CHAPITRE VI
UNE FILLE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU
Madame Roland.
MM. Camille de Sainte-Croix et Emile Bergërat, les auteurs de Manon Roland, drame joué avec succès à la Comédie-Française, il y a quelques années, nous montrent au début l'héroïne de la pièce vivant à la Platière, près de Lyon, dans le culte philosophique de Jean-Jacques Rousseau, et animant le parti de la Gironde par sa correspondance enflammée. Le buste de l'auteur d'Emile orne son salon, en compagnie de celui de Voltaire, et des guirlandes de fleurs y sont entrelacées, en signe de vivante admiration.
Dans un moment d'exaltation, M™^ Roland s'écrie, en s'adressant à Rousseau :
Comme ils t'en veulent tous, grand homme! Eux qui, demain, Béniront ton génie, et vivront de ton verbe. Prêtre de la Nature, ami du genre humain. Toi qui semas le grain dont ils auront la gerbe ! On leur apprend à te maudire, aux pauvres gens, Que le servage enduit de ténèbres opaques ! Fils du peuple comme eux, pardonne-leur, Jean-Jacques, A tous ces Jacques et ces Jeans !
Cette apostrophe est bien dans le caractère de M™^ Ro-
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land, et les deux auteurs dramatiques n'ont point forcé la note. La fière Girondine était, en effet, une fanatique de Rousseau, comme, d'ailleurs, presque toutes les femmes intelligentes de son temps , et la meilleure preuve que nous en puissions donner, c'est de mettre en relief certains passages caractéristiques des ouvrages qu'elle a laissés, sa Correspondance et ses Mémoires.
Après avoir lu ces extraits, on se rendra mieux compte du rôle qu'elle a joué dans la Révolution, de sa vie agitée et de sa mort stoïque. Elle avait le feu sacré dans l'âme: mais le foyer oix elle l'avait allumé et oii elle l'entretenait, c'était Rousseau, ce génie incandescent qui a été dans son siècle, et n'a pas cessé d'être dans le nôtre, le principe moteur de tant d'énergies et de tant d'enthousiasmes.
Jeune fille, Manon Ptilipon s'était liée d'amitié à Paris, au couvent des dames de la Congrégation, avec les demoiselles Cannet, d'Amiens, Henriette et Sophie, avec cette dernière surtout. Se trouvant séparées, les trois amies s'écrivirent, et, plus tard, les lettres nombreuses de celle qui devait s'appeler M™^ Roland furent découvertes et mises en lumière.
Certes, lorsqu'elle les écrivait, dans l'éclosion de son printemps enjoué, elle ne se doutait pas qu'elle serait appelée à occuper une place importante dans les événements tragiques qui s'apprêtaient. Elle se laissait aller aux douces confidences de l'amitié, aux causeries de la jeunesse, avec un abandon charmant, et c'est là surtout ce qui donne de l'importance et de l'attrait à cette correspondance, aux yeux du résurrecteur du passé, du philosophe avide de pénétrer dans les mystères de la pensée humaine et de surprendre sa force.
C'est dans une lettre datée du 30 janvier 1774 que la jeune Manon Phlipon parle incidemment, pour la première fois, de Rousseau à Sophie Gannet. Elle a vingt • ans. Voici le passage :
« Il y a déjà longtemps que je voulais l'écrire, et que j'ai posé les premières lignes de cette lettre; j'ai été interrompue pour faire le métier de Jean-Jacques : je n'ai fait que copier de la musique depuis plus de huit jours. J'ai été engagée, je ne sais comment, à pincer de la guitare dans une maison; on m'a prêté des recueils oii j'ai pris plusieurs airs : voilà ce qui m'a occupée. J'appelle cela le métier de Jean-Jacques parce que, il y a deux ans, c'était celui dont il s'occupait ici. Il a actuellement un revenu modique et honnête, qui lui laisse le loisir de cultiver la botanique. Il veut tâcher d'épargner à nos Européens les voyages des Indes, en découvrant dans les plantes de nos pays les vertus qui nous font chercher celles qui croissent au delà des mers : l'entreprise est digne de lui. Il a découvert une plante dont la pesanteur intrinsèque équivaut à celle de l'or. Nos chimistes n'ont qu'à faire des épreuves : voilà qui peut réveiller leurs espérances. »
A ce moment, Manon n'avait pas encore lu Rousseau, mais on sent qu'il lui est sympathique et qu'elle est attirée par son prestige. Il faut parcourir la Correspondance jusqu'au 6 décembre 1775 pour retrouver le nom du grand penseur. La jeune fille vient de lire V Histoire philosophique de l'abbé Raynal. Elle est enthousiasmée, et écrit à son amie :
« Je n'ai pas couru trop vite, et j'ai fait de nombreux extraits, suivant mon habitude, pour les livres qui me plaisent. Je n'en connais pas de plus fortement écrit. Avec son style plein de noblesse et de chaleur, ses images de toute beauté, Raynal est un Rubens parmi les écrivains.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
La plume de feu du divin Jean-Jacques n'est pas plus éloquente : elle ne s'est point exercée sur tant d'objets, divers. »
Ce passage est caractéristique. Il indique que Manon a eu entre les mains les œuvres du philosophe et a été conquise par lui. C'est un abbé Legrand qui lui fit faire cette lecture. Il faut ici abandonner la Correspondance et citer les Mémoires. Racontant sa jeunesse, M™^ Roland écrit :
« L'abbé Legrand eut l'esprit de juger qu'il fallait beaucoup me parler de ma mère pour me rendre capable de songer à autre chose; il m'entretint d'elle et m'amena insensiblement à des réflexions, à des idées qui, sans lui être étrangères, éloignaient la considération habituelle de sa perte. Dès qu'il me crut en état de jeter les yeux sur un livre, il imagina de m'apporter VHéloise de Jean- Jacques, et sa lecture fut véritablement ma première distraction. J'avais vingt et un ans; j'avais beaucoup lu; je connaissais un assez grand nombre d'écrivains, historiens, littérateurs et philosophes; mais Rousseau me fit alors une impression comparable à celle que m'avait faite Plutarque à huit ans : il sembla que c'était l'aliment qui me fût propre et l'interprète de sentiments que j'avais avant lui, mais que lui seul savait m'expliquer.
« Plutarque m'avait disposée pour devenir républicaine ; il avait éveillé cette force et cette fierté qui en font le caractère; il m'avait inspiré le véritable enthousiasme des vertus publiques et de la liberté; Rousseau me montra le bonheur domestique auquel je pouvais prétendre et les ineffables délices que j'étais capable de goûter. Ah î s'il acheva de me garantir de ce qu'on appelle des faiblesses, pouvait-il me prémunir contre une passion? Dans le siècle corrompu où je devais vivre, et la Révolution que j'étais loin de prévoir, j'apportai de longue main tout ce qui devait me rendre capable de grands sacrifices et
m'exposer à de grands malheurs. La mort ne sera plus pour moi que le terme des uns et des autres. »
Dans les Mémoires, il y a encore un passage relatif à Rousseau; il précède celui que nous venons de rapporter; le voici :
« J'ai bien envie de faire remarquer que, dans cette foule d'ouvrages que le hasard ou les circonstances avaient déjà fait passer dans mes mains, et dont j'indique vaguement ceux que les lieux ou les personnes me rappellent les premiers, il n'y a point encore du Rousseau : c'est qu'effectivement je l'ai lu très tard, et bien m'en a pris; il m'eût rendue folle; je n'aurais voulu lire que lui; peut-être encore n'a-t-il que trop fortifié mon faible, si je puis ainsi parler.
« J'ai lieu de présumer que ma mère avait pris quelque soin pour l'écarter; mais son nom ne m'étant pas inconnu, j'avais cherché ses ouvrages, et je n'en connaissais que ses Lettres de la Montagne et celle à Christophe de Beaumont, lorsque je perdis ma mère, ayant lu alors tout Voltaire et Boulanger, et le marquis d'Argens, et Helvétius, et beaucoup d'autres philosophes et critiques. Probablement, mon excellente mère, qui voyait bien qu'il fallait laisser exercer ma tête, ne trouvait pas grand inconvénient que j'étudiasse sérieusement la philosophie, au risque même d'un peu d'incrédulité; mais elle jugeait sans doute qu'il ne fallait pas entraîner mon cœur sensible, trop près de se passionner. Ah! mon Dieu! que de soins inutiles pour échapper à sa destinée ! »
Ces deux passages des Mémoires de M""^ Roland font saisir quel fut, dès le début, le prestige de Rousseau sur les imaginations, sur les cœurs. Les autres captivaient
l'intelligence, lui s'emparait de l'âme. Aussi, Manon Phlipon, après avoir lu la Nouvelle Héloïse, parle de « la plume de feu du divin Jean-Jacques ». Son enthousiasme est allumé et ne s'éteindra plus. Nous allons voir quelle place le célèbre écrivain va prendre dans sa vie, maintenant qu'elle a goûté au fruit presque défendu que lui cachait sa mère. Revenons à la Correspondance. A la fm de sa lettre du 6 décembre 1775, Manon dit :
« L'abbé Legrand, que tu as vu ici, est logé au même étage que moi. Il vint dîner ici il y a quelque temps. Il arriva de bonne heure; j'étais seule. La conversation tomba bientôt sur ce chapitre (les principes de conduite dans la vie). Il est assez éclairé et ne manque pas de bon sens; nous causâmes longtemps; il me fit sa confession de la meilleure foi du monde; elle ne ressemble pas mal à celle du Vicaire savoyard. A propos de cela, en réfléchissant sur toutes ces choses, je trouvai dernièrement que Rousseau n'était pas si ridicule qu'on voulait bien le dire, de prétendre mettre son élève à même de choisir une religion plutôt que de s'ingérer de lui en donner une. Je trouve le procédé assez raisonnable de la part de quelqu'un qui est de bonne foi et qui n'est pas trop sûr de ce qu'il faut croire. N'y a-t-il pas une certaine répugnance, pour une âme droite, à représenter comme ce qu'il y a de plus respectable, de plus sacré, des choses qu'intérieurement on doute être des fables? »
Manon a lu Jean-Jacques, le philtre enchanteur la possède, allume son enthousiasme et va la faire agir. Dans une lettre du 19 février 4776, elle dit à Sophie :
« Je crois que je vais écrire à Jean-Jacques Rousseau : [notre ami] le philosophe républicain était chargé auprès de lui d'une commission dont il s'est démis en ma faveur, pour me procurer le plaisir de voir ce grand homme.
Comme on ne lui parle pas aisément, j'ai envie d'exposer ma commission par écrit, et d'aller ensuite chercher la réponse rue Plâtrière. »
Rousseau alors vivait assez paisiblement à Paris, à un quatrième étage de cette rue Plâtrière, la même qui porte aujourd'hui son nom. Son existence était des plus modestes, car il était resté pauvre, malgré le succès prodigieux de ses livres, qui, comme on l'a dit de Corneille, n'enrichissaient que notre littérature et aussi les éditeurs et les libraires. Il était âgé de soixante-quatre ans, et avait encore deux années à vivre.
Chacun désirait le voir, l'approcher, l'entendre, lui parler, grandes dames, grands seigneurs, étrangers de marque, princes même, et parmi ceux-ci le prince de Ligne, qui a laissé une narration si intéressante de sa visite. Rousseau, obsédé, avait fini par consigner sa porte, et il n'était pas facile d'arriver jusqu'à lui.
Le 29 février 1776, Manon Phlipon raconte à son amie sa tentative. Nous en donnerons les détails dans un des chapitres qui suivent.
M^^^ Sophie Cannet n'avait pas le même tempérament ardent. Elle jugeait Jean-Jacques d'après les critiques banales des ignorants, et ne l'avait sans doute point lu. Elle dut jeter un seau d'eau froide sur la ferveur de Manon, car celle-ci lui répond à la date du 21 mars :
« Je suis presque étonnée que tu f étonnes de mon enthousiasme pour Rousseau : je le regarde comme l'ami de l'humanité, comme son bienfaiteur et le mien. Qui peint donc la vertu d'une manière plus noble et plus touchante? Qui la rend plus aimable? Ses ouvrages inspirent le goût du vrai, de la simplicité, de la sagesse. Quant à moi, je sais bien que je leur dois ce que j'ai de meilleur. Son génie a échauffé mon âme; je l'ai senti m'enflammer, m'élever et m'ennoblir.
« Je ne nie point qu'il n'y ait quelques paradoxes dans son Emile ^ quelques procédés que nos mœurs rendent impraticables. Mais combien de vues saines et profondes I Que de préceptes utiles! Que de beautés pour racheter quelques défauts! D'ailleurs, j'avoue que l'observation m'a conduite à approuver des choses que j'avais traitées d'abord de folles et chimériques. Son Héloïse est un chefd'œuvre de sentiment. La femme qui l'a lue sans s'être trouvée meilleure après cette lecture, ou tout au moins sans désirer de le devenir, n'a qu'une âme de boue, un esprit apathique : elle ne sera jamais qu'au-dessous du commun.
« Son discours sur l'origine de V Inégalité est aussi profondément pensé que fortement écrit : cette seule production lui eût mérité le titre de philosophe de premier ordre. Celui sur les Sciences et les Arts, tels étrangers que paraissent les principes qu'il avance, est mieux en preuves que tout ce qu'on a écrit contre. Le Contrat social est sagement raisonné ; les seules Lettres de la Montagne contiennent mille vérités intéressantes relatives aux gouvernements. Sa Lettre sur les Spectacles^ qui n'est déjà plus écrite de cette manière serrée, concise et forte,, admirée dans ses autres ouvrages, étincelle encore de mille beautés. Enfin, dans tout ce qu'il a fait, on reconnaît non seulement l'homme de génie, mais encore l'honnête homme et le citoyen.
(( Les reproches qu'on adresse à son caractère personnel se réduisent à l'accusation vague d'être insociable; mais voyons un peu : est-il juste d'exiger qu'un homme qui travaille beaucoup dans le cabinet fréquente les sociétés comme nos oisifs? Il y a de l'absurdité à vouloir dans un même homme des qualités contradictoires. Un auteur réfléchi, appliqué, profond, n'est pas un être à figurer dans les cercles. Je ne suis rien, je ne fais rien pour le public, je vois peu de monde, et je sens qu'il me plairait fort d'en
voir encore moins : à l'exception de deux ou trois personnes, toutes les autres me volent un temps que j'aurais mieux employé sans elles. Tu sens l'application.
« Mais bien plus, les persécutions, les injustices des hommes ont presque donné à Rousseau le droit de ne plus croire à leur sincérité. Tourmenté dans tous les pays, trahi par ceux qu'il croyait ses amis d'une manière d'autant plus pénétrante que son âme sensible voyait leur noirceur sans pouvoir délicatement la dévoiler; persécuté par son ingrate patrie, qu'il avait illustrée et servie; en butte aux traits d'une méchanceté jalouse, est-il étonnant que la retraite lui paraisse le seul asile désirable? Dans son obscure solitude, il voyait encore quelques amis; eh bien, il a perdu l'an passé Lenieps, son plus intime, persécuté comme lui pour l'avoir voulu défendre contre l'animosité des magistrats de Genève.
« Il s'en est peu fallu qu'on n'élevât un échafaud pour €et homme, à qui dans un autre siècle on dressera peutêtre des autels !
« Il a présentement environ soixante-quatre ans; sa mauvaise santé, ses infirmités justifieraient sa retraite, quand il n'aurait pas d'autres raisons. Hélas! il sent déjà cette décadence qui remet les hommes supérieurs au niveau de tous les autres! Le philosophe républicain me disait dernièrement : « Sa mémoire faiblit beaucoup ; il « n'écrit plus qu'avec une sorte de peine. »
Ne croirait-on pas entendre la voix d'un philosophe qui a pâli sur les livres, après avoir traversé les orages des passions, qui connaît les désillusions et les décadences de la vie, et songe à finir ses jours loin du tumulte des hommes et de la vanité du monde?
Et pourtant, c'est une jeune fille de vingt-deux ans qui tient ces sérieux propos, et porte ces jugements marqués déjà au coin de la sagesse! L'exemple d'une telle profon-
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deur de pensée est rare dans la première jeunesse d'une femme. En parcourant ces épîtres, on se rend compte de l'influence qu'exercera plus tard celle qui les écrit d'une plume facile, comme de simples causeries.
Rousseau reçut d'elle plusieurs lettres. En eff'et, au mois d'août, elle dit à Sophie :
« L'union, l'amour universels, voilà ma folie; si j'avais vu le bon abbé de Saint-Pierre, je crois que j'aurais embrassé ses genoux en pleurant, comme j'aurais fait peutêtre ceux de Rousseau, si sa femme m'avait permis de lui parler. Aussi je lui écrivais dans ma seconde lettre : « Si «je n'avais fait que vous admirer, je n'aurais pas attaché (( un si haut prix au bonheur de vous voir; mais je chéris (( en vous l'ami de l'humanité, son bienfaiteur et le « mien : c'est à ces titres que vous me paraissez mériter « mon hommage, et que j'aime à vous le rendre. »
Jean-Jacques conserva-t-il les lettres de Manon Phlipon? Les a-t-on cherchées et retrouvées dans ses papiers? Nous pensons que le philosophe les détruisit, avec beaucoup d'autres papiers jugés par lui superflus, sinon inutiles, lorsqu'au mois de mai 1778, il quitta Paris pour aller demeurer à Ermenonville.
Il y a lieu de le regretter : quel document précieux pour l'histoire constituaient ces épîtres!
L'année 1776 s'écoule : Manon désire toujours voir l'auteur ôi Emile. Le 2 janvier 1777, elle écrit à Sophie :
« Je n'ai besoin pour le moment que de délassement, les ouvrages d'esprit me conviennent mieux que les productions scientifiques, qu'une méditation profonde; je n'ai pas le temps de raisonner, je ne puis être philosophe
qu'en action. A propos de philosophe, Rousseau n'est pas mort, comme on l'avait publié : j'aurais été bien piquée qu'il délogeât ainsi, sans que je fusse parvenue à le voir. Si mes tracasseries pouvaient me laisser quelque relâche, je tenterais certains moyens; je ne lui écrirais pas, puisque Madame sa femme ne veut pas que je sois l'auteur des lettres que je lui ai adressées; mais... mais... il faut renvoyer ces projets à d'autres temps. »
La nouvelle de la mort de Rousseau avait couru en effet, à la suite d'un accident qui fit sensation dans Paris. Manon le relate dans sa lettre du 15 janvier :
« Ce qu'il y a de vrai dans les bruits répandus au sujet du bon Jean-Jacques, c'est qu'il a été renversé par un chien qui courait devant l'équipage de M. de Saint-Fargeau. Il y a dans le dernier Mercure une lettre intéressante : elle est écrite par quelqu'un qui pense et sent comme moi sur le compte de M. Rousseau. »
On connaît la réponse du philosophe à un ami de M. de Saint-Fargeau, venu de sa part pour prendre de ses nouvelles, et lui demander ce qu'il désirait : « Dites à M. de Saint-Fargeau de faire attacher son chien ! »
Le 14 avril, Manon entretient son amie de questions relatives au mariage et au divorce, et incidemment elle lui dit :
« Je m'interromps ici pour te faire remarquer à ce sujet une particularité qui me passe dans l'esprit : tu sais, ou tu apprendras que Jean -Jacques a une femme, c'està-dire que M^^^ Levasseur, son ancienne et fidèle gouvernante, s'appelle M""^ Rousseau, et le nomme son mari depuis que, faisant ensemble un petit voyage, ils s'arrêtèrent près de Lyon, et que là M. Rousseau ayant assemblé quelques amis, lui déclara qu'il la prenait pour femme. Cette façon toute simple de se marier me paraît conforme
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à celle dont je parlais tout à l'heure, et que Justinien avait autorisée pour les personnes de la dernière classe. »
C'était à Bourgoin, le 30 août 1768, qu'avait eu lieu, h l'auberge de la Fontaine d'Or, la cérémonie du mariage de Rousseau avec Thérèse Levasseur, en présence du maire, M. Ghampagneux, et de M. de Rosière, capitaine d'artillerie, cousin de celui-ci. M. Ghampagneux a laissé, dans ses Mémoires, un récit curieux de ce mariage. Dans la Gorrespondance de Rousseau, on ne trouve qu'une seule lettre où il parle de cet acte de sa vie. Cette lettre, adressée à son ami Lalliaud, le 31 août 1768, renferme ce passage : « Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur... »
Revenons à Manon. Elle a si bien parlé de Rousseau à Sophie que celle-ci éprouve à son tour le besoin de connaître ses œuvres. Elle demande des renseignements, et reçoit cette réponse (9 août 1777) :
« Je me souviens que tu me demandais dernièrement le catalogue des œuvres de Rousseau; voici les noms de celles que je connais : le Contrat social, V Emile, la Nouvelle Héloïse, le Discours sur les Sciences et les Arts, avec les défenses qu'on y a faites, les défenses dont il l'a soutenu; il ne faut pas négliger sa préface de Narcisse. La Lettre à M. d! Alemhert sur les Spectacles; surtout son Discours sur les causes de r inégalité parmi les hommes; Lettre sur la Musique française, l'excellent Discours sur r économie politique : je ne me remets pas autre chose. Adieu, l'on m'étourdit... »
Le 4 septembre, lettre à Henriette Gannet, sœur de Sophie :
« Si j'avais dirigé tes lectures, je ne t'aurais pas donné M. de Paw, ni rien qui y ressemble; il y avait dans les
belles-lettres assez d'aliments pour amuser ton esprit, sans attaquer ce que chérit ton âme sensible; mais puisque tu en es là, je t'invite à lire, à méditer le Discours de Jean- Jacques sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes. C'est plein de feu et de nerf. »
Sophie a formulé des reproches contre le citoyen de Genève; Manon lui répond, le 4 octobre :
« Je suis fâchée que tu n'aimes pas Rousseau, car je l'aime au delà de toute expression, et je n'entends pas bien les reproches que tu lui fais. Personne ne fut plus conséquent et plus ferme dans sa conduite. La prévention, la sottise, la haine et la méchanceté l'ont persécuté avec un acharnement et une violence dont on voit peu d'exemples : il s'est défendu en homme sensible à l'estime publique, et qui cherche à la mériter, mais à la fois en homme supérieur aux vaines attaques de l'envie; et il a fini par se soustraire à sa propre célébrité, en choisissant une vie obscure et paisible, digne d'un sage, et bien étonnante pour un homme qui pouvait attendre les plus grandes distinctions, si elles étaient le prix des lumières et de la vertu. Quelle est donc cette cause juste, soutenue par ses adversaires? Il faut que tu t'expliques : je porte Rousseau dans mon cœur, et je ne souffre pas qu'on l'attaque d'une manière vague. »
Elle prend, on le voit, la défense de l'écrivain, comme s'il s'agissait d'elle-même. Son admiration se transforme ■en une sorte de culte : jamais Rousseau ne fut défendu avec plus d'ardeur et de sincérité. Ce n'est pas une mince gloire d'inspirer tant de dévouement désintéressé à une des femmes les mieux douées de son époque.
Elle veut pousser Sophie dans ses derniers retranchements, et la réduire au silence, puisqu'elle ne peut lui
faire partager sa ferveur. Voici les beaux passages de sa lettre du 17 octobre :
<( J'ai passé la journée d'hier chez M™° Trude. M. de BufTon vient assez souvent dans la maison, pour voir le petit abbé bossu. J'ai causé avec ce dernier : c'est un adorateur de Jean-Jacques. Je lui ai demandé s'il l'avait vu;, cette question m'a valu le récit d'une petite anecdote. Animé du plus vif désir de parler à Rousseau, l'abbé n'imagina d'autre moyen que de faire une lettre et quelques vers qu'il fut porter lui-même; le Cerbère fit tapage, refusa même de remettre la dépêche, sans savoir ce qu'elle contenait, et ne s'y résolut enfin qu'à force d'instances. Le porteur voulut attendre : ce ne fut pas sans fruit ; après un intervalle, Rousseau parut. La conversation s'engagea, et tous deux furent tellement émus que leurs yeux devinrent humides, et qu'ils se quittèrent en s'embrassant avec le plus grand attendrissement. « Je le (( voyais », me dit l'abbé, « pour la première et dernière « fois. Ma mère, connaissant mon enthousiasme, perce suadée que je mettrais tout en œuvre pour parvenir (( jusqu'à lui, m'avait fait promettre, mue par des prince cipes sages et modérés sans doute, que je ne verrais. « Jean-Jacques qu'une seule fois. J'avouai à Rousseau (( que j'étais résolu à tenir ma promesse, quoique cette (( soumission filiale me contât beaucoup. Il parut m'en « estimer davantage, ajoutant qu'après cet engagement « je gagnerais plus à ne pas le voir. »
(( Je peindrais difficilement, ma chère Sophie, le plaisir que j'ai goûté en trouvant un homme de plus à estimer : je crois acquérir un nouveau bien quand je fais pareille rencontre.
« J'estime plus que tu ne fais la manière dont Rousseau a traité l'existence de Dieu. Il me paraît inutile, incertain et même injuste de forcer les expressions d'un-
UÎNE FILLE DE J.-J. ROUSSEAU
auteur pour deviner les pensées qu'il n'a pas eu dessein de publier. Qu'importe que Rousseau soit athée ou déiste, s'il est vrai que ses ouvrages renferment et font aimer les principes qu'il est utile d'adopter? Assez de théologiens et de philosophes ont établi l'existence de Dieu par des raisonnements métaphysiques : le docteur Glarke a poussé les preuves de ce genre jusqu'oii l'esprit humain pouvait les porter; Newton les a étayées de celles qui peuvent se tirer de la considération de l'ordre et des lois admirables qui régissent l'univers; Descartes... et que sais-je?... Mille autres, anciens et modernes, ont traité cette matière en raisonneurs profonds et abstraits.
« Les preuves, suffisantes pour beaucoup d'esprits, ne détruisent pas des objections insolubles qui font douter quelques autres, ou les conduisent plus loin encore : dans l'impossibilité d'anéantir toutes les difficultés, celui qui veut faire valoir un parti doit employer le sentiment en sa faveur. C'est le moyen qui restait à un esprit juste, à un écrivain habile, énergique et éloquent : c'est celui dont Rousseau s'est servi. Je le goûte beaucoup; c'est, selon moi, le plus propre à persuader et le plus digne d'être employé par un homme de bonne foi qui chérit ses semblables.
« Chaque esprit a son genre de preuves dont il est particulièrement affecté; les subtilités échappent à beaucoup de personnes et les raisonnements n'entraînent que le petit nombre; mais le sentiment parle à tous. C'est toujours lui, définitivement, qui nous détermine et qui demeure victorieux, soit que l'illusion ou la vérité le produise. Aussi, vous n'avez qu'à suivre et à presser les défenseurs de la religion, vous les verrez revenir à l'utilité de ses dogmes et de sa morale, aux avantages qu'elle donne et promet, etc.. Ils cherchent à mettre le cœur dans leurs intérêts, et ils ont raison : une fois le cœur gagné, tout le reste suit; c'est également vrai dans tous les cas.
« Qui mieux que Rousseau a su manier ce ressort pour faire adopter et chérir l'idée d'un Dieu puissant et bon, la foi de l'immortalité et la vertu appuyée de ces puissants mobiles? Assurément, si je n'avais lu que ses ouvrages, je serais moins sceptique. Vois son Emile^ son Héloïse^ sa Lettre sur r Optimisme^ etc. ! Tout ce qui sort de sa plume vous embrase, vous inspire l'humanité, la bienveillance; en faisant connaître les hommes, il donne aussi de l'indulgence pour eux; il éveille et fortifie toutes les affections qui nous réconcilient avec l'existence.
« Gomment peut-on imaginer qu'il ait voulu abolir dans les cœurs la croyance d'un Dieu? S'il ne la possède pas, il a fait au moins de son mieux pour la soutenir chez tous ceux à qui il importe de la conserver. Eh ! laissons dans le silence des idées particulières qu'il n'a pas voulu nous révéler : il n'en est comptable à personne. »
Nous sommes dans les hautes questions philosophiques. Manon s'y complaît et ne craint pas d'y revenir souvent. Sa correspondance est variée et animée comme un beau paysage; mais ce qui ne cesse d'étonner le lecteur, c'est la profondeur de ses aperçus, et c'est l'idée que les personnes qui reçoivent ses lettres et provoquent ces discussions sont, comme elle, deux gracieuses jeunes filles dans tout l'éclat de leur printemps. Le 30 octobre, elle revient à la rescousse :
« Ma chère Sophie, je suis assurée qu'avec ton sens et ta pénétration, tu ne pourras t'empêcher de relire le discours de Jean-Jacques, et de l'étude de ses idées, tu verras en naître pour toi de nouvelles; je ne sais pourquoi ni comment tu trouves que son raisonnement ébranle l'existence de Dieu; dans son Contrat social^ il n'a nullement discuté cet objet, et il ne traite que de la religion civile. L'idée d'une volonté qui nécessite et d'une puissance qui
fasse agir, soutenue dans VEmile^ est bien l'idée la plus simple, la plus distincte et la meilleure que l'on puisse se faire du premier Etre ; tous nos subtils théologiens ou métaphysiciens ne pourront jamais rien dire de plus précis et de plus sage.
« Enfin, les avantages du théisme ne peuvent être mieux développés que dans VHéloïse. Henriette se fâche de ce que Volmar est athée; mais, dans tous les romans ou les drames, les personnages diffèrent par leurs caractères, pour l'intérêt de la vraisemblance et le plaisir du lecteur. Rousseau nous a peint, dans un homme sans religion, le modèle que doivent suivre ceux qui ont le malheur de n'en pas avoir, et dans Julie dévote, il nous fait aimer et désirer les charmes de la persuasion. Il résulte de tout cela que son ouvrage est d'une utilité plus générale et qu'il inspire la vertu à chacun, malgré la diversité des opinions. Je voudrais que vous lussiez l'arrêt du Parlement qui condamne son Emile et le mandement de l'archevêque contre lui : je ne connais pas de contraste plus propre à faire ressortir le mérite et le ridicule, chacun de leur côté; il faut lire aussi sa lettre à M. de Beaumont...
« 0 mes amies! nourrissez-vous de cet auteur, aucun n'est plus propre à éclairer l'esprit au profit du cœur et de la félicité! »
Henriette Cannet devait être fort raisonneuse, et se laissait convaincre moins facilement encore que sa sœur Sophie. Manon lui écrit le 17 novembre :
« Je suis fâchée que tu trouves mes raisons mauvaises, mais je ne ferai pas les frais d'en chercher d'autres; je suis fort éloignée de regarder VHéloïse comme un roman ordinaire, j'y mets beaucoup d'importance par les vérités qu'il présente, et surtout à cause des sentiments qu'il inspire, mais je n'en approuve pas davantage le procès que tu intentes à Rousseau sur son volume.
« S'il arrivait qu'il eût exposé ses principes dans ceux de ce personnage, je ne pourrais prendre sur moi de le jDlâmer, parce que je conclurais, d'après sa façon d'écrire sur le contraire, qu'il a jugé que certaines vérités n'étaient pas faites pour tout le monde, et je ne trouverais là que ma pensée. Ceci en dit peut-être beaucoup sur mon compte, tu le sens, et c'est un travers de plus à me pardonner.
« Je voudrais bien revoir encore toutes les œuvres de ce bon maître; au défaut des autres, je lis et relis ses discours, et son Contrat social^ que je ne me flatte pas d'entendre d'un bout à l'autre. C'est un livre à étudier, non pas qu'il ne soit clairement écrit, mais parce qu'il renferme trop de choses pour que l'ensemble et la liaison puissent être saisis sans effort.
« En parlant de cet excellent Jean-Jacques, mon âme s'anime, s'émeut et s'échauffe; je sens renaître mon activité, mon goût pour l'étude, pour le vrai et le beau en tout genre. Le tableau s'égaye, la vie me sourit, j'approche, j'attends l'enthousiasme, cette plénitude de sentiments d'où renaissent épurées les affections sans nombre qui font le bonheur de nos jours. »
Peut-on faire un plus bel éloge de Jean-Jacques ? Manon caractérise bien l'action qu'il exerce sur l'âme du lecteur, la chaleur croissante qu'il lui communique, le frémissement fortuné dont il la pénètre et l'enveloppe. Ceux qui ont éprouvé ces vibrations de l'intelligence et du cœur admireront ces beaux passages, et se reconnaîtront dans ces accents de sincère enthousiasme.
La personnalité de Rousseau prend une place de plus en plus grande dans la correspondance de Manon. Elle envoie à ses amies d'Amiens de véritables dissertations, dignes de figurer dans un ouvrage de métaphysique.
Le 29 novembre, elle écrit une longue lettre où elle s'adresse alternativement à Henriette et à Sophie.
« En voilà bien long », dit-elle à Henriette, « et j'ai «encore à traiter l'article de Jean-Jacques ; mais que veuxtu? je ne prétends pas affirmer ce qu'il pense de certains objets: je le répète, il me parait incertain, inutile de chercher à découvrir les opinions d'un homme, lorsqu'il s'occupe à les déguiser, ou de prétendre qu'il les déguise, lorsqu'on n'en a pas les preuves. Je t'avoue que ces deux choses sont également étrangères à mon tour d'esprit.
« J'aime en Rousseau l'honnête homme et l'habile écrivain, j'admire en lui le génie, le talent, et j'applaudis à l'usage qu'il a fait de l'un et de l'autre; il a ramené les esprits aux objets qu'il leur importe le plus de connaître, il s'est occupé des mœurs et de ce qui pouvait les améliorer. Touché du malheur de ses semblables, il les rappelle au vrai, à la nature, à la vertu; si dépravé qu'on soit avant de le lire, on sort meilleur de sa lecture.
« Je ne sais si Rousseau fut athée dans quelques moments de sa vie, mais je me persuade que quand il l'était, il n'aurait pas travaillé à se faire des prosélytes. L'idée d'un Etre juste et bon, la foi dans une Providence aimable lui auraient paru trop essentielles au bien général des hommes, trop indispensables pour nourrir les imaginations ardentes, consoler les cœurs sensibles, maintenir le vulgaire, pour qu'il employât ses talents à ébranler une croyance utile, ne fût-elle qu'une erreur. Il se peut que son active sensibilité lui ait donné le besoin de cette créance, dont ses lumières lui faisaient connaître les fondements incertains. Le plus hardi systématique n'est jamais constamment sous le même point de vue; on varie sur ses degrés d'assurance selon l'aperçu des raisons. Il n'y a que la crédulité qui demeure toujours la même, parce qu'elle ne raisonne plus sur les objets qu'elle a une fois jugé bon d'admettre...
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« Rousseau a pu défendre la cause de Dieu comme une opinion chère à son cœur et nécessaire à ses semblables; Rousseau a pu se peindre dans Volmar, lorsque le flegme du raisonnement faisait évanouir l'illusion favorite du sentiment. Il n'y a pas un esprit juste, libre et exercé qui ne soit choqué des bizarreries et des contrariétés du Dieu théologique, s'il vient à considérer ce fantôme avec les yeux de la raison; mais il n'y a pas non plus de cœur tendre et d'imagination vive qui n'aime à se représenter un Etre sensible, intelligent, puissant et bon...
« J'aime comme une autre cette douce chimère; elle m'attendrit, et je me plais parfois à m'en repaître, mais je n'y crois pas, et je ne m'en inquiète guère. Avec tout cela, si j'avais le génie et la plume de Rousseau, j'écrirais comme lui, je prêcherais la Divinité, et à force de la peindre aimable, je pourrais bien me persuader.
« Tu as voulu que je déraisonne, me voilà en train, et si je ne me pinçais pour m'arrêter, je défilerais longuement un chapelet bien indévot. — Minuit sonne, mon papier s'avance, et, rappelée par les contraires, je vais m'adresser particulièrement à Sophie. »
Manon, on le voit, savait raisonner : on peut même dire, pour employer une expression du temps, qu'elle était « un esprit fort ». Quel horizon, quelle perspective elle ouvre sur le vaste problème de l'existence de Dieul Son intelligence l'en éloigne, mais son cœur l'y ramène.
Nous arrivons à l'année 1778. Le l*""" janvier, l'aimable et savante Manon reçoit des cadeaux : parmi ceux-ci, il en est un qui lui est plus spécialement cher. Nous allons le connaître par la lettre que le jour même, à onze heures du soir, elle adresse à Sophie :
« Hier, je me réjouissais du projet de t'entretenir avant
de me coucher, lorsqu'il m'arriva certain vieillard vénérable, commissionnaire du républicain, avec une lettre et un paquet. Ayant ouvert la première, j'y vis le plus ingénieux mensonge, inventé pour me faire accepter ce que contenait le second : c'était une édition complète des œuvres du bon Jean-Jacques. Emue plutôt que surprise; flattée, mais incertaine; presque fâchée d'une attention touchante et généreuse qui me paraissait exiger trop, parce qu'elle m'obligeait beaucoup, je cédai, vaincue par la délicatesse; et je répondis sans remercier, en grondant d'y être contrainte.
« Avoir tout Jean-Jacques en sa possession, pouvoir le consulter sans cesse, se consoler, s'éclairer et s'élever avec lui à toutes les heures de la vie, c'est un délice, une félicité qu'on ne peut bien goûter qu'en l'adorant comme je fais. Dans le moment de l'enthousiasme, mes mains, prenant tous les volumes les uns après les autres, gardèrent, je ne sais comment, un tome de VHéloise : avec ce précieux dépôt, je m'enfuis au coin de ma cheminée, et je m'y tapis en silence, dans le plus grand recueillement.
« J'en étais à cette lettre oti Saint-Preux entretient Julie des eff'ets de la musique qu'il avait entendue chez mylord Edouard, lorsque, par un à-propos que tu trouveras ressembler à une fable, le son flatteur de plusieurs instruments vint frapper mon oreille; étonnée, hors de moi, j'arrive près de la fenêtre; j'écoute une sérénade charmante, composée de clarinettes, de cors de chasse et de bassons; et je distingue, à la lueur des réverbères, les joueurs groupés au bas de la maison voisine. Captivée par une harmonie qui me trouvait si bien disposée, je tombai sur une chaise, dans un saisissement de plaisir; je pleurais en écoutant (car il faut jeter des larmes sitôt que les sensations acquièrent une certaine vivacité). Je demeurai longtemps attentive après que la musique eût
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
cessé. Au délire enchanteur succédèrent des réflexions douces et tranquilles; je voulus reprendre ma lecture: mon père arriva, et nous soupâmes. »
Les amis des lettres, les amoureux du livre, les fervents de la vie intellectuelle, les poètes avides d'idéal seront émus par ces confidences, ces aveux, cette grande joie que font naître de beaux volumes d'un auteur aimé, donnés en cadeau, caressés des yeux et de la main, et lus avec un sublime bonheur.
Du 23 janvier :
« Je ne suis plus au courant de rien; je n'ai plus de livres; mais j'ai mon bréviaire, mon excellent Jean- Jacques; lorsque j'aurai pu lui joindre pour toujours Plutarque et Montaigne, ces trois bons guides feront ma société journalière. »
Du 6 mars :
« J'ai dîné chezM™^ Trude, en grande assemblée, avec l'abbé Bexon. Il est aussi aimable en compagnie, aussi facile en conversation qu'il est habile et savant, la plume à la main dans son cabinet. Nous étions voisins, et dans notre enthousiasme commun pour le bon Jean-Jacques, nous avons fait, sans changer de place, un petit voyage à Glarens. La politesse et la nécessité nous ont bientôt rappelés dans notre société, où M"^"^ Trude nous paraissait mériter le nom de Glaire. »
Du 15 mai :
« Je disais hier à un homme aimable, dont M""" Trude m'a donné la connaissance, et qui me surprit V Emile à la main, que j'avais choisi Rousseau pour mon bréviaire, Plutarque pour mon maître, et Montaigne pour mon ami ; ce dernier n'est pas sans défauts, mais ce nom d'ami dit tout : c'est un homme auquel il faut passer ses fantaisies. »
Un passage curieux à rapprocher de ce fragment, c'est celui des Mémoires de Buzot, oii cet ami si cher de M™^ Roland écrit :
(( Avec quel charme je me rappelle encore cette époque heureuse de ma vie (sa jeunesse) qui ne peut plus revenir, où le jour je parcourais silencieusement les montagnes et les bois de la ville qui m'a vu naître, lisant avec délices quelques ouvrages de Plutarque et de Rousseau!... »
On sait qu'ils s'aimèrent : quand de telles affinités existent entre deux êtres, peuvent-ils ne point s'aimer?
Le 2 juillet 1778, Rousseau meurt à Ermenonville, chez le marquis de Girardin. Manon dit à Sophie, le 18 :
« J'ai pleuré notre bon Jean-Jacques, de la meilleure foi du monde, avec un de ses disciples, petit bossu, petit abbé, qui est tout àme, tout feu, tout esprit, tout savoir... Cette lettre n'est qu'un mémento tracé négligemment dans un moment de loisir. »
Du 6 octobre, à Henriette :
« Je ne répondis pas à ta remarque sur Jean-Jacques, parce que je me souvenais d'avoir traité ce chapitre fort long dans une lettre adressée aux deux amies, et qu'il me semblait fort inutile de me répéter, chose qui peut arriver assez souvent. Je te renvoie à cette lettre par la même raison, et je dirai seulement ici, pour ta satisfaction plus prompte, que je ne mêle pas Rousseau au nombre des athées. Je crois que son génie perçant sut distinguer tous les nuages qui environnent l'existence de Dieu. L'impossibilité de le prouver incontestablement, par le raisonnement, lui fut évidente; s'il eût été plus froid, il serait au moins demeuré sceptique. 11 voulait une Providence. La foi d'un être puissant et bon était nécessaire à son bonheur. 11 sentait d'ailleurs combien cette créance était
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utile pour le commun des hommes; il la soutint de tout son pouvoir, il ne la prêcha pas, il s'efforça de la persuader aux autres comme à lui-même. »
La correspondance touche à sa fm : les heaux jours de la jeunesse s'envolent, et avec eux les longs loisirs et le besoin des confidences ; bientôt, Manon Phlipon sera ^me j^oland, le cadre de sa vie s'élargira, et elle n'aura plus le temps d'écrire à ses amies ces longues et fréquentes lettres, admirables à tous égards, où nous avons pris seulement les passages qui ont trait à Rousseau.
Nous avons encore une dernière gerbe à cueillir, au sujet du philosophe. Le 10 janvier 1779, Manon écrit à Sophie :
« J'avais formé le projet de joindre à ma première missive le commencement des Extraits de physique, mais je n'ai pas eu le temps de les faire; je mettrai à la place une petite pièce, qui ne ressemble à rien, et dont la création s'est faite plaisamment. J'avais beaucoup causé de l'excellent Jean-Jacques avec le bon Genevois; celui-ci me témoignait, dans l'amertume de son cœur, combien il regrettait pour sa part que ses compatriotes eussent été injustes envers le plus illustre de leurs concitoyens. « Je (( voudrais », ajoutait-il, « leur adresser succinctement mes (( réflexions, si j'avais l'art de les exprimer correctement; « vous devriez (reprenant avec vivacité) leur écrire quel- « que chose sur ce sujet : l'instant est favorable, Rousc( seau est mort, et le silence de sa patrie sur cet événe- (( ment est une occasion de lui faire des observations. »
« Son air de bonne foi, son ton sérieux et plein de persuasion me divertirent; je ris beaucoup, et je finis par lui représenter que les meilleures réflexions du
monde, écrites par l'homme le plus éloquent, ne produiraient aucun effet sensible chez les Genevois, parce que le corps de magistrature, le souverain qui décréta Rousseau, ne voudrait jamais revenir sur ses pas, et qu'un gouvernement ne conviendrait pas qu'il avait eu tort.
« Après de longues discussions, nous nous séparâmes, et j'oubliai bientôt la conversation que nous avions tenue. Huit ou dix jours après, j'étais seule et triste, je pris V Emile, et je m'attendris sur son auteur; alors, sans projet et sans préparation, je pris négligemment ma plume, et j'écrivis ce qui suit :
Observations aux Genevois.
« Rousseau n'est plus. Cet homme vrai, sensible et juste, a disparu du milieu de ses semblables, qu'il éclaira par ses lumières, qu'il aurait dû rectifier par son exemple, si celui de la vertu même était toujours efficace. Ses écrits lui survivent, pour faire à jamais son éloge, et pour consoler les honnêtes gens de sa mort. Mais ceux auxquels la nature fit présent d'une âme tendre ne peuvent refuser des larmes à la perte d'un sage, qui, dans l'obscurité d'une vie commune, faisait le bien sans faste, après l'avoir prêché avec chaleur.
« La satire venimeuse et la jalouse envie exercèrent en vain contre lui leur odieuse malignité, ses talents et ses mœurs demeurèrent sans aucune atteinte. Il fallut admirer son génie, même en lui reprochant des erreurs, et les ennemis que lui donna son extrême supériorité furent réduits à taxer d'orgueil et de misanthropie la sagacité, la franchise et la noble intrépidité qui perçaient le voile imposteur sous lequel marchaient en silence le vice et la tyrannie.
« Que dis-je? la haine et la persécution ne l'ont pas inutilement poursuivi : il eût été le premier apôtre de la
vérité qui n'en fût pas resté la victime. Si le disciple et l'émule de Socrate ne reçut point comme lui, de ses concitoyens, le poison qui devait abréger sa vie, il en éprouva du moins l'ingratitude et les traitements qui pouvaient obscurcir ses jours, et pénétrer son cœur du chagrin le plus vif. Cette patrie qu'il aima, qu'il servait, et dont il faisait la gloire, le rejeta de son sein, comme si elle eût été oppressée de son mérite et indignée de ses vertus. Ainsi les compatriotes d'Aristide haïssaient en lui la justice, et bannissaient le censeur qui les forçait de se voir coupables.
« Des ouvrages lumineux, éloquents, touchants et profonds, dont la méditation éclaire, attendrit et fait devenir meilleurs ceux qui ne sont pas des monstres, flétris publiquement, à la honte des juges, dans un pays de liberté, obligent leur auteur à fuir, pour avoir joui des droits de l'homme qui pense, et rempli les devoirs du citoyen instruit.
« Accueilli, tourmenté tour à tour par une nation aimable et savante, mais légère et quelquefois dominée par la cabale et l'esprit de parti, ce n'est qu'après des années d'orage qu'il peut mener paisiblement une vie laborieuse, à la faveur d'une espèce d'oubli que la postérité ne pourra croire. Cependant, Genève lui était chère (entre les affections sociales, toutes extrêmes dans une âme forte, l'amour de la patrie est la première et peut-être la plus vive) ; Rousseau avait déjà bien prouvé son attachement pour elle, en lui faisant connaître, aux dépens de sa tranquillité personnelle, ses véritables intérêts et les moyens de soutenir ou de réparer sa constitution affaiblie.
« Il fit de plus une tentative généreuse, dans la vue d'obtenir un retour qui eût été pour la République beaucoup plus nécessaire, et même plus glorieux que pour lui. L'homme timide ou sage, dépositaire de ses vœux, jugea que les vérités dont leur expression était accompagnée ne
pouvaient être publiées sans danger. La prudence craintive, qui souvent n'évite de petits maux qu'en perdant des avantages considérables, fit soustraire le témoignage des souhaits du célèbre exilé, et Rousseau continua de vivre sur une terre étrangère, loin de la ville dont il aurait été le législateur dans un siècle plus heureux.
« Aujourd'hui que les prétextes de la calomnie et les craintes de la politique doivent s'évanouir et s'éteindre près de la tombe oii repose l'ami de l'humanité, le défenseur de ses droits, ne verra-t-on pas les Genevois, ardents à célébrer sa mémoire, s'empresser d'effacer, par,les honneurs qu'ils lui doivent rendre, la honte d'avoir sacrifié sa personne aux prétentions ambitieuses de quelquesuns de leurs chefs? L'Europe, attentive à cette époque, demeure en suspens pour juger, par leur démarche ou par leur inaction, si elle doit confirmer à ces républicains judicieux et honnêtes l'estime qu'ils avaient paru mériter, ou bien gémir et les plaindre de les voir dégénérés au point de se taire sur un outrage fait au patriotisme,, sans profiter du moment favorable pour le réparer.
« Il est sans doute indifférent au nom vénéré de Jean- Jacques que ces citoyens ingrats lui dénient la justice et la reconnaissance qu'ils lui doivent, mais peut-être ne l'est-il pas à un petit Etat, environné de voisins puissants ou avides, de prouver qu'il sait tôt ou tard honorer les vertus et reconnaître les talents exercés à son profit.
« Toi qui, du sein de l'avenir, t'avances lentement pour juger les peuples et les rois, équitable postérité, avec quel enthousiasme je t'aperçois élever ce génie brûlant,, cet homme simple et bon, au nombre des bienfaiteurs du genre humain, décorer son humble tombeau, chercher sa douce image d'un œil inquiet et surpris sur les bords qui l'ont vu naître, et, pénétrée de son excellence, formée par ses préceptes, lui faire hommage des vertus que tu devras à ses écrits! »
Manon éprouvait un plaisir intime à faire ainsi des copies de ses travaux, et à les expédier à Amiens. C'est bien là la jeunesse. On est plein d'ardeur, d'enthousiasme, de bonne foi; on croit à l'amitié, on dit tout ce qu'on éprouve, on se livre, on se donne, et on est heureux. Plus tard, au contact de la vie et des hommes, dans la bataille des intérêts, le cœur se resserre, se concentre, devient moins expansif, et finit par rester silencieux et fermé. Age fortuné, oii on passe les heures de la nuit à écrire à ceux qu'on aime, oti on entasse les pages, oîi on court jeter à la poste tout un flot de confidences, ... attendues là-bas avec l'impatience de l'affection!...
Du 23 février, à Sophie :
« Tu lis donc le bon Jean-Jacques, et tu le lis dans Juliel Oh! sévère Sophie, prenez garde de devenir une petite pervertie, précisément comme cette amie profane dont le commerce ne vous a pas fait grand bien! Il faut avouer du moins que l'avertissement est bien désintéressé. »
Nous voici arrivé à la fm de la correspondance, et tel est le dernier passage oii Manon parle de Rousseau à ses amies. Au mois de février 1780, l'admiratrice, la fille intellectuelle de Jean-Jacques épouse Roland, et cesse d'écrire régulièrement et longuement aux demoiselles Cannet. Leur correspondance avait commencé en 1772. Comme nous l'avons dit, elles s'étaient connues à Paris, au couvent des dames de la Congrégation (1765). Manon avait alors onze ans; elle s'était surtout attachée à Sophie, qui avait quatorze ans ; Henriette en avait dix-huit. Elles s'aimèrent toutes trois jusqu'à la mort.
M""' Roland mourut la première, en novembre 1793, on sait de quelle façon tragique. Elle avait trente-neuf ans. Détail touchant : lorsqu'elle fut prisonnière à Sainte- Pélagie, Henriette vint la trouver avec la pensée d'un
UNE FILLE DE J.-T. ROUSSEAU
sacrifice héroïque. Elle était veuve et sans enfants. <i M"'*" Roland », raconta-t-elle plus tard, « avait un mari déjà vieux, une petite fille charmante, et tous deux réclamaient ses soins d épouse et de mère. Quoi de plus naturel que d'exposer ma vie inutile pour sauver la sienne! Je voulais changer d'hahits avec elle et rester prisonnière, tandis qu'elle aurait essayé de sortir à la faveur de ce déguisement. Toutes mes prières, toutes mes larmes n'ont rien pu obtenir. « Mais on te tuerait », me répétait-elle sans cesse; « ton sang versé retomberait sur <( moi. Plutôt souffrir mille morts que d'avoir à me re- « procher la tienne ! »
Dans ses Mémoires, l'amie de Buzot rappelle la générosité d'Henriette Cannet. « Henriette », dit-elle, « toujours vive et affectueuse, est venue me voir dans ma captivité, oîi elle aurait voulu prendre ma place pour assurer mon salut. » Cette amie si dévouée vécut jusqu'en 1838, et atteignit l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Quant à Sophie, elle fut emportée par une maladie de poitrine, à l'âge de quarante-quatre ans, en 1795.
La correspondance de M™'' Roland avec les demoiselles Cannet forme deux forts volumes. Les extraits que nous en avons donnés, bien qu'exclusivement consacrés à Rousseau, en attestent éloquemment l'intérêt général. a Quelle abondance », dit un historien à ce sujet, « quelle variété, quelle vigueur, quelle franchise de touche!... Sous cette plume, il y a la chaleur d'un cœur jeune, énergique, débordant d'enthousiasme et d'amour; il y a une imagination brillante et saine, il y a une intelligence merveilleuse qui ne se fixe pas sur un sujet sans le pénétrer, sur un être sans le scruter, et qui ferait admirer un ciron par le talent qu'elle mettrait à le décrire. »
Pour en revenir au point spécial de cette étude, on peut comprendre, en s'appuyant sur les passages que
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
nous avons mis en relief, quelle énergie d'âme, quelle noblesse de passion Jean-Jacques Rousseau avait communiquées à M^" Roland. Cette énergie, cette noblesse trouvèrent leur cadre prédestiné dans la Révolution, qui déjà grondait dans les esprits, et allait s'affirmer dans les faits, en 1789, à la convocation des Etats généraux. Il était tout naturel que la jeune fille qui avait fait de Rousseau « son bréviaire » fût la Muse d'un parti politique et devînt l'âme de la Gironde.
Nous avons encore deux fragments à donner. Le premier est extrait d'un ouvrage de M™^ Roland, intitulé : Œuvres de loisir. Elle peint le feu sacré, « le sentiment désordonné » qui s'empare de l'être tout entier devant les beautés de la nature, ou à la lecture d'un grand écrivain.
« Pareille chose m'est souvent arrivée en lisant Rousseau. Quiconque eût alors aperçu mes gesticulations, eût entendu mes accents inarticulés, m'aurait crue dans un accès de folie. A dire vrai, je ne sais trop si ce n'en est pas une. Je m'écriais quelquefois : « Ah! divin Rous- « seau!... tu es digne que je t'admire... C'est ainsi que « j'ai toujours pensé... Tu remplis toutes mes idées sur (( cet objet... Tu me ressembles... Je me retrouve en toi, « mais tu m'embellis, tu m'élèves !... Oh! je te valais, il <( ne me manquait que de parler comme toi, je sentais « tout cela avant que tu ne l'eusses dit; mais tu es mon (( interprète à moi-même... tu me fais sentir mon âme! (( Ah! tu me transformes en toi, ou tu nés autre que « moi-même! »
« Assurément, me disais-je dans des moments tranquilles, il faut que cet homme ait une magie de style surprenante, ou que nos deux âmes soient analogues, pour que je me trouve si parfaitement d'accord avec lui !....
« Tel est sur le cœur humain l'empire du vrai : il enchaîne, il transporte, il enlève, il ravit; vous n'êtes plus vous-même, mais tout ce qu'il plaît au poète, au philosophe, à l'écrivain de faire de vous. »
Quelle âme de feu! Ah! je comprends qu'elle ait enflammé toute la Gironde, l'admirable Yergniaud, le brave Barbaroux, l'intrépide François Buzot, Gensonné, Fonfrède, les 22, et combien d'autres! Ils l'aimaient tous : qui ne l'aurait aimée? Son pauvre mari l'adorait, il ne put lui survivre, et quand il apprit sa mort, il se perça le sein, comme un stoïcien de Sparte.
Voici le dernier passage de ses œuvres où elle parle de Rousseau. Il est extrait d'une lettre adressée à son ami dévoué, Bosc, à la date du 7 juin 1784.
« Il y a bien longtemps, notre bon ami, que je n'ai eu le plaisir de m'entretenir avec vous; mais j'ai tant à faire et tant à me reposer, que je fais toujours sans finir de rien. Les jours passés à Crespy-en- Valois ont été très remplis par l'amitié d'abord, puis la représentation et les courses. Parmi ces dernières, celle d'Ermenonville n'a pas été la moins intéressante ; fort occupés de vous et des choses, nous avons joui de celles-ci en vous souhaitant pour les partager.
« Le lieu en soi, la vallée qu'occupe Ermenonville, est la plus triste chose du monde; sables dans les hauteurs, marécages dans les fonds ; des eaux troubles et noirâtres ; point de vue, pas une seule échappée dans les champs, sur des campagnes riantes; des bois oîi on est comme enseveli, des prairies basses : voilà la nature. Mais l'art a conduit, distribué, retenu les eaux, coupé, percé les bois; il résulte de l'une et de l'autre un ensemble attachant et / mélancolique, des détails gracieux et des parties pittoresques.
« L'île des Peupliers, au milieu d'un superbe bassin
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
couronné de bois, offre l'aspect le plus agréable et le plus intéressant de tout Ermenonville, même indépendamment de l'objet qui y appelle les hommes sensibles et les penseurs. L'entrée du bois, la manière dont se présente le château et la distribution des eaux qui lui font face forment le second aspect qui m'ait le plus frappée. J'ai trouvé avec plaisir quelques inscriptions gravées sur des pierres placées çà et là; mais les ruines, les édifices, etc., élevés en différents endroits, ont généralement le défaut que je reproche à presque toutes ces imitations dans les jardins anglais; c'est d'être faits trop en petit, et de manquer ainsi la vraisemblance, ce qui touche au ridicule. Enfin, Ermenonville ne présente pas ces beautés éclatantes qui étonnent le voyageur, mais je crois qu'il attache l'habitant qui le fréquente tous les jours; cependant, si Jean- Jacques n'en eût pas fait la réputation, je doute qu'on se fût jamais détourné pour aller le visiter.
« Nous sommes entrés dans la chambre du maître, elle n'est plus occupée par personne; en vérité, Rousseau était là fort mal logé, bien enterré, sans air, sans vue. Il est maintenant mieux placé qu'il ne fut jamais de son vivant; il n'était pas fait pour ce monde indigne. »
Ces extraits, ces citations, ces pensées, cette admiration persistante, disons le mot, le culte de ce noble esprit, de ce grand cœur qui, dans l'histoire, s'appelle M™^ Roland, constituent peut-être le monument le plus éloquent qui soit élevé à la gloire du citoyen de Genève.
D'abord, c'est l'hommage d'une femme, d'une jeune fille dans la floraison de ses vingt ans. Elle exprime Tenthousiasme de toutes les lectrices de Jean-Jacques dans un style et avec une logique qui feraient honneur à un écrivain de profession, et, nous le répétons, à un philosophe blanchi dans les méditations et la solitude.
Ensuite, cet hommage est rendu avec le plus pur désin-
UINE FILLE DE J.-J. ROUSSEAU
téressement, sans souci de la renommée ou d'un autre avantage. Manon Phlipon • — nous insistons sur ce point — ne songeait guère que sa correspondance juvénile serait publiée un jour, qu'elle deviendrait elle-même un personnage célèbre, et que la moindre lettre, le plus petit billet écrits par sa main charmante acquerraient une valeur, au regard de l'historien.
Elle écrivait à ses amies avec la sincérité si belle de la jeunesse, et n'avait d'autre but que de soulager sa pensée et d'ouvrir son âme. De là, aux yeux du psychologue, le prix inestimable de ces brûlants transports, que, seul, Rousseau, peut-être, a fait naître à un tel degré dans le cœur des femmes.
Je ne crois pas que dans aucun temps, et dans aucun pays, pareil culte ait été rendu au génie d'un penseur et au prestige d'un poète.