, j'ai voulu écrire des lettres tendres, toujours elles devenaient seulement spirituelles. Hier, je voulus écrire une lettre fort spirituelle à Rousseau, et je restai toute émerveillée d'en avoir écrit une très tendre. Quel singulier accident! si tendre, si tendre, que je n'ai pas osé la laisser partir sans l'avoir fait voir à deux amies... »
Yoilà donc ces deux âmes en contact ! Quelles idées, quelles impressions vont-elles échanger? Quel sera leur langage? Quelle joie leur viendra de la correspondance que nous voyons s'établir, et qui va durer plusieurs années ?
Pour résoudre ces diverses questions, il faudrait connaître les lettres que Julie adressa à Rousseau et celles que celui-ci lui envoya de son côté. Malheureusement, ces lettres sont perdues. Une seule subsiste, elle est de Rousseau, et nous la possédons. Quant à celles de Julie, aucune jusqu'ici n'a été retrouvée.
Nous avons découvert de plus une lettre de Jean- Jacques à un professeur de Zurich, M. Hess, ami de Julie Bondeli. Cette lettre, je le crois, est inconnue en France et ne figure dans aucune édition. Comme Rousseau y parle de la jeune Bernoise qui nous occupe, elle rentre dans le cadre de cette étude, et nous tenons à la reproduire. Ces deux lettres, d'ailleurs, se complètent heureusement l'une l'autre. Nous les donnons par ordre de date.
Voici d'abord la lettre de, Rousseau au professeur Hess :
« A Môtiers, le ]2 octobre 1763.
« Vous m'avez fait passer, Monsieur, une journée agréable à votre passage à Môtiers, et vous me donnez,
170 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
par le témoignage de votre souvenir et de votre amitié, un nouveau plaisir, auquel je ne suis pas moins sensible; je me félicite beaucoup d'avoir à Zurich deux amis tels que vous et M. Usteri, qui m'attirent l'estime et les bontés de tant d'hommes de mérite dont votre ville est remplie. Soyez persuadé que, si la rigueur de l'hiver que je commence à sentir laisse ma pauvre machine délabrée en état de faire l'été prochain cet agréable voyage, il est impossible que je trouve au milieu de vous des plaisirs plus purs et plus vifs que ceux que je me promets.
« J'ai lu avec reconnaissance, et je puis dire avec surprise, les lettres de M"^ Bondeli dont vous m'avez envoyé copie, et que M. Usteri m'a aussi envoyées avec la dissertation Sur le sens moral. Je dis : avec surprise, parce qu'elle réunit ce qui se trouve rarement oii que ce soit, et ce que je n'aurais point cherché à Berne : la solidité et le coloris, la justesse et l'agrément, la raison d'un homme et l'esprit d'une femme, la plume de Voltaire et la tête de Leibnitz. Elle réfute mes censeurs en philosophe, et les raille en petite maîtresse; sa critique est aussi raisonnée que ses bons mots sont saillants.
« La manière dont elle défend Héloïse m'en fait presque aimer les défauts, et sur le seul qu'elle ait relevé, je suis bien heureux qu'elle ait bien voulu n'en trouver d'autre. A l'égard de l'écrit Sur le sens moral^ je ne l'ai pu bien comprendre partout, et je crois que c'en est ma faute. Quoi qu'il en soit, je m'honorerais toujours d'une pareille avocate, et je serais bien fâché de n'être pas attaqué, lorsque je serais défendu par elle.
« Je vous prie. Monsieur, de faire agréer tout mon respect à Madame votre digne épouse, de même que ceux de Mademoiselle Levasseur, qui vous remercie l'un et l'autre de l'honneur de votre souvenir.
« Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur.
« J.-J. Rousseau. »
Il ressort de cette lettre que le philosophe professait pour M^^*' Bondeli — alors âgée de trente-deux ans, lui en avait cinquante et un — une vive sympathie et une sincère estime. Cependant, il ne l'avait point vue encore : il ne la connaissait que par sa correspondance et par les éloges des personnes amies qu'elle lui avait adressées.
La seule lettre retrouvée de celles assez nombreuses qu'il lui fit parvenir va nous dire plus éloquemment encore le cas qu'il faisait d'elle :
« A Môtiers, 28 janvier 1764.
« Vous savez bien. Mademoiselle, que les correspondants de votre ordre font toujours plaisir, et n'incommodent jamais ; mais je ne suis pas assez injuste pour exiger de vous une exactitude dont je ne me sens pas capable, et la mise est si peu égale entre nous, que quand vous répondriez à dix de mes lettres par une des vôtres, vous seriez quitte avec moi tout au moins.
« Je trouve M. Schulthess^ bien payé de son goût pour la vertu, par l'intérêt qu'il vous inspire, et si ce goût dégénère en passion près de vous, ce pourrait bien être lin peu la faute du maître. Quoi qu'il en soit, je lui veux trop de bien pour le tirer de votre direction, en le prenant sous la mienne, et jamais, ni pour le bonheur, ni pour la vertu, il n'aura regret à sa jeunesse, s'il la consacre à recevoir vos instructions. Au reste, si, comme vous le pensez, les passions sont la petite vérole de l'âme, heureux qui, pouvant la prendre encore, irait s'inoculer à Kœnitz'M Le mal d'une opération si douce serait le danger de n'en pas guérir. N'allez pas vous fâcher de mes douceurs, je vous prie; je ne les prodigue pas à toutes les femmes, et puis on peut être un peu vaine.
^ JeuDe homme enthousiaste, ami de Julie. ^ Séjour de Julie Bondeli, près de Berne.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
(( Je ne puis, Mademoiselle, répondre à votre question sur les Lettres d'un citoyen de Genève^ car cet ouvrage m'est parfaitement inconnu, et je ne sais que par vous qu'il existe. Il est vrai qu'en général je suis peu curieux de ces sortes d'écrits, et quand ils seraient aussi obligeans qu'ils sont insultans pour l'ordinaire, je n'irais pas plus à la chasse des éloges que des injures. Du reste, sitôt qu'il est question de moi, tous les préjugés sont qu'en effet l'ouvrage est une satire; mais les préjugés sont-ils faits pour l'emporter sur vos jugements? D'ailleurs, je ne vois pas que ce livre soit annoncé dans la Gazette de Berne ^ grande preuve qu'il ne m'est pas injurieux.
« Je n'ose vous parler de mon état; il contristerait votre bon cœur. Je vous dirai seulement que je ne puis me procurer des nuits supportables qu'en fendant du bois tout le jour, malgré ma faiblesse, pour me maintenir dans une transpiration continuelle, dont la moindre suspension me fait cruellement souffrir.
« Vous avez raison toutefois de prendre quelque intérêt à mon existence : malgré tous mes maux, elle m'est chère encore par les sentimens d'estime et d'affection qui m'attachent au vrai mérite; et voilà, Mademoiselle, ce qui ne doit pas vous être indifférent.
« Acceptez un barbouillage : VImitation théâtrale^ qui ne vaut pas la peine d'en parler, et dont je n'ose vous proposer la lecture, que sous les auspices de l'ami Platon.
« J.-J. Rousseau. »
Julie éprouvait en réalité un grand bonheur — bien légitime du reste — de recevoir de pareilles lettres de l'homme qui, avec Voltaire, occupait les sommets de la renommée. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, elle eût voulu être traitée en philosophe plutôt qu'en femme. Il est à supposer — tant le cœur des femmes est impressionnable et mystérieux — que si Rousseau eût
agi de la sorte, elle en eût été profondément vexée, et ne lui eût point pardonné.
Le 15 février 1764, elle dit à Zimmermann :
« Je fais mystère de la correspondance, parce que Rousseau en fait lui-même, et parce que l'aveu pourrait n'avoir l'air que d'une vanterie. Surtout si je faisais voir les belles choses qu'il me dit, j'en ai presque honte vis-à-vis de moimême, je crois qu'on pourrait appeler cela une conterie philosophique. »
Elle écrit dans le même sens à son amie Sophie Laroche :
« Les conteries d'un Rousseau m'incommodent, encore prétend-il que je dois en être vaine. »
Pourquoi, aimable Julie, tant de mystère, tant de petits calculs, tant de coquetterie? Laissez donc en vous le naturel agir; montrez avant tout que vous êtes femme, montrez votre douceur et votre grâce C'est votre plus bel
apanage pour plaire au sublime penseur d'Emile, et lui léguer de vous un vivant souvenir !
Au mois d'octobre 1764, Julie voyage pour sa santé dans les parages habités ou fréquentés par Rousseau. Elle lui fait demander s'il pourra la recevoir, mais elle redoute de sa part une simple complaisance. L'orgueilleuse voudrait presque traiter de puissance à puissance.
« Rousseau n'est plus à Môtiers », écrit-elle, « mais à Gressier, au petit lac : je ne sais si je le verrai, je fais sonder le terrain Pour tous les Platons anciens et modernes, je ne rabattrai pas un atome de ma dignité féminine : si Rousseau ne veut me voir que par complaisance,
ô certes, je ne le verrai pas! Je l'aime et je le respecte
toujours, mais ma dignité ne servira jamais d'aliment à
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
l'orgueil d'un homme, et quand il est question de compromettre le mien, ma curiosité est à son terme. »
L'entrevue demandée et accordée n'eut pas lieu. Le philosophe retourna subitement à Môtiers-Travers, car l'hiver approchait. M""^ de Luze^ et Julie l'invitent en vain à revenir à Colombier, il leur répond cette lettre qui porte bien la marque de son caractère :
« Môtiers, le 27 octobre 1764.
« Vous me faites, Madame, vous et Mademoiselle Bondeli, bien plus d'honneur que je n'en mérite. Il y a longtemps que mes maux et ma barbe grise m'avertissent que je n'ai plus le droit de braver la neige et les frimas pour aller voir les dames. J'honore beaucoup Mademoiselle Bondeli, et je fais grand cas de son éloquence, mais elle me persuadera difficilement que, parce qu'elle a toujours le printemps avec elle^ l'hiver et ses glaces ne sont pas autour de moi.
(( Loin de pouvoir en ce moment faire des visites, je ne suis pas même en état d'en recevoir. Me voilà comme une marmotte, terré pour sept mois au moins. Si j'arrive au bout de ce temps, j'irai volontiers, Madame, au milieu des fleurs et de la verdure, me réveiller auprès de vous, mais maintenant je m'engourdis avec la nature; jusqu'à ce qu'elle renaisse, je ne vis plus.
« J.-J. Rousseau. »
Julie dut être fort contristée de celte réponse. Toutefois, elle se résigna de bonne grâce. Pendant l'hiver et le printemps de 1765, elle continua à parler souvent du philosophe à son entourage, ses lettres sont pleines de son souvenir. Elle suivit de près les orages soulevés dans toute la Suisse par la publication, des Lettres de la Mon-
* Femme d'un négociant de Neuchàtel.
tagne, et ne cessa de défendre la cause de l'écrivain persécuté.
A la fin de mai, Rousseau tint la promesse qu'il avait faite à M""^ de Luze : il se rendit à Neuchâtel. Julie le vit enfin. Le 1" juin, elle écrit à Zimmermann :
(( J'ai vu le prince de Wirtemberg chez moi : j'en ai été si contente que je lui ai fait des confidences sur l'impression que m'a fait le joli minois de Rousseau, qui m'a fait deux visites à Neufchâtel. »
D'autre part, elle dit à Sophie Laroche :
« J'ai vu Rousseau, il me fit deux visites à Neufchâtel; jeudi soir, j'arrivai, et hier il vint me voir, allant à Schinznacht. J'ai maudit mille fois le chien de métier d'une femme lettrée, mais les visites des Tissot, Rousseau et Louis de Wirtemberg m'ont un peu réconciliée avec lai. »
Le 3 juillet, elle dit à Zimmermann :
« J'étais presque sûre de ne lui avoir pas plu à la première entrevue. La seconde me fit un peu mieux augurer : depuis lors, il a dit du bien de moi, assurant qu'il était cependant venu dans la sincère résolution que je dus lui déplaire. Je ne suis pas sa dupe, il a fait mes éloges au procureur général, qui est mon parent, qui m'aime^ qui tout l'hiver lui a parlé de moi, et qui, au surplus, le protège. »
Il était difficile, on le voit, de contenter M^**^ Bondeli. En quoi, je le demande, Rousseau pouvait-il et voulait-il en faire sa dupe? S'il disait du bien d'elle, c'est qu'assurément il le pensait. Cette défiance poussée à l'extrême, et vis-à-vis d'un homme comme l'auteur de la Nouvelle Héloïse, nous gâte un peu la figure, sympathique pourtant, de la jeune Bernoise. Ce qui la perd, c'est qu'elle veut faire le bel esprit, au lieu d'être tout simplement une femme aimable.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Les relations de Julie et de Jean-Jacques furent interrompues par les persécutions nouvelles qui forcèrent le philosophe à quitter la Suisse, à la fin de 1765. On sait qu'il alla d'abord à Strasbourg, avec l'intention de se rendre à Berlin et à Potsdam. Mais il changea d'avis, revint à Paris, puis fut entraîné en Angleterre par David Hume.
Brouillé avec Hume, il rentra en France, vécut d'abord au château de Trie, séjour offert par le prince de Gonti, puis, en 1768, alla demeurer dans les montagnes du Dauphiné, à Grenoble, d'abord, et ensuite à Bourgoin, oii il épousa Thérèse Levasseur.
Nous voyons Julie Bondeli s'inquiéter de lui jusqu'à ce moment. Elle le suit dans ses voyages, elle s'informe de son sort. Fait étrange, elle semble l'aimer davantage à mesure qu'il s'éloigne. Elle songe alors avec plus d'intensité aux injustices commises à son égard, elle évoque le passé, elle s'attendrit sur sa destinée, et ses alarmes sont pleines de noblesse. Nous retrouvons là son grand cœur.
Elle écrit le 6 février 1766 :
« Par le moyen de M. de Luze, de Neufchâtel, qui est allé de Strasbourg à Paris, et de Paris à Londres avec David Hume et Rousseau, j'ai eu chaque semaine deux fois des nouvelles de ce dernier. »
Ailleurs, elle dit à Usteri, à propos des Lettres de la Montagne :
« Gette âme noble, que la plus simple apparence de l'injustice révolte; ce cœur sensible, qui fait mouvoir dans les nôtres jusqu'aux plus profonds ressorts de la vertu ; cette imagination douce, forte et irrésistible, qui tant de fois nous a présenté le beau et le bon avec son vrai coloris, tout
cela changera-t-il parce qu'il se défend lui-même? Celte âme sera-t-elle indifférente à l'injustice personnelle? Ce cœur perdra-t-il sa sensibilité pour lui-même, cette imagination deviendra-t-elle faible et languissante, en faisant le tableau de ses propres maux? Ah! je le demande : qui de nous résisterait aux forces réunies de magistrats violateurs des lois, aux sourdes menées de rivaux coupables, à l'influence de jurisconsultes sophistes, et au zèle faux et malin de prétendus saints théologiens?
« L'amour du vrai et la flamme du génie ont constamment guidé Rousseau dans ses précédents ouvrages, et toujours l'enthousiasme de l'un et de l'autre lui servit de pinceau. Le voici sous un nouveau point de vue; muni des ciseaux de l'analyse, il suit méthodiquement le fil de la discussion, il commente, il étend, il explique, il éclaircit, et parce qu'on l'a réduit à un métier qui n'est pas le sien, lui en fera-t-on encore un nouveau crime? »
Ce passage est magnifique, et fait honneur, à tous égards, à Julie Bondeli. La verve des Lettres de la Montagne l'inspire, et son style^ comme sa pensée, revêt une fière allure, digne de Rousseau.
Ailleurs, elle écrit encore :
« Je lisais les Lettres de la Montagne le jour même de l'Assemblée générale de Genève, et il fut heureux pour le Magnifique Conseil que mon agitation ne pût se communiquer aux citoyens. Les infortunes de Rousseau se retracèrent avec vivacité à mon cœur; j'étais, quant à tous les sentiments douloureux, replacée au mois de juin de l'an 1762, et des vues plus nettes sur les injustices dont il ^ été l'objet achevèrent de me rendre plus malheureuse qu'il ne l'a peut-être jamais été lui-même. »
Dans une autre lettre, elle se souvient qu'elle a envoyé des plantes à Jean-Jacques :
« Mon envoi de plantes helvétiques lui est parvenu à
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
l'époque même de son départ de Môtiers. Je ne saurais assez m'applaudir de cet heureux hasard, car, figurez-vous, ces plantes ont fait diversion à son chagrin, et il les montrait à tous venans comme la plus jolie chose du monde. »
Lorsqu'en octobre 1768, Julie apprit le mariage de Rousseau avec Thérèse, elle en parut attristée.
« Ne jugeons de rien », dit-elle, « et tâchons de justifier la conduite connue de notre ami par les circonstances et les motifs qui nous sont inconnus. »
Il y a une mélancolique résignation dans ces paroles ,^ qui ressemblent à la fm d'un beau rêve évanoui. Julie ambitionnait pour Rousseau une grandeur sans mélange dans le rôle qu'il avait pris de réformateur et d'apôtre des temps nouveaux. Son union définitive avec Thérèse lui parut une diminution de son héros, bien qu'elle ne le dise point formellement. De là une tristesse tout intime chez cette intellectuelle, cette âme avide d'harmonie et de beauté.
A partir de 1768, nous ne trouvons plus trace de relations entre la jeune femme et l'écrivain : le temps et l'éloignement les firent cesser, ainsi d'ailleurs que la maladie et les circonstances. Julie Bondeli avait une santé délicate, et, toute souffrante, prenait moins part aux manifestations de la vie. Rousseau, préoccupé de défendre sa mémoire, achevait, dans l'Isère, de rédiger les Confessions, cessait à peu près toute correspondance suivie, et rentrait à Paris pour y achever sa carrière dans une pauvreté volontaire, puis s'en aller, à soixante-six ans, finir ses jours à Ermenonville, en 1778.
Julie Bondeli mourait la même année, à l'âge de quarante-sept ans, laissant le souvenir d'une intelligence et
d'un cœur d'élite à tous ceux qui l'avaient connue, admirée et aimée.
La lecture des œuvres de Jean-Jacques, les relations, la correspondance, les entretiens qu'elle eut avec lui furent le point culminant de la vie de Julie. Par ce grand homme, elle atteignit sa floraison, son zénith moral, ce zénith mystérieux que chaque être humain porte en sa destinée, et qu'il poursuit toujours, parfois sans l'atteindre jamais.
Au contact de Rousseau, l'étincelle divine jaillit de cette âme, et elle devint un foyer lumineux et vivifiant de sa ville natale.
Comme nous l'avons dit au sujet d'autres amies du citoyen de Genève, la jeune Bernoise ne perdit rien à s'intéresser à ses malheurs et au triomphe de sa pensée libératrice. Un rayon de sa gloire est tombé sur elle, et voici que son nom presque inconnu surgit de la poussière obscure des années, pour aller prendre place à côté des femmes charmantes du xviii^ siècle, comtesses, marquises, duchesses et maréchales, qui furent subjuguées par le génie de Rousseau, et lui témoignèrent un dévouement désintéressé.