LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET G
BOOLEVABD SAIIIT-OEBHAIN, H* 77
Droits de traduction réseirés- ^^ ^ ^ ^. .
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La plus graoïde partie de ce livre a para dans rOpinion nationaie. La nécessité où se trouvait le journal de se renfermer dans un certain nombre de feuilletons, m'avait obligé de retrancber quelques épisodes auxquels je tenais beaucoup, parce qu'ils rendaient mon idée plus saillante et qu'ils complétaient le tableau militaire que j'avais voulu présenter. C'est ainsi que les aventures du capitaine Bory ont presque entièrement disparu. Je crois cependant qu'elles ne sont pas susceptibles de déplaire , et qu'elles forment un utile contraste avec les amours du lieutenant Pierre d'Avarey et de la pauvre Rose Dubois.
J'ai donc rétabli ici tout ce qui avait été supprimé. J'ai profité aussi des observations qu'on m'a faites ou que J'ai faites moi-môme, pour effacer quelques taches, pour modifier différents passages de mon récit.
J'espère que tous ceux qui ont lu avec intérêt les fragments qu'a publiés lOpinûm nationale , seront curieux de connaître l'ouvrage dans son ensemble , et qu'ils me sauront gré des soins que j'ai pris pour l'améliorer et pour le rendre plus digne de leur attention.
Charles Bory était, à vingt-huit ans, capitaine de lanciers et décoré. Il était sorti de Técole de Saint- Gyr dans un bon rang, avait eu la chance d'assister à quatre batailles, s*y était vaillamment comporté, et il était bien décidé à poursuivre sa veine et à devenir un jour maréchal de France. Je Tavais connu au collège. Nous nous étions, depuis, tout à fait perdus de vue, lorsqu'un soir, à Paris, je me trouvai placé à côté de lui dans un théâtre. Il me regarda, quelques instants, à la dérobée; puis, tout à coup, me tendant la main :
« Tiens, c'est toi! » me dit-il.
La connaissance ainsi renouée ne tarda pas à se serrer davantage.
C'était ce qu'on appelle un beau garçon * que Charles Bory, grand, bien bâti, le teint coloré, des yeux bruns superbes, des lèvres un peu épaisses, dont une forte moustache noire faisait mieux ressortir l'éclat, une figure toute martiale, en un mot, éclairée par un franc et joyeux sourire. C'était aussi ce qu'on appelle un bon enfant, une nature ouverte, expansive, trop expansive peut-être ; mais j'aime mieux les cœurs limpides dont on peut sonder le fond que les cœurs troubles qui ne laissent voir que la surface. Par malheur, il était né sur les bords de la Garonne. Je crois que c'est à l'influence de cette rivière qu'il faut attribuer l'extrême confiance qu'il avait en lui-même et qu'il ne traduisait que trop éloquemmént avec un feu roulant de quolibets plus ou moins neufs et de plaisanteries plus ou moins heureuses. Il prenait volontiers pour thème ses prouesses de toute espèce, particulièrement ses prouesses amoureuses. Je savais qu'il était très-brave, et qu'en se vantant beaucoup du côté du courage, il ne se surfaisait pas; mais je me demandais s'il en était de même pour le reste, et j'étais effrayé du nombre de victimes qu'il avait dû faire.
Il s'aperçut de l'efiet qu'il produisait sur moi ; son amour-propre en fut flatté, et il crut me devoir alors un récit circonstancié de toutes ses conquêtes. Ce n'est pas ce récit que je me propose de sou*-
mettre au lecteur: îl pourrait lui sembler outrecuidant et dépourvu de variété ; mais je ne puis ine dispenser d'en transcrire la péroraison, tout en la dégageant des calembours et autres joyeusetés dont le capitaine émaillaitses discours. Ceci entrera tout à fait dans mon dessein et servira en quelque sorte de prologue à Thistoire que je vais vous raconter.
Il m'avait donc tout dit^ tout. 11 était près de mi-^ nuit, nous étions assis devant mon feu, car on était à la fin d'octobre. Il savourait un verre d'excellent rhum, et les pieds posés sur ma cheminée, de chaque côté de la pendule, afin de se chauffer le dessous des jambes, il me laissait cuver mon plaisir, ou attendait que j'exprimasse par un mot l'admiration dont j'étais nécessairement rempli. Voyant que je restais muet, il reprit :
« Toi qui te piques de faire des romans, tu devrais bien écrire ma vie. Ce serait aussi intéressant qu'instructif, et tu déracinerais un préjugé qui n'est que trop en vigueur, à savoir que tous les militaires sont d'effrontés séducteurs, et qu'ils se donnent un mal de chien pour triompher de la beauté. Ainsi que lu as pu le voir par mon exemple, rien n'est plus faux. Je n'ai jamais fait un pas pour avoir une femme : toutes celles que j'ai eues sont venues à moi, ou se sont chargées des premières avances. Je n'ose croire qu'il y ait en moi quelque chose de particulier qui
les subjugue; je ne prétends pas que je suis seul de mon espèce. Un de mes camarades que je pourrais te citer, et qui n'est pas beau, a eu, sinon plus, du moins autant de bonnes fortunes que moi. C'est qu'il y a dans l'aspect du militaire je ne sais quoi de captivant et d'irrésistible. Rappelle-toi mon aventure avec la marquise de C***. Elle ne m'avait jamais vu; je passe avec mon régiment dans la rue où elle habite, et nous stationnons environ dix minutes sous ses fenêtres : de là une passion échevelée. Je te permets d*user, à ton gré, des détails circonstanciés que je t'ai donnés sur la marquise. Elle en sera charmée, du reste, car elle n'est plus du tout bégueule. Un fait encore plus frappant, c'est mon intimité subite avec Amanda. Je te permets également de t'en servir, et je te dispense d'employer le moindre lambeau de gaze. On te dira peut-être que c'est trop fort, que ton héros est invraisemblable, que les convenances sont violées, et cœtera. Laisse dire et va ton train, mon bonhomme. Ton ouvrage sera marqué au coin du bon goût et de la vérité. Tu peux être persuadé, en attendant, qu'il n'y a pas au monde d'existence plus réjouissante que celle d'un capitaine de lanciers qui sait vivre, et je ne voudrais pas échanger mon sort contre celui de l'empereur lui-même. »
Il aurait continué longtemps sur ce ton, si mes bougies, qui tiraient à leur fin, ne se fussent tout à
coup éteintes. Il se leva en sursaut, et étant parvenu à voir l'heure à la pendule (le foyer nous éclairait encore suffisamment), il dit qu'il allait se coucher et que je lui avais sauvé l'embarras de se décider entre deux rendez-vous qu'il avait pour le soir même. Là-dessus, il me quitta.
Je restai debout un moment à réfléchir, puis nie rasseyant, je rapprochai les tisons et me mis à repasser dans ma mémoire tout ce que je venais d'entendre. Mes réflexions ne m'amenèrent point à écrire l'histoire de Charles Bory. J'eus peur qu*il ne se trouvât trop ressemblant^ ou qu'il ne fût pas content de la façon dont j'aurais interprété ses confidences. Ma veille se prolongea néanmoins jusqu'au matin, et, voyant défiler, dans mon imagination, au bruit d'une musique guerrière, de légers bataillons de fantassins, de brillants escadrons de cavaiers, et, à leur suite, une foule de femmes et d'enfants en délire, je me dis que la théorie du capitaine était peut-être plus sérieuse qu'elle n'en avait l'air, et je songeai mélancoliquement au prestige que uniforme a toujours exercé et qu'il exercera oujours.
Je crains de vous avoir présenté Charles Bory sous son aspect le moins avantageux, et, quoiqu'il ne soit pas destiné à jouer le principal rôle dans mon récit, comme il s*y rattache pourtant d*une certaine manière et qu'il m'a fait trouver la clef du caractère de mon héroïne, je veux, avant d'aller plus loin, compléter l'esquisse que j'ai tracée de lui.
Ainsi que nous l'avons vu, il y avait deux choses que Charles Bory faisait passer, avant toutes les autres : l'amour et la guerre. S'amuser aux dépens de toutes les femmes, se battre contre tous les ennemis de la France, tel était le double but qu'il s'était posé. Le reste était pour lui fort peu de chose. Il ne faudrait pas s'imaginer toutefois qu'il ne iïit propre qu'à se battre et à aimer (je me sers de ce mot, n'en ayant pas d'autre en ce moment sous- ma plu me) .•Non, Charles Bory avait des qualités réelles qu'on ne lui soupçonnait pas au premier abord, parce que lui-même en tenait peu de compte, et qu'il se parait plus volontiers de ses défauts c^ue de
ses qualités. Il était intelligent, il voyait juste, quand Tamour-propre ne Taveugliait ,pas. Quelques traits qui lui étaient échappés sur la littérature contemporaine m'ayant frappé, je mis plusieurs fois la conversation sur ce ckapitre^ et je fus très-surpris de voir qu'il en savait presque autant que moi. Il ^sait un livre en quelques heures, il le dévorait ; mais il n'en avait rien perdu, et le jugement qu'il en portait était bref, mais exquis. Enfin à ces dons de l'esprit il joignait des dons de cœur, que la vie qu'il menait n'avait point gâtés.- Il était serviable et bon. Ayant nne très-mauvaise opinion des femmes, il réservait toute son estime pour les hommes envers lesquels il était très-susceptible de dévouement, et, quand je l'eus perdu, car il devait périr d'une mort prématurée, je fus à même de constater qu'il avait laissé, dans le cœur de tous ses amis, un vif et durable souvenir.
J'eus, à cette époque, recours à lui pour quelques renseignements dont j'avais besoin sur l'armée. Il ne me les marchanda point, et il y mit d'autant plus de complaisance qu'il était persuadé, malgré mes dénégations réitérées, que je nourrissais le projet d'écrire son histoire. Il ne pouvait se départir de ridée qu'il eût fait un excellent héros de roman. Il s'étonnait que je ne profitasse point de la permission qu'il m'avait donnée, et il ne manquait jamais de passer du général au particulier, c'est-à-dire des
s LE PRESTIGE DE L'UNIFORME.
récits de guerre que je lui demandais, à ses faits et gestes personnels. Mais, comme je ne me gênais pas avec lui, je le ramenais du particulier au général, et alors, quand il était en train et qu'il parlait de ce qu'il avait vu plutôt qurf de ce qu'il avait fait, il y avait plaisir et profit à l'entendre.
Un jour qu'il avait discouru longuement sur la bataille de Magenta à laquelle il était, mais où, suivant sa propre expression, il avait eu le guignon de n'avoir rien à faire , je manifestai le regret de n'avoir point assisté moi-même, comme témoin, à une de ces grandes scènes de notre dernier drame militaire en Italie. J'ajoutai que toutes les descriptions du monde ne pouvaient tenirlieu du spectacle même,'etque c'étaient de ceg choses qu'il fallait voir de ses yeux pour s'en former une juste idée.
« Voit! Voir! 's'écria Bory avec quelque impatience, c'est facile à dire ; mais le moyen de distinguer le détail au milieu de la confusion de l'ensemble? Et cet ensemble, comment et de quel point le saisir? Tu n'y aurais vu que de la fumée, mou vieux, de la fumée et de la poussière, et un peu de eu par-ci par-là. N'élais-je pas aux premières loges, et tous mes hommes aussi? et nous n'avions pas tes yeux dans nos poches, je t'en réponds. Eh I bien, qu'avons-nous vu? Que le plus blagueur d'entre nous le raconte ! J'admire toujours les poêles et les peintres qui ont l'art d'éclaircir ce qui est obscur,
et qui reproduisent) sur leur toile ou dans leur livre, ce que leurs pauvres yeux mortels n'ont jamais discerné que très-vaguement. Accourez, badauds de tous les temps et de tous les pays, voici la prise du bastion Malakoff. Le peintre y était en personne. Gomme c'est ça ! Regardez ce jeune lieutenant qui vient d'être frappé d'un éclat d'obus, et dont tous les traits expriment la souffrance une heure avant qu'elle ne se fasse sentir. Remarquez surtout comme chaque épisode est distinct, et comme tous les plans sont éclairés pour le besoin de la cause. Tas de farceurs I Ils sont les cousins du Dante ; leurs batailles ressemblent à son enfer : allez donc le voir pour y croire» La guerre recommencerait, fût-ce aux bords du Rhin, que je ne t'engagerais pas à te procurer une stalle. Il n'y a de spectateur, dans un combat, que les acteurs, et encore chacun a sa part de besegne, chacun travaille dans son coin, et le combat entier échappe à tout le monde. Je conçois pourtant qu'on veuille avoir une idée plus ou moins exacte, plus ou moins directe, des choses qu'on se propose de peindre ou de décrire. L'art ne peut se passer de la réalité. Sfais, au lieu d'assister à quelque bataille» puisque tu veux t'emplir la tête et les yeux des images de la guerre, viens donc avec moi, au printemps, au camp de Châlons, si on m'y appelle. Là, tu t'initu^ras tout à fait à notre vie militaire ; tu suivras nos manœuvres, tu
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entendras sonner la charge, et ta t'eni?reras* autant que tu voudras, de Todeur de la poudre. Quant au reste, aux sublimes horreurs, aux sanglants résultats, l'imagination est fée, mon cher ; elle les devine,
— Tu as raison, lui dis-je. Si tu vas au camp de Châlons, et que je sois libre à cette époque, je t'accompagnerai,
•— Bravo, reprit-il, et tu tç décideras à. être mon historien.
— Oh! pour cela, non, répondis-je en riant. Je ne te cache pas que tu m'as fourni quelques idées qui pourront devenir fécondes ; mais pour te mettre toi-même en scène, cela m'est impossible, je te connais trop.
— Cet inconvénient me semble un avantage.
Un auteur ne connaît jamais trop son héros.
— C'est ce qui te trompe. Les héros, comme la guerre, ont besoin d'être vus de moins près.
— Je ne puis te contraindre à te servir de moi et de mes aventures, dit-il sérieusement ; mais tu manques certainement l'occasion de produire un chefd*œuYre. »
Trois mois s'étaient écoulés, je ne songeais plus à rengagement que j'avais pris, lorsqu'un malin Bory entra chez moi, et me dit qu'il allait partir pour Châlons et qu'il comptait bien que je l'accompagnerais. Je fis quelques difficultés : mon imagination s'était un peu détournée des idées de guerre, j'étais occupé de tout autre chose ; mais le capitaine insista de si bonne grâce, que je renonçai à mes nouveaux projets et que je lui promis de partir avec lui.
Quelques jours après, nous étions à Ghftlons. Le régiment de Bory ne devait y passer qu'un jour avant de se rendre au camp, qui est à cinq oti six lieues environ. Je voulus profiter de ce délai pour voir la ville, et Bory, qui la connaissait, m'offrit de m'accompagner.
Au moment où nous descendions dans la rue, un rassemblement se formait en face de notre hôtel. *■ Nous étant approchés, nous vîmes une jeune fille étendue à terre, sans connaissance, et deux zouaves qui lui parlaient et qui cherchaient à la faire rêve-
nir à elle. On avait déjà apporté du vinaigre qu'ils lui faisaient respirer ; mais elle ne rouvrait les yeux que pour les refermer aussitôt. Bory demanda qui elle était à Tun des zouaves. Celui auquel il s'adressait parut un peu décontenancé; mais son compa* gnon, qui soutenait avec le genou la tête de la jeune personne, et qui était remarquable par une large cicatrice qu'il avait au-dessus de l'œil, prit la parole , et d'une voix assurée :
« C'est une fille de Paris, mon capitaine, dit-il. Elle est malade depuis hier ; je croyais que l'air lui ferait du bien. Mais, à ce qu'il parait, il lui faut autre chose.
— Portez-la bien vite à l'hôpital, lui dit Bory.
— J'y pensais, reprit le zouave. C'est une jeunesse qui file un mauvais coton ; elle en rmra pour plus d'un quart d'heure. Je la porterais bien tout seul avec mon camarade ; mais ça ne lui serait peutêtre pas commode, à elle. Voici qui vaut mieux, une civière qui nous arrive avec un matelas. Elle sera là-dessus comme dans son lit. »
Pendant que le zouave parlait, et que, tout en parlant, il déroulait sa longue ceinture et en faisait une espèce d'oreiller, mes yeux restaient fixés sur la jeune fille évanouie et ne pouvaient s'en détacher. On ne lui aurait guère donné plus de dix-huit ans. Elle paraissait grande, peut-être parce qu'elle était étendue ; tous ses membres étaient admirablement
proportionnés, S2^ taille svelte, son cou gracieux^ sa tète mignonne et charmante, ses traits d'une délicatesse aristocratique. Quoiqu'elle ne fût vêtue que d'une robe de laine brune assez misérable, elle inspirait l'intérêt tout de suite, et son aspect éveillait même je ne sais quelle vague idée de respect. C'était là ce que ressentaient tous les spectateurs rassemblés autour d'elle ; mais ma sympathie était différente de celle de la foule : ce n'était pas une étrangère pour moi, je la connaissais. Un souvenir m'avait étreint le cœur. Je revoyais amaigrie, décolorée, presque mourante, et dans une situation qui ouvrait carrière aux suppositions les plus injurieuses, une pauvre enfant que j'avais vue, deux ans auparavant, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté et au milieu de circonstances qui la grandissaient et qui lui prêtaient une sorte de splendeur morale.
« Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Rose Dubois? demandai-je au zouave qui avait pris la parole et qui, aidé de son camarade, l'avait placée sur la civière, sans qu'elle eût repris connaissance.
— Oui, c'est son nom, répondit-il avec un étonnement brusque et en me toisant de la tête aux pieds.
— Et à quel titre vous établissez-vous son protecteur? Êles-vous son parent? » poursuivis-je avec curiosité.
Le sergent, car je m'aperçus seulement alors que le zouave portait les galons, le sergent fronça le sourcil et me regarda d'un air qui n'annonçait rien de bon. Il m'aurait sans doute répondu quelque grossièreté, si je n'avais été avec Bory qui était en uniforme. Il se contenta de me dire avec assez d'insolence :
< Elle est tiia maîtresse. »
Puis s'adressant à l'autre zouave :
< Allons, mon petit, en route, et vivement. »
Ils levèrent la civière, écartèrent la foule qui était devenue assez considérable, et ils disparurent*
« Eh! bien, viens-tu? me dit Bory. A quoi songestu donc ?
— Je songe comment je pourrai me procurer des renseignements sur cette jeune fille.
— Sur cette jeune fille? Où ton intérêt va-t-il se nicher? C'est quelque drôlesse qui aura suivi les zouaves.
— C'est impossible.
— C'est très -probable. Néanmoins, puisque tu désires des renseignements, je puis t'en procurer. Je connais un lieutenant, Pierre d'Avatey, un charmant garçon, qui est du même régiment que ces deux gaillards. Je te conduirai chez lui, lorsque nous aurons fait le tour de la ville.
— Non, repris-je, nous Visiterons la ville plus
tard. Conduis-moi tout de suite chez le lieutenant en question-
Le vicomte Pierre d'Avarey, car notre lieutenant était vicomte, se trouvant justement chez lui, nous montâmes à la chambre qu'il occupait au premier étage d'une maison bourgeoise. En voyant que Bory n'était pas seul , il se leva pour me saluer, et plia précipitamment une lettre qu'il tenait à la main, et qu'il glissa dans la poche de son pantalon.
Pierre d'Avarey offrait un type militaire très-différent de celui de Charles Bory. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, d'une constitution robuste, il avait de beaux yeux d'un bleu gris, des cheveux blonds taillés en brosse , un front large, un nez d'aigle, une bouche fine garnie de dents éclatantes, et surmontée d'une petite moustache dorée. Son teint était rougi sur toute la face par l'air et par le soleil ; mais ses mains étaient d'une blancheur et d'une délicatesse qu'une femme aurait enviées* Il y avait, dans l'ensemble de cette physip-
nomie, un mélange de douceur et d'énergie qui commandait à la fois la sympathie et l'estime.
Bory professait volontiers que la ligne droite est plus courte que l'oblique. Il n'alla donc point au but par quatre chemins; il me présenta sommairement au lieutenant, et lui expliqua le sujet qui nous amenait. Celui-ci, qui s'attendait à autre chose, répondit qu'il n'était point au courant des bonnes fortunes de ses hommes, et qu'il ne connaissait point de fille qui portât le nom de Rose Dubois. Je m'aperçus tout de suite que nous l'avions choqué par trop de précipitation, et, comme l'impression que j'avais ressentie en le voyant était toute favorable, je m'attachai à lui faire entendre que c'était le désir de le connaître, autant que celui de satisfaire ma curiosité, qui m'avait conduit chez lui.
Il me sut gré de la nuance et dit ce qu'il fallait pour me retenir. Je sentis que j'avais affaire à une nature aussi fine et aussi distinguée au moral qu'elle l'était au physique. L'intérêt que m'avait inspiré Rose Dubois se compliqua d'un intérêt nouveau, et une liaison mystérieuse s'établit, dès lors, dans mon esprit entre le beau jeune homme qui était devant moi, et la pauvre fille abandonnée qu'on portait à l'hôpital.
Quand Bory lui eut fait part du projet que j'avais de passer quelques jours au camp, Pierre d'Avarey m'assura qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui
pour contribuer à m'en rendre le séjour agréable. Il ajouta qu'il regrettait de ne pouvoir me fournir les premiers renseignements que je lui demandais ; mais il y avait moyen de réparer cela, il s*informerait auprès de ses camarades, et nous arriverions sans peine à trouver ce que je cherchais.
« Il y a toujours des histoires d'amour partout où il y a des nailitaires , fit-il en riant ; Bory le sait encore mieux que moi. Je m'étonne, monsieur, que, sur un pareil chapitre, vous ayez recours à d'autres qu'à lui. Cependant, dussé-je m'attirer son indignation, je vous dirai qu'aujourd'hui les zouaves sont en faveur anpçès du beau sexe, et que le turban est encore plus fascinateur que le petit drapeau des lanciers, qui ne laisse pas néanmoins d'avoir toujours son importance. L'été dernier, lorsque nous étions casernes au mont Yalérien, nos hommes otit causé de véritables ravages dans la banlieue de Paris, à Rueil, à Bougival, à Sèvres....
r- C'est justement à Sèvres, interrompis-je^ que j'ai vu Rose Dubois pour la première fois. Elle apportait du linge dans une maison où j'étais.
.— Une blanchisseuse I s'écria gaiement le lieutenant. C'est principalement parmi les blanchisseuses que nos troupiers recrutaient leurs belles. Il y eut même quelques duels au sujet de ces dames, un entre autres.... Mais je vois que Bory s'impatiente.
Est-ce que vous aviez l'inteolion de faire un tour! Je crois qu'il va pleuvoir.
— Il pleut, dit le capitaine en levant le rideau de la fenêtre. Nous n'avons plus d'autre ressource que d'aller au café du coin.
— Si vous préférez rester ici, messieurs, je puis vous offrir des cigares et un verre de grog.
— J'accepte, dis-je en me rasseyant, et vous nous conterez ce duel dont vous parliez.
— Il est capable , s'écria Bory en me regardant de travers, il est capable de prendre pour héroïne de son nouveau roman quelque ignoble créature, au lieu de choisir Amanda, comme je le lui conseillais. Amanda est pourtant une fille du meilleur genre, très-spirituelle, et qui serait très-drôle, étant habilement peinte. Il n'y a là-dessous aucun jeu;de mots, je vous jure. Je lui aurais donné tous les détails qu'il eût désirés, des détails comme il est impossible d'en inventer et qui suffiraient pour assurer la vogue d'un livre.
— Mon cher Bory, répondis-je avec calme, je ne refuse point les richesses .que tu m'offres. Au contraire, je les réclame, et il est possible que j'en use largement. Mais tu me permettras bien de chercher quelques contrastes, et de ne point me tenir toujours dans les hautes régions où tu brilles. Amanda ressortira mieux, d'ailleurs, à côté de Rose. Les ombres ont une grande valeur en peinture.
— A la bonne heure, fît Bory.
— Mais, monsieur, reprit Pierre d'Avarey, ne parliez-vous pas de Sèvres? Est-ce que vous y connaissez du monde ?
— Non, monsieur, mais je passe chaque été quelques jours chez un de mes amis qui possède à Sèvres une habitation charmante, M. Sauveroche...,
— M. Sauveroche l exclama le jeune homme. Vous connaissez M. Sauveroche?
— Très-particulièrement. Et vous le connaissez aussi?
— Quand vous êtes entré, je lisais une lettre de lui.
— Ah I vous êtes en correspondance ?
— Non, c'est-à-dire.... Je vous avouerai que je n'ai pas encore lu sa lettre, et que je me demande ce qu'il peut me vouloir. Vous permettez? ajoutat-il en tirant le papier de sa poche.
— Comment donc ! »
La carafe» le sucre et la bouteille de rhum étaient sur la table. Il prit des verres dans une armoire, les plaça devant nous avec des cigares, et il se recula, pour lire, dans l'embrasure de la fenêtre.
Quand il se retourna vers nous, je crus remarquer quelque altération dans ses traits, comme s'il venait d'apprendre une chose qui l'étonnait et qui le chagrinait à la fois. Mais ce ne fut qu'un éclair. Il reprit aussitôt son expression sereine, et, s'adres^ sant à moi :
«M. Sauveroche est en ce moment à Bordeaux. II m'écrit pour me recommander un de mes soldats.
— Il vous en écrit long pour cela, fit observer Bory.
— Gomment?
— Vous avez été près d'un quart d'heure à déchiffrer cette épitre.
— Un quart d'heure ! répéta le jeune homme évidemment embarrassé. Je vous demande pardon, messieurs. C'est que l'écriture est difficile à lire.
— Il n'en faut pas juger par la suscription, fit encore observer Bory en désignant l'enveloppe que le lieutenant avait laissée sur la table, et qui était, en effet, d'une écriture très-nette et trèsbelle. »
Pierre d'Avarey se mordit la lèvre, et s'adressant toujours à moi :
« Voici la pluie qui redouble, dit-il. Si vous ne voyez pas d'inconvénient à nous apprendre ce que vous savez de cette fille que vous avez connue à Sèvres et que vous venez de retrouver à Châlons, vous nous ferez passer le temps agréablement, et vous me mettrez peut-être à même d'en savoir plus long sur son compte.
— Je suis à vos ordres, lui répondis-je. Je venais vous demander une histoire, je vais vous en conter une ; mais je rappelle à Bory que c'est une histoire de blanchisseuse. Quant au dénoûment, il n'y en a
pas, OU, s'il y en a un, il n'est pas du tout en harmonie, comme vous verrez, avec la rencontre que nous avons faite. »
Mes deux auditeurs, l'un bienveillant, l'autre assez mal disposé, allumèrent, chacun, leur cigare, et je commençai, à peu près en ces termes, le récit qu'on va lire.
< J'étais à Sèvres chez M. Sauveroche, il y aura juste deux ans au mois de juin. Contre l'ordinaire, nous n'étions pas nombreux : il n'y avait au château que le châtelain, sa fille, son neveu, sa belle-sœur et moi. Je dis contre l'ordinaire, car M. Sauveroche réunit toujours beaucoup de monde, pendant la belle saison, dans sa vaste et .splendide demeure. Je n'ai à m'occuper ici ni de lui ni de sa fille, ce qui est fâcheux, MlIeBerthe étant, sans aucune exagération, une ravissante personne, fine au moral comme au physique, plus jolie que les plus belles, simple comme un enfant, distinguée comme uric duchesse. Du reste. Monsieur la connaît sans doute (le lieutenant fit un geste d'assentiment qui
me parut trop modéré, et qui me donna tout de suite à réfléchir). Le père est un homme de cinquante-cinq ans environ, qui est veuf, qui compte sa fortune par millions, et qui n'a qu'une fille qu'il adore. Je ne vous entretiendrai, pour le moment, que du neveu, Octave Sauveroche, que Monsieur connaît aussi certainement (nouveau signe d'assen-, timent de Pierre d'Avarey, mais plus froid encore et non moins significatif).
« Octave Sauveroche a une physionomie à part» tiès-agréable et très-distinguée, de grands yeux noirs qu'illumine la flamme intérieure, un front de génie. N'en déplaise à Bory, les artistes ont aussi leur part de gloire amoureuse ; ils exercent, comme les militaires, un certain prestige sur l'imagination des femmes. Octave en est un exemple. Il venait d'exposer ses premiers tableaux qui avaient été fort remarqués, quand une grande dame, brûlante comme le soleil, plus pâle que la lune, et fort à la mode cette année-là, l'enveloppa dans son burnous blanc, au sortir d'im bal, et sans lui laisser le temps de prévenir personne, l'emmena avec elle en Italie. L'aventure fit un bruit du diable et ne nuisit point au succès du peintre. Octave fut bientôt classé au premier rang. Ce fut alors que l'oncle Sauveroche, qui, en sa qualité de banquier, avait lancé l'anathème contre le jeune homme et qui avait juré de ne plus le revoir, se ravisa tout à coup, se réconci-
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lia avec la peinture et daigna revendiquer pour luimême uu peu de l'éclat qui rejaillissait sur son nom.
« II y avait une huitaine de jours que j'étais à Sèvres ; Octave y était arrivé en môme temps que moi. La campagne et les bois étaient dans toute leur splendeur, et, chaque matin , nous faisions ensemble une promenade de deux ou trois lieues. Outre qu'il a de l'esprit et que sa conversation est intéressante, il y a toujours profit pour moi à me promener avec lui : c'est un véritable artiste, toutes les grâces, toutes les merveilles de la nature lui sont familières, et souvent, en me disant simplement : < Regardez I » il m'a ouvert tout un monde que j'ignorais. En un mot, je vois avec lui mieux et différemment que quand je suis seul.
« Un matin qu'à propos de je ne sais plus quoi , nous étions venus à parler de la beauté des femmes, il me demanda tout à coup : .
c — Avez-vous vu une toute jeune fille qui apporte quelquefois du linge chez mon oncle ? »
«. Et comme je faisais un signe négatif :
« — Eh 1 bien, poursuivit-il, t&chez de la voir. Elle en vaut la p^ine. C'est une des plus jolies tètes que vous rencontrerez jamais. »
« Il ne m'en dit pas davantage* Mais, en rentrant au ch&teau, il prit par les derrières, au lieu de sonner à la grille, et, grâce à un hasard qu'il avait pré-
paré peut-être, nous nous trouvâmes en présence de la jeune fille qui sortait avec un grand panier d'osier sous le bras.
« Elle baissa les yeux, rougit et se rejeta de côté pour nous livrer passage. Je m'arrêtai et la contemplai, saisi d'admiration. Jamais je n'avais compris (je ne dis pas senti) à ce point la puissance de la beauté. C'était une révélation nouvelle que je de* vais encore à Octave. •
« L'émotion qu'éprouvait la jeune fille colorait son teint naturellement p&le ; ses yeux, qu'elle releva comme pour nous interroger, d'un brun profond, ombragés de longs cils, avaient une douceur infinie, malgré leur expression de fierté, et ses magnifiques cheveux noirs qu'un petit bonnet couvrait à peine, auraient lutté d'éclat avec l'aile du corbeau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut la suprême distinction de toute sa personne.
« Octave, voyant qu'elle allait nous échapper, se hâta de lui dire avec un à propos que je n'aurais^ certes, pas eu à sa place :
« — Mademoiselle , pourquoi manque-t-il donc toujours des boutons aux chemises que vous me rapportez ?
« — C'est que vos boutons sont mal cousus, monsieur, ou que le fil est mauvais. Mais, ajouta-t-elle aussitôt d'une voix plus brève et comme si elle devinait que ce n'était là qu'un prétexte pour lier
conyersation, cela ne me regarde pas, j'en parlerai à Mme Lubin. »
c Mme Lubin était la maîtresse blanchisseuse. Je la connaissais. C'était une femme de mon pays, qui s'était établie à Sèvres, et qui venait à Paris, chaque semaine, chercher mon linge.
« La jeune lille lit lestement un demi-tour, passa derrière moi, et elle était déjà loin, qu'Octave cherchait encore un nouveau prétexte pour la retenir.
c — Mademoiselle, mademoiselle, » criait-il I...
c Mais elle ne l'écouta point, et disparut légère.
« — N'est-ce-pas, me dit-il, qu'elle est adorable î
« — Adorable est le mot. Et vous en êtes amoureux sans doute?
« — Pas encore. J'ai seulement le plus violent désir de faire son portrait, de fixer sur un bout de toile cette apparition céleste, et, si je vous parle de cela^ c'est que vous pouvez m'y aider.
«— Moiî
« — Oui, vous. Je vous ai vu entrer chez la femme
pour qui elle travaille, et il n'y a que cette femme qui puisse la décider à m'accorder quelques séances, pour la tête exclusivement. »
« J'avais été, en effet, dire bonjour en passant à Mme Lubin. Il était donc assez naturel qu'Octave priât de lui servir d'intermédiaire. Mais, le sachant sujet à caution à l'endroit des femmes, et craignant
qu'il ne fût pas guidé par le seul amour de Tart, je refusai net de me mêler de l'affaire, et lui fis entendre que je n'étais pas sa dupe. Il se récria, il se révolta. Il était animé des sentiments les plus désintéressés, il n'obéissait qu'à la passion de la gloire. La tête de cette fille était divine ; elle avait surtout un sourire désespérant : s'il réussissait à rendre ce sourire, il léguerait une autre Jocoude à la postérité. Ce qu'il me demandait, était, selon lui, fort peu de chose. Ce n'était pas à l'ouvrière ellemême, c'était à la maltresse qu'il me priait de m'adresser, preuve que ses intentions étaient pures. Bref, il fit si bien, à force de supplications et de protestations, qu'il me convainquit de sa sincérité, et que, pour contribuer, dans la mesure de mes moyens, à produire un chef-d'œuvre, je lui promis de rendre une seconde visite à ma blanchisseuse. Mais la pluie a cessé, messieurs, nos verres sont vides, et vous allez achever vos cigares en inspectant avec moi les monuments de Gh&lons. »
— Nous remplirons nos verres , et vous finirez votre histoire, dit poliment Pierre d'Avarey. La fumée qu'il y a ici vous empêche de voir avec quel intérêt on vous écoute.
— Parlez pour vous, mon cher, dit Bory. Une blanchisseuse pouvait être une héroïne au tenaps d'Homère, quand les princesses lavaient ellesmêmes leur linge à la fontaine ; de nos jours , elle
manque peut --être de noblesse et de nouveauté. Je t'avoue que j'étais jusqu'ici médiocrement captivé, poursuivit-il en s'adressant à moi; mais je suis curieux de savoir comment tu t'acquitteras des fonctions que tu viens d'accepter, et si le résultat de tes démarches sera aussi agréable pour M. Octave qu'honorable pour toi.
— Je constate avec plaisir que tu n'as pas dormi,» lui répondis-je en riant, — et je continuai mon récit.
« Mme Lubin habite à Sèvres une des dernières maisons de la grande rue, de cette interminable rue qui va rejoindre les premières maisons de Gh&ville, et qui, en traversant Viroflay, se prolonge jusqu'à Versailles. Ce n'est point précisément un palais que l'habitation de Mme Lubin. On entre par une barrière à claire-voie dans une petite cour en pente, séparée de la rue par un mur à hauteur d'appui, et on se demande alors s'il faut aller à droite ou à gauche. A droite est une étable à porcs, à gauche une
écurie. On aperçoit bien divers corps de logis , dont l'un même est assez vaste, mais on ne sait par où y pénétrer, et, quoique je fusse déjà venu chez ma compatriote, j'aurais été obligé d'appeler pour réclamer un guide, si un jeune homme en blouse ne s'était aussitôt présenté à moi. C'était le fils de Mme Lubin.
« Mme Lubin est veuve et n'a qu'un fils. C'est un grand gaillard de vingt-deux à vingt-trois ans, aux larges épaules, au teint d'un rouge de brique, aux chevaux presque roux frisant naturellement, avec de petits yeux bruns intelligents, un long nez recourbé et un menton en saillie. Il n'est pas beau sans doute, mais il n'a rien de désagréable, et je le vois toujours avec plaisir, peut-être parce qu'il y a dans sa figure une expression de force et d^honnê-
teté, et aussi parce qu'il me rappelle le type des campagnards de mon pays.
« Il me salua par mon nom et me dit que sa mère était absente, mais qu'elle ne tarderait pas à revenir. . .
« Il m'offrit en même temps d'entrer pour me reposer, et, comme je le suivais machinalement, il me conduisit, par une étroit passage, dans une petite salle basse qui donnait sur le jardin.
« Ce jardin me parut charmant, éclairé par le gai soleil de juin. Il est pourtant assez exigu, plus long que large, mais il n'est séparé des jardins voisins
que par des haies, et, au bas^ coule un ruisseau, en deçà duquel se déploient de fraîches et magnifiques prairies. Il était tout parfumé, en ce moment, par de vrais buissons de roses et par des touffes de clématite qui formaient berceau. Je m*assis près de la porte pour ne rien perdre du coup d'œil, et Marc (c'est ainsi que s'appelle mon jeune homme), resta debout à quelques pas, la main appuyée sur une table ronde qui était au milieu de la salle.
« — Voici un beau jour, lui dis-je avec l'accent de l'enthousiasme.
c — Âh ! oui, monsieur, répondit-il tranquillement en regardant à ses pieds.
« —Vous devez être heureux ici, Marc, avec votre mère?
« — Ah I oui, monsieur. »
t Ce second < Ah I oui, » marquait un certain étonnement; Marc ne comprenait pas bien pourquoi je le trouvais heureux.
« Je repris:
« Vous ne tarderez pas à vous marier sans doute 1
« *- Ahl oui, monsieur. On ne sait pas, ça peut arriver. »
«La conversation, soutenue ainsi, ne pouvait nous mener loin. Je me demandai alors pourquoi je ne parlerais pas au fils de ce dont je voulais entretenir la mère, et, abordant franchement le sujet :
« — Vous avez ici, lui dis-je, une jeune ouvrière qui s'appelle Rose Dubois, et qui va quelquefois porter le linge chez vos pratiques? »
€ Je ne le regardais pas en disant cela ; mais il fit un mouvement qui ne m'échappa point, et sa main quitta la table où elle était appuyée. Je levai la tète : il m'enveloppait d'un regard défiant et dur; mais ses yeux se baissèrent en rencontrant les miens.
c J*eus l'air de croire qu'il ne m'avait point entendu; je répétai ma question à peu près dans les mêmes termes, et j'ajoutai que cette jeune fille était d'une beauté remarquable.
< Au nom de Rose Dubois que j'avais appris par un des domestiques du château et que j'accentuai plus distinctement la seconde fois que la première, Marc se troubla, et, après avoir encore hésité un instant :
t — Oui, elle travaille ici, dit-il. Qu'est-ce que vous lui voulez?»
« Je ne pus m'empécher de sourire du ton qu'il avait pris, et je me hâtai de lui expliquer que, pour mon compte personnel, je n'attendais rien de cette jeune fille, et que je n'étais que l'ambassadeur d'un peintre de mes amis, qui, l'ayant vue, avait conçu le plus grand désir de faire son portrait.
< Marc m'écoutait avec attention. Il était clair que le motif qui m'amenait ne lui plaisait pas; mais il réprima sa mauvaise humeur et se contenta de dire qu'il ne croyait pas que Rose pût perdre son temps
LE PRESTIGE D£ L'UNIFOHMË. 31
à se faire peindre, que c'était une pauvre fille qui travaillait pour vivre, et que mon ami ferait bien de renoncer à son projet. J'objectai tranquillement que le temps de Rose ne serait point perdu, et qu'on lui payerait toutes les séances qu'elle voudrait bien accorder. Il répliqua qu'il n'avait pas reçu d'éducation, qu'il ne connaissait pas le monde, mais qu'il savait pourtant, et que je devais savoir aussi, que l'atelier d'un peintre n'était pas la place d'une fille honnête.
« Il était ému, animé, et presque éloquent dans sa colère naïve. Je fis semblant de m'obstiner pour le pousser à bout, pour me donner le spectacle des éclats de son amour, car il était évident pour moi qu'il aimait Rose, qu'il l'aimait passionnément. Il dépassa ce que j'attendais, il parla haut, avec chaleur, il jura que le peintre aurait affaire à lui s'il s'adressait à elle, enfin il s'emporta jusqu'à dire qu'il était étonné que j'eusse consenti à servir d'intermédiaire à un suborneur de filles.
€ Je le regardai froidement : il se tut, rentra en lui-même , puis, tout confus , il balbutia quelques excuses, et dit qu'il était bien fâché de m'avoir retenu, qu'il se rappelait que sa mère ne devait rentrer que vers le soir.
« — C'est bien, Marc, lui répondis-je ; je reviens
drai.»
« Gomme il me reconduisait, Mme Lubin, qui ren-
trait, m'arrêta au passage, et, avec force exclamations de joie, me força de revenir sur mes pas«
< Mme Lubin ne ressemble en rien à son flls. G*est une femme qui a dû être fort jolie, et qui, malgré ses quarante-huit ans et les fatigues de son état de blanchisseuse, conserve encore un certain éclat. Elle porte, Tété comme l'hiver, un châle de tartan, une robe d'indienne, un tablier de laine noire. Je ne l'ai jamais vue autrement accoutrée.
«Tout en me témoignant le plaisir que lui causait ma visite, tout en me demandant des nouvelles de là-bas, c'est-à-dire de notre pays, elle fit signe à son fils de s'éloigner, et elle me remmena dans la petite salle.
< Je commençai par lui répéter ce que j'avais dit à Marc. Sa figure, qui s'était .soudain rembrunie au nom de Rose Dubois, s'éclaircit de nouveau, dès qu'elle eut bien saisi de quoi il s'agissait. Elle prit tout de suite, comme son fils, une assez fausse idée de mes intentions ; mais, au lieu d'en paraître irri-
LE PRESTIGE DE L'UNlFORME. 33
lée comme lui, elle se chargea d'elle-même de parler à la jeune fille, et se mit à ma disposition avec un empressement qui ne laissa pas de me surprendre un peu, à cause du contraste.
« — C'est une jolie fille, dit-elle, et qui n'est pas faite pour rester ici ; sa place est à Paris, et il faudra bien qu'elle y aille un jour ou l'autre. Je ne suis pas mécontente de son service. Elle connaît toutes mes pratiques, elle est active, elle fait ce qu'elle peut; mais c'est faible, c'est délicat; je suis obligée de la ménager. Je la garde, parce que je l'ai. Entre nous, je ne serais pas f&chée d'en être débarrassée.
« — Votre fils, en serait peut-être plus fâché que vous, insinuai-je.
« — Mon fils! s'écria-t-elle avec vivacité. Il vous a donc parlé? Vous savez qu'il aime cette fille? Il en est fou, monsieur, fou à battre, il en perd l'appélit et le sommeil. Je n'y voyais que du feu, lorsque ce n'était plus un secret pour personne. Dès que la mèche a été éventée, je n'ai fait ni une ni deux, j'ai mis la donzelle à la porte, car elle logeait dans ma maison, dans ma propre maison, depuis près de neuf ans. Figurez-vous que cette petite n'est rien du tout, mais rien du tout, un enfant de ruisseau, quoi! Elle avait juste neuf ans quand elle perdit sa mère ; elle était nue comme un ver et n'avait à se réclamer ni de saint ni de diable : le curé me per-
suada de la prendre chez moi. Je n'eus pas trop à m'en repentir d'abord, il faul ôlre juste : elle n'était point paresseuse ; d'ailleurs, je ne l'aurais pas souffert. Mais ça n'avait pas treize ans que ça prenait déjà des airs de princesse, que ça semblait paré avec rien, et que ça se redressait comme un enfant qui aurait eu père et mère. Je n'en augurai rien de bon, vous pensez. Si j'avais pu prévoir!... Marc, qui était encore un gamin, ne faisait pas seulement attention à «Ue, et comme mon idée était de le marier de bonne heure, je caressais en secret l'espoir qu'il épouserait une fille que nous connaissons, qui a de quoi, qui vient encore de perdre un frère à l'armée, et à qui on donnera un joli trousseau, sans compter le reste. Âh 1 bien, oui, la bombe éclata tout d'un coup. Je croyais qu'une fois installée à son particulier, Rose ne tarderait point à faire ce que font ses pareilles. Mais, voyez le guignon 1 elle s'obstina à se bien conduire. Je mettrais mon poing au feu qu'elle n'est restée sage que par calcul, pour me faire pièce» pour amener mon benêt de fils à l'épouser malgré moi. Il en est bien capable, voyez-vous : il est encore plus têtu que ne l'étsât son père. Vous me direz peut-être que j'ai eu tort de la garder comme ouvrière, et que j'aurais mieux fait de l'é*loigner, coûte que coûte. On ne fait pas ce qu'on veut, monsieur. D'abord, elle m'est très*utile. Puis ^le tient à rester à Sèvres. Si je la renvoyais, elle
entrerait chez une autre blanchisseuse qui la lorgne depuis longtemps, et où mon ûls aurait peut-être plus de facilité pour lui parler, tandis qu'ici j'y mets bon ordre. Voilà où j'en suis, monsieur, avec mon fils unique. Aussi je répète que vous nous rendriez un vrai service en amenant cette petite malheureuse à quitter le pays et à ne plus troubler, comme elle le fait, le repos des honnêtes gens. »
« Tout un drame intime se déroulait devant mes yeux. J'aurais perdu mon temps à faire comprendre à Mme Lubin l'injustice de sa colère contre la jeune fille et l'immoralité des vœux qu'elle osait formuler tout haut. Mme Lubin se croyait une femme honnête ; son intérêt lui dissimulait à elle-même ce que ses paroles avaient d'odieux. Mais je sentis, par contre, s'éveiller en moi une vive sympathie pour lâ pauvre Rose, et je me félicitai tout bas de m'être chargé de la démarche, pensant avec raison qu'Octave aurait été moins scrupuleux que moi, et qu'il aurait peut-être usé de toute la bonne volonté de la DQière de Marc.
c Je me tus quelques instants, de peur de trahir ce que j'éprouvais, puis je dis à Mme Lubin que les vues de mon ami étaient tout à fait avouables, et que je n aurais pas voulu réclamer d'elle un service qui pût laoompromettre, non plus que sa jeune ou"* vrière.
c — Je l'entends bient^omme cela, repartit la digne
matrone. Je ne suis pas l'ennemie de cette jeunesse; elle a mangé mon pain pendant dix ans, elle le mange encore. J'aimerais mieux seulement qu'elle en allât gagner ailleurs, à Paris par exemple, et le plus honnêtement possible. Mais, si vous voulez, nous allons lui parler tout de suite ; elle doit être là. »
« Je m'empressai d'accepter. Mme Lubin me ramena près de l'écurie, et nous nous trouvâmes dans une cour étroite, le long de laquelle régnait un vaste corps de logis. J'entendis une voix fraîche qui chantait ; je tournai les yeux vers une croisée ouverte, et je vis une jeune fille en blanc qui repassait du linge. C'était Rose.
« Elle avait quitté son bonnet et sa robe, et n'était vêtue que d'une jupe et d'une légère camisole blanche qui laissait voir son cou délicat, ses bras ronds et polis. Elle me parut plus belle encore que la première fois. Ohl si Octave eût pu la peindre ainsi, sur ce fond sombre, dans ce négligé charmant, au milieu de cette cour où le jour pénètre à peine, mais qu'elle éclairait, en quelque sorte, de sa pudique et touchante beauté !
« — Sais- tu, Rose, que ces messieurs de Paris te trouvent jolie, lui dit Mme Lubin d'une voix aigredouce en s'arrêtant devant la fenêtre. Un ami de monsieur, qui est peintre, veut absolument faire é-^ — ^trait.
« — Je n'ai pas besoin d'avoir mon portrait, répondit l'ouvrière en continuant son repassage.
« — Que lu es bête ! reprit la maltresse. Ce ne serait point pour toi, ce serait pour exposer à la grande exposition de Paris. On te payerait, bien entendu, le temps qu'on te ferait perdre. J'ai ouï dire qu'on gagnait gros à aller, comme cela, chez les peintres.
« — Je gagne assez pour vivre , reprit encore Rose, mais d'une voix plus basse.
« — Autre sottise, interrompit Mme Lubîn. Tu iras chez ce monsieur. C'est pour ton bien. Je ne veux pas qu'on dise dans le pays que je t'ai empêchée de faire un profit.
« — Je ferai ce que vous voudrez, madame Lubin, murmura- t-elle alors avec un mélange de résignation et de dépit.
- « — Mademoiselle, luidis-je enfin, jugeant à propos d'intervenir et m'approchant de la fenêtre, je puis vous promettre que vous n'aurez pas à vous repentir de votre complaisance. Mon ami aura pour vous tous les égards que vous méritez, et je m'engage d'avance, si vous voulez, à être en tiers dans toutes les séances.
« — Oh I je n'ai pas peur, fit-elle avec un accent de confiance en elle-même.
« — Allons, c'est arrangé, » dit la blanchisseuse en s'élojgnant et en me faisant signe de venir.
< Je salnai Rose a^ec une nuance de respect qui la fit sourire. Elle avait remarqué Timpression qu'elle produisait sur moi. Je n*étais pas encore sorti de la petite cour, que je l'entendis fredonner d'une voix argentine un air d'opéra qu'elle avait appris, sans doute, en écoutant les orgues de Barbarie.
« Grande fut la joie d'Octave, quand il connut le résultat de mon ambassade. Il déclara qu'il ne pourrait jamais assez me remercier du service que je lui rendais; il discuta avec moi la dimension de sa toile, la pose qu'il devait donner à son précieux modèle, enfin il ne laissa percer que les sentiments d'un artiste qui rêve un chef-d'œuvre. Si j'avais pu conserver des doutes sur ses intentions, j'aurais été complètement rassuré. Mais, tout en me persuadant qu'Octave n'était enflammé que du pur amour de l'art, je commençais à me demander si mon admiration pour la jeune fille était aussi désintéressée que la sienne, et je ne pouvais me dissimuler que je n'étais plus aussi maître de moi que je l'aurais
voulu. Rose Dubois était toujours devant mes yeux : je la voyais telle qu'elle m'était apparue dans Fom* bre de la fenêtre, avec son léger vêtement blanc^ ses beaux cheveux brillants et sa rougeur subite en m'apercevant. Elle était vivante dans ma pensée. Si j'avais été peintre, je n'aurais pas eu besoin qu'elle posât devant moi, je Tauraisi rendue telle que je la possédais en imagination.
« Cependant Octave alla lui^mtoae chez Mme Lubin. Il s'entendit fort bien avec elle, lui promit sa pratique, et obtint sans peine de parler à Rose, Un jour fut pris pour la première séance^ La jeune out vrière partit pour Paris avec sa patronne, et se rendît seule à l'atelier du peintre*
« Je n'appris cela que plus tard, Octave m'en fit part, lorsqu'il fut, en quelque sorte, au pied du mur, lorsque Rose eut ouvert les yeux et qu'il désespéra de l'attirer de nouveau ehea lui sans mon secours^ Il m'avoua qu'il avait commis une imprudence, qu'à peine seul avec elle, au lieu de l'apprivoiser douce* ment, il avait jeté le masque et lui avait fait l'aveu de sa passion. Elle s'en était indignée, et, sans s'effrayer de ses menaces, sans croire à ses promesses d'être plus sage, elle l'avait écarté violemment et s'était enfuie. Il était aux regrets, me dit-il, d'avoir cédé à un entraînement passager. Ses désirs amoureux s'étaient calmés ; mais il éprouvait plus que jamais le besoin de reproduire cette tête exquise. Il
me suppliait donc de tenter une seconde démarche, de décider Rose à poser de nouveau^ ajoutant qu'elle serait libre d'amener qui elle voudrait, et qu'il s'engageait sur l'honneur à ne plus dire un mot, à ne plus faire un geste dont elle eût le droit de se plaindre.
« Je fus vexé et irrité. A ma colère contre Octave se joignait la crainte de passer auprès de Rose pour le complice d'un guet-apens. Je lui répondis que je le remerciais du rôle qu'il m'avait fait jouer, mais qu'il ne m'abuserait plus et qu'il pouvait à l'avenir se procurer ses modèles lui-même. Il s'excusa de plus belle, me demanda pardon. J'étais bien heureux, dit-il, d'être au-dessus de ces faiblesses, et d'avoir pu contempler impunément cette fine et délicieuse beauté. Quant à lui, il n'avait point un cœur de glace. Du reste, pour me prouver qu'il ne m'avait pas tout à fait trompé, il allait essayer de faire le portrait de mémoire, et il ne me demandait plus que d'être pour lui un juge sévère et de l'aider de mes conseils.
« Quoique je ne sois pas l'homme des longues rancunes, et qu'Octave fût assez puni par l'échec qu'il avait essuyé, je ne crus pas devoir lui pardonner sur-le-champ, du moins avant de m'être justifié aux yeux 4e Rose. Ne voulant avoir affaire qu'à elle, je m'informai de sa demeure. Octave aurait pu me l'indiquer, car je ne tardai pas à découvrir qu'il
avaitagi de plus (i*une façon en arrière de moi, et que ce n'était qu'en désespoir de cause qu'il avait tenté de me mettre une seconde fois en campagne.
«Rose Dubois logeait dans une maison d'assez triste apparence, occupée exclusivement par des ménages d^ouvriers, et située au fond d'une impasse qui donne sur la Grande rue de Sèvres. Sa chambre était au deuxième étage, à droite de l'escalier. Je cherchai à bien me rendre compte de la disposition des lieux, et, comme Mme Lubin ne m'avait point épargné les explications, un dimanche, vers dix heures du matin, quand presque tous les locataires étaient sortis, je pénétrai dans la maison sans être remarqué, et, guidé par la voix de Rose, qui chantait, j'arrivai droit à la porte de sa chambre. La clef était en dehors : j'ouvris sans frapper.
« Elle achevait de se coiffer devant un petit miroir brisé, posé sur une table de bois blanc et appuyé contre un pot à eau. L'intérieur de la chambre était misérable. Une couchette, trois chaises, une méchante commode en composaient, avec la table, tout le mobilier. Mais il y avait dans cette chambre un joyeux rayon de soleil et quelque chose de plus charmant encore, celle qui l'habitait.
c Elle n'était vêtue que de son jupon et de sa camisole qu'elle ramena vivement sur sa poitrine en me voyant entrer. Je m'excusai, comme je pus, de mon indiscrétion. J'ajoutai que ce n'était pas le seul grief
qu*elle deyail avoir contre moi ; mais j'allais lui . expliquer ma conduite et î*étais certain qu^après m'avoir entendu, elle serait elle-même convaincue de ma parfaite loyauté. Elle me déclara, en souriant légèrement, qu'elle ne savait pas ce que je voulais dire.
« — Vous le savez très-bien, répliquai-je. Mon ami a lâchement abusé de votre confiance, et vous avez pu croire que j'étais de concert avec lui pour vous tendre un piège. Mais j'ai été, comme vous, la dupe de M. Octave Sauveroche.
« — Je n*ai pas été sa dupe un instant, reprit-elle avec calme ; j'ai vu tout de suite que mon portrait n'était qu'un prétexte. Mais, si j'avais refusé, Mme Lubin eût jeté les hauts cris, et elle m'aurait éternellement reproché d'avoir manqué une bonne occasion de gagner un peu d'argent. J'ai accepté pour avoir la paix. Quand à la déclaration de M. Sauveroche, je vous répète que je m'y attendais. Seulement je ne croyais pas qu'il irait si vite en besogne et qu'il mettrait au commencement ce qu'il aurait dû réserver pour la fin. »
« Outre que le son de sa voix avait quelque chose de suave et de musical, elle s'exprimait d'une manière et dans des termes qui accroissaient encore ma surprise. Je ne pus n'empêcher de le lui témoigner. Elle sourit ainsi qu'une personne pour qui de tels compliments ne sont pas nouveaux, et, s'ados-
saut derant moi à la eheminér comme si elle eût ▼oula prolonger Tentretien, elle me fournit Toccasion que je guettais de m'emparer d'une chaise et de m*asseoir. Je craignais, en entrant, qu'elle ne consentit même pas à m*entendre ; je me hâtai de prendre possession de la place.
« — Il n'est pas étonnant, dit-elle, que je vous paraisse un peu mieux élevée qu'on ne l'est ordinairement dans notre classe. Mme Lobin se vantait autrefois de m*avoir fait donner de l'éducation ; elle n'en parle plus maintenant que pour le regretter, quoiqu'il n'y ait là-dedans pour elle sujet de regret ni d'éloge. Une institutrice de Paris qu'elle connaissait et à qui elle louait chez elle une petite chambre pendant Tété, m'avait prise en affection, et, tout en se faisant servir par moi, me donnait des leçons dont j'ai profité. J'avais, quand j'étais jeune, une soif de tout apprendre. Mme Lubin, qui m'avait retirée chez elle à la mort de ma mère, ne m'avait pas laissée aller longtemps à l'école : il avait fallu de bonne heure gagner mon pain. Aussi c'était une joie pour moi quand le printemps nous ramenait notre locataire ; j'en étais folle un mois d'avance. Elle ne dormait presque pas, et, comme je couchais à côté d'elle, elle m'appelait souvent pour lui faire la lecture. les belles histoires que j'ai lues ainsi ! La dame m'expliquait tout ce que je ne comprenais pas. Elle savait tant de choses, tant de choses ! J'ai bien perdu
et j'ai bien pleuré^ quand elle est morte. C'est aussi à partir de cette époque que Mme Lubin a changé pour moi et qu'elle m'a rendu la vie si dure, que j'ai dû quitter la maison et louer celte petite chambre. Je vous dis tout cela, monsieur, parce qu'elle pourrait m*avoir présentée à vous sous un autre jour, et parce que j'ai bien vu quelle idée elle avait donnée de moi au jeune M. Sauveroche.
c — Vous parlez de Mme Lubin avec amertume, lui dis-je alors. Auriez-vous à vous plaindre d'elle!
c — Je ne me plains de personne.
« — Elle avait pris une grave responsabilité en se chargeant de votre enfance. Elle n'aurait pas dû, selon moi, vous laisser partir de chez elle, justement à l'âge où vous avez le plus besoin de protection.
« — Je voudrais bien savoir ce qu'elle vous a dit de moi , reprit-elle sans me répondre et en me regardant fixement.
« — Elle ne m'a rien dit qui vous ait nui dans mon esprit. J'ai très-bien saisi la vérité à travers ses paroles. Il parait que vous avez inspiré à son fils une violente passion.
« — C'est cela, s'écria-t-elle vivement en faisant un pas vers moi, elle ne manque jamais d'insinuer que je veux faire tourner la tète à son fils pour l'amener à m'épouser, que c'est le but auquel je vise, ue je suis une rusée et une ambitieuse.
« — Elle m'a dit, en effet, quelque chose comme cela.
« — Elle ment, monsieur, Je vous jure qu'elle ment. Je n'ai jamais pensé à Marc, je ne l'aime pas, je ne puis pas l'aimer. Vous le connaissez? Voyons, est-il capable d'inspirer de l'amour? Mais, continua-t-elle avec exaltation , elle m'entraînera à faire quelque folie pour lui prouver que je ne songe pas à lui voler son fils. Nous avons été élevés ensemble : c'est de là qu'elle part ; elle prétend que, toute petite, j'ai fait la coquette avec lui. Elle croit que j'ai, comme elle, un cœur qui ne bat que pour l'argent. L'argent, je le méprise I Si j'en voulais, j'en aurais plus qu'elle ; il y en a d'autres que son fils qui m'en ont offert, et, si je me marie jamais, ce sera avec quelqu'un qui me plaira^ et non avec quelqu'un qui sera riche. J'aimerais mieux mourir de faim, sur la paille, que d'épouser son fils. Il le sait bien, je ne le lui ai pas caché, ce qui ne l'empêche pas de me tourmenter sans cesse. Plus je le repousse, plus il s'acharne après moi, et ce qui m'exaspère, c'est que la mère prétend que c'est un calcul de ma part I »
« Elle s'était animée en parlant; ses joues étaient ardentes, ses yeux brillaient : elle était toujours belle, mais d'une autre beauté. Comme je l'admirais sous ce nouvel aspect, et qu'elle se taisait toute frémissante :
« — Si vous ne pouvez aimer Marc, lui dis-je, c*est
que votre Coeur est pris ailleurs, c'est que vous aimez quelqu'un.
« — Cela ne regarde que moi ^ fit-elle dLvec une certaine fierté délicate. »
< Puis elle reprit aussitôt et presque gaiement ;
« — J'ai du guignon, mon cœur est en retard.
Mais, vraiment, je voudrais aimer quelqu'un* »
« Elle s'interrompit et prêta l'oreille : on entendait dans l'éloignemeut une fanfare militaire.
« — Attendez-moi cinq minutes, dit-elle en se dirigeant vers la porte. J'ai quelque chose à vous demander. »
« Elle descendit rapidement l'escalier , et je courus vers la fenêtre, pour la suivre an moins des yeuXi mais cette fenêtre donnait sur une cour. J'attendis, et je dois convenir que ce ne fut pas sans rouler dans ma tête comment je m'y prendrais pour faire moi-même l'aveu d'un amour que je sentais grandir à chaque minute qui s'écoulait. Ainsi, quand j'étais venu pour faire à cette jeune fille une sorte de réparation de la conduite de mon ami envers elle, je méditais une semblable ofi'ense, et je me préparais à tenter pour mon propre compte ce que j'avais blâmé Octave d'avoir tenté pour le sien. Notre inconséquence est toujours la même, comme vous voyez.
< Rose fut bientôt remontée. Elle était toute rouge et "toute baktanle d'avoir couru.
« — Ce sont des lanciers qui vont à Versailles, ditelle. Mais il est temps que vous partiez. Si quelqu'un de la maison vous voyait, on ne manquerait pas de dire que j'ai un amant. Par bonheur, ils sont tous sortis. Écoutez encore pourtant. Mme Lubin, qui vous vante sans cesse» m'a appris que vous êtes auteur, que vous faites des livres. Vous seriez bien gentil si vous vouliez m'en prétjer quelques-uns.
« — Tout ce que j'ai est à votre disposition, lui dis-je d*un ton assez significatif.
c — Oh ! je n'en demande pas tant, fit-elle. Je ne veux que vos ouvrages.
« — Je vous les apporterai demain.
c — Non, non. Vous allez tous les jours à Paris. Déposez-les chez votre concierge ; j'irai les prendre vendredi.
« — Vous me permettrez bien de venir savoir ce que vous en pensez ?
c — Non. Je le dirai à votre concierge. Mais allez* vous-en, allez- vous-en. La femme d'en bas ne peut plus tarder à rentrer, et c'est une bavarde.
« — C'est que j'ai tant de choses à vous dire I..*
« — Allez- vous-en î
« — Si vous pouviez deviner seulement ce qui se passe en moi, ce que vous m'inspirez....
< — Bon ! vous voilà comme Vautre. Je sais le reste. AlIez-TOus-en, allez-TOUS--en ! »
« Elle «vait pris moQ diapeau que j'avais posé «ur
la table, et, tout en me le présentant, elle me poussait du côté de la porte. Je craignais de Tirriter en restant malgré elle ; je reculais, à mesure qu'elle avançait. J'étais à peine dehors, qu'elle referma vivement la porte et tira un verrou.
« J'essayai d'ouvrir, je frappai à plusieurs reprises, je risquai même quelques mots à voix basse. Mais on ne me répondit pas. »
Je m'étais remis en quelque sorte, dans le cours de ce récit, sous l'empire des impressions que j'avais reçues lors de mes premiers rapports avec Rose Dubois. On captive beaucoup mieux ses auditeurs lorsqu'on raconte des faits qui vous sont personnels, et depuis que j'étais moi-môme en scène, je remarquais chez le lieutenant, et même chez Bory, un redoublement d'attention. Cependant je m'arrêtai en voyant un sourire ironique glisser sur les lèvres de ce dernier.
« Ton histoire n'est pas finie, dit-il à'un ton goguenard. Pourquoi t'arrêter en si beau chemin? Il
le reste à nous raconter comment lu as triomphé de ta blanche héroïne. Blanche est une épithète qui lui convient sous tous les rapports. Je ne doute pas qu'avant de se rendre elle n'ait encore opposé une vigoureuse résistance.
— Si vigoureuse, lui répondis-je, que j'ai dû me retirer et renoncer à elle.
— Bah! tu as échoué? Aveu rare et que tout le inonde ne peut pas faire. Je parie pourtant que, si tu écris jamais l'histoire de ta blanchisseuse, tu n'y consigneras pas ce pelit incident.
— Pourquoi donc?
— Parce que les poëtes n'ont pas l'habitude de se vanter par écrit de ces déceptions-là, et que, quand ils racontent des histoires d'amour dont ils sont les héros, ils prennent plus volontiers le rôle de vain • queur et d'irrésistible.
— Je sais, mon cher Bory, que certains poêles sont comme certains militaires, ou plutôt que tous les hommes se ressemblent.
— Tu dis cela pour moi, reprit-il encore. Mais tu conviendras que, pour avouer une défaite, il faut l'avoir subie, et je n'ai jamais été vaincu en ce genre de rencontres.
— Aveu rare et que tout le monde ne peut pas faire, dis-je en répétant ses propres paroles. Toujours est-il que Rose défendit vaillamment son cœur ; mes tentatives de séduction, plus d'une fois répé-
téeSy restèrent yaines. Je vous prie de croire que je ne ménageai ni les promesses ni les serments. Xétais sincèrement épris, sa résistance m'enflammait, et j'aurais fait tout ce qu'elle aurait voulu. Et elle ne luttait pascontremoi seul; elle était aux prises avec un autre amour plus violent et plus emporté que le mien. Octave Sauveroche, tout en affectant devant moi un air détaché , n'avait pas renoncé à l'espoir de la posséder. Il avait mis Mme Lubin dans ses intérêts, et c'était chez cette dernière qu'il se ménageait des entrevues avec l'objet de sa tendresse. « Il en était résulté des scènes terribles entre Marc et sa mère. Le jeune blanchisseur, qui n'entendait point la plaisanterie, ne parlait de rien moins que de tuer Octave. Bref, à bout de courage et pour couper court aune situation devenue intolérable, Rose disparut un beau matin, sans prévenir personne, sans qu'on pût même soupçonner où elle était allée. Octave était toujours à la campagne de son oncle; mais il y avait plus de six semaines que j'étais de retour à Paris. Marc accourut chez moi, furieux, enragé. Il voulait revoir Rose, il me sommait de la lui rendre, il jurait qu'eût-elle fait une faute, il était encore prêt à l'épouser malgré sa mère. J'eus beaucoup de peine à lui persuader que j*étais complètement étranger à sa fuite, et il finit par découvrir (je l'appris bientôt moi-même par Mme Lubin, qui en paraissait ravie) qu'elle s'était
Il:
placée chez une autre blanchisseuse, à Yille-d'A« vray.
c Ainsi cette jeune fille, dans toute la fleur de sa beauté, à un âge où le cœur parle et écoute, avait repoussé trois amours de nature différente, dont Tun, au moins, n'avait que des vues honorables ; et, quoique née presque dans la boue, élevée dans un milieu vulgaire et malsain à l'âme, elle avait su conserver toute sa dignité et se soustraire sans bruit, sans éclat, aux dangers qui Tenvironnaient de toutes parts.
« Cette conduite fit sur moi plus d'impression que tout le reste. Si je n'avais été forcément distrait par un ouvrage important que j'achevais, je serais peut-être tombé sérieusement amoureux. L'absence et le travail triomphèrent de ma passion naissante. Rose Dubois s'efTaça peu à peu de mon cœur. Elle n'y resta, du moins, que comme une gracieuse apparition, comme un rêve évanoui, mais elle y resta couronnée d'une auréole d'innocence et de pureté. Vous comprenez donc ma stupéfaction lorsque jq l'ai retrouvée tout à l'heure, et vous devez comprendre aussi ce qui s'est passé en moi, lorsqu'à la première question que j'ai faite, ce soldat m'a répondu brutalement : « Elle est ma maîtresse. >
— S'il y a un mystère là dedans, fit Bory, c'est un mystère qui me semble facile à pénétrer, et qui corrobore une opinion que je formule ainsi: les
militaires réussissent là où les bourgeois échouent. Tu nous as dit toi-même qu'à la première visite que tu lui fis, elle te planta là sans cérémonie pour aller Yoir des troupes qui passaient. C'était clair. La donzclle se sera amourachée d'un turban, et, de turban en turban, elle en est venue au point où tu l'as trouvée.
— Ce qui le parait fort simple n'en reste pas moins très-extraordinaire pour moi, mon cher Bory. Je ne puis me figurer comment celle jeune fille, qui s'était élevée si haut, est tout à coup descendue si bas.
— Je vous offre un moyen de l'interroger ellemême , dit à son tour Pierre d'Avarey. Je connais quelqu'un qui est attaché à l'hôpital. Bory part demain pour le camp, mais nous n'avons pas encore reçu d'ordre de départ. Si cela vous convient, nous irons demain matin nous informer de Rose Dubois.
— Très-volontiers, monsieur, et je vous remercie d'avance, quoique je n'espère pas apprendre grand'chose par elle sur un sujet aussi délicat. Mais, pour que mon histoire soit complète, il faut que je vous raconte un dernier fait qui a rapport à Rose et qui vous intéressera plus particulièrementj puisque vous connaissez la famille Sauveroche. »
Le lieutenant se troubla encore à ce nom, mais je vis qu'il prêtait l'oreille, et, pendant que Bory allumait son quatrième ou son cinquième cigarre, je repris ainsi :
« Il y avait à peu près six mois que tout ce que je vous ai raconté avait eu lieu, nous étions au cœur de rtiiver, et je dînais chez M. Sauveroche, dans son nouvel hôtel des Champs-Elysées. J'en voulais encore un peu à Octave, et, comme de son côté il n'ignorait pas les tentatives que j'avais faites auprès de Rose, il trouvait étrange que je lui gardasse rancune pour un tort qui, selon lui , nous était commun à tous deux.
< 11 était aussi du diner. Nous nous saluâmes assez froidement. Sa jeune cousine, Mlle Sauveroche, s'en aperçut, et s'approchant de moi :
« — Est-ce que vous êtes fâché contre Octave? me demanda'-t-elle à voix basse.
c — Non, mademoiselle.
c — Il prétend que si. Vous n'avez pas encore, été voir son nouveau tableau : Une jeune fille à la fenêtre. Je voudrais que vous le vissiez. C'est un chefd'œuvre. Allez donc demain à son atelier, vous ne regretterez point vos pas.
« — C'est que je suis fort occupé en ce moment.
« — 11 n'importe. Je vous en prie. J'ai besoin d'avoir votre avis. Entendez-vous avec Octave. Vous irez demain, dans la journée, voir son tableau, et le soir, aux Italiens , vous viendrez me dire à qui vous trouvez que la jeune fille ressemble. 11 y aura une place pour vous dans la loge de mon père. »
« Mlle Berlhe Sauveroche est naturellement très-
douce, elle est encore presque une .enfant, mais sa Yoix prend parfois un accent auquel il est difficile de résister, et je vous avoue qu'un simple vœu exprimé par elle devient soudain une loi pour moii. Je l'ai connue toute petite ; ses bras, qui sont charmants aujourd'hui, me pressaient alors d'une affectueuse étreinte, et elle m'appelait son bon ami. J'ai pour elle une tendresse que je qualifierai de paternelle, ce que comporte très-bien la difl'érence de nos Ages , et ce qui , j'espère , empêchera Bory de porter quelque jugement téméraire. Quoique je fusse bien déterminé à ne point revenir le premier vers Octave, je lui pris amicalement le bras après le dîner et je lui demandai ce qu'il faisait. Il fut très-sensible à cette avance. Il me parla aussitôt de son nouveau tableau, qu'il më supplia de venir voir, et il parut enchanté quand je lui eus promis que je serais le lendemain vers midi à son atelier.
« — Vous verrez, me dit-il, je ne crois pas avoir rien fait d'aussi heureux. C'est la première fois que je travaille d'imagination, sans avoir recours au modèle. Pourtant vous trouverez peut-être que ma jeune fille ressemble à une personne que vous connaissez. >»
« Le lendemain, à niidi, j'étais chez lui, assez intrigué de cette mystérieuse ressemblance qu'on me signalait de deux côtés à la fois. Un voile couvrait le tableau. Mais, quand Octave le souleva, j'oubliai
tout le reste pour me livrer exclusivement au plaisir d'admirer.
< On s'accorde à reconnaître beaucoup de talent à Octave Sauveroche. Néanmoins j'avais un peu jusqu'alors résisté à l'engouement général ; ses œuvres les plus vantées m'avaient plu, rien ne m'avait enlevé. Ce fut donc pour moi une sorte de révélation ; je me sentis tout de suite en présence d'un chefd'œuvre. Certes, si le nom d'Octave Sauveroche est destiné à vivre dans l'avenir, sa jeune fille à la fenêtre sera son meilleur titre de gloire, et, quanta moi, je la mets fort au-dessus de la jeune fille à la cruche cassée de Greuze.
< La composition est fort simple. Un fond sombre qu'entoure le cadre d'une fenêtre ouverte, trois carreaux de vitre ternis, quelques pots de fleurs. Une jeune fille accourt, s'appuie d'une main à la barre de bois qui sert de balcon, et, de l'autre main, retient un léger vêtement blanc qui la couvre à peine. Elle écoute avidement, sans rien voir, et à son œil brillant, à ses narines légèrement enflées, à toute l'expression de son visage, on devine, on croit entendre quelque musique guerrière. Elle vient de sortir du lit. Ses cheveux noirs flottent, d'un côté, sur son épaule, et, malgré le mouvement de pudeur que j'ai indiqué, le plaisir, le ravissement qu'elle éprouve ne lui permet pas de s'apercevoir qu'elle laisse à nu un sein charmant.
« Mon admiration^ quelques instants muette, se répandit enfin en éloges. 11 n*y avait pas à s'y méprendre. C'était Rose Dubois elle-même, je ne dirai pas idéalisée (quel idéal vaudrait cette réalité, dont je n'ai plus aujourd'hui trouvé que l'ombre?) mais volontairement modifiée en quelque sorte, différente par les traits peut-être , toute semblable par l'expression de l'ensemble. La ressemblance générale m'avait ébloui, les détails m'avaient échappé. Je serrai la main d'Octave et lui dis en toute sincérité qu'il avait été plus heureux que moi, qu'il avait, du moins, retiré un grand avantage de sa passion pour la belle blanchisseuse. Il se mit à rire, mais il me témoigna un peu d'étonnement. Il ne croyait pas, me dit-il, avoir fait un portrait, et il en était d'autant plus certain, qu'on lui avait indiqué une autre ressemblance.
« — Voyez, ajouta-t-il en m'observanl, examinez bien, et vous trouverez que la jeune fille de mon tableau peut aussi passer pour une autre personne. »
c Je me rappelai alors ce que m'avait dit MlleSauveroche, et, me livrant à un examen plus attentif, je ne lardai pas à reconnaître qu'Octave avait bien pu aussi penser un peu à sa cousine. Mais cette pensée avait été vague et secondaire; la vraie inspiration lui était venue d'ailleurs. Il y a pourtant sur cette toile ravissante, une espèce de lutte entre deux souvenirs. Ainsi quelquefois sur la mer, au coucher
du soleil, deux couleurs^ puissantes semblent rivaliser d'éclat ; mais Tune Qnit bientôt par absorber l'autre, et c'est un globe de pourpre qui se couche dans les flots.
c Le soir, je me rendis aux Italiens. Mlle Sauveroche était seule dans la loge avec son père. Je l'avais rarement vue aussi à son avantage; elle était vraio^ent charmante avec sa robe blanche et sa riche parure de corail. Dès que j'eus pris place :
€ — Eh bien! me demanda-t-elle, avez-vous vu le tableau?
« Et,, comme je faisais un signe de tète affirma-* tif, elle continua :
« — C'est beau, n'est-ce pas? Octave est décidément un grand artiste. Mais trouvez-vous que ce soit res* semblant?
« — Si l'on veut, répondis-je prudemment.
« — C'est ce que j'ai dit, reprit-elle. On voit bien que c'est moi qu'il a voulu faire, mais il a corrigé, arrangé, que sais-jel en un mot, il m'a embellie, ce qui n'est pas gentil de sa part. C'est moi, mais c'est mieux que moi. Vous autres artistes, vous n'aimez jamais les femmes comme elles sont. »
« Pendant ce temps, le rideau s'était levé, et elle se tut pour écouter la romance de Lindor. »
11 ne me restait plus rien à dire. Je demandai pardon à Bory d'avoir surchargé mon récit d'un incident qui avait dû lui paraître inutile, m^is qui n'avait pas laissé de captiver Tattentiou de notre lieutenant. Bory ayant eu la magnanimité de déclarer qu'il ne m'en voulait pas, et le ciel s'étant tout à fait rasséréné, nous levâmes le siège et nous descendîmes tous les trois dans la rue.
Mais il était écrit sans doute que Bory ne me ferait point les honneurs de la ville. Nous avions à peine marché cinq minutes, que le soldat qui le servait accourut, et lui dit qu'il le cherchait partout depuis une heure. Il y avait à l'hôtel quelqu'un qui le demandait, il fallait absolument qu'il vînt tout de suite, c'était pour quelque chose qui ne souffrait point de relard.
« Va-t-en au diable 1 s'écria Bory. Je n'ai pas d'affaires si pressées. S'agit-il du service?
— Je ne crois pas, mon capitaine.
— Eh bien I retourne comme tu es venu, à moins que ce ne soit le général qui me demande.
— Non, mon capitaine.
— Ou le colonel ?
— Non, mon capitaine.
— Mais qui est-ce, alors? Parleras-tu, animal ?
— C'est une dame, mon capitaine.
— Une dame? Et c'est pour la première venue que tu te permets, drôle, de courir ainsi après moi? Je ne connais pas de dame à Ghâlons.
— Elle arrive de Paris, mon capitaine.
— Déjà? Mais c'est une persécution, parole d'honneur! il n'y a plus moyen d'y tenir. Quest-ce qu'elle me veut? Qu'est-ce qu'elle t'a chanté? Je ne recevrai de visites que quand je serai au camp. Je le leur ai signifié à toutes. De quoi celle-là s'aviset-elleî Je ne veux pas même savoir son nom. Dislui qu'elle aille au diable avec toi, que je suis occupé, et que j'appartiens tout entier, pour le quart d'heure, à un ami qui veut voir Ghâlons. Que diantre 1 il faut laisser respirer les gens et ne pas abuser comme cela des chemins de fer 1 »
Bory était vraiment réjouissant à voir et à entendre. Jamais la fatuité militaire ne s'était exprimée en termes plus forts, car je ne donne ici que le résumé de son discours; il en dit beaucoup plus long et dans un style beaucoup plus coloré. Par pitié pour la dame inconnue, je jugeai à propos d'intervenir, et je le priai de me laisser avec son ami, qui était libre et qui me tiendrait compagnie
jusqu'à l'heure du dîner, où nous nous retrouverions à la table d'hôte. Il ne se décida pas pourtant tout de suite, et ce ne fut qu'en maugréant et en ()estant contre les femmes qu'il consentit enfiu à suivre le soldat.
Je n'eus pas lieu de regretter son absence. Pierre d'Avarey s'acquitta fort bien de ses devoirs de cicérone, et noire promenade, qui dura près de deux heures, fut plus agréable par ce que j'entendis que par ce qu'il me montra. Il paraissait très-versé dans les études historiques. Sa conversation était sérieuse et instructive. Il me donna sur Châlons, sur son origine, sur ses transformations successives, des détails curieux que je transcrirais ici sans scrupule, si je ne songeais galamment à mes lectrices, qui me dispenseront aussi, j'espère, de leur parler de la ville telle qu'elle existe iictuellement. Nous y resterons si peu de temps, d'ailleurs, que ma description ne servirait à rien, et que je serais le premier à leur conseiller de ne pas la lire.
A six heures nous étions rentrés à l'hôtel. Bory n'était pas dans sa chambre, mais il ne tarda point à nous rejoindre à table, et il avait un air triomphant qui sautait aux yeux, et dont je lui fis compliment. Il répondit qu'il ne pouvait en ce moment nous en confler la cause, puis il partit de là pour nous expliquer ce qu'il voulait nous cacher, à mots couverts, il est vrai, mais d'une manière assez dis-
'tincte pour provoquer l'altenlion et les sourires de nos voisins. Dès que le dîner fut fini, nous montâmes dans sa chambre pour prendre le café, et alors, congédiant le garçon, et comme s*il avait hâte do dégonfler son cœur :
« Je vais tout vous conter, dit-il, mais n*en parlez à personne, ni à vos parents, ni à vos amis, m même à vos mattresses. Il s*agit d'une femme dn monde, du meilleur monde, que j'ai vue une seule fois, il y a quinze jours, à un grand dtner. Si j'avais pu me douter!... Je n'étais si furieux tantôt contre mon homme que parce que je croyais qu'il s'agissait encore de la marquise ou bien d'Âmanda. Non, messieurs, non, c'est du gibier nouveau et fraîchement lancé, qui est venu de lui-même se jeter entre mes jambes. Voici ce que c'est : elle arrive de Paris, elle va rejoindre son mari dans une campagne, à vingt lieues d'ici. Je ne sais comment elle est parvenue à savoir dans quel hôtel j'étais descendu ; toujours est-il qu'elle a rencontré Absalon sur l'escalier (Absalon est le nom de mon ordonnance), et que, sans le connaître, elle a deviné qu'il était à mon service. Les femmes ont vraiment du génie pour trouver les gens qu'elles cherchent l Elle doit s'en aller demain matin, à peu près à l'heure où je partirai pour le camp. Elle ne m'a pas permis de dîner avec elle, ce qui aurait pu la compromettre aux yeux des gens de l'hôtel ; mais elle m'a invité à
prendre le thé. Nous devons passer la soirée ensemble, et, à huit heures précises, elle sera visible pofir moi seul. C'est une femme très comme il faut, petite, mince, une enfant, mais jolie comme les amours. Elle m'attend. Cette pendule retarde? Je t'abandonne, mon cher, à ton malheureux sort, c'est-à-dire que je te confie de nouveau à d'Avarey et que je le supplie de te montrer ce qu'il y a de plus curieux à voir le soir dans la bonne ville de Chàlons. Tu m'excuseras, vous m'excuserez ; je suis vraiment fâché de cette coïncidence. Je ne puis pas pourtant me sacrifier toujours à l'amitié. Si c'était Amanda, ou la marquise.... Adieu, bonsoir, portetoi bien. Nous nous reverrons au camp. »
Le lieutenant ne put s'empêcher de rire. Tout en partageant sa gaieté, je lui demandai pardon du surcroît d'embarras qui lui était imposé. Mais il fit contre fortune bon cœur, et m'offrit d'aller finir la soirée au théâtre.
Au moment d'y entrer, la conversation m'ayant amené à lui dire que j'aurais préféré qu'il me lût quelque chose d'un travail dont il s'occupait sur les antiquités de la Gaule, nous retournâmes chez lui. Il me lut plusieurs passages qui m'intéressèrent ; il provoqua mes observations, me sut gré de mes critiques comme de mes éloges, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde , après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.
Le lendemain matin, vers neuf heures, nous étionsà l'hôpital. Mon nouvel ami s'adressa à un jeune médecin qu'il connaissait. Gelui-ci^qui allait justement commencer sa tournée, nous épargna l'ennui d'une trop longue explication ; il comprit tout de suite de qui nous voulions parler » et nous emmena dans les dortoirs.
Je n'ai jamais été désagréablement impressionné par l'intérieur d'un hôpital. En général, nos hôpitaux sont fort bien tenus. Ces vastes salles, si propres, si bien aérées l'été, si bien chauCTées l'hiver, ces lits blancs, ces bonnes sœurs qui veillent sur les malades, ce silence, ce recueillement, ce respect de la souffrance, tout cela n'a rien de pénible, et ne peut, selon moi, que vous attendrir en vous élevant. Si la société avait autant de souci des âmes qu'elle en a des corps, si Thoaime sain était soigné et ménagé à l'égal du malade, nous pourrions plus librement sourire à la vie et nous réconcilier avec nos misères.
Au moment où nous arrivâmes près du lit qu'occupait Rose, la sœur qui la gardait nous arrêta et nous fit signe qu'elle dormait. Le docteur n'en souleva pas moins le rideau pour la voir. Soit que le bruit l'eût réveillée ou qu'elle fût naturellement à la fin de son sommeil, elle ouvrit les yeux.
J'étais de côté, dans l'ombre; je la voyais parfaitement sans qu'elle pût soupçonner ma présence. Elle était couchée sur le dos : les draps, soigneusement bordés, la couvraient tout entière ; sa figure apparaissait seule, ses cheveux même étaient cachés par le bonnet de l'hôpital. Mais quel charme encore à travers sa pâleur 1 De quel éclat brillaient ces yeux que la fièvre avait agrandis! Ses premiers regards, au lieu de se porter sur le médecin, étaienttombés sur Pierre d'Avarey, dont l'uniforme l'avait frappée sans doute, et qui, se tenant à quelques pas, éclairé par un rayon de soleil, la contemplait avec une curiosité impassible. Elle avait souri comme dans un rêve, puis elle avait refermé les yeux, et, en les rouvrant, elle les avait fixés de nouveau sur le jeune militaire.
Le médecin tourna la| tête vers celui-ci, s'imaginant tout autre chose que ce qui était. Quant à moi, je ne me mépris point à l'expression de ravissement qui avait soudain illuminé la figure de la pauvre fille; mais, au lieu d'en être choqué, j'éprouvai un redoublement de pilié, et je sentis s'accroître encore l'intérêt étrange qu'elle m'inspirait.
. « Vptre mçiin, lui dit le docteur. Presque plus de fièvre. Nous allons mieux, nous irons demain tout à fait bien. N'a-tTelle pas mangé quelque chose? Non? On pourra lui donner quqlque chose tantôt. Ainsi, du courage, mon eiiEant. Dans huit jours vous sortirez d'ici. »
Elle tenait les yeux baissés et ne répondait pas.
« Voici des personnes qui désirent vous voir, continua le docteur, des personnes que vqus connaissez* • , . ...
Le sang lui monta subitement à la face; elle devint pourpre- Mais m'aperce vant ai(>rs pour la première fois, elle jeta un cri et se cacha la.tète sous sa couverture. . >
Le médecin s'éloigna, Pierre le suivit. Je restai seul près du lit.
«Rose, lui dis-je à voix basse en, me penchant vers elle, vous avez tort de me craindre et de vous agiter ainsi. Je ne suis venu que dans le but de vous être utile. Je yoys ai rencontrée pa^ hasard^ dans la rue, au moment où vous étiez évanouie, et j'ai appris qu'on allait vous conduire ici. Un de mes amis m'a procuré le raayien de pénétrcir jusqu'à vous. Je ne vous demande rien de ce que vous voulez cacher, je n'ai besoin de rien savoir, je veux simplement vous venir en aide, vous faire sortir de la situalion où vous êtes. Voyons, que puis-je pour vous? »
Elle me tournait le dos, mais sa tête reparaissait
petit à petit sur l'oreiller, et je vis qu'elle pleurait à chaudes larmes.
Je repris en baissant encore la voix :
< Dans quelques jours toutes les troupes seront au camp. Vous vous trouverez seule dans une ville où vous n'êtes connue de personne , ne sachant à qui vous adresser, exposée à des dangers de plus d'une espèce. Il vaudrait peut-être mieux retourner sur vos pas,
— Je ne peux pas, fit-elle sans me regarder, mais en arrêtant ses larmes.
— Est-ce que vous comptez rester à Ghàlons ?
— Non.
—-Où irez- vous?
— J'ai une place, je suis engagée chez une blanchisseuse au Grand-Mourmelon.
— Au Grand-Mourmelon? Mais c'est là aussi que je me rends. Je suis venu pour voir le camp. »
Elle se tut. Je continuai :
« Si vous désirez que je vous avance un peu d'argent, ne vous gênez pas* Vous me le rendrez plus tard. »
Elle hésita un moment, puis d'une voix brève :
« Prêtez-moi dix francs.
— En voici quarante.
— Je n'en veux que dix.
— Comme vous voudrez. El vous n'avez plus rien à me dire ?
— Rien.
— Au revoir donc.
— Au revoir. »
Je rejoignis mon compagnon et le docteur. Celui-ciy dès que nous fûmes sortis de la salle, crut devoir me rassurer personnellement sur l'état de Rose. Il avait craint, au premier abord, que la poitrine ne fût attaquée; mais il avait reconnu que son indisposition n'était que le résultat des privations et des fatigues qu'elle s'était imposées. Il répondait d'elle. Quoiqu'elle fût assez bien pour pouvoir sortir dès le lendemain, il la retiendrait, par égard pour moi, jusqu'à ce qu'elle fût entièrement réta^ blie. Tout en l'écoutant, nous avions gagné la rue, et nous le quitt&mes après l'avoir remercié de ses soins et de sa complaisance,
Pierre d'Avarey était devenu tout pensif. Il marchait à côté de moi sans parler, la tête baissée, le regard vague. Je fus obligé de lui demander comment il trouvait la jeune fille, et si elle avait répondu à l'idée que je lui avais donnée d'elle.
« Je n'ai pu la juger, me dit-il avec une nuance d'embarras ; je l'ai à peine entrevue. >
Puis il ajouta par réflexion, et comme se parlant à lui-même :
c Mais c'est vrai qu'elle ressemble à Bcrtbc. »
A ce nom de Berthe ainsi prononcé par lui, un mouvement m'échappa dont je ne fus pas maître.
Je n'avais fait jusqu'alors que soupçonner un lien mystérieux entre Pierre d'Avarey et Mlle Sauveroche : un mot venait de convertir le soupçon en certitude. Il s'en aperçut, rougit, se détourna pour éviter mon regard. Une jeune fille, dont on aurait surpris le secret, n'eût point paru plus troublée ni plus confuse. La jeunesse a sa pudeur, sans distinction de sexe.
Tout cela, bien entendu, avait été très-rapide. Je me hâtai de dire, le plus naturellement que je pus, que son observation était très-juste, qu'il y avait, en etîet, un certain rapport entre les traits de Rose et ceux de Mlle Sauveroche, et que c'était là sans doute ce qui avait déterminé cette double ressemblance que j'avais constatée dans le tableau d'Octave.
Mais, sans me répondre^ et comme s'il éprouvait un surcroît de gêne, un redoublement d'émotion :
« Il faut que je passe à Tétat-major, me dit-il; vous allez partir, nous nous reverrons au camp. Là, j'aurai peut-être un secret à vous confier et un conseil à vous demander. Adieu. »
Il me serra la main et disparut.
Je rentrai à l'hôtel, je soldai ma dépense, et me fis conduire au chemin de fer. Une heure après, j'arrivais au Petit-Mourmelon. Je n'eus pas de peine à découvrir une sorte d'auberge dont Bory m'avait parlé ; j'y retins provisoirement une chambre, et, après m'y être casé tant bien que mal, je sortis pour pousser une reconnaissance du côté du camp.
Le Petil-Moarmelon est un très-chétif village qui existait avant la formation du camp de Ghâlons. Je doute qu'il ait eu ses jours de splendeur ; mais il est aujourd'hui totalement éclipsé par le Grand- Mourmelon, qui en est distant d'une honnc demilleuo et qui est sorti de terre comme par enchantement. Nous parlerons, de celui-ci plus à loisir. Quant au Petit-Mourmelonr je ne vous en dirai rien. Il scr rait certainement désert, ou, du moins, réduit aux seuls aulochthones, si la. très-longue ligne qu'occupe le camp ne forçait les troupes à converger vers plusieurs points. Les .quartiers qui en sont le plus rapprochés le font vivre, et les officiers y trouvent encore quelques bicoques où ils peuvent loger, au besoin, leur femme, leur famille, leurs amis et le reste.
Le camp est assis dans une vaste plaine qui s'étend à perte de vue, et dont le sol nu et crayeux fatigue l'œil par sa blancheur et par sa monotonie. La végétation y est maigre et triste. A |)cine quelques
carrés de culture, quelques groupes d'arbres de loin en loin. Derrière les deux villages dont j*aî parlé, coule un ruisseau étroit dont les bords plus riants sont ombragés d'un peu de verdure. Au reste, l'horizon se déploie partout sans limites : les collines qui ondulent par-ci par-là sont trop basses pour en rompre Tuniformilé, et, lorsque le soleil de juin brille implacable sur cette immense surface, la chaleur devient insupportable et rend plus dangereuse pour le soldat la fraîcheur des nuits passées sous la tente.
La journée était magnifique, le ciel sans nuages; des vapeurs s'exhalaient de la terre et dissimulaient l'aridité des sites environnants.
Devant moi, sur une seule ligne, les tentes se dressaient à l'infini, décroissantes à l'œil et devenant bientôt imperceptibles par l'éloignement. Profitant de Tombre qu'elle projetaient au dehors, des soldats, les uns accroupis sur le sol, les autres assis sur des bancs improvisés, nettoyaient leurs armes, jouaient à divers jeux ou échangeaient de gais propos ; le plus grand nombre étrillaient leurs chevaux en chantant. J'étais dans le quartier dé la cavalerie.
Il y avait encore plusieurs espaces vides, toutes les troupes n'étaient pas rendues à leui* poste. Je me dirigeai d'un côté où je voyais s'agiter une forêt de piques surmontées de petits dra-
peaux; j'avais ci^u reconnaître les lanciers de Bory.
C'était en effet son réglaient qui venait d'arriver et qui se hâtait de prendre possession de la place qu'on lui avait assignée. On courait, on enfonçait les |)ieux dans la terre, on dépliait les tentes ; les ordres se croisaient avec les apostrophes auxhommes et aux chevaux; chacun^ enfin, faisait sa besogne avec cet entrain et cette intelligence qu'apportent toujours nos soldats dans ces premiers travaux d'installation.
Je ne tardai pas à reconnaître Bory lui-mèni«. Il était encore à cheval et jurait comme un beau diable contre ses hommes ; il était évidemment de fort mauvaise humeur. Je courus à lui, et, dès qu'il m'aperçut :
« Ah ! mon pauvre ami, s*écria-t-il, c'est un guignon qui n'a pas de nom I Je me reprochais, pendant la route, de t'a voir hier abandonné à toi-même et à d'Avarey, et je me promettais bien de me rattrappèr aujourd'hui et de me consacrer exclusivement au culte de l'amitié. Ne voilà-t-il pas que j'apprends tout à l'heure que la marquise est arrivée, qu'elle est installée au Grand-Hourmelon , à une lieue d*ici (comme c'est commode) et qu'elle m'«)ttend enfin avec l'impatience qui la caractérise! Conçois-tu cela ? Est-ce une gageure que ces dames ont faite? L'une que je n'attendais pas, vient me relancer jusqu'à Ghâlons (je ne m'en plains pas.
c'est-à-dire que je ne m'en plains que relativement à toi, car, d'honneur, c'est une femme ravissante, et qui m'aime, mon cher, qui m'aime !...) l'autre, que j'attendais, devance, de quarante-huit heures au moins, l'instant du rendez-vous 1 Et ne t'imagine pas que je puisse lui faire entendre raison. Si elle ne me voit pas dans une heure, elle accourra comme une lionne déchaînée, elle fera quelque esclandre. Il faut qu'elle me voie, il faut que je paye de ma personne. — Mais dépêchez-vous donc, vous autres. Vous êtes mous comme des tripes. Vous flânerez demain , travaillez aujourd'hui. Allons, marchef*, ne restez pas là comme une cruche vide, dirigez vos hommes. Avancez, tonnerre de chien, avancez. — Ne Teffraye pas, mon vieux. Ce sont des douceurs que je leur distribue de temps à autre et auxquelles ils sô'ut accoutumés. Je te disais donc que je ne serais pas libre encore de toute la soirée. Le serai-je d'emain ? J'en doute. Sans compter qu'Amanda aussi peut arriver à tout moment, et que je me trouverai littéralement entré deux feux. Je Itii ai défendu de venir, mais je la connais : elle viendrait, quand ce ne serait que pour me faire enrager. Ce qui me console, c'est qu'elle t'amusera; je l'établirai au Petît-Mourmelon, afin d'éviter les rencontres. Tu verras, elle est étourdissante, on n'a pas plus