CHAPITRE VIII
Les écrivains, les poètes, les grands artistes ont le privilège, quand ils sont morts, d'exciter la curiosité des chercheurs et d'attirer l'attention de la foule par les particularités de leur vie, les détails de leur existence quotidienne, les souvenirs multiples qui les entourent, en un mot, par tout ce qui jette une clarté sur leur caractère, leur talent, leurs façons d'être.
Leurs œuvres, leurs noms remplissent le monde. Us ont fait naître en nous des émotions douces, puissantes, intimes; nous savons qu'ils ont joué un grand rôle dans l'histoire de la pensée, de là nos sympathies pour leur mémoire et l'intérêt que nous prenons aux récits qui les concernent.
Jean-Jacques Rousseau est un de ceux, peut-être, qui ont laissé, dans l'esprit de leurs contemporains, la plus vivante empreinte. Philosophes, grands seigneurs, dames élégantes désiraient le voir, s'entretenir avec lui, et presque tous ceux qui l'ont approché ont consigné leurs impressions dans des notes, des mémoires, des papiers de famille, des lettres... Ce sont là des pièces historiques intéressantes à consulter.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Nous avons pensé qu'il serait intéressant de grouper quelques documents de cette nature, peu connus, oubliés et dispersés. De leur rapprochement naît un attrait tout spécial, et les fervents de la pensée peuvent en tirer une philosophie salutaire. Ces pages donneront un aperçu d'un travail assez considérable dont nous avons réuni les éléments.
Ce ne sont point des dissertations sur l'œuvre de Rousseau, éloges, critiques ou aperçus divers, que nous apportons ici; ce sont les témoignages directs, les impressions propres de quelques personnes qui l'ont vu, connu, approché, et qui ont considéré comme un événement important de leur vie les relations qu'elles eurent avec cet homme extraordinaire, avec ce génie incandescent, dont la flamme active a révolutionné la France et l'Europe.
M. Champagneux.
Au nombre des documents les plus curieux et les plus importants que les contemporains de Rousseau aient laissés sur lui, il faut placer quelques pages des Mémoires intimes de M. Champagneux, maire et châtelain de Bourgoin (Isère) en 1768. Admirateur et disciple de Jean- Jacques, il lui prodigua le dévouement le plus affectueux pendant son séjour dans le Dauphiné (1768-1769-1770). Ce fut lui qui présida à la cérémonie de son mariage avec Thérèse, à l'auberge de lo, Fontaine d'Or, à Bourgoin, au mois d'août 1768.
M. Champagneux était avocat et avait l'esprit cultivé, en même temps que le cœur haut placé. Il n'avait guère que vingt-cinq ans lorsque l'infortuné Rousseau, poussé par le vent du malheur et les persécutions que s'attirent toujours les grands réformateurs et les justiciers, se trouva jeté, vieux déjà, au milieu des montagnes du Dauphiné.
La belle générosité de la jeunesse était donc encore, chez M. Champagneux, dans toute son éclosion.
Il eut une existence mouvementée, fut mêlé aux grands événements de la Révolution, et consigna les impressions de son orageuse carrière dans des mémoires qu'on suppose perdus.
Par bonheur, un érudit de l'Isère, un chercheur consciencieux, M. Louis Fochier, dévoué au souvenir de Rousseau, put mettre la main sur une épave flottante de ces mémoires, sur le cahier authentique oii l'auteur justement trace, de sa propre main, l'histoire de ses relations avec le philosophe du Contrat social. C'est donc à M. Louis Fochier, dont la modestie égale le savoir, que le monde des lettres doit témoigner sa meilleure reconnaissance pour cette précieuse trouvaille, que nous sommes heureux de faire connaître ici.
M. Champagneux raconte les faits qui l'intéressent sous forme de lettres à un ami. Nous lui laissons la parole :
« Je ne t'ai rien dit encore, mon ami, d'une circonstance à laquelle ta curiosité attachera quelque prix : c'est du voyage et du séjour que Jean-Jacques Rousseau a fait à Bourgoin.
« Comme rien de ce qui intéresse ce grand homme ne saurait être indifférent, je vais réunir dans cette lettre ce qui s'est passé sous mes yeux. Tu y verras Rousseau quelquefois en robe de chambre, et sans cesser de le respecter^ tu le plaindras sur les erreurs que sa trop grande sensibilité lui faisait commettre.
« Après son voyage d'Angleterre, les courses et les stations qu'il avait faites çà et là en France et en Suisse, il s'arrêta enfin à Bourgoin, oii il crut pouvoir faire un établissement pour le reste de sa vie. Il arriva dans cette petite ville le 14 août 1768. Les relations d'amitié qu'il avait eues avec un de mes oncles, à Paris, le portèrent à
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
me voir et à me témoigner de la confiaDce. J'en profitai pour le déterminer à préférer Bourgoin à tous les autres pays qui se disputaient l'honneur de le posséder.
« Je l'accompagnais assez souvent dans ses promenades. Il faisait alors de la botanique son occupation et son délassement; une plante, un brin d'herbe dans ses mains donnaient lieu à la conversation la plus intéressante, et le temps que je passais avec lui s'écoulait toujours trop vite.
« Je me rappelle que, dans une de nos courses d'herborisation, ayant aperçu une plante qu'il n'avait pas vue depuis très longtemps, il se met à genoux, la cueille, la porte à sa bouche, lui donne des baisers, et lui fait les mêmes caresses qu'aurait pu exciter une maîtresse qu'il n'aurait pas vue depuis le même temps. Mais ses empressements furent de courte durée. Le champ que nous parcourions était jonché des mêmes fleurs, et ses pieds foulèrent bientôt et sans attention la plante pour laquelle je venais de le voir à genoux.
« Je me souviens encore que, ce même jour, nous fîmes une assez longue course, et que nous étant trouvés à côté de ma campagne, je l'engageai à visiter mon jardin.
« Pendant que nous le parcourions, un de ceux qui nous avaient accompagnés me demanda à goûter. Aussitôt, un repas champêtre nous est servi. Cet impromptu charme Rousseau. La simplicité des mets, la liberté qu'inspirait la campagne, la sérénité du ciel, le chant des oiseaux excitèrent sa gaieté et son appétit. Le plaisir brillait dans ses yeux; son âme s'ouvrit à la plus intime confiance, et nous eûmes véritablement avec nous l'auteur à'Héloïse^ d'Emile et du Contrat social.
« Rousseau était arrivé seul à Bourgoin. Peu de jours après, nous revenions ensemble de la promenade; je l'accompagnai jusqu'à son logement. Avant d'entrer, une femme lui saute au cou, l'embrasse, en est embrassée; des
larmes coulent de leurs yeux, et pendant un quart d'heure que dura cette scène attendrissante, je n'entendis prononcer par Rousseau que ces mots : « Ah! ma sœur! »
« Je le vis le lendemain. Il me laissa croire que c'était sa sœur; il l'appelait M^^^ Renou, et c'était ainsi qu'il se faisait appeler lui-même.
« Le 29 du même mois, il me convie à dîner pour le lendemain; il fait la même invitation à M. de Rosière, capitaine d'artillerie, mon cousin. Il nous prie de nous rendre chez lui une heure avant le repas. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré plus qu'à l'ordinaire; l'ajustement de M^^^ Renou était aussi plus soigné. Il nous conduit l'un et l'autre dans une chambre reculée, et là Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie ; prenant ensuite la main de M*^^ Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans et de la résolution oii il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal.
« Il demanda à M^^*^ Renou si elle partageait ses sentiments, et sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau, tenant toujours la main de M^^*^ Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta, sur quelques circonstances de sa vie, et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait, que M^^*^ Renou, mon cousin et moi versions des torrents de larmes commandées par mille sentiments divers, oià sa chaude éloquence nous entraînait; puis, s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre. S'apercevant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendit peu à peu sur la terre^ nous prit à témoins des serments qu'il faisait d'être l'époux de M^^' Renou, en nous priant de ne jamais les oublier.
« 11 reçut ceux de sa maîtresse; ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras. Un silence profond succéda à
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
cette scène attendrissante, et j'avoue que jamais de ma vie mon âme n'a été aussi vivement et aussi délicieusement émue que par le discours de Rousseau.
ce Nous passâmes de cette cérémonie au banquet de noce. Pas un nuage ne couvrit le front du nouvel époux; il fut gai pendant tout le repas, chanta au dessert deux couplets qu'il avait composés pour son mariage, résolut dès ce moment de se fixer à Bourgoin pour le reste de ses jours, et nous dit plus d'une fois, à mon cousin et à moi, que nous étions pour quelque chose dans le parti qu'il prenait.
(( J'ai dit que le jour de l'arrivée de M"^ Renou, il me donna à entendre qu'elle était sa sœur; il se rappela ce mensonge et en demanda pardon. »
Dans la Correspondance de Rousseau, on ne trouve qu'une seule lettre oîi il parle de son mariage avec Thérèse. Cette lettre, adressée à son ami Lalliaud, est datée de Bourgoin, 31 août 1768. Elle ne fait que confirmer le récit de M. Champagneux. Nous y relevons notamment ce passage :
« Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur : l'un, officier d'artillerie et fils d'un de mes anciens amis du bon temps, c'est-à-dire avant que j'eusse aucun nom dans le monde; et l'autre, maire de cette ville (de Bourgoin) et proche parent du premier. Durant cet acte si court et si simple, j'ai vu fondre en larmes ces deux dignes hommes, et je ne puis vous dire combien cette marque de bonté de leurs cœurs m'a attaché à l'un et à l'autre... »
Voilà donc Jean-Jacques marié; sa liaison avec Thérèse Levasseur était régularisée. Il vivait en paix à Bourgoin,
et paraissait heureux, lorsqu'un incident futile, quelque peu bizarre, comique même, et dont un autre aurait souri, vint troubler sa quiétude. Ecoutons M. Champagneux :
« Je continuai à voir fréquemment Rousseau après son mariage, et il m'honorait de marques continuelles d'amitié. Etant allé un jour le prendre pour la promenade, je le trouvai inquiet et rêveur. J'en fus ému, il s'en aperçut, et me confia la cause de son chagrin.
« L'avocat Bovier^ venait de lui écrire de Grenoble que le nommé Thevenin, garçon chamoiseur, réclamait quinze livres qu'il disait avoir prêtées à Rousseau quelques années auparavant, et lorsque^ disait Thevenin, Rousseau se faisait appeler le voyageur perpétuel. Bovier offrait de lui rembourser cette somme, si Rousseau l'en chargeait.
(( Jamais l'amour-propre de l'auteur A'Emile ne fut blessé comme dans cette occasion. Rousseau emprunter quinze livres! Et d'un garçon chamoiseur! Rousseau n'avait pas rendu cette somme ! Une telle conduite ne pouvait être celle d'un homme qui refusait et foulait aux pieds les libéralités des rois. Rousseau ne vit dans cette imputation que de nouvelles trames ourdies par ses ennemis pour le persécuter, et il considéra l'avocat Bovier comme un des agents de la persécution.
« Pour connaître les fils de cette calomnie et la repousser, il convenait d'aller à Grenoble. Mais faire ce voyage seul, c'était pour Rousseau une entreprise pénible. Je vois son embarras, et j'offre de l'accompagner; il me saute au cou, accepte ma proposition et pleure de joie.
« Nous nous mettons en route le lendemain dans mon cabriolet, et nous voilà à causer; c'est-à-dire moi à écouter ce grand homme, qui me fit tellement oublier le temps que nous passâmes pour faire dix lieues, qu'en arrivant à
' Cet avocat Bovier avait accueilli Rousseau à Grenoble, et le connaissait particulièrement.
190 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Grenoble il me semblait que je venais de monter en voiture.
« Ce fat en me racontant quelques anecdotes de sa vie qu'il captiva et transporta mon âme. Oh! mon ami, que Rousseau était supérieur aux autres hommes! Quelle connaissance lui fut étrangère? Quelle vertu n'a-t-il pas possédée? La lecture de ses ouvrages enchante, mais sa conversation intime était la source de sentiments plus délicieux.
« On ne me connaît pas », disait-il en me serrant la main, cf ou du moins les méchants me défigurent et sont « accueillis. On me rendra justice un jour, mais ce ne « sera qu'après ma mort! On m'élèvera alors des statues, « mais elles ne soustrairont pas mes concitoyens à la « honte de m'avoir persécuté... Yous qui êtes bon », ajoutait-il les larmes aux yeux^ « qui êtes venu à mon aide (( quand tout le monde m'oublie ou m'outrage, vous n'au- (' rez pas à vous repentir de ces sentiments, et ce ne sera « pas un titre vain que d'avoir été l'ami de Jean- « Jacques! »
« Mes expressions rendaient mal les divers sentiments qui se pressaient dans mon cœur; mais mon embarras naissait de leur énergie même, et ce fut un langage éloquent auprès de mon compagnon de voyage... »
Avec le pressentiment d'un noble orgueil, de cet orgueil que Corneille ne craignait pas d'avouer, Rousseau ne se trompait pas, et devinait de quelle gloire, grandissante toujours, son nom serait environné dans l'avenir.
Quels hommages, en effet, après sa mort! C'est d'abord son tombeau, dans l'île des Peupliers, à Ermenonville, qui devient un lieu de pèlerinage pour tous les penseurs de la fin du xvm*^ siècle, pour les jeunes époux, les amants, les mères. C'est son souvenir évoqué sans cesse dans les discours retentissants des tribuns des grandes assemblées
de la Révolution. C'est la Convention décrétant que ses cendres seraient ramenées au Panthéon, qu'une statue lui serait élevée sur une des places de Paris, que sa veuve recevrait une pension... Ce sont ses œuvres paraissant et se multipliant à Paris, à Londres, à Genève, à Berlin, à Vienne, dans des éditions superbes!
Quand il n'est plus, tous ceux qui ont connu Rousseau, qui lui ont parlé, qui ont reçu ses lettres, sont fiers d'avoir été admis dans son intimité, et on les interroge avec une respectueuse curiosité sur le grand homme.
(( Ce ne sera pas un vain titre que d'avoir été l'ami de Jean- Jacques ! » Quelle preuve plus saisissante en donner que ces quelques extraits que nous publions ici, et que^ nous avons choisis, entre beaucoup d'autres, parce qu'ils sont peu connus? Il y a une preuve plus éloquente pour~ tant, ce sont les lettres nombreuses, volumineuses même, adressées à l'écrivain de la Nouvelle Héloïse par les femmes les plus séduisantes de son temps, et qu'on ne peut lire sans un tendre regret de ne point les avoir connues...
Nous avons laissé Rousseau et M. Champagneux voyageant sur la route de Grenoble. Reprenons le récit de ce dernier.
« Notre premier soin j), dit-il, « en arrivant à Grenoble, fut de voir Bovier et de lui demander Thevenin. Il promit de l'envoyer à notre auberge, et, en effet, ce prétendu créancier parut une demi-heure après. A peine eut-il considéré Rousseau et connu ses reproches, qu'il avoua ne l'avoir jamais vu, encore moins lui avoir prêté de l'argent. Il ajouta qu'ayant ouï parler de lui lors de son dernier séjour à Grenoble, comme d'un voyageur qui parcourait le monde, et ayant réellement prêté quinze livres à quelqu'un qui prenait le nom de voyageur perpétuel, il avait cru que Rousseau pourrait bien être son emprunteur, et qu'il s'en était expliqué ainsi à quelques per-
sonnes de la ville; mais que, voyant aujourd'hui son erreur, il s'empressait d'en convenir et de lui faire ses excuses.
« Nous pressâmes Thevenin par beaucoup de questions pour savoir s'il parlait sincèrement, ou si, au contraire, il n'était pas poussé par des ennemis secrets. Ses réponses m'ayant confirmé de plus en plus qu'il était de bonne foi, je dis à Rousseau qu'il fallait lui pardonner son imprudence, et je devins, en quelque sorte, l'avocat du stupide Thevenin.
« Je n'eus pas plutôt fait paraître cet intérêt, dicté par la pitié, que j'aperçus un changement subit sur le visage et dans les paroles de Rousseau. Je compris, mais trop tard, la faute que je venais de commettre. Pour m'être livré trop promptement aux mouvements de mon cœur, je m'étais perdu sans sauver Thevenin.
(( Que fallait-il donc faire pour échapper à ses soupçons? Le voici : Si, au lieu d'excuser Thevenin, je l'eusse pris au collet, et que, l'abattant aux pieds du trop sensible Jean- Jacques, je lui eusse dit : « Malheureux, vois le grand <( homme que tu as offensé ! Ton crime est impardon- (( nable; tu mérites de succomber sous mes coups! » Si, en prononçant ces mots^ j'eusse fait semblant de porter sur lui une main vengeresse, Rousseau se serait aussitôt jeté sur moi, et m'aurait demandé grâce pour Thevenin. Moins j'aurais eu l'air de m'apaiser, plus il aurait sollicité sa grâce avec émotion, jusqu'à ce qu'enfin, me laissant toucher, j'aurais bien voulu me contenter de chasser Thevenin, et de lai dire qu'il eût à ne jamais paraître devant moi, s'il voulait échapper à ma vengeance.
« Rousseau voulait être trompé ainsi, et je me suis mille fois repenti d'avoir connu trop tard le remède qui convenait à son caractère. Ne pas douter du crime de ce prétendu fourbe, exhaler beaucoup d'indignation, être prêt à en suivre le mouvement, tout cela eût produit dans l'âme
de Rousseau un ravissement, une extase dont elle eût été délicieusement enivrée ; et ce même événement qui remplit son âme de chimériques terreurs, qui lui fit croire à la constante persécution de ses ennemis, qui rendit mes sentiments suspects, aurait été le plus beau de sa vie, et il m'aurait chéri comme son patron et son vengeur.
« Il est fâcheux d'avoir à reprocher tant de faiblesse à un si grand homme ; mais la vérité m'imposait ce devoir, et cette anecdote servira à faire connaître Rousseau dans d'autres circonstances. »
Doué d'une sensibilité maladive, porté, par son premier mouvement, à la sympathie et à l'affection envers tous les hommes, Jean-Jacques éprouvait bientôt une désillusion et un froissement en constatant combien peu méritent vraiment l'estime; puis il se repliait sur lui-même et, dans son amertume, jetait l'anathème à la société tout entière.
On peut appliquer à ce génie tourmenté les vers que, longtemps après lui, un maître écrivain a tracés pour caractériser les souffrances du poète* :
Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité.
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche.
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas !
M. Champagneux, dans le passage suivant, met très clairement en relief les raisons qui avaient ainsi ulcéré Fâme de Rousseau :
« Les malheurs et les persécutions qu'il avait essuyés
* Baudelaire.
LE PRESTIGF: de J.-J. ROUSSEAU.
l'avaient rendu extrêmement inquiet et soupçonneux. Le moindre événement dont il ne voyait pas sur-le-champ la cause lui semblait une trame ourdie contre son honneur, sa tranquillité et sa vie. Il ne voyait partout qu'ennemis ou émissaires de ses ennemis. Mais à qui en était la faute? Au Parlement de Paris, qui, en le décrétant de prise de corps avec autant d'irrégularité que d'injustice, avait ouvert un champ vaste aux haines particulières, et leur fournissait le moyen de se satisfaire avec impunité.
(( Il faut attribuer encore cette faute aux orgueilleux et perlides magistrats de Genève, qui employaient contre le citoyen qui les honorait le plus la même arme que le Parlement de Paris. Il faut en accuser enfin l'envie de ces auteurs qui, écrasés par la supériorité de Rousseau, ne voyaient d'espoir de faire quelque bruit dans la république des lettres qu'en écartant un si redoutable adversaire.
(( Après avoir été froissé par tant de vices, de passions et d'injustices, Rousseau fut porté à croire tous les hommes méchants ; du moins, ses affections furent très chancelantes et ne tinrent pas contre le plus léger soupçon. S'il ne put pas toujours interdire à son âme sensible ces élans qui la portaient, malgré elle, au-devant des hommes qu'il voyait pour la première fois, et qui savaient lui inspirer de la confiance, le moindre souvenir de ses maux passés ou un seul mot équivoque faisaient un crime à son cœur de ce premier mouvement, et, dès lors, il devenait sombre et sauvage.
« Telle fut la cause des doutes qui s'élevèrent à mon égard dans l'affaire de Thevenin ; et l'effet en fut si prompt et si sensible, que, nous étant mis en route pour nous rendre de Grenoble à Bourgoin, il ne m'adressa presque pas la parole. Mon cousin, qui fut du voyage, partagea mon infortune.
« Pour diminuer, autant qu'il lui était possible, le ser-
yice que je lui rendais, Rousseau voulut nous laisser la place du fond dans la voiture, et se mit sur un méchant ^ strapontin, oii il eut à souffrir beaucoup d'une pluie froide qui tomba presque tout le jour. Nous voulûmes nous plaindre de l'incongruité qu'il nous faisait commettre, et lui dire qu'il était honteux, à nous jeunes gens, d'occuper une place qui était due à son âge; nos observations ne produisirent aucun effet. Au contraire, il nous menaça de continuer la route à pied, si nous ne cessions nos instances.
(( Quand on fait le voyage de Grenoble à Bourgoin avec ses chevaux, il faut s'arrêter deux fois. En descendant dans les deux auberges, il nous imposa la loi de laisser toute la dépense à sa charge. Il fallut lui obéir, autrement il nous eût échappé.
« Tel fut le résultat d'un voyage dont je m'étais promis une bien meilleure issue. Cependant, Rousseau ayant réfléchi, depuis son arrivée à Bourgoin, sur la ridicule affaire du chamoiseur, et sur l'impossibilité que j'y eusse aucune part, me rendit peu à peu son amitié et m'admit dans ses promenades comme auparavant. »
M. Champagneux était une âme généreuse, un ami véritable. 11 se rendait compte que Rousseau était atteint de la fatale manie de voir partout des ennemis, et, loin de s'offenser de ses brusqueries, il les lui pardonnait et ne lui témoignait que plus de dévouement.
Les détails qui suivent prouvent combien Rousseau, malgré sa misanthropie, était facile à émouvoir en face de la souffrance humaine :
« Il passa l'hiver (1769) dans l'auberge où il était descendu, et alla ensuite demeurer sur une montagne, à une demi-lieue de Bourgoin, dans une maison d'une dame de Gésarges, qui tint à grand honneur de donner l'hospitalité à cet homme célèbre. Pendant le séjour de quinze
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
mois qu'il y fit, tous les malheureux du village se ressentirent de ses bienfaits; un incendié reçut un secours considérable, ce qui suppose qu'il avait des fonds et qu'il ne craignait pas d'en manquer. »
Quelle délicatesse révèlent les quelques lignes que trace ici M. Champagneux! Plus que de longs discours, elles attestent la noble fierté de Jean-Jacques et la bonté de cœur de son ami :
« Rousseau aimait les fruits, le poisson et quelques autres objets propres à ma contrée. 11 n'aurait pas été possible de lui en faire accepter en présent; je lui en faisais vendre, mais la personne que je chargeais de cette commission ne réclamait que la moitié de la valeur, et, par cette ruse innocente, je me procurais la satisfaction de faire du bien à Jean-Jacques, et de le faire sans qu'il en sût rien. »
Nous arrivons à de curieux détails sur les admiratrices de Rousseau. Elles professaient pour lui une sorte de culte :
« Pendant qu'il habita Bourgoin ou la montagne, il reçut de nombreuses visites, mais il ne les accueillit pas toutes également ; il y eut même des personnes pour lesquelles il resta invisible.
« Parmi les femmes enthousiastes de Rousseau, je te citerai une Provençale, épouse du gouverneur de Marseille, Pille. Elle fit un voyage de soixante lieues pour le voir. Un de mes amis de Lyon l'accompagnait, et je leur procurai une entrevue. Elle fut toute de feu de la part de la femme, et de glace de la part de Rousseau.
« Malgré cela, je fus comblé de remerciements de la part de l'admiratrice de Jean-Jacques. Ce n'était pas un homme pour elle, mais une divinité. Elle me fit promettre de correspondre avec elle, et de l'entretenir de l'objet de
ises vœux. Je lui tins parole, et ce commerce eut lieu aussi longtemps que Rousseau resta dans mon voisinage. Je suis fâché de n'avoir pas sous la main les lettres de cette femme; je t'en citerais quelques fragments qui te prouveraient la supériorité de ce sexe sur les hommes en matière de sentiments, et dans la façon de les exprimer. »
Il est regrettable que ces lettres de M""' Pille ne nous soient pas parvenues. Elles constitueraient un document plein d'éloquence pour le psychologue, et pourraient être classées à côté de celles de M""'' d'Epinay, d'Houdetot, maréchale de Luxembourg, duchesse de Montmorency, comtesse de Boufflers, marquise de Gréqui, duchesse de Saxe- Ootha, de Verdelin, etc., etc. La correspondance si tou-'' €hante et si affectueuse de ces femmes charmantes avec Rousseau est peut-être, comme nous le disons plus haut, la preuve la plus éclatante de son prestige et de sa gloire. Quel écrivain, quel homme reçut jamais de pareilles épitres! M. Champagneux poursuit ainsi :
« Rousseau n'a eu d'attachement à l'épreuve du temps que pour sa femme. Cependant, beaucoup de gens Font jugée peu digne de fixer le choix et la constance de l'auteur à'Héloïse. Lui-même ne s'aveuglait pas sur son compte; c'est ainsi qu'il en trace le portrait dans ses Confessions : « Je voulus former son esprit, j'y perdis ma « peine. Je ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien « su lire, quoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai « loger dans la rue des Petits-Champs, j'avais vis-à-vis « mes fenêtres un cadran sur lequel je m'efforçai, pence dant plus d'un an, à lui faire connaître les heures; à « peine les connaît-elle encore à présent. Elle n'a jamais (( pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne cona naît pas un seul chiffre, malgré les soins que j'ai pris « pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, « ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient le plus
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« souvent en parlant est souvent l'opposé de celui qu'elle « veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de se& (( phrases, pour amuser M"^® de Luxembourg, et ses qui- « proquos sont devenus célèbres dans les sociétés oii j'ai (( vécu. »
« Et voilà celle », reprend M. Champagneux, « qui a possédé un cœur que tant d'autres femmes du plus grand mérite se seraient disputé! Mais on cessera d'être surpris de ce rare attachement quand on connaîtra ce que cette femme faisait pour l'obtenir. Rousseau avait des infirmités, et il en éprouvait de temps en temps des atteintes cruelles; c'est dans ces moments surtout que sa maîtresse lui prodiguait ses soins.
« Elle souffrait réellement des maux de Rousseau; les larmes qu'elle versait, sa patience que rien ne rebutait avaient amené le cœur de Jean-Jacques à la plus intime confiance. D'ailleurs, un grand homme ne l'est pas toujours en robe de chambre; il se lasse d'être toujours en représentation, et devient avec plaisir un être fort ordinaire au coin de son feu.
(( C'est là que l'âme de Rousseau, s'abaissant au niveau de celle de sa maîtresse, jouissait véritablement, et san& la moindre inquiétude. Les plus petits détails intéressaient l'auteur du Contrat social. 11 prenait plaisir à l'entendre raconter les petites historiettes du voisinage, et recevait irrévocablement les impressions qu'elle voulait bien lui donner, au point qu'elle en est devenue l'épouse^ comme je te l'ai raconté.
« L'aveugle confiance qu'il eut en ses rapports fut cause de brouilleries fréquentes avec ses voisins, ce qui lui fit changer souvent de domicile. C'est à la même cause qu'il faut attribuer son départ de notre contrée. Thérèse se brouilla avec une femme de chambre de son hôtesse^ M'"^ de Césarges. 11 ne tarda pas à regarder celle-ci comme une affidée de ses ennemis, chargée d'examiner sa con-
duite et de le retenir prisonnier chez elle, sous les apparences de la liberté.
« Dès que Rousseau s'était déplu dans un lieu, il avait une impatience inconcevable de le fuir. Cette impatience Tempêchait de calculer de sang-froid les avantages et les inconvénients de la nouvelle demeure qu'il se choisissait, et de là venait l'inconstance qu'on lui a reprochée. »
Fatigué des tracasseries de la province, Jean-Jacques se décida à revenir à Paris, en juin 1770. M. Champagneux regretta profondément le départ du grand homme, et resta fier de l'avoir connu. Lorsque, à son tour, il vint dans la grande cité, il n'oublia pas de l'aller voir, et c'est même à Paris qu'il écrivit la longue lettre que nous reproduisons dans cette étude :
« En quittant le voisinage de Bourgoin^ Rousseau vint habiter Paris. Je l'y vis en 1775; il me reçut, ainsi que sa femme, avec affection, dans son logement, rue Plâtrière. Il copiait habituellement de la musique. Dès la seconde visite, il me demanda la permission de continuer son travail, dont il me dit qu'il était obligé de se faire une ressource pour vivre. Il notait et causait tout à la fois; mais quand j'avais le talent d'amener la conversation sur des sujets qui piquaient sa curiosité, ou qui flattaient son cœur, adieu règle et notes; il oubliait tout cela pour se livrer à l'expansion de ses idées.
« Ayant vu qu'il tenait sur la fenêtre, hors de la croisée, des grains, des miettes de pain, de l'eau, je lui demandai pourquoi ces objets étaient là. Il me dit que c'était pour de braves voisins qu'il aimait beaucoup. Ces voisins étaient les moineaux du quartier. Quelques-uns étaient si familiers qu'ils entraient dans l'appartement. « J'adoucis « les animaux », me dit-il en soupirant, « et je n'ai pu « adoucir les hommes ! » Et un moment après : « Ce n'est « pas que je n'aie à me plaindre des moineaux; quand les
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« halles sont ouvertes, et qu'ils y trouvent à manger, je « les vois peu; c'est le besoin qui les ramène. Mais il faut « aimer ses amis avec[jleurs défauts. »
« Voilà, mon bon ami, ce que j'avais à te dire sur le plus grand homme des siècles modernes; je ne sais pas même s'il convient d'en excepter les siècles anciens. Son savoir l'a égalé aux plus grands écrivains; il les a effacés par ses vertus. Il me resterait encore bien d'autres anecdotes à te raconter. J'y reviendrai si tu m'y encourages. Adieu!... »
Il n'est pas douteux que l'ami de M. Champagneux, qui reçut la lettre si intéressante qu'on vient de lire, dut l'encourager à compléter son récit, et à lui faire connaître tout ce qu'il pouvait savoir sur Rousseau. Qu'est devenue cette correspondance? A-t-elle était détruite par des mains ignorantes? A-t-elle, au contraire, été conservée dans des papiers de famille? Ceux qui peut-être la possèdent ne soupçonnent pas de quelle importance elle est pour l'histoire de la pensée.
Si elle existe, puisse-t-elle être un jour publiée! A en juger par les fragments que nous avons donnés, d'après M. Louis Fochier, cette correspondance éclairera d'un jour captivant le grand génie qui, avec Voltaire, porte le xvm^ siècle sur ses épaules.
Le prince de Croy-Solre.
Le second document que nous tenons à mettre sous les yeux du lecteur est un extrait des Mémoires du prince Emmanuel de Groy-Solre, et nous le devons à l'obligeance de M. le vicomte de Grouchy, un érudit de premier ordre.
Le prince de Croy, esprit philosophique et lettré, fréquentait les écrivains et les penseurs du xviii*^ siècle.
Comme beaucoup de gens de son temps, il éprouva le désir de voir Rousseau, de Fentendre, et il nous a laissé le récit de sa première rencontre avec l'auteur de la Nouvelle Héloïse, à Paris, en mars 1772.
Yoici les passages les plus saillants de ce récit, écrit dans un style dont nous respectons ce qu'il peut avoir d'incorrect :
« II y avait bien longtemps ))^ dit le prince de Groy, « que j'avais envie de voir le fameux Jean-Jacques Rousseau, qui, depuis trois ans, était venu se mettre en retraite au milieu de Paris, où il ne vivait, suivant son ancien usage, qu'en copiant de la musique... On avait su qu'il allait à un café, on y courut pour le voir : il n'y alla plus, et on croyait très difficile de l'aborder. Le prince de Ligne et le prince de Salm le connaissaient, et m'avaient promis de m'y faire recevoir; mais voyant que cela traînait, et étant persuadé que je l'apprivoiserais d'abord, en ne lui parlant que des objets qui l'intéressaient alors, et qui étaient la botanique, je résolus d'y aller tout simplement... »
Le prince de Croy eut beaucoup de peine à pénétrer dans le logis de Rousseau, rue Plâtrière, au sixième étage. Thérèse vint ouvrir, et hésita à introduire le visiteur. Son grand air cependant lui en imposa, et elle alla prévenir Jean- Jacques. C'était, nous l'avons dit, le 28 mars 1772. L'entretien fut cordial, et le prince sortit très ému.
« Rousseau », raconte-t-il, « me dit avoir soixante ans, étant né en 1712. Je le trouvai ne paraissant pas son âge, des yeux vifs, une belle physionomie, annonçant le cœur et la candeur. Il me reçut bien, sans gêne; il a le meilleur ton de la bonne compagnie, le plus doux et respectueux. Tout cela n'a pas Fair affecté, et hors son espèce de misanthropie, il est charmant en tout, hors
202 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
quand il retombe à dire : « Je ne pense plus, je ne veux « plus penser! « Il paraît un philosophe sensible, dont les yeux et le cœur décèlent les grandes qualités de l'âme, s'il ne les avait pas outrées par une vanité et sensibilité poussées à l'extrême. »
Le prince écoutait attentivement le grand homme, qui,, se sentant compris, se laissa aller aux confidences. « On voyait encore son âme de feu sur ses lèvres », dit le narrateur, « mais il ne veut plus lire ni penser. »
N'est-ce pas un spectacle touchant que celui de Jean- Jacques, presque dénué de tout, racontant ainsi les souffrances de son cœur, les malheurs de sa vie, les angoisses de sa raison à un heureux du monde, à un prince avide de l'interroger et de l'écouter? Il y a là, de part et d'autre, je ne sais quelle grandeur peu commune qui excite l'admiration et le respect.
Le passage du récit qui nous a le plus touché est celui où le prince de Groy donne quelques détails sur le logis du philosophe. Ecoutez :
« Pendant notre conversation de deux grandes heures, sa femme, Thérèse, qui tricotait à côté de lui, et lui ne parurent avoir de distraction que pour s'inquiéter de ce que mon laquais toussait dans leur petite antichambre, de lui porter de la lumière, et de la crainte qu'il ne s'y enrhumât, paraissant de bonne foi en faire autant de cas que de moi. Ils nous donnèrent une petite chandelle pour descendre les six étages qui sont petits, et dont je crains qu'il ne tire vanité. »
Quel contraste entre ce modeste intérieur, cette femme qui tricote, cette petite chandelle, ces six étages, tous ces signes de la pauvreté, et la renommée européenne de Rousseau, la puissance de ses idées et de son style, son influence prépondérante sur les événements, sa conquête
de tous les coeurs ardents, la flamme active de son intelligence, l'incomparable richesse de son génie!
Il copiait de la musique pour vivre..., mais sa pensée alimentait le monde entier et faisait tressaillir l'âme des temps nouveaux.
Le prince de Ligne.
Le prince de Ligne, en eff'et, ainsi que le dit le prince de Croy, connaissait Rousseau. Il professait pour lui une admiration sincère, et il a laissé, dans ses ouvrages, publiés à Vienne, un souvenir éloquent des entretiens qu'il eut avec lui. C'est là encore un document peu connu, et nous tenons à le mettre en lumière. Il constitue une preuve autorisée du rôle considérable que les écrits et la personnalité de Jean- Jacques jouaient dans la haute société du xviii^ siècle.
Feld-maréchal autrichien, tacticien, diplomate et ami des lettres, le prince de Ligne avait acquis une grande réputation militaire dans la guerre de Sept ans et dans celle de la Succession de Bavière. Très en faveur à la Cour de l'empereur Joseph II, il avait de bonne heure donné un grand éclat à son nom par son courage, son esprit brillant, le charme de sa conversation et ses bonnes fortunes. Il aimait séjourner en France, avait accès à Versailles, et y brillait par l'exquise distinction de ses manières et ses reparties spirituelles. Il était partout fort recherché.
Il a laissé une trentaine de volumes, tous écrits en français, et consacrés soit à l'art militaire, soit à des sujets littéraires. Ses lettres, a-t-on dit avec raison, sont considérées comme des chefs-d'œuvre d'esprit. On y rencontre à foison la verve, les tours heureux, l'originalité, le relief de l'expression, unis à un certain laisser-aller de
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
grand seigneur et à une grâce nonchalante qui en accentuent le charme.
Mais laissons-le parler au sujet du grand homme qui nous occupe.
« Lorsque Jean-Jacques Rousseau », dit-il, « revint de son exil (juin 1770), j'allai le relancer dans son grenier, rue Plâtrière. Je ne savais pas encore, en montant Tescalier, comment je m'y prendrais pour l'aborder; mais, accoutumé à me laisser aller à mon instinct, qui m'a toujours mieux servi que la réflexion, j'entrai et parus me tromper. « Qu'est-ce que c'est? » me dit Jean- Jacques. Je lui répondis : « Monsieur, pardonnez. Je cherchais « M. Rousseau, de Toulouse. — Je ne suis, me dit-il, « que Rousseau, de Genève. — Ah! oui, lui dis-je, ce « grand herboriseur! Je le vois bien. Ahî mon Dieu, « que d'herbes et de gros livres! Ils valent mieux que <( tous ceux qu'on écrit. »
« Rousseau sourit presque, et me fit voir peut-être sa pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et tout ce qu'il y avait entre chaque feuillet de ses in-folio. Il se remit à son travail, sur lequel il avait le nez et les lunettes, et le continua sans me regarder...
« Le respect que m'inspirait un homme comme celuilà m'avait fait sentir une sorte de tremblement en ouvrant sa porte, et m'empêcha de me livrer davantage à une conversation qui aurait eu l'air d'une mystification, si elle avait duré plus longtemps. Je n'en voulais que ce qu'il me fallait pour une espèce de passeport ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyais pourtant qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupations serviles que pour éteindre le feu de sa brûlante imagination.
« Hélas ! » me dit-il, « les autres occupations que je me « donnais pour m'instruire et instruire les autres ne <( m'ont fait que trop de mal. » Je lui dis ensuite la seule
chose sur laquelle j'étais de son avis, dans tous ses ouvrages, c'est que je croyais comme lui au danger de certaines connaissances historiques et littéraires, si l'on n'a pas un esprit sain pour les juger.
« 11 quitta dans l'instant sa musique, sa pervenche et ses lunettes, entra dans des détails supérieurs peut-être à tout ce qu'il avait écrit, et parcourut toutes les nuances de ses idées avec une justesse qu'il perdait quelquefois dans la solitude, à force de méditer et d'écrire; ensuite, il s'écria plusieurs fois : « Les hommes! Les hommes! »
« J'avais assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : « Ceux qui s'en plaignent sont des hommes « aussi, et peuvent se tromper sur le compte des autres « hommes. » Gela lui fit faire un moment de réflexion. Je lui dis que j'étais bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits, et sur le poids de la reconnaissance, quand on a pour bienfaiteurs des gens qu'on ne peut aimer ni estimer. Gela parut lui faire plaisir. »
Le prince de Ligne avait conquis la place; Rousseau était lancé, et, suivant son habitude, il livrait son âme. Son interlocuteur poursuit ainsi :
« Sa femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe. Il lui répondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage, s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il se méfiât de moi le moins du monde. A la vérité, je l'avais tenu bien en haleine, depuis que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite.
(c J'y mis fin malgré moi, et après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux yeux l'auteur de la Nouvelle Héloïse^ je quittai le galetas, séjour des rats, mais sanctuaire du génie. Il se leva, me reconduisit
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
avec une sorte d'intérêt, et ne me demanda pas mon nom. Il ne l'aurait jamais retenu, car il ne pouvait y avoir que celui de Tacite, de Salluste ou de Pline qui pût l'intéresser. »
Emu par la situation modeste de Rousseau, craignant pour lui quelques nouvelles persécutions, dont on parlait à mots couverts^ comprenant qu'il y avait honneur et gloire à protéger un pareil génie, obéissant d'ailleurs à son esprit, qui était élevé, et à son cœur, qui était vraiment noble, le prince de Ligne eiit la pensée d'offrir l'hospitalité à Jean-Jacques dans une de ses terres, et lui écrivit dans ce sens.
Dans sa sombre manie de soupçonner des dangers partout, Rousseau se dit que c'était peut-être bien là un piège que ses ennemis lui faisaient tendre ; cependant, il fut touché de l'offre, et, dès le lendemain, alla rendre visite à celui qui, avec beaucoup d'autres grands seigneurs, ambitionnait de devenir son bienfaiteur et son ami. Milord Maréchal, gouverneur de la principauté de Neuchâtel, le comte Orloff, le prince de Gonti, le marquis de Mirabeau, le comte Duprat, le commandeur de Menon, le maréchal de Luxembourg, le marquis de Girardin, d'autres encore, se disputaient l'honneur de lui offrir l'hospitalité. '
« On m'annonce M. Rousseau », raconte le prince de Ligne, « je n'en crois pas mes oreilles; il ouvre ma porte, je n'en croyais pas mes yeux. Louis XIV n'éprouva pas un sentiment pareil de vanité en recevant l'ambassade de Siam.
(( La description qu'il me fit de ses malheurs, le portrait de ses prétendus ennemis, la conjuration de toute l'Europe contre lui m'auraient fait de la peine, s'il n'y avait pas mis tout le charme de son éloquence. Je tâchai de le tirer de là, pour le ramener à ses jeux champêtres.
« Je lui demandai comment, lui qui aimait la campagne, était allé se loger au milieu de Paris. Il me dit , alors ses charmants paradoxes sur l'avantage d'écrire en faveur de la liberté lorsqu'on est] enfermé, et de peindre le printemps lorsqu'il neige. Je parlai deja Suisse, et je lui prouvai, sans en avoir l'air, que je savais Julie et Saint-Preux par cœur. Il en parut étonné et flatté.
(( Il s'aperçut bien que sa Nouvelle Héloïse était le seul de ses ouvrages qui me convînt, et que, quand môme je pourrais être profond, je ne me donnerais pas la peine de l'être. Je n'ai jamais eu tant d'esprit (et ce fut, je crois, la première et la dernière fois de ma vie) que pendant les huit heures que je passai avec Jean-Jacques, dans mes deux conversations.
G Quand il me dit définitivement qu'il voulait attendre dans Paris tous les décrets de prise de corps dont le clergé et le Parlement le menaçaient, je me permis quelques vérités, un peu sévères, sur sa manière d'entendre la célébrité. Je me souviens que je lui dis : « Monsieur Rous- G seau, plus vous vous cachez, et plus vous êtes en évi- <( dence; plus vous êtes sauvage, et plus vous devenez un « homme public! »
La fin du récit est un hommage touchant rendu au sublime penseur. Jamais peut-être un écrivain ne reçut un témoignage d'admiration plus sincère. Le prince de Ligne dit :
« Ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards et m'électrisait. Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : « Soyez heureux. Monsieur, soyez heureux, malgré <( vous. Si vous ne voulez pas habiter le temple que je (( vous ferai bâtir dans cette souveraineté que j'ai en (( Empire, oii je n'ai ni parlement, ni clergé, mais les « meilleurs moutons du monde, restez en France. Si,
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« comme je l'espère, on vous y laisse en repos, vendez « vos ouvrages, achetez une jolie petite maison de cam- « pagne près de Paris, entr'ouvrez votre porte à quelques- « uns de' vos admirateurs, et bientôt on ne parlera plus « de vous. »
« Je crois que ce n'était pas son compte; car il ne serait pas même demeuré à Ermenonville, si la mort ne l'y avait surpris. Enfin, touché de l'effet qu'il produisait sur moi et convaincu de mon enthousiasme pour lui, il m e témoigna plus d'intérêt et de reconnaissance qu'il n'avait coutume d'en montrer à l'égard de qui que ce soit, et il me laissa, en me quittant, le même vide qu'on sent, à son réveil, après avoir fait un beau rêve. »
En lisant ces belles paroles, l'esprit est consolé et réconforté. Il se rend compte que la première puissance de ce monde, c'est encore, toujours et partout, la pensée, et que son rayonnement préserve à jamais de l'oubli ceux qui se sont inclinés devant elle.
Le prince de Ligne avait le sentiment de la véritable gloire, et savait que les titres, les honneurs, la fortune ne suffisent pas pour l'acquérir. C'est pourquoi, en présence de Jean-Jacques, il était électrisé, comme il le dit, et voulait lui donner un asile digne de sa renommée. De cette façon, il a associé sa mémoire à celle de l'auteur des Confessions^ et les intelligences d'élite s'en souviendront toujours avec reconnaissance.
Bernardin de Saint-Pierre.
Puisque nous parlons de ceux qui ont vu et connu Rousseau, et exhumons les documents qu'ils ont laissés, nous ne pouvons omettre de mentionner le récit plein d'intérêt écrit par Bernardin de Saint-Pierre.
Admis dans rintimité du philosophe, il conquit sa sympathie, puis devint son ami, s'assit à sa table, fut le compagnon de ses longues promenades, et pendant six années connut ses bons et ses mauvais moments. Les notes qu'il a rédigées à ce sujet sont captivantes au premier chef.
Lorsque leurs relations s'établirent, en 1772, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-cinq ans, et Rousseau soixante. L'un touchait à la fmde sa carrière, l'autre avait encore un long terme à parcourir ^
Voici les principaux passages des impressions de Bernardin; nous avons mis en relief surtout ceux oii Rousseau est en scène :\
« Au mois de juin 1772, un ami m'ayant proposé de me mener chez Jean-Jacques Rousseau, il me conduisit dans une maison, rue Plâtrière, à peu près ^vis-à-vis l'hôtel de la Poste. Nous montâmes au quatrième étage, nous frappâmes, et M"^^ Rousseau vint nous ouvrir la porte. JElle nous dit :
« — Entrez, Messieurs, vous allez trouver mon mari.
(( Nous traversâmes une fort jpetite antichambre oîi -des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ; de là, nous entrâmes dans une chambre où Jean-Jacques Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises, et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conversation.
« Il était maigre et d'une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l'autre, soit que ce fût l'effet d'un défaut naturel, ou de l'attitude qu'il prenait dans son travail, ou de l'âge qui l'avait voûté, car il avait alors soixante ans; d'ailleurs, il était fort bien pro-
^ Rousseau mourut en 1778, et Bernardin de Saint-Pierre en 1814.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
portionné. Il avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez très bien fait^ le front rond et élevé, les yeux pleins de feu.
(( Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie, par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils; de la tristesse profonde, parles rides du front; une gaieté très vive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait.
« Toutes ces passions se peignaient successivement sur son visage, suivant que les sujets de la conversation affectaient son âme ; mais dans une situation calme, sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et offrait à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect.
« Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait,, de temps en temps, des airs. Deux petits lits de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre, une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur.
« Sa femme était assise, occupée à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celles de l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de propreté, de paix et de: simplicité qui faisait plaisir. »
On le voit, le récit de Bernardin de Saint-Pierre concorde exactement avec celui du prince de Croy, que nous avons mentionné plus haut.
Quel contraste entre ce logis modeste, cette simplicité d'une demeure pauvre, et la richesse d'intelligence, de puissance et de gloire de celui qui l'habitait! L'âme éprouve je ne sais quelle émotion particulière devant ce destin singulier d'un grand homme, qui avait bouleversé son époque, rempli le monde de son nom, et avait à peine un abri et du pain.
Bernardin de Saint-Pierre continue ainsi :
« Jean-Jacques me parla de mes voyages ; ensuite, la conversation roula sur les nouvelles du temps, après quoi il nous lut une lettre manuscrite, en réponse à M. le marquis de Mirabeau, qui l'avait interpellé dans une discussion politique. Il le suppliait de ne pas le rengager dans les tracasseries de la littérature.
« Je lui parlai de ses ouvrages, et je lui dis que ce que j'en aimais le plus, c'étaient le Devin du Village et le troisième volume à' Emile. Il me parut charmé de mon sentiment. « C'est aussi », me dit-il, « ce que j'aime le mieux « avoir fait; mes ennemis ont beau dire, ils ne feront « jamais un Devin du Village. »
« Il nous montra une collection de graines de toute espèce. Il les avait arrangées dans une multitude de petites boîtes. Je ne pus m'empêcher de lui dire que je n'avais vu personne qui eût ramassé une si grande quantité de graines et qui eût si peu de terres. Cette idée le fit rire. Il nous reconduisit, lorsque nous prîmes congé de lui, jusque sur le bord de son escalier. »
Rousseau rendit sa visite à Bernardin de Saint-Pierre, et revint enchanté de son nouvel ami. Celui-ci, de son côté, éprouvait pour le grand homme une sympathie profonde, mêlée d'affectueux respect. Il avait rapporté de l'île
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Bourbon une balle de café exquis. Or, le café était la gourmandise de Jean-Jacques, la seule, avec les glaces.
Croyant bien faire, il envoie en cadeau un paquet de ce précieux café. Ce don faillit tout gâter et séparer à jamais les deux écrivains. Ecoutons Bernardin :
(( Je lui mandai dans un billet que, sachant son goût pour les graines étrangères, je le priais d'accepter celleslà. Il me répondit par un billet fort poli, oîi il me remerciait de mon attention.
« Mais le soir du même jour^ j'en reçus un autre d'un ton bien différent. En voici la copie :
« Ce vendredi, 3 août 1772.
a La distraction. Monsieur, de la compagnie qui était « chez moi à l'arrivée de votre paquet et la persuasion que « c'étaient en effet des graines étrangères m'ont empêché de « l'ouvrir, et je me suis contenté de vous en remercier à la (f hâte ; en y regardant, j'ai trouvé que c'était du café. Mon- « sieur, nous ne nous sommes jamais vus qu'une fois, et « vous commencez déjà par des cadeaux; c'est être un peu <( pressé, ce me semble. Comme je ne suis point en état de « faire des cadeaux, mon usage est, pour éviter la gêne des (( sociétés inégales, de ne point voir les gens qui m'en font ; <( vous êtes le maître de laisser chez moi ce café, ou de l'en- <( voyer reprendre ; mais, dans le premier cas, trouvez bon (( que je vous en remercie, et que nous en restions là.
« Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes très humbles « salutations.
(( J.-J. Rousseau. »
L'affaire s'arrangea, mais Bernardin dut accepter à son tour un cadeau du fier et ombrageux Jean-Jacques, et, de plus, une invitation à déjeuner qui, alors, s'appelait le dîner. La narration en est tout à fait charmante.
« Je me rendis chez lui à onze heures du matin », dit
Bernardin. « Nous conversâmes jusqu'à midi et demi.^ Alors son épouse mit la nappe. Il prit une bouteille de vin et, en la posant sur la table, il me demanda si nous en aurions assez et si j'aimais à boire.
« — Combien sommes-nous? lui dis-je.
« — Trois, dit-il; vous, ma femme et moi.
« — Quand je bois du vin, lui répondis-je, et que je suis seul, j'en bois bien une demi-bouteille, et j'en bois un peu plus quand je suis avec mes amis.
« — Cela étant, reprit-il, nous n'en aurons pas assez^ il faut que je descende à la cave.
« Il en rapporta une seconde bouteille. Sa femme servit deux plats : un de petits pâtés et un autre qui était couvert. Il me dit en me montrant le premier :
« — Voici votre plat, et l'autre est le mien.
a — Je mange peu de pâtisserie, lui dis-je; mais j'espère bien goûter du vôtre.
« — Oh! me dit-il, ils nous sont communs tous deux; mais bien des gens ne se soucient pas de celui-là; c'est un mets suisse, un pot-pourri de lard, de mouton, de légumes et de châtaignes.
ce II se trouva excellent. Ces deux plats furent relevés par des tranches de bœuf en salade, ensuite par des biscuits et du fromage; après quoi, sa femme servit le café.
« — Je ne vous offre point de liqueur, me dit-il, parce que je n'en ai point; je suis comme le cordelier qui prêchait sur l'adultère, j'aime mieux boire une bouteille de vin qu'un verre de liqueur!
« Pendant le repas, nous parlâmes des Indes, des Grecs et des Romains. Après le dîner, il fut me chercher quelques manuscrits... Il me lut une continuation d'Emile, quelques lettres sur la botanique, un petit poème en prose sur le lévite dont les Benjamites violèrent la femme, des morceaux charmants traduits du Tasse.
« — Comptez-vous donner ces écrits au public?
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
(( — Oh! Dieu m'en garde! dit-il; je les ai faits pour mon plaisir, pour causer le soir avec ma femme.
(( — Oh! oui, que cela est touchant! reprit M""^ Rousseau. Cette pauvre Sophronie! J'ai bien pleuré quand mon mari m'a lu cet endroit-là.
« Enfin, elle m'avertit qu'il était neuf heures du soir : j'avais passé dix heures de suite comme un instant. »
On sent, à ce récit, combien Rousseau avait de séduction, quand la sombre misanthropie ne resserrait point son €œur, quand il était dans ses bons jours. Quel bonheur pour lui, alors, de s'abandonner, de témoigner son amitié, de livrer les trésors de sa sagesse, de sa science de la vie, de ses vastes connaissances, de sa sublime naïveté! Aussi, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, de s'attacher à lui : c'est le cri de tous ceux qui l'ont approché.
Bernardin de Saint-Pierre éprouvait une joie intime et une noble fierté d'avoir accès auprès de lui; il témoignait un dévouement filial à cet homme de génie qui, avec Voltaire, avait conquis toutes les intelligences de son siècle.
Un jour, croyant bien faire, il voulut lui présenter un de ses anciens camarades de collège.
(( C'était », dit-il, « un brave garçon, dont la tête était aussi chaude que le cœur. Il me dit qu'il avait vu Rousseau au château de Trye, et qu'étant ensuite allé voir Voltaire à Genève, on lui avait dit que la tante de Rousseau demeurait près de là, dans un village. Il fut lui rendre visite. Il trouva une vieille femme qui, en apprenant qu'il avait vu son neveu, ne se possédait pas d'aise.
« Gomment! Monsieur », s'écria-t-elle, « vous l'avez vu! (( Est-il donc vrai qu'il n'a pas de religion? Nos ministres « disent que c'est un impie. Gomment cela se peut-il? Il c( m'envoie de quoi vivre. Pauvre vieille femme de plus de « quatre-vingts ans, seule, sans servante, dans un grenier, <( sans lui je serais morte de froid et de faim. »
« Je répétai la chose à Rousseau mot pour mot. « Je le^ <( devais », me dit-il, « elle m'a élevé orphelin! » Cependant, il ne voulut pas recevoir mon camarade, quoique j'eusse tout disposé pour l'y engager. « Ne me l'amenez « pas », dit-il, « il m'a fait peur; il m'a écrit une lettre oii « il me met au-dessus de Jésus-Christ! »
On sait combien Rousseau aimait la campagne, la vue des arbres, la solitude et le silence des bois, des champs, des vallons. Bernardin, à ce propos, raconte ce qui suit :
(( J'ai souvent remarqué sur son front un nuage qui s'éclaircissait à mesure que nous sortions de Paris, et qui se formait à mesure que nous nous en rapprochions. Quand il était une fois dans la campagne, son visage devenait gai et serein. « Enfin, nous voilà », disait-il, « hors des car- « rosses, du pavé et des hommes. »
(( I] aimait surtout la verdure des champs. « J'ai dit à « ma femme », m'avouait-il : « Quand tu me verras bien « malade, et sans espérance d'en revenir, fais-moi porter « au milieu d'une prairie, sa vue me guérira! »
(( Il aimait l'aspect du mont Valérien, et quelquefois, au coucher du soleil, il s'arrêtait à le considérer sans rien dire, non pas seulement pour y observer les effets de la lumière mourante au milieu des nuages et des collines d'alentour, mais parce que cette vue lui rappelait les beaux couchers du soleil dans les montagnes de la Suisse. Il m'en faisait des tableaux charmants...
(( Il n'était sensible qu'aux beautés de la nature... Les ruines des parcs l'affectaient plus que celles des châteaux. Il considérait avec intérêt ce mélange de plantes étrangères, sauvages et domestiques, ces charmilles redevenues des bois; ces grands arbres jadis taillés, et qui se hâtent de reprendre leur forme, ce concours oii l'art des hommes ne lutte contre la nature que pour faire connaître son impuissance. »
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Dans leurs promenades, les deux amis parlaient quelquefois de l'influence de la musique sur les mœurs, et prêtaient Foreille aux chants des oiseaux :
« Nous nous arrêtions quelquefois avec délices pour entendre le rossignol. « Nos musiciens », me faisait -il observer^ « ont tous imité ses hauts et ses bas, ses rou- (( lades et ses caprices; mais ce qui le caractérise, ces piou (( piou prolongés, ces sanglots, ces sons gémissants qui « vont à l'âme et qui traversent tout son chant, c'est ce^ (( qu'aucun d'eux n'a pu encore exprimer. »
(c II n'y avait point d'oiseau dont la musique ne le rendît attentif. Les airs de l'alouette qu'on entend dans la prairie, tandis qu'elle échappe à la vue, le ramage du pinson dans les bosquets, le gazouillement de l'hirondelle sur les toits des villages, les plaintes de la tourterelle dans les bois, le chant de la fauvette qu'il comparait à celui d'une bergère par son irrégularité et par je ne sais quoi de villageois, lui faisaient naître les plus douces images. « Quels « effets charmants », disait-il, « on en pourrait tirer pour <( nos opéras oii l'on représente des scènes [champêtres! »
On peut se demander comment Rousseau était resté pauvre. Il aurait pu s'enrichir avec ses œuvres, qui faisaient la fortune des libraires. L'infortuné grand homme avait toujours été indignement exploité par eux ; c'est pourquoi, arrivé à l'âge de soixante ans, il était encore obligé de copier de la musique pour vivre. Bernardin nous révèle^ sur ce chapitre de curieux détails :
« Un matin que j'étais chez lui », raconte-t-il, « je voyais entrer à l'ordinaire des domestiques qui venaient chercher des rôles de musique ou qui lui en apportaient à copier ; il les recevait debout et tête nue; il disait aux uns : « Il « faut tant », et il recevait leur argent; aux autres : « Dans « quel temps faut-il rendre ce papier? — Ma maîtresse,.
« répondait le domestique, voudrait bien l'avoir dans , « quinze jours. — Oh ! cela n'est pas possible, j'ai de l'ou- « vrage; je ne puis le rendre que dans trois semaines. » Tantôt il s'en chargeait, tantôt il le refusait, en mettant dans les détails de ce commerce toute l'honnêteté d'un ouvrier de bonne foi.
« En le voyant agir avec cette simplicité, je me rappelais la réputation de ce grand homme. Quand nous fûmes seuls, je ne pus m'empêcher de lui dire :
« — Pourquoi ne tirez-vous pas un autre parti de vos talents?
« — Oh! répondit-il, il y a deux Rousseau dans le monde : l'un riche, ou qui aurait pu l'être s'il l'avait voulu; un homme capricieux, singulier, fantasque : c'est celui du public; l'autre est obligé de travailler pour vivre, et c'est celui que vous voyez!
« — Mais vos ouvrages auraient dû vous mettre à l'aise ; ils ont enrichi tant de libraires !
(( — Je n'en ai pas tiré 20,000 livres; encore, si j'avais reçu cet argent à la fois, j'aurais pu le placer; mais je l'ai mangé successivement, comme il est venu. Un libraire de Hollande, par reconnaissance, m'a fait 600 livres de pension viagère, dont 300 livres sont réversibles à ma femme, après ma mort; voilà toute ma fortune. Il m'en coûte 100 louis pour entretenir mon petit ménage; il faut que je gagne le surplus.
« — Pourquoi n'écrivez-vous plus?
« — Plût à Dieu que je n'eusse jamais écrit! C'est là l'époque de tous mes malheurs; Fontenelle me l'avait bien prédit. Il me dit, quand il vit mes essais : « Je vois où vous (( irez; mais souvenez-vous de mes paroles : je suis un (( des hommes qui ont le plus joui de leur réputation; la « mienne m'a valu des pensions, des places, des honneurs « et de la considération ; avec tout cela, jamais aucun de « mes ouvrages ne m'a procuré autant de plaisir qu'il m'a
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« occasionné de chagrin. Dès que vous aurez pris la plume, « vous perdrez le repos et le bonheur. » Il avait bien raison. Je ne les ai retrouvés que depuis que jelai quittée; il y a dix ans que je n'ai rien écrit. »
L'Emile avait rapporté 7,000 livres à Rousseau. Il avait vendu son Devin du Village à l'Opéra pour 1,200 livres^ une fois payées, et ses entrées pour toute sa vie. Mais ayant dit ce qu'il pensait de la musique française, on refusa un soir de le laisser passer sans payer.
Ses entrées avaient été supprimées, malgré le traité, et tandis que son œuvre était pour l'Opéra une source de bénéfices considérables, le pauvre Rousseau ne pouvait assister aux représentations sans verser, chaque fois, 7 livres 10 sols.
La Pompadour se montra plus généreuse. Après une représentation de ce fameux Devin du Village^ oîi ellemême jouait le rôle de Colette, elle envoya 50 louis à Rousseau, qui les accepta.
La dernière promenade que Bernardin fit en compagnie de Rousseau eut lieu au mois de mai 1778. Yoici la page remarquable qu'il y consacre :
« Nous partîmes un matin au lever de l'aurore, et, laissant à droite le parc de Saint-Fargeau, nous suivîmes les sentiers qui vont à l'Orient, gardant toujours la hauteur, après quoi nous arrivâmes auprès d'une fontaine semblable à un monument grec, et sur laquelle on a gravé : Fontaine de Saint-Pierre, « Vous m'avez amené ici, dit « Rousseau en riant, parce que cette fontaine porte votre
* Le Devin du Village fut inspiré à Jean-Jacques Rousseau par Fontenelle, qui se plaignait un jour du peu de rapport qui existait entre les paroles et la musique de tous les opéras qu'il avait entendus. « TI faudrait », disait-il, « que le même auteur composât la musique et les paroles; alors seulement il y aurait harmonie entre les sons, les expressions et les sentiments. )) Cette idée frappa Rousseau, qui lui répondit : « Je l'essaierai. »
« nom. — C'est, lui dis-je, la fontaine des amours. » Et ^ je lui fis voir les noms de Colin et Colette.
« Après nous être reposés un moment, nous nous remîmes en route. A chaque pas, le paysage devenait plus agréable. Rousseau recueillait une multitude de fleurs, dont il me faisait admirer la beauté. J'avais une boîte, il me disait d'y mettre ses plantes, mais je n'en faisais rien; et c'est ainsi que nous arrivâmes à Romain ville. Il était l'heure du dîner, nous entrâmes dans un cabaret...
« On nous servit une omelette au lard. « Ah ! » dit Rousseau, « si j'avais su que nous eussions une omelette, je « l'aurais faite moi-même, car je sais très bien les faire. » Pendant le repas, il fut d'une gaieté charmante; mais, peu à peu, la conversation devint plus sérieuse^ et nous nous mîmes à traiter des questions philosophiques, à la manière des convives dont parle Plutarque dans ses Propos de table.
« Il me parla à' Emile et voulut m 'engager à le continuer d'après son plan. « Je mourrais content », me disait-il, « si je laissais cet ouvrage entre vos mains! »
« Tout à coup, le garçon de l'auberge entra et dit tout haut : (( Messieurs, votre café est prêt! — Oh! le malaxe droit, m'écriai-je; ne t'avais-je pas dit de m'avertir en « secret quand l'eau serait bouillante? — Eh quoi, reprit <( Jean-Jacques, nous avons du café? En vérité, je ne suis « plus étonné que vous n'ayez rien voulu mettre dans •(( votre boîte; le café y était. »
« Le café fut apporté et nous reprîmes notre conversation sur Emile. Rousseau me pressa de nouveau de traiter €e sujet. Il voulait remettre en mes mains tout ce qu'il en avait fait, mais je le suppliai de m'en dispenser. « Je n'ai « point votre style, lui disais-je, cet ouvrage serait de <( deux couleurs. J'aimerais mieux vos leçons de bota- « nique. — Eh bien! dit-il, je vous les donnerai; mais il <( faudra les mettre au net, car il ne m'est plus possible
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
(( d'écinre. J'avais renoncé à la botanique, mais il me faut « une occupation; je refais un herbier. »
« Nous revînmes par un chemin fort doux, en parlant de Plutarque. Rousseau l'appelait le grand peintre du malheur. Il me cita la fin d'Agis, celle d'Antoine, celle de Monime, femme de Mithridate, le triomphe de Paul-Emile et les malheurs des enfants de Persée. « Tacite », me disaitil, « éloigne des hommes, mais Plutarque en rapproche. »
« En parlant ainsi, nous marchions à l'ombre de superbes marronniers en fleurs. Rousseau en abattit une grappe avec sa petite faux de botaniste, et me fit admirer cette fleur, qui est composée. Nous fîmes ensuite le projet d'aller dans la huitaine sur les hauteurs de Sèvres. « Il y « a », me dit-il, « de beaux sapins et des bruyères toutes « violettes; nous partirons de bon matin. J'aime ce qui « me rappelle le Nord. »
(( A cette occasion, je lui racontai mes aventures en Russie et mes amours malheureuses en Pologne. Il me serra la main, et me dit en me quittant : « J'avais besoin « de passer ce jour avec vous!... »
Au jour fixé pour la promenade de Sèvres, Bernardin arrive au lieu du rendez-vous. Il attend vainement Rousseau. Il revient le lendemain, peine inutile. Il écrit au philosophe, sa lettre reste sans réponse. Inquiet, il court rue Plâtrière; le logis de son ami était vide, ou plutôt deux femmes inconnues y cardaient de la laine; il questionne, il s'enquiert, et, non sans peine, il finit par apprendre que Jean- Jacques s'était retiré à la campagne. Le philosophe, en effet, était parti pour Ermenonville.
Bernardin éprouva un chagrin véritable de n'avoir point été avisé, et une note retrouvée dans ses papiers révèle son amertume, sa tristesse, en même temps que sa profonde et persistante affection.
« Oîi est-il? Que fait-il? » me disais-je. « S'il prépare
une apologie, je serai son secrétaire. Est-il persécuté? Je veillerai sur ses jours. A-t-il fait une faute? Je pleurerai avec lui. Au milieu des rumeurs de la capitale et des anxiétés de mon âme, j'apprends sa mort par le Journal de Paris. »
Bernardin fut inconsolable de la mort de son illustre ami; il le pleura comme un bienfaiteur, un père, et jamais la blessure de ce deuil ne se cicatrisa complètement dans son âme.
L'auteur de Paul et Virginie a résumé ses impressions sur les rapports qu'il eut avec Jean-Jacques dans la page qui suit :
« Rousseau n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres, qui veulent toujours occuper les autres de leurs idées; et encore moins celle des gens du monde, qui croient qu'un homme de lettres est fait pour les tirer de leur ennui, par son babil. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversation, parlant et laissant parler chacun à son tour.
« Il laissait même aux autres le choix de l'entretien, se réglant à leur mesure avec si peu de prétention que, parmi ceux qui ne le connaissaient pas, les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire, et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux, car, avec ceux-ci, il parlait peu ou de peu de choses. Il a été quelquefois accusé d'orgueil à cette occasion par les gens du monde, qui taxent de leurs propres vices les hommes libres et sans fortune, refusant de courber la tête sous leur joug...
(( Loin de chercher à briller aux yeux de qui que ce fût, il convenait lui-même, avec un sentiment d'humilité bien rare, et, selon moi, bien injuste, qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. « Il ne faut », me disait -il un
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
jour, (( que le plus petit argument pour me renverser. Je « n'ai d'esprit qu'une demi-heure après les autres. Je sais (( ce qu'il faut répondre précisément quand il n'en est « plus temps. »
« Cette lenteur de réflexion venait de son équité naturelle, qui ne lui permettait pas de se prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné; de son génie, qui le considérait sur toutes ses faces pour le connaître à fond, et enfin de sa modestie, qui lui interdisait le ton théâtral et les sentences d'oracles de nos conversations.
« Il était, au milieu de nos beaux esprits, avec sa simplicité, comme une jeune fille avec ses couleurs naturelles parmi des femmes qui mettent du blanc et du rouge. Encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chez les grands; mais dans le tête-à-tête, dans la liberté de l'intimité et sur les objets qui lui étaient familiers, surtout ceux qui intéressaient le bonheur des hommes^ son âme prenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants, ses idées profondes, ses images sublimes et ses discours aussi véhéments que ses écrits.
« Mais ce que je trouvais de bien supérieur encore à son génie, c'était sa probité. Il était du petit nombre d'hommes de lettres, éprouvés par l'infortune, auxquels on peut sans risque communiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien à craindre de sa malignité s'il les trouvait mauvaises, ni de son infidélité si elles lui semblaient bonnes. »
Quel enseignement dans cette modestie, cette tolérance, cette sûreté de relations, cette fierté de caractère, en un mot, dans cette vertu philosophique ! Quel charme aussi répand une âme ainsi douée ! Quelle douce reconnaissance, quelle sincère affection lui vouent à jamais ceux qui ont ressenti sa chaleur et su apprécier sa beauté !
Madame Roland.
Au nombre des femmes que le génie de Rousseau enthousiasma, il faut placer, parmi les plus ardentes, celle qui devait jouer un rôle important dans la Révolution, ]y|me j^oland. Toute jeune fille, nous l'avons vu, elle dévora les œuvres du philosophe, subit son influence, Fadmira et l'aima, et ce fut pour sa vie entière.
A l'âge de vingt-deux ans, elle éprouva le désir de le voir, d'être reçue par lui, de lui parler. Jean-Jacques avait alors soixante-quatre ans. Elle ne réassit pas dans sa tentative, mais le récit qu'elle en a laissé trouve ici sa place. Il est extrait d'une lettre qu'elle adressait, le 29 février 1776, à une de ses amies, Sophie Cannet^ d'Amiens :
« Tu me réponds avec un ordre qui m'invite moi-même à la régularité; tu demandes pourquoi j'ai écrit à Jean- Jacques : le voici. Le philosophe républicain, que je vois toujours de temps en temps, me dit, il y a quinze jours, en parlant de Rousseau, son cher concitoyen, que j'adore presque, qu'il avait occasion de le voir pour lui proposer la composition de quelques petits airs. Je le félicitai d'avoir une commission qui devait lui procurer l'avantage de revoir encore cet homme, fameux par ses talents, ses vertus et ses malheurs.
« Il vit bien à mon air que j'ambitionnais le plaisir qu'il se proposait de goûter, et m'off'rit aussitôt la commission. Je lui répondis que la chose ne me paraissait pas à rejeter, et que j'y songerais. En eff'et, je trouvais l'occasion heureuse.
« J'en parlai à M. de Sainte-Lette, qui m'engagea fort à la saisir, quoique d'ailleurs il me peignit le personnage comme insociable. Je savais qu'on ne lui parlait que très
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
difficilement, et que môme sa femme répondait presque toujours pour lui, lorsqu'on voulait le voir; cela ne faisait pas mon compte; j'imaginais bien qu'une jeune personne comme moi se présenterait inutilement; c'est pourquoi je me proposai de faire ma commission par écrit, et d'aller ensuite chercher la réponse moi-même.
« Je dressai ma lettre. Je la fis voir au philosophe républicain, afin de savoir si j'étais bien entrée dans l'explication de la chose, qui demandait certains détails dont la connaissance ne t'intéresserait pas. Il la trouva très bonne : je l'envoyai. Tu sens bien que je ne disais mot à qui que ce fut de ma démarche; mon père seul en était instruit.
« Je n'avais pas envie de me donner aux yeux d'une infinité de gens une teinte philosophe que mes goûts me donnent déjà suffisamment ; l'enthousiasme pour les grands hommes est un ridicule au jugement de ceux qui ne l'éprouvent pas.
« Deux jours après le départ de ma lettre, aujourd'hui, à neuf heures, je prends Mignonne sous le bras, et je vais chez Rousseau, ne sachant trop si je reviendrais contente. Mon doute était sage. J'entre dans l'allée d'un cordonnier, rue Plâtrière; je monte au second et je frappe à la porte. On n'entre pas dans les temples avec plus de vénération que je n'en avais à cette humble porte; j'étais pénétrée, sans avoir cette timidité qui m'accompagne en présence de ces petits êtres du monde que je n'estime guère dans le fond; je flottais entre l'espérance et la crainte. Voilà bien de l'étalage perdu.
« Serait-il possible, pensais-je, que je pusse dire de lui €e qu'il a dit des savants : « Je les prenais pour des anges; « je ne passais pas sans respect devant le seuil de leurs (( portes; je les ai vus, c'est la seule chose dont ils m'aient « désabusé. »
« Tout en raisonnant ainsi, je vois la porte s'ouvrir et paraître une femme de cinquante ans au moins, coiffée
il'im bonnet rond, avec un déshabillé propre et simple et un grand tablier. Elle avait l'air sévère et même un peu dur. «Madame, n'est-ce pas ici que demeure M. Rousseau?
— Oui, Mademoiselle. — Pourrais-je lui parler? — (( Qu'est-ce que vous lui voulez? — Je viens savoir la ré- (( ponse d'une lettre que je lui écrivis ces jours derniers. (( — Mademoiselle, on ne lui parle pas; mais vous pouce vez dire aux personnes qui vous ont fait écrire... car « sûrement ce n'est pas vous qui avez écrit une lettre <( comme cela... — Pardonnez-moi, interrompis-je. — « L'écriture seule annonce une main d'homme. — Vou- (( lez-vous me voir écrire? » lui dis-je en riant. Elle me ht « non » de ]a tête, en ajoutant : « Tout ce que je puis « vous dire, c'est que mon mari a renoncé absolument à « toutes ces choses; il a tout quitté; il ne demanderait pas (( mieux que de rendre service^ mais il est d'âge à se repose ser. — Je le sais, mais au moins j'aurais été flattée d'encc tendre cette réponse de sa bouche; je profiterais avec « empressement de l'occasion pour offrir mon hommage à « l'homme du monde que j'estime le plus : recevez-le, « Madame. »
(( Elle m'a remerciée, en tenant toujours la main Oâ serrure; et j'ai descendu l'escalier, avec la très légère satisfaction de voir qu'il avait trouvé ma lettre assez bien tournée pour ne pas la croire l'ouvrage d'une femme, et avec la petite peine d'avoir perdu mes pas. Il me fâche un peu de ne l'avoir pas vu, mais je n'en suis pas étonnée. Il ■aura pris tout ce que j'écrivais pour un prétexte adroitement bâti, à l'effet de me procurer sa vue et de lui faire une visite inutile.
« Le grand homme qui m'inspire de l'enthousiasme, c'est Rousseau. »
M"""" Roland a laissé d'autres preuves, et en grand nombre, de son admiration pour Rousseau : elles ne sont
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
pas moins éloquentes que celle-ci. Ce qui nous charme davantage dans cette page, c'est la naïveté de la jeunesse, c'est le désir de contempler les traits d'un vieillard auguste, ce sont les battements d'un cœur ardent, généreux et fier, devant le seuil du grand homme.
Ah! si le philosophe eût pu deviner quel noble cœur animait la jeune fille qui demandait à lui parler, et quel grand rôle l'attendait au sein de la Révolution qu'avait annoncée son clairvoyant génie, il l'eût accueillie comme sa fille bien-aimée, et lui eût donné sa bénédiction, comme Voltaire devait donner la sienne au petit-fils de Franklin l
Olivier de Corancez.
Il est un contemporain de Rousseau qui a laissé sur lui des documents précieux pour nous apprendre à le connaître et à le juger, c'est Olivier de Corancez, homme de lettres oublié de nos jours, mais dont le témoignage offre un vivant intérêt. Le récit qu'il a consacré à ses relations avec Jean-Jacques n'a pas moins d'attrait que celui de M. Champagneux, maire et châtelain de Bourgoin en 1769, que nous avons rapporté au début de cette étude. On peut même établir entre eux un rapprochement utile, car ils se fortifient l'un par l'autre, et la sincérité des narrateurs, comme la véracité des faits, en ressort doublement.
C'est dans une lettre à un ami que M. Champagneux a consigné ses impressions sur l'illustre penseur. Corancez a écrit les siennes pour ses enfants, dont l'un fit partie de l'expédition d'Egypte. Cette destination indique combien il se faisait gloire d'avoir connu Rousseau, et quelle haute portée il attribuait à la mémoire de ce grand homme. L'ambition d'un père est de léguer à ses fils le meilleur de lui-même, et d'exalter leur âme par les plus nobles souvenirs de sa vie. C'était celle de Corancez lorsquil écrivait
pour les siens les pages curieuses et peu connues que nous tenons à remettre en lumière.
Corancez commence par expliquer pourquoi la plupart de ceux qui cherchaient à vivre dans Tintimité de Rousseau finissaient par l'accuser d'ingratitude et l'insultaient. (( Leur amour-propre », dit-il, « les a conduits chez Rousseau, leur amour-propre est blessé de la manière dont ils en sortent. Tous, en y entrant, ornaient le buste qu'ils se faisaient un honneur d'adorer lorsqu'ils étaient les prêtres initiés de ce temple ; tous défigurent ce même buste lorsqu'ils ne peuvent plus y conserver leur domination. Il est temps enfin de faire connaître cet homme si justement célèbre, mais en même temps si extraordinaire, que, sans avoir sur son propre compte des idées bien nettes, il a cependant dit de lui-même : « Je ne suis fait comme aucun « de ceux que j'ai vus, ni môme comme aucun de ceux (( qui existent. »
« La postérité ne verra de Rousseau que ses écrits ; elle ne s'arrêtera que sur les traits hardis de son éloquence entraînante; elle s'échauffera aux peintures tracées par son style animé et brûlant, puisées dans une sensibilité vraie et dans un cœur le plus susceptible d'aimer ; elle aimera les devoirs qu'il prescrit par la manière dont il les prescrit, et les remplira parce qu'il le veut ainsi. Elle ne s'occupera que très légèrement du degré de ses torts avec les personnes qui ont eu avec lui quelques relations sociales. »
L'écrivain arrive à ce qui le concerne personnellement, et son récit présente ici un intérêt tout spécial :
« J'ai vu Rousseau constamment et sans interruption pendant les douze dernières années de sa vie. Je me propose ici non pas de le louer, non pas de le justifier, mais de le montrer tel qu'il était, en m'appuyant toujours sur des faits dont j'ai été le témoin direct. Je veux faire entrer
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
mes lecteurs dans son intérieur, et, par là, les mettre à portée de pouvoir eux-mêmes apprécier le mobile de ses actions. On verra que lorsqu'il était lui, si je puis me servir de cette expression, il était d'une simplicité rare, qui tenait encore du caractère de l'enfance ; il en avait l'ingénuité, la gaieté, la bonté et surtout la timidité...
« Dès le commencement de ma liaison avec Jean- Jacques, je me ressentis des effets de son caractère ombrageux : c'était un tribut qu'il fallait payer; mais ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que j'ai commencé par oii tous les autres ont fini. Il était alors dans la nécessité de copier de la musique pour vivre. Il trouvait, dans le produit de ce travail, ce qui suffisait amplement à ses besoins. Il copiait avec une exactitude rare dans ceux qui vivent ordinairement de ce travail ; il se faisait payer plus cher, et sans doute que la curiosité attirait chez lui, sous ce prétexte, un grand nombre de personnes qui fournissaient à son travail journalier et très assidu. »
Corancez arrive à une anecdote curieuse, qui prouve, avec l'éloquence sans réplique des faits, combien grands étaient le désintéressement, la force de caractère, la fierté de Rousseau :
« Un de mes amis fut nommé secrétaire d'ambassade en Angleterre; il vint me voir avant son départ. Je lui observais que Rousseau ne touchait point sa pension du roi d'Angleterre ; qu'il me paraissait cependant en avoir besoin ; que je craignais que des gens malintentionnés n'eussent fait naître quelques obstacles, dont son caractère fier et ombrageux dédaignait de connaître la source ; que je le priais de prendre à cet égard les informations que sa place le mettait à portée de recueillir, de travailler à les vaincre et de m'en donner avis.
« Trois mois après, je reçus une lettre de cet ami, qui contenait une lettre de change payable au porteur, sur un
banquier de Paris, de la somme de 6,336 francs, je m'en souviens encore. Cette somme était le montant de ce qui lui était dû alors; il ne s'agissait que de la lui donner et d'en tirer quittance. Cette quittance m'inquiétait ; je craignais qu'il ne voulût pas s'assujettira cette simple forme. Je récrivis pour lui demander si, rigoureusement, on ne pouvait s'en dispenser.
« Mon ami me répondit sur-le-champ que je me rendais bien difficile; que, cependant, il avait été arrêté que la lettre par laquelle je déclarerais que Rousseau avait touché serait suffisante. Je ne donne ces circonstances que pour rendre justice à la trésorerie du roi d'Angleterre, qui, comme l'on voit, était loin de vouloir entraver le payement.
« D'abord, ivre d'un succès aussi complet, je ne tardai pas à sentir le poids de la négociation que j'avais entreprise; il n'y avait plus possibilité de reculer. J'arrive chez Rousseau^ je balbutie : Ennemis, pension du roi d'Angleterre; enfin, je parle de la lettre de change et du montant de la somme. Rousseau m'écoute avec inquiétude et étonnement; enfin, il me demande qui m'a chargé de cette commission.
« Je lui réponds : « Mon zèle, la circonstance d'un ami qui partait m'en ont donné l'idée, et le bien qui en doit résulter pour vous me donne, dans ce moment, une grande satisfaction.
« — Je suis majeur, me répondit-il, et je puis gouverner moi-même mes affaires. Je ne sais par quelle fatalité les étrangers veulent mieux faire que moi. Je sais bien que j'ai une pension, j'en ai touché les premières années avec reconnaissance, et, si je ne la touche plus, c'est que je le veux ainsi. Il faut^ sans doute, qu'aujourd'hui je vous expose mes motifs; c'est, du moins, ce que semble exiger le rôle que vous jouez dans cette affaire; il faut que je vous constitue juge de ces mêmes motifs, pour savoir si vous les approuverez. J'ignore quelles sont à cet égard
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
VOS dernières pensées; mais ce que je sais, c'est que je^ suis libre; que, si je ne reçois plus, c'est par des motifs qui peut-être n'auraient pas votre approbation, mais qui, ayant la mienne, suffisent à ma détermination. »
(( J'avouai mon tort, je m'excusai sur le désir peu réfléchi de le servir, je lui observai que cette affaire négociée sans sa participation, et par un de mes amis, n'aurait point de suites désagréables pour lui, que j'allais renvoyer la lettre de change, et qu'il n'en entendrait plus parler. Je sortis, et je renvoyai la lettre. »
Rousseau n'avait-il pas quelque mérite à refuser une somme importante et cette pension du roi d'x'Vngleterre, à nn moment surtout oii, vieux déjà, il ne possédait aucune fortune, et était obligé de copier de la musique pour vivre? Il pouvait, certes, sans aliéner en rien sa liberté, sans que sa dignité en soufiPrît d'aucune façon, accepter le bienfait qui lui était offert. 11 ne le voulut point, par un sentiment de fierté poussé jusqu'au stoïcisme. Il semblait dire : « Mon âme est au-dessus de la pauvreté et du malheur, et je brave le destin qui m'accable... Puisque je puis encore gagner mon pain, je puis aussi me passer de la générosité d'autrui... )>
Gorancez le comprit, et ne se plaignit pas du refus du philosophe ; il ne l'en admira que davantage, parce que luimême avait de la grandeur dans le caractère; s'il eût été un petit esprit, il l'eût accusé d'ingratitude et se fût joint à ses ennemis.
Il continue ainsi :
ce J'ai dit que Rousseau était simple et qu'il tenait du caractère de l'enfance. J'entre un jour chez lui; je le vois hilarieux, se promenant à grands pas dans sa chambre et regardant fièrement tout ce qu'elle contenait.
« Tout ceci est à moi », me dit-il. Il faut noter que ce tout consistait dans un lit de siamoise, quelques chaises
de paille, une table commune et un secrétaire de bois de noyer.
« — Gomment, lui dis-je, cela ne vous appartenait pas hier? Il y a longtemps que je vous ai vu en possession de tout ce qui est ici.
« — Oui, Monsieur; mais je devais au tapissier, et j'ai fini de le payer ce matin.
« Il jouissait de ce petit mobilier avec beaucoup plus de joie réelle que ne le fait le riche,, qui, le plus souvent, ignore la moitié des objets qu'il possède...
« J'ai remarqué dans Rousseau une probité bien rare et qu'on ne serait pas disposé à lui supposer, d'après l'aigreur que souvent il versait autour de lui. Pendant le cours des douze années que j'ai vécu avec lui, je ne lui ai entendu dire du mal de qui que ce soit.
« Souvent, en me pariant des personnes, il lui arrivait de les classer dans le nombre de ses ennemis, et, sur ce point, il n'y avait nulle possibilité de le contrarier; mais, dans ce cas-là même, jamais, du moins devant moi, il ne s'est permis de s'expliquer sur leur compte, soit en leur imputant des faits particuliers, soit en se permettant à leur égard des qualifications injurieuses. Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que, lorsqu'il ne voyait point à travers ce prisme fatal, son véritable caractère reprenait le dessus; c'est que, lorsqu'il envisageait ces mêmes hommes sous le seul rapport de leur mérite intrinsèque et réel, non seulement il leur rendait justice, mais il faisait valoir ses opinions à leur égard avec beaucoup de chaleur. Je ne citerai pour preuve que deux faits qui, ayant rapport à deux de ses détracteurs les plus déclarés, feront aisément supposer tous les autres.
(( Je louais, un jour, devant lui Diderot, et l'on sait la haine que Diderot lui portait. J'ajoutai :
« — Je lui trouve cependant un défaut bien important, c'est de n'être pas toujours clair pour les autres, et je crois
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
même que souvent on pourrait dire qu'il ne l'est pas pour lui-môme.
« — Prenez-y garde, me dit Rousseau ; lorsqu'il s'agit de matières traitées par Diderot, si quelque chose n'est pas compris, ce n'est pas toujours la faute de l'auteur.
« C'est la seule expression dure qu'il ait jamais employée contre moi. Mes lecteurs verront, je l'espère, que je ne suis bien réellement que ce que je veux être, historien fidèle. Ce mot qui pouvait me blesser, Favouerai-je? me fit un bien infini. Je vis Rousseau tel que j'aurais voulu qu'il fût toujours. »
On peut juger par ce fait quelle était l'élévation d'âme de Rousseau. Quand il s'agissait de la vie intellectuelle, des œuvres de l'esprit, du mouvement des idées, il oubliait tous ses ressentiments personnels, et ne se préoccupait que des progrès de la philosophie et du triomphe de la vérité, sa passion dévorante. La suite du récit de Corancez va le prouver mieux encore.
« Le lendemain du jour », dit-il, « où Voltaire fut couronné au Théâtre-Français, — ce jour précédait de bien près le dernier de ces deux grands hommes, — un de ces personnages qui ont le secret de se glisser partout^ croyant sans doute lui faire la cour, lui en rendit compte devant moi, et se permit sur ce couronnement des plaisanteries telles qu'on peut se les figurer de ce genre de personnages.
« — Comment, dit Rousseau avec chaleur, on se permet de blâmer les honneurs rendus à Voltaire dans le temple dont il est le dieu, et par les prêtres qui, depuis cinquante ans, y vivent de ses chefs-d'œuvre ! Qui voulezvous donc qui y soit couronné?
(( Ce trait n'a pas besoin de rapprochement pour être senti.
(( J'ajouterai que, juste envers ses ennemis, il était de la plus grande indulgence pour tous les écrivains ; il me
répétait souvent qu'il ne fallait s'arrêter que sur ce qu'on trouvait de bon dans un livre :
(c — Si l'auteur vous a donné deux pages seulement dans lesquelles vous trouvez ou du plaisir, ou de l'instruction, ne devez-vous pas lui en savoir gré? Passez, sans mot dire, ce que vous rencontrerez qui vous déplaît. »
Voilà le véritable ami des hommes de lettres! Il a des trésors d'indulgence, et d'une indulgence éclairée, pour ceux qui aspirent à s'élever au-dessus des misères de l'existence, qui ont un grain de noble ambition dans la cervelle^ et font un effort pour donner une forme élégante à leurs désirs, à leurs souffrances, à leurs observations, à leurs rêves. Combien rares sont ces âmes d'élite! Heureux qui les rencontre sur son chemin!
(( Rousseau », poursuit Corancez, « ne parlait que très rarement de ses ouvrages, et jamais le premier. Je ne lui vis mettre de chaleur à leur occasion qu'en regrettant la perte volontaire qu'il fît du manuscrit d'une nouvelle édition à'Emile. Il y avait fait entrer une partie des idées qu'il n'avait pu mettre dans la première à cause de leur abondance, dont alors son imagination, me dit-il, était surchargée. Sans les rejeter, il les aurait écrites sur des cartes qu'il réservait pour une nouvelle édition.
« Elle contenait aussi le parallèle de l'éducation publique et de l'éducation particulière, morceau qu'il me disait être essentiel au traité de l'éducation, et qui manque à VEmile.
« Il était quelquefois sur son propre compte d'une ingénuité qui, en me causant de la surprise, me jetait dans le ravissement. Il me dit un jour qu'après avoir publié son Discours sur les Sciences, Dupin de Francueil, chez laquelle il demeurait, lui parlait une fois, au coin du feu, de l'effet qu'avait produit cet ouvrage : « Mais, dites-moi « donc. Monsieur Rousseau, qui aurait pu deviner cela de
234 LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« VOUS? » Lecteurs, notez que c'est de lui que je tiens cette anecdote. »
C'est au moment de quitter l'Angleterre, au mois de mai 1767, que Rousseau, dans un moment d'exaltation, jeta au feu le précieux manuscrit de la nouvelle édition d'Emile. Affolé, ne voyant partout que des ennemis, persuadé que M. de Ghoiseul, premier ministre, s'acharnait à le persécuter, il s'enfuit précipitamment de la résidence qu'il occupait à Wootton, et sans argent, sans effets, il gagna la mer comme il put, non sans fatigue et sans peine. Avant de s'embarquer, il monta sur un terrain élevé et, en français, harangua la foule anglaise, qui ne comprit pas un mot de son discours.
Cette fatale manie de voir partout des ennemis brouilla Rousseau avec beaucoup de gens. Mais Corancez écrit justement à ce propos :
(( S'il en fut ainsi, c'est que, de leur côté, ceux qui l'ont recherché, trop occupés d'eux-mêmes et des motifs qui les avaient amenés chez lui, n'ont ni vu, ni voulu voir son véritable état, ou, du moins, qu'ils n'ont pas voulu y avoir égard, parce qu'ils n'avaient pas pour lui un attachement réel.
« S'il m'est permis de me citer, c'est mon attachement pour sa personne, attachement qui s'est accru à mesure que je me suis aperçu combien il était à plaindre, c'est lui qui, machinalement, m'a fait prendre les moyens de me conserver avec lui.
« Je n'ai pas été le seul dans ce cas. Je suis témoin qu'il a conservé toute sa vie, pour une mère de famille que sa modestie m'empêche de nommer, mais que ses vertus feront reconnaître cependant de tous ceux qui ont eu avec elle quelques relations, une bienveillance soutenue, mêlée d'un respect sincère; et c'est, sans doute, par la même cause. Il l'avait connue jeune fille, et lui avait donné
n cette époque des soins personnels. Son mariage n'a rompu ni ses liens, ni ses rapports avec lui. Plus occupée de jouir^ et de profiter de cette connaissance que de s'en prévaloir, elle le voyait rarement. Elle étudiait dans le silence les maximes qu'elle puisait dans ses ouvrages, pour connaître ses devoirs et régler sa conduite, relativement à l'éducation de sa nombreuse famille. Ses succès dans ce genre ne furent point ignorés de Rousseau, qui ne la perdait point de vue; ils lui étaient agréables, et souvent il m'entretenait de l'estime qu'il conservait pour elle. »
De tout temps, les écrivains en vue ont été assaillis de gens empressés et officieux^ qui se font gloire de les connaître, d'être admis dans leur intimité, de recevoir leurs confidences. Le zèle intempestif de ces vaniteux se répand comme une eau courante, et souvent devient gênant pour « le grand homme » qu'ils prétendent obliger. Qu'un avertissement leur arrive, qu'un sage avis leur soit donné, et voilà leur vanité froissée. Qu'on cherche à les modérer, à les éclairer, à les tenir un peu à distance, et les voilà irrités, furieux; leur idole d'hier devient un monstre d'ingratitude, ils la couvrent d'injures après l'avoir couronnée de fleurs... C'est ce qui se passa pour Rousseau plus que pour tout autre.
Le bon Gorancez fut du petit nombre de ces amis sincères, intelligents, sûrs, qui s'attachent non par égoïsme, mais par affection profonde. Le dévouement qu'il témoi- :gna au penseur du Contrat social méritait d'être mis en relief, et nous avons été heureux de le signaler.