GOLDONI
Goldoni, le Molière italien, comme on l'appelait à Tenise, sa patrie, et dans toute l'Italie, eut quelques rap-
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ports avec Rousseau lorsqu'il vint à Paris, en 1771, assister au succès d'une de ses pièces, Le Bourru bienfaisant. Il a raconté lui-même la visite qu'il rendit au philosophe; c'est là une page documentaire qui ne manque pas d'originalité, et qui a sa place marquée dans le groupement que nous faisons des jugements et impressions laissés par les visiteurs de Jean-Jacques. Bien peu, sans doute, ont lu cette page curieuse.
Goldoni s'exprime ainsi :
« C'était à peu près dans ce temps-là (novembre 1771) que M. Rousseau de Genève était de retour à Paris; chacun s'empressait de le voir, et il n'était pas visible pour tout le monde. Je ne le connaissais que de réputation ; j'avais envie d'avoir un entretien avec lui, et j'aurais été bien aise de faire voir ma pièce à un homme qui connaissait si bien la langue et la littérature françaises.
« 11 fallait le prévenir pour être sûr d'être bien reçu ; je prends le parti de lui écrire, je lui marque le désir que j'avais de faire connaissance avec lui : il me répond très poliment qu'il ne sortait pas, qu'il n'allait nulle part; mais que, si je voulais me donner la peine de monter quatre escaliers, rue Plâtrière^ hôtel Plâtrière, je lui ferais le plus grand plaisir. J'accepte son invitation et, quelques jours après, je m'y rends.
(( Je vais rendre compte de mon entretien avec le citoyen de Genève. Il n'y est question de ma pièce qu'en passant, et sans conséquence; mais j'ai saisi cette occasion pour parler de cet homme extraordinaire, qui avait des talents supérieurs, des préjugés et des faiblesses incroyables.
« Je monte au quatrième étage, à l'hôtel indiqué; je frappe, on ouvre; je vois une femme qui n'est ni jeune, ni jolie, ni prévenante.
« Je demande si M. Rousseau est chez lui. « Il y est, et « il n'y est pas », me dit cette femme, que je crois tout au
plus sa gouvernante; et elle me demande mon nom. Je me nomme. « Monsieur », dit-elle, « on vous attendait, et je « vais vous annoncer à mon mari. »
(( J'entre un instant après; je vois Fauteur A' Emile copiant de la musique; j'en étais prévenu, et je frémissais en silence. »
Le sort malheureux de Rousseau, sa pauvreté, ses tristes occupations de copiste, d'une part, et, d'autre part, la pensée de son génie et de sa gloire, qui rayonnaient dans toute l'Europe, formaient un tel contraste, que l'âme en éprouvait sur le coup un vif sentiment de pitié affectueuse et de stoïcienne admiration.
Ce sentiment, Goldoni le ressentit avec une intensité particulière, dès qu'il eût franchi le seuil du grand écrivain. Il en fut bouleversé, et ne put le maîtriser.
G Rousseau », poursuit- il, « me reçoit d'une manière franche, amicale; il se lève et me dit, tenant un cahier à la main :
« — Voyez si personne copie de la musique comme moi : je défie qu'une partition sorte de la presse aussi belle et aussi exacte qu'elle sort de chez moi. Allons nous €hauffer, continua-t-il.
(( Et nous ne fîmes qu'un pas pour nous approcher de la cheminée.
« Il n'y avait pas de feu; il demande une bûche, et c'est M°"' Rousseau qui l'apporte. Je me lève, je me range, j'offre ma chaise à madame.
(( — Ne vous gênez pas, dit le mari; ma femme a ses occupations.
(( J'avais le cœur navré : voir l'homme de lettres faire le copiste, voir sa femme faire la servante, c'était un spectacle désolant pour mes yeux, et je ne pouvais pas cacher mon étonnement ni ma peine : je ne disais rien. Rousseau
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s'aperçoit bien qu'il se passe quelque chose dans mon esprit; il me fait des questions; je suis forcé de lui avouer la cause de mon silence et de mon étourdissement.
ce — Gomment! dit-il, vous me plaignez, parce que je m'occupe à copier? Vous croyez que je ferais mieux de composer des livres pour des gens qui ne savent pas lire, et pour fournir des articles à des journalistes méchants? Vous êtes dans l'erreur : j'aime la musique de passion, je copie des originaux excellents; cela me donne de quoi vivre, cela m'amuse, et en voilà assez pour moi !... »
N'y a-t-il pas toute une théorie philosophique, morale, sociale, dans cette fière réponse de Jean- Jacques? N'y a-t-il pas là un haut enseignement de sagesse?
D'habitude, dans nos actions, nos travaux, nos entreprises, nous nous préoccupons des façons de voir d'autrui. Qu'en dira le milieu oii nous vivons? Qu'en pensera la société? Notre orgueil y trouvera-t-il son compte? En seronsnous plus honorés, plus recherchés, plus enviés? Voilà notre faiblesse, selon Rousseau, et partant notre malheur.
Ovi est donc la sagesse? D'après lui, elle est dans le contentement personnel qui nous vient de notre travail, de notre effort, quelle que soit l'opinion courante. Demandons-nous d'abord si nous sommes heureux, au fond de notre conscience, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, tout est là; quant à l'opinion, ayons soin de la mépriser souverainement, car elle ne peut que nous tromper, nous corrompre et nous précipiter dans l'infortune.
« Gela me donne de quoi vivre, cela m'amuse, en voilà assez pour moi! » Il faut, certes, avoir l'âme bien trempée pour arriver à ce détachement, et il n'est donné qu'à un petit nombre d'atteindre ce stoïcisme dans les habitudes de la vie : c'est l'élite, ce sont les forts!
Goldoni poursuit :
« — Mais, vous, continua Rousseau, que faites-vous
vous-même? Vous êtes venu à Paris pour travailler pour ^ les comédiens italiens; ce sont des paresseux; ils ne veulent pas de vos pièces : allez-vous-en, retournez chez vous; je sais qu'on vous désire, qu'on vous attend...
« — Monsieur, lui dis-je en l'interrompant, vous avez raison, j'aurais dû quitter Paris d'après l'insouciance des comédiens italiens; mais d'autres vues m'y ont arrêté. Je viens de composer une pièce en français...
« — Vous avez composé une pièce en français? reprendil avec un air étonné; que voulez-vous en faire?
(( — La donner au théâtre.
« — A quel théâtre?
« — A la Comédie-Française.
(( — Vous m'avez reproché que je perdais mon temps; c'est hien vous qui le perdez sans aucun fruit. « — Ma pièce est reçue.
« — Est-il possible? Je ne m'étonne pas; les comédiens n'ont pas le sens commun; ils reçoivent et ils refusent à tort et à travers. Elle est reçue peut-être, mais elle ne sera pas jouée; et tant pis pour vous, si on la joue.
« — Comment pouvez-vous juger une pièce que vous ne connaissez pas?
« — Je connais le goût des Italiens et celui des Français, il y a trop de distance de l'un à l'autre; et, avec votre permission, on ne commence pas à votre âge à écrire et à composer dans une langue étrangère.
(( — Vos réflexions sont justes, Monsieur; mais on peut surmonter les difficultés. J'ai confié mon ouvrage à des gens d'esprit, à des connaisseurs, et ils en paraissent contents.
« — On vous flatte, on vous trompe, vous en serez la dupe. Faites-moi voir votre pièce; je suis franc, je suis vrai; je vous dirai la vérité. »
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Goldoni, décidé d'abord à remettre sa pièce à Rousseau, eut peur qu'il ne vît dans le titre : Le Bourru bienfaisant^ une allusion personnelle, et il ne donna pas suite à son projet. Il ne revit plus le philosophe.
Madame de Genlis.
M™^ de Genlis, dans sa toute jeunesse, eut souvent l'occasion de voir Rousseau, qu'elle regardait et écoutait avec une vive curiosité. Elle jouait pour lui de la harpe et interprétait les airs du Devin du Village. Il se plaisait à l'entendre, et lui trouvait de la grâce et -de l'esprit. Plus tard, elle remémora ses souvenirs et écrivit les impressions qu'elle avait gardées. C'est là encore un document curieux à interroger.
« Je l'ai beaucoup connu », dit-elle. « J'étais bien jeune alors, et je ne faisais pas encore de journal. Pendant plus de six mois, je l'ai vu tous les jours; il dînait avec nous et ne s'en allait communément qu'à dix heures du soir. »
Jean-Jacques avait quitté l'Isère au mois de juin 1770, et était revenu s'installer à Paris, oii il était fort recherché. C'est à cette époque, fm de 1770 et commencement de 1771, qu'il faut placer ses relations avec M""^ de Genlis. Celle-ci, après avoir raconté la première entrevue qu'elle eut avec lui, entrevue qui donna lieu à une méprise (on lui avait fait croire que l'acteur Préville jouait le rôle de Rousseau), poursuit ainsi son intéressant récit :
« Il dit à M. de Sauvigny que j'étais la jeune personne la plus naturelle, la plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il eût jamais rencontrée; et certainement, sans la méprise qui m'avait donné tant d'aisance et de bonne humeur, il n'aurait vu en moi qu'une excessive timidité.
Ainsi, je ne dus ce succès qu'à une erreur; il ne m'était pas possible de m'en enorgueillir.
« Connaissant toute l'indulgence de Rousseau, je le revis sans embarras, et j'ai toujours été parfaitement à mon aise avec lui. Je n'ai jamais vu d'homme de lettres moins imposant et plus aimable. Il parlait de lui avec simplicité, et de ses ennemis sans aucune aigreur.
« Il rendait une entière justice aux talents de M. de Voltaire; il disait même qu'il était impossible que J 'auteur de Zaïre et de Mérope ne fût pas né avec une âme très sensible. Il ajoutait que l'orgueil et la flatterie l'avaient corrompu.
« Il nous parla de ses Confessions^ qu'il avait lues à M'"'' d'Egmont. Il me dit que j'étais trop jeune pour obtenir de lui la même preuve de confiance. A ce sujet, il s'avisa de me demander si j'avais lu ses ouvrages. Je lui répondis, avec un peu d'embarras, que non. Il voulut savoir pourquoi, ce qui m'embarrassa davantage encore, d'autant plus qu'il me regardait fixement. Il avait des petits yeux enfoncés dans la tête, mais très perçants, et qui semblaient pénétrer et lire au fond de l'âme de la personne qu'il interrogeait.
« Il me paraissait qu'il aurait découvert sur-le-champ un mensonge ou un détour; aussi, je n'eus point de mérite à lui dire franchement que je n'avais pas lu ses ouvrages parce qu'on prétendait qu'il y avait beaucoup de choses contre la religion.
(( — Vous savez, répondit-il, que je ne suis pas catholique; mais personne, ajouta-t-il, n'a parlé de l'Evangile avec plus de conviction et de sensibilité.
(( Ce furent ses propres paroles. Je me croyais quitte de ses questions; mais il me demanda encore en souriant pourquoi j'avais rougi en lui disant cela. Je répondis bonnement que j'avais craint de lui déplaire. Il loua à l'excès cette réponse, parce qu'elle était naïve.
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« En tout, il est certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme particulier. Il me dit que ses ouvrages n'étaient pas faits pour mon âge, mais que je ferais bien de lire VEmile, dans quelques années. Il nous parla beaucoup de la manière dont il avait composé la Nouvelle Héloïse; il nous dit qu'il écrivait toutes les lettres de Julie sur du joli petit papier à lettres et à vignettes; qu'ensuite, il les ployait en billets, et qu'il les relisait en se promenant, avec autant de délices que s'il les eût reçues d'une maîtresse adorée.
(( Il nous récita par cœur et debout, en faisant quelques gestes, son Pygmalion, et d'une manière vraie^ énergique et parfaite à mon gré. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de finesse. Il était communicatif, et je lui trouvais beaucoup de gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique, et il était véritablement connaisseur. »
Ce passage est charmant, en vérité. En présence d& M™^ de Genlis, alors à son printemps, à son aurore, et parlant avec la gracieuse naïveté de ses vingt ans, l'ombrageux Rousseau se réconciliait avec l'humanité et se sentait renaître. La jeunesse a ce privilège de tout séduire, de tout ensorceler. Elle rappelle leurs beaux jours à ceux qui sont sur le déclin, et partout oii rayonne son sourire, partout aussi se répand l'allégresse et retentit la chanson de la vie.
M™*^ de Genlis continue :
« Rousseau venait presque tous les jours dîner avec nous, et je n'avais remarqué en lui, durant près de cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet très bizarre.
(( Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d'oignon. M. de X... lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu'il le recevait
lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu'il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles.
« Le lendemain matin, M. de X... fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à un tel point qu'il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un étrange petit billet de trois lignes qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable.
(( M. de Sauvigny vint mettre le comble à notre étonnement et à notre consternation en nous disant que Rousseau était véritablement furieux, et qu'il protestait qu'il ne nous re verrait jamais. M. de X..., confondu qu'une attention si simple pût être aussi criminelle, me dit que puisque je n'étais point complice de son impertinence, Rousseau, peut-être, en faveur de mon innocence, pourrait consentir à revenir. Nous l'aimions, et nos regrets étaient sincères.
« J'écrivis donc une assez longue lettre, que j'envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laissa toucher, il revint. 11 eut beaucoup de grâce avec moi , mais il fut sec et glacial avec M . de X . . . , dont jusqu'alors il avait goûté l'esprit et la conversation; et M. de X... n'a jamais pu regagner entièrement ses bonnes grâces. »
On le voit, Jean-Jacques n'acceptait point un service à la légère. Il ne voulait donner barre sur lui d'aucune façon, et il préférait rompre toute relation, quelle qu'elle fût, plutôt que de se trouver, à ses propres yeux, dans un état d'infériorité. Au cours de toute sa carrière, nous trouvons cet amour de l'indépendance et cette fierté indomptable. Ces vertus, d'ailleurs, respirent à chaque page de ses œuvres. Sa vie, comme ses livres, est une éloquente école de liberté, de courage et d'énergie.
M. Eymar.
Le comte d'Escherny fut un des visiteurs marquants de Piousseau. Dans un des chapitres qui suivent, je parlerai de lui et de ses relations avec le philosophe, qui méritent une mention toute spéciale.
Lorsque, lassé des tracasseries de la province, Rousseau quitta le Dauphiné, en 1770, pour venir à Paris, il fut, comme nous l'avons dit déjà, assailli de complimenteurs et de visiteurs. Tous les rangs de la société, depuis les princes jusqu'aux pauvres gens du peuple, assiégeaient son modeste logis, rue Plâtrière, et il y avait toujours foule dans le café qu'il fréquentait. Paris entier voulait le voir, l'entendre, lui parler. Il eut beaucoup de peine à se dérober à cette curiosité qui s'attache aux hommes célèbres. Il y parvint, toutefois, dans une certaine mesure.
Mais les admirateurs zélés sont tenaces et ne manquent pas d'astuce; la ruse souvent les conduit à leurs fins. Comme Jean-Jacques s'était remis à copier de la musique, beaucoup de ses fidèles, jeunes gens et jolies marquises, eurent recours à ce moyen pour arriver jusqu'à lui : ils se présentaient avec ui;i rouleau de musique, et faisaient une commande de copie. Il leur en coûtait quelques louis, mais, du moins, ils avaient pu voir leur écrivain préféré, ils avaient entendu sa voix, rencontré son regard... ils étaient contents.
C'est l'aventure qui arriva, en 1774, à un jeune homme de bonne famille, aimant les lettres, M. Eymar, de Marseille, lequel, fanatisé par V Emile, vint à Paris tout exprès afin de voir Rousseau, et employa l'artifice que nous venons de signaler.
D'ailleurs, il a raconté lui-même le fait, et nous a laissé
ainsi un document de plus à ajouter à ceux que nous avons déjà remis en lumière.
Donc, fort ému^ mais affectant toutefois le calme, il présente à Jean- Jacques une partition de musique à copier; celui-ci accepte.
« — Votre nom, s'il vous plaît? dit Rousseau. (( — Eymar.
c( — Par un a? Veuillez me le dicter lettre à lettre. (( Je le fis.
« — Quel jour tenons-nous?
(( — Le 2 mai, je crois.
« — Ce sera donc pour le 17.
« Ici finit notre dialogue et ma première visite. En me retirant, je fus accompagné poliment jusqu'à l'escalier, non par M'""^ Rousseau, mais par Rousseau lui-même, que je voulus inutilement en dispenser.
« En descendant de chez lui, j'échappai à une petite aventure galante que je dois aussi rappeler. Dans la même maison, au troisième étage, logeait une lille du monde^ assez jolie. Je l'avais rencontrée et saluée en montant, mais elle ne m'avait point arrêté ; il n'en fut pas de même au retour.
« Je la trouvai en sentinelle sur la porte de sa chambre,, où elle m'engagea à entrer avec ce souris et ces gracieuses prévenances dont les demoiselles de cet ordre savent assaisonner de pareilles invitations.
« — Vous prenez mal votre temps, lui dis-je, Mademoiselle; ce n'est pas au moment que l'âme vient de se pénétrer de l'air pur de la philosophie qu'elle est disposée à respirer celui de la volupté.
« Maintenant, je dois revenir à l'appartement de Rousseau, et rendre compte à mon lecteur des divers objets dont mon attention y fut frappée. Je n'aurai pas de peine à lui persuader que le ton d'aisance et de liberté sur le-
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quel je m'étais monté n'était qu'apparent; je m'efforçais de déguiser le trouble de mon âme, et mon embarras n'aurait échappé à aucun observateur.
« Ce trouble faillit un instant me trahir lorsque je vins à songer que, là, dans ce même appartement, je me trouvais tête à tête avec le premier génie du siècle, je pouvais contempler, librement et de mes propres yeux, l'immortel auteur de la Julie^ de VEfnile et de tant d'ouvrages dont la lecture m'avait si souvent transporté.
<( Et maintenant encore, quand je me rappelle cet état d'agitation intérieure, j'ai peine à concevoir que j'aie pu soutenir, pendant un quart d'heure, l'obligation d'avoir tout ensemble à parler, à répondre, à écouter et à repaître mes regards de tant d'objets pour moi si nouveaux et si intéressants.
« Le premier dont je m'occupai fut la personne du philosophe. Je le trouvai dans son négligé, vêtu d'une manière simple, mais propre. Il portait une robe de chambre d'indienne bleue et un bonnet de coton. Sa physionomie me parut ressembler très peu à celle que lui donnaient alors ses portraits. Quelle différence pour l'expression et pour le feu des regards ! J'en fus ébloui au premier coup d'œil qu'il lança sur moi. Sa voix était ferme et sonore; mais à peine eut-il ouvert la bouche, que je reconnus l'accent genevois. Du reste, il ne cessa de s'énoncer avec moi dans les termes de la plus grande politesse... »
Le jeune Eymar, de Marseille, était au comble de ses vœux; il avait accès dans la place. Il s'applaudissait de son stratagème, et comptait bien le prolonger le plus qu'il pourrait. Pendant la quinzaine que lui avait assignée Rousseau, il relut ses œuvres, s'en assimila la flamme, en respira le parfum troublant et surchauffa encore son admiration.
c( Le 17 de mai arrive enfm », écrit-il, « et je me rends chez
Rousseau à dix heures précises. Ma musique était copiée; il me la remit, en y joignant une petite note au crayon où était marquée la somme de neuf livres dix sous, prix de la €opie, à raison de dix sous la page. Je la payai sur-lechamp, et non sans être étonné des excuses qu'il me fit sur la cherté de ce prix et sur l'impossibilité oii il était d'établir à moins son travail, attendu, me dit-il, qu'il lui coûtait beaucoup de temps et que, se piquant d'y mettre la plus grande exactitude, il était obligé d'avoir sans cesse le grattoir à la main pour corriger ses fautes ; nécessité que n'éprouvaient pas d'autres copistes moins distraits et plus expéditifs que lui, ce qui les mettait dans le cas de se faire payer moins chèrement.
« Ma musique retirée et payée, j'en sortis une autre de ma poche, avec prière de me la copier encore. Il l'accepta sans objection, après l'avoir légèrement examinée, et je fus agréablement surpris de n'être renvoyé qu'à la huitaine. »
Le manège dura plus d'un mois. M» Eymar avait hni par entrer dans l'intimité de Jean-Jacques, qui évidemment n'était pas dupe de sa ruse, mais qui, sans doute, trouvait quelque charme dans les manifestations de son âme juvénile. Il craignit d'abuser cependant de la complaisance du philosophe et, après une cinquième visite, il résolut d'agir par une voie moins détournée.
« Cette visite », dit-il, « me semblait comme la fin d'un beau rêve, et je m'en attristais. Ayant sagement renoncé à l'expédient de la musique^ je voyais à regret s'éloigner là possibilité de me présenter encore chez Rousseau... Je formai le projet de noter chez moi quelques passages du Contrat social et de V Emile, ào^uiL ouvrages que j'avais assez bien étudiés; et, ces livres à la main, d'aller un beau matin chez l'auteur lui demander, sur les passages notés, l'explication quej 'aurais jugée, ou feint déjuger, nécessaire.
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(( Mon dessein était de continuer plusieurs fois de même, pour peu que j'y fusse encouragé. L'idée m'en venait un peu tard, mais elle était heureuse; j'établissais pour moi une école permanente d'instruction, et je formais un lien commun entre le disciple et le maître. Que n'a-t-elle eu son exécution ! »
M. Eymar fut obligé subitement de regagner Marseille, et ainsi finirent ses intéressantes visites, et s'envolèrent ses projets et ses espérances; il ne cessa de regretter ce contretemps, et quarante ans après, lorsqu'il écrivait les souvenirs de sa jeunesse, il n'était pas consolé d'avoir été ainsi brusquement séparé du grand homme.
Le comte Charles de Zinzendorff.
Rousseau avait, de son vivant, de nombreux admirateurs, des disciples même en Allemagne et en Autriche. Ces pays, d'ailleurs^ l'ont toujours compris et aimé. Kant, Herder, Gœthe, Schiller, Jacobi, combien d'autres au delà du Rhin! l'ont exalté en termes qui nous émeuvent, car ils partent du cœur et sont d'une admirable sincérité.
Au nombre des Allemands fervents qui lui rendirent visite, nous tenons à mentionner le comte Charles de Zinzendorff, ministre d'Etat^ gouverneur de Trieste, président de la Cour suprême des Comptes, qui, en 1764, faisant un voyage en Suisse, tint à honneur de venir saluer le citoyen de Genève. C'était un homme d'un caractère aussi noble qu'aimable, un penseur exempt de préjugés, et qui, notamment, en matière d'économie politique, avait des idées très avancées pour son temps.
Le récit qui va suivre est emprunté au Journal intime que Zinzendorff a laissé, et qui, rédigé en français, fait partie des Archives d'Etat secrètes de la Cour de Vienne. Nous laissons la parole à l'illustre voyageur.
(( Zinzendorff avait obtenu du pasteur Petitpierre, à Zurich, une lettre pour Rousseau^ qui habitait alors ordinairement Môtiers-Travers, dans la principauté de Neufchâtel. Le 7 septembre (1764), de bonne heure, il arrivait à Brot, où son cocher voulut s'arrêter pour donner à manger aux chevaux dans l'auberge du lieu. Pendant ce temps, Zinzendorff se rendit dans une des chambres de l'auberge pour y déjeuner; il voulut en profiter pour demander à son hôte des renseignements plus détaillés sur le but de son voyage, mais arrivé à l'entrée du vestibule, il aperçut auprès d'un feu de cheminée un homme qui y était assis.
« Ce personnage au teint brunâtre, au regard plein de vivacité et d'expression, vêtu d'un ample caftan, chaussé de souliers sans boucles et portant des bas blancs, avec une femme assise à ses côtés, lui parut aussitôt être celui qu'il venait chercher; il s'approcha alors de lui, la lettre de M. Petitpierre à la main, et lui demanda si l'adresse qu^elle portait ne serait peut-être pas la sienne. Rousseau fit signe que oui, et se mit aussitôt à la lire; en même temps, M^^'^ Levasseur, car c'était elle qui accompagnait Rousseau, céda la place au comte.
« Rousseau commença par exprimer à ce dernier son intention de le conduire à Métiers, dans sa demeure, dans le cas où il pourrait s'arrêter quelques heures et où il ne craindrait pas le chemin pierreux par lequel on y arrivait. Le comte accepta avec joie l'invitation qui lui était faite, en y mettant toutefois pour condition qu'après la promenade, Rousseau partagerait avec lui le dîner à Brot; Rousseau consentit et se rendit avec Zinzendorff dans la chambre de ce dernier.
« Une fois en route pour se rendre à Môtiers, entre autres questions qu'il adressa à son compagnon de roule, il lui demanda s'il était un parent du fondateur de Herrnhut; il se montra très satisfait des renseignements que
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ZinzendorfT lui donna sur les frères moraves, ainsi que sur leurs doctrines, et lui exprima aussi son regret de ne pas leur avoir rendu toute justice dans ses écrits. Bientôt, ils arrivèrent à un endroit où, dans le vallon appelé le Champ-du-Moulin, la maison de Rousseau s'offrit à leurs regards.
(( Tout à Fentour s'élèvent des collines boisées de la plus belle formation; dans le fond se dresse une paroi de rocher creusée de la manière la plus singulière, et à laquelle on a donné le nom de Greux-du-Vent, parce qu'il s'y trouve une ouverture d'oii s'élève à! toute heure un tourbillon de vent. Rousseau exprima son mécontentement de ce que ZinzendorfiP ne fût pas dans le ravissement en présence d'un site aussi magnifique, et il prétendit qu'il manquait d'enthousiasme.
« Leur chemin les conduisant devant un moulin à poudre dont Zinzendorff se fit expliquer le mécanisme, Rousseau en profita, non sans motif, pour décrire la pauvreté des ouvriers qui y étaient employés; il parla des gains modiques de leur profession, si disproportionnés avec les dangers continuels auxquels leur vie est exposée, ce qui engagea le comte à leur accorder une riche gratification.
« Arrivés dans la maison même, Rousseau en fit voir à son hôte tout l'intérieur, et reprit avec lui sa conversation interrompue. La Nouvelle Héloïse est, dit-il, l'histoire de de sa propre vie; il est réjoui d'apprendre que déjà plusieurs personnes, parmi lesquelles le prince Louis de Wurtemberg, font élever leurs enfants d'après les principes de son Emile', il n'y a qu'un seul homme pour lequel il éprouve de la haine, c'est Voltaire, qui est la cause de toutes les persécutions que Rousseau a souffertes jusqu'à son expulsion de la France. Voltaire tolère tout, excepté la foi en Dieu; les souverains de la Russie sont jugés par lui avec une partialité extrême : Pierre le Grand n'est pas
un homme d'une grandeur colossale, tel que Voltaire se plaît à nous le représenter; il n'a été qu'un grand imitateur qui a su recouvrir d'un vernis la barbarie de son peuple, et voilà tout.
« Zinzendorff, de son côté, lui raconta l'histoire de sa vie et de sa conversion à la religion catholique^ démarche à laquelle Rousseau se montra très sympathique et parut donner son adhésion, la religion des catholiques étant, en tout cas, plus conséquente, à son avis, que celle des protestants. Quant aux chaleureuses prévenances du comte, qui ne pouvait assez lui témoigner d'admiration, il fit, avec le sentiment d'une légère ironie, la remarque que lui aussi avait un besoin pressant d'amitié, mais qu'il craignait, ainsi que le pensait Helvétius, que ce besoin ne fût que l'effet de la sensation, et que l'amitié n'appartînt à ces chimères dont on revient avec l'âge.
c( Il dit encore que ce qu'il avait prêché au genre humain, c'était de travailler à devenir aussi heureux que possible, et que c'était précisément à cause de cela qu'on le persécutait, le récompensant ainsi par la haine de son tendre amour pour ses frères.
« Cependant, l'heure du dîner approchait, et Rousseau reconduisit son visiteur à Brot par un autre chemin plus escarpé. De temps en temps, ils se trouvaient en face de rochers qu'il fallait gravir, et Rousseau témoignait tout le plaisir que cela lui faisait lorsque Zinzendorff était parvenu à franchir heureusement quelque mauvais pas. Lorsqu'ils furent arrivés à un point de la route oîi la pente devenait plus douce, la conversation recommença de nouveau, et ainsi que le comte y était conduit par son genre de vocation, on parla commerce, agriculture, finances, ainsi que de la situation de la France. « On n'y « changera rien, on n'y améliorera rien » , disait Rousseau, « et l'on laissera plutôt l'Etat marcher à sa ruine... »
« Dans le cours de la conversation, il développa les
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raisons pour lesquelles, dans les campagnes, les riches sont opposés au partage des biens communaux, et il montra la différence qu'il y a entre un Etat aristocratique et un gouvernement démocratique, faisant voir que, sous cette dernière forme, le peuple possède le droit d'élire, comme par exemple à Genève, tandis qu'avec la première, le peuple est aussi privé de ce droit, ainsi que c'est le cas à Venise.
c( Enfin, nos promeneurs arrivèrent à Brot, où les attendait M"^ Levasseur, en même temps qu'un bon dîner. Celle-ci parla beaucoup, et parfois d'une manière assez inconvenante. Rousseau lui laissa longtemps la parole ; cependant, lorsque la conversation vint à tomber sur Grandisson, il exprima l'idée qu'un caractère tel que le sien ne se retrouvait plus ; la perfection morale est incompatible avec une amabilité parfaite, et l'on ne peut être parfait et vertueux, et être en même temps recherché des dames.
ce Après le dîner, arriva un officier de la garnison de Besançon, chevalier de Saint-Louis, qui avait attendu plusieurs heures pour voir Rousseau; il combla ce dernier d'éloges en l'assurant qu'il était devenu meilleur par la lecture de ses ouvrages, et continuant longtemps sur le même ton, il finit par demander à Rousseau pourquoi il n'avait rien écrit contre le cumul des prébendes ecclésiastiques. Mais Rousseau parut demeurer indifférent à cet entretien, n'ayant pas l'air de donner son adhésion à ce qu'il entendait, et ne fit entre autres aucune réponse à la dernière question.
c( La lecture, à ce qu'il prétendait, ne fait en général que peu de bien, et ce n'est qu'exceptionnellement, lorsqu'on fait un certain choix et qu'on y met de l'ordre et de la mesure, qu'elle peut agir d'une manière plus favorable. « Vous désiriez me voir », lui dit-il encore, « mais je suis (( fâché de n'avoir pas un meilleur personnage à vous pré- <( senter; je ne suis rien de plus qu'un brave homme. »
Cette dernière parole était son mot de prédilection, qu'il répétait souvent.
« Quand l'officier fut parti, Rousseau se tournant de nouveau vers Zinzendorff, lui dit que ce qui lui plaisait le plus en lui, c'était son absence de suffisance, et que son maintien embarrassé était ce qui l'avait le plus attaché à sa personne. « J'aurais aimé », ajouta-t-il en souriant, « que « vous n'eussiez pas été porteur d'une lettre pour moi, et <( j'aurais été alors curieux de voir comment vous vous y <( seriez pris pour m'aborder. »
« Rousseau conduisit ensuite Zinzendorff, par forme de promenade d'après-midi, sur le chemin de la Gluzette. Arrivés sur une hauteur, où la route est taillée dans les rochers, et oii l'Areuse coule à une grande profondeur à ses pieds, Rousseau s'arrêta et invita son hôte à ramasser avec lui des pierres et à les jeter par-dessus le précipice dans la rivière, trQuvant intéressant de voir les bonds qu'elles faisaient dans leur chute. Longtemps ils s'amusèrent ensemble à ce jeu, et Rousseau ne l'interrompit pas, lors même que plusieurs spectateurs se rassemblèrent autour d'eux pour les regarder.
« Enfin, il se fit tard, et Rousseau fut d'avis qu'il était temps de revenir à Rrot, qu'il avait encore le chemin du Champ-du-Moulin à faire, et que Zinzendorff serait sans doute aussi bien aise de continuer son voyage. Depuis Brot, le comte accompagna encore Rousseau un bout de chemin du côté de Môtiers, et ils prirent congé l'un de l'autre en rase campagne.
« Le jeune Allemand paraît avoir laissé de lui une impression agréable, car, à Lyon déjà, il trouva, conçue dans les termes les plus affectueux, une lettre du grand philosophe, du reste si célèbre par sa misanthropie. »
Rousseau était, ce jour-là, d'humeur affable, bien que sous le coup des persécutions de Paris et de Genève, des
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
décrets de prise de corps lancés contre sa personne, de la censure visant ses ouvrages immortels, brûlés par l'ignoble main du bourreau.
Devant un beau site, devant la verdure riante, l'ensemble harmonieux des vallons, des prairies, des montagnes et des bois, il oubliait vite l'injustice des hommes et les vaines agitations des sociétés; l'ami de la nature aussitôt l'emportait en lui sur le réformateur et le polémiste irrité, et il ouvrait son cœur avec délices.
Quelle âme sensible n'a passé par ces contrastes d'émotions! Dans le bruit des villes, au milieu des foules inquiètes, devant les passions déchaînées, les prétentions des sots, les intrigues des fripons, la vanité universelle, le sage se sent mal à l'aise et s'attriste. Avide de simplicité et d'air pur, il lui tarde de fuirvers des rives paisibles, de reposer ses yeux et son intelligence en face des paysages silencieux, des vastes étendues, des lointains horizons, illuminés de soleil, de poésie et de fraîcheurs divines...
Oh! alors, il renaît à la douceur de vivre, tout se colore pour lui d'une magie fortunée, et son accueil redevient naturellement empreint de sympathie, de souriant intérêt et d'amitié.